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HISTOIRE 8UI88B, TOME II

98 LA CIVILISATION ET LA POLITIQUE AU XVl"' SIÈCLE.

l)ernoise ; les catholiques k Lucerne, ou dans un endroit des Waldstsetten.

Les députés des treize cantons et de leurs alliés continuaient bien à s'assembler en diète générale, mais ce n'était plus pour délibérer de concert et avec la vieille franchise sur les intérêts généraux de la patrie. « Pour la première fois en 1515, dit M. Vulliemin, il fut décidé qu'en toutes choses concernant Thonneur et le bien de la Confédération, la minorité se soumettrait à la majorité des suffrages. Mais il en fut de cette résolution comme de bien d'autres confiées au papier. »

L'intervention des théologiens dans les affaires publiques contribua beaucoup à amener cet état de choses, en transportant dans le gouvernement la subtilité d'esprit et larigueur intolérante qui étaient le partage des docteurs dans une époque de fanatisme. C'est cette alliance des deux pouvoirs qui rendit l'administration de Calvin si tyrannique à Genève. Les sentimenUi élevés qui animaient Zwingli au début de sa carrière, et les idées philosophiques qui respirent dans ses ouvrages, semblaient devoir promettre plus de tolérance. Mais le dictateur dément le patriote et le philosophe; et le même homme qui dans l'un de ses écrits ouvre le ciel aux païens les plus illustres, comme Socrate, Cicéron, Marc- Aurèle, ne peut se résoudre à laisser vivre en paix sur la même terre des citoyens d'une confession différente. Dans son fameux mémoire au gouvernement de Berne, nous avons vu le réformateur recourir au texte sacré pour demander l'extermination des Philistins (c'est le nom qu'il donne aux cinq cantons) et menacer Israël (c'est-k-dire les cantons réformés) de la colère divine s'ils refusent, comme autrefois les douze tribus, de punir celle de Benjamin de ses outrages sacrilèges envers les Lévites. Toutefois, l'homme d'État ne néglige pas les considérations profanes, pins propres k faire effet sur les politiques bernois. « Le moment, disait-il, est propice pour la lutte. Le roi de France a promis de rester neutre ; l'empereur est assez occupé en Allemagne. Réduits k leurs propres forces, sans artillerie, aujourd'hui le nerf principal des armées, affaiblis par nos partisans secrets qui n'attendent que notre présence pour se montrer, comment pourraient-ils nous êlre redoutables? Nous parviendrons en tous cas k leur enlever les bailliages communs de langue allemande que Berne et Zurich se partageront entre eux, afin de prévenir tout démêlé avec les cantons copartageants. »

La doctrine d'écrasement formulée par Zwingli s'éleignit heureusement avec les premiers réformateurs, dont les successeurs montrèrent des dispositions plus conformes k l'évangile. Mais elle devint alors le principe dominant de la politique des nonces et des jésuites. Les torches

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<Ie la guerre religieuse allumées par Zwingli au XVI"*^ siècle seront rallumées deux fois par le zèle impétueux des disciples de Loyola et des représentants de la cour romaine. « Les jésuites, dit l'auteur des Rêvéhuions d^lomatiques de la Suisse avec la France, les jésuites, depuis leur introduction en 1574 jusqu'à leur expulsion, ne connurent d'autre politique que celle de haïr les protestants et de s'attacher aux puissances étrangères dont ils pouvaient attendre quelque avantage en retour de leur haine pour les cantons évangéliques\ » L'institution de la noniMature ne devait pas avoir des conséquences moins funestes pour la paix confessionnelle. < C'est incroyable, dit le grand historien Ranke, 4]uelle influence extraordinaire eut rétablissement d'une nonciature permanente en Allemagne et en Suisse ^ »

Aussi la principale tâche des hommes d'État vraiment patriotes des <leux confessions fut-elle de combattre les tendances haineuses qui, sous le nom de religion, menaçaient de détruire I'Aluange éternelle, cette arche sainte de l'indépendance helvétique. Telle fut la mission sublime de cet avoyer Wengi, dont le sang failUt couler pour la tolérance reli- (fieuse. Le nom de Wengi, ce Winkelried de la tolérance, est le plus t>eau de notre histoire, dans l'iige de la Réforme.

Non loin de l'immortel avoyer de Soleure prend place cet avoyer lucernois dont la modération, après la victoire de Gappel, égala les persévérants efforts pour prévenir une rupture. La noble figure de Jean <«older, le pacificateur catholique de Deinikon, fait un digne pendant à celle du médiateur protestant de Steinhausen, de ce grand landamman .Ebli qui, avec son successeur Egide Tschoudi, forme encore aujourd'hui la plus belle illustration de sa petite patrie glaronnaise. Golder et .£bli se plaçant entre les deux partis et s^exposant par cette action courageuse aux soupçons et aux accusations injustes de leurs coreligionnaires respectifs, rappellent cet illustre chancelier de l'Hôpital poursuivant à la même époque, mais avec moins de succès, au milieu de la tourmente religieuse de la France, l'œuvre difficile d'une transaction équitable entre les Ligueurs et les Huguenots ^ Si les fleurs de lis, selon

^ Zellweger, Creschichie der dipïomatischen Verhàlinisse der Schioeiz mit Frankreich. St-Gallen and Bern. Huber 1848, I, 160.

• Ranke, GeschichU der PàhsU, H, Liv. V, 157.

' Moins tolérant que Golder, le landamman Egide Tschoudi critique amèrement <lans sa chronique la paix de Deinikon, et l'appelle « un coup funeste porté à notre sainte foi catholique au moment où Dieu venait de lui accorder la victoire. » — « Aussi, ajoute-t-il avec une indignation un peu crédule, ni l'avoyer Golder, ni ceux qui se sont rangés à son avis, les ammans Troger et Thoos, n'ont survécu longtemps a ce malheureux événement. »

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la belle expression d'un chroniqueur contemporain, étaient gravées dans le noble cœur dn magistrat français, la croix fédérale brillait en traits de flamme dans celui des deux nobles magistrats helvétiques.

Les honmies d'État n'étaient pas seuls à travailler au rétablissement de la concorde et au maintien de l'équilibre confessionnel qui pouvait seul lui donner une base solide. Des prêtres catholiques et réformés, de simples citoyens, les secondaient dans cette œuvre ardue, ou prenaient même quelquefois une courageuse initiative. Le nom du ministre Valentin Tschoudi ne sera jamais prononcé qu'avec respect par les amis de la religion et de la patrie. Celui du chanoine Schœnbrunner (de ce prêtre patriote qui pleurait à Cappel sur le corps inanimé' du plus grand ennemi de sa foi et de ses intérêts privés) aura toujours le pouvoir d'attendrir les âmes généreuses, capables de sentir et d'apprécier la beauté morale. N'était-ce pas aussi la plume d'un ami de la concorde et d'un loyal confédéré que celle de ce vieux croyant qui, le soir même de cette funeste journée, mêlait ces mots émus à sa description de la bataille: < Aujourdhui les frères se sont baignés dans le sang de leurs frères ; oui, de braves gens ont égorgé de braves gens : des confédérés ont éteint dans le sang de leurs confédérés la charu (V alliance que leurs ancêtres avaient scellée de leur sang! Oh! il s'est passé aujourd'hui des choses telles que si l'on n'eût pas combattu pour rindubitable vieille foi chrétienne, le soleil se fût obscurci, et tous les éléments se fussent déchaînés contre nous ^ »

Dans le but de prévenir le retour de pareilles calamités, un brave r.ampagnard de Schwyz, nommé Conrad Dettling, conçut le projet d'une assemblée de notables des deux confessions à l'effet d'opérer une réconciliation générale. Le Landrath de son canton, auquel il fit part de son projet, n'osa prendre sur lui une affaire de cette importance, et renvoya Dettling au recteur des jésuites à Lucerne. Celui-ci jugea à propos de s'en remettre au nonce qui, à son tour, s'en déchargea sur l'avoyer Louis Pfyffer, dont la politique exclusive n'était guère propre à avancer la conciliation projetée. Sans perdre courage, Dettling se tourna vers les États réformés. II avait déjà reçu un bon accueil à Zurich, et se proposait de se rendre à Berne, lorsque les cantons catholiques intervinrent et firent cesser les pérégrinations patriotiques de Dettling et ses colloques avec les réformés ^

Le pape Sixte V en fit exprimer sa reconnaissance par le nonce aux cinq cantons. Dettling dut même subir un jugement à Schwyz (1588),

> Eunzi, de Elingnau, dans sa chroniqae roanascrite.

' « Attendu, disait le nonce Paravicini, que l'église catholique est assez solidement

Le nom de ce bon citoyen n'en mérite que davantage de vivre dans l'histoire, comme exemple et comme récompense.

Une œuvre digne des sages de la nation eût été d'obtenir quelque adoucissement à l'horrible législation qui, chez les réformés comme chez les catholiques, poursuivait les dissidente, les incrédules et tous ceux que les idées superstitieuses du temps ou de réels égarements d'esprit faisaient envisager comme les ennemis du salut et de la foi chrétienne. Plusieurs y songèrent. Â Berne, un magistrat se distinguait par ses lumières et par son amour de l'humanité, c'était le commissaire général Nicolas Zurkinden, dont Grotius lui-même nous a conservé le courageux langage à l'occasion du supplice de Servet : « Je doute, écrivait Zurkinden à Calvin, je doute que les verges et la hache soient de bons moyens pour réprimer les écarts des esprits. Les exemples de l'antiquité sont là pour nous apprendre que le sang humain étend ces souillures, bien loin de les effacer. J'ai vu des hommes qui avaient ordonné la mort de misérables; ils auraient tout donné pour les rappeler à la vie. Ils eussent mieux aimé combattre cent adversaires que d'avoir à se reprocher le supplice d'un seul*. »

Mai:^ que pouvaient \e$ paroles de quelques hommes de cœur contre les préjugés dominants? La voix de Zurkinden ne trouva pas plus d'écho que celle de Hofmeister, l'ennemi de la torture, au siècle précédent La mort de Servet, tant reprochée aujourd'hui à Calvin par tous les historiens, lui fut un litre d'honneur aux yeux de ses contemporains. On ne comprenait pas alors qu'on fût plus indulgent envers les empoimineurs des âmes qu'envers les empoisonneurs des corps'\ C'était comme empoisonneurs des âmes qu'avaient été brûlés, au concile de Constance, Jean Huss et Jérôme de Prague, et que devait périr à Rome, un demisiècle après Servet, le panthéiste italien Bruno (1600). Docteurs protestants et docteurs catholiques croyaient de bonne foi, par ces sacrifices, venger Dieu des outrages des écrivains et des philosophes.

Les efforts tentés par quelques jurisconsultes éclairés pour adoucir les dispositions de la pénalité relative aux sorciers, eurent quelque

« assise pour n'avoir pas besoin d'être discutée dans un colloque.» KriUli et Kaiser, âdg. Abschiede von 1587 à 1617, 75, 87, 95.

* Nicolas Zurkinden, bailli de Nyon, en 1544, avait noué comme tel des relations de voisinage et de science avec Calvin. Il remplit ensuite les fonctions importantes de chancelier et de commissaire général pour les pays romands (1564-72). Archices de Berne.

' « Je ne comprends pas, écrivait aux Genevois Mélanclithon, le plus modéré des théologiens de la Réforme, que vous hésitiez à tuer dans son corps un scélérat <iai a tué dans leur âme tant de chrétiens. »

succès à Berne, où l'on paraît avoir été plus avancé à cet égard que dans beaucoup d'autres villes de la Suisse ^

Une ordonnance du 3 mai 1600 restreignit aussi l'usage de la torture et l'application de la peine capitale, prodiguée surtout dans le Payî; de Vaud. Mais ces adoucissements s'arrêtèrent à la limite des États de Berne. A Genève, par, exemple, sous l'empire de la loi draconienne établie par Calvin, 150 personnes périrent sur le bûcher dans l'espace d'un demi-siècle. A Fribourg, le nombre des victimes ne fut pas moindre. Le promoteur des supplices dans cette ville était le vicaire général et prévôt Scfineuwly, l'ecclésiastique le plus vertueux, le plus austère et le plus charitable du diocèse. Telle était la puissance du préjugé, qui faisait considérer certaines personnes comme les Suppôts de Satan et comme les corrupteurs du genre humain!

On vit, chose plus triste encore, des juges iniques ou des ambitieux spéculer sur ce préjugé pour perdre ceux qu'ils voulaient dépouiller de leurs biens ou de leur pouvoir.

Dans l'état où se trouvait alors la jurisprudence criminelle, Tadoptiou dans plusieurs cantons de la Caroline ou Code pénal de Charles-Quint, fut un véritable bienfait '\ Bien qu'au nombre des peines conservées par ce code, on voie avec horreur figurer l'écartèlement. le pal et l'abominable coutume d'enterrer vifs certains malfaiteurs,' la Caroline eut au moins pour résultat d'introduire plus d'ordre, de douceur et de mesure dans les procès et les jugements criminels.

A côté de refïrayant tableau qu'offre la législation pénale, brille en traits lumineux V administration bienfaisante de magistrats éclairés. L'un d'eux, le Zuricois Jacob Werdmîiller, bailli de Locarno en 153U écrivait a la diète:

« J'ai suspendu les poursuites pour dettes dans mon bailliage jus- « qii a la maturité du blé, ou à un nouvel ordre de vos seigneuries: « car les pauvres gens n'ont ni blé ni argent pour en acheter. Ils ont^ « à la vérité, quelque peu de bétail ; mais ôtez-leur leurs vaches, leurs

^ Le progrès politique et administratif, à Berne, est marqué par un autre fait : la création de V Académie gouvernementale appelée État extérieur. Les jennes gens (les famiUes patriciennes imitaient en petit les délibérations des conseils et s'y for> maient à la discussion des affaires publiques. Cette institution ne tarda pas à dégénérer en vaine parade.

' La Caroline on Code Carolin a reçu son nom de Charles-Quint, sous le règne ot par l'ordre duquel il fut rédigé. Ce code pénal, appelé Hahgerichtsordnung^ eut pour rédacteur un Schwarzenberg et fut adopté à la diète de Ratisbonne (1532). Mais il parait avoir été mis en vigueur en Suisse avant cette époque, à Fribourg entre autres, où le 4 juillet 1524 il fut décidé que la Caroline remplacerait la kayserîiche Satzung,

enfants manqueront de lait et périront. Je vons prie, en grâce, messeigneurs, de m'autoriser à leur distribuer chaque jour une chaudière de bouillie, en y mêlant du pain et de la viande, pour empêcher ces malheureux de mourir de faim. L'honneur de la Confédération veut que nous donnions l'exemple d'une administration juste et bien* veillante, et que nous venions en aide à ceux qui souffrent. Témoins de nos efforts pour le bien général, les peuples voisins loueront et envieront ce régime. Cette manière détendre notre puissance vaudra mieux pour nous que les conquêtes à coups de piques et de hallebardes. Ne pourrait-on pas aussi faire en sorte de mettre un terme aux imprécations des gens de Lugano contre la vénalité de ceux qui les gouvernent. Oh! pour Dieu, seigneurs! abolissez de honteux usages, et la Confédération sera prospère et bénie*. » Ce noble et ferme langage toucha les cœurs des seigneurs de la diète ; ils approuvèrent les mesures d'humanité qu'avait prises le digne bailli 'le Locarno et lui accordèrent pleins pouvoirs pour en prendre de nouvelles. Quant aux abus qui se commettaient dans d'autres bailliages et que signalait avec tant de force le rapport de Werdmûller, il ne paraît pas qu'il y ait été apporté des remèdes efficaces ; les plaintes des habitants de ces contrées se renouvelèrent encore bien souvent par la suite. Le canton qui donnait à la Confédération des employés comme Werdmûller eut longtemps à sa tête deux chefs aussi distingués par leurs qualités morales que par leurs lumières. Le bourgmestre, Bernard de Cham, sorti de la noblesse et possesseur d'une immense fortune, n'en était pas moins le plus aimé et le plus populaire des gouvernants zuricois. Georges Muller, son collègue, était un sellier que son rare bon sens, uni à une probité rigoureuse, avait désigné comme chef de l'État au suffrage de ses libres concitoyens (4557). Cette position éminente, loin de l'éblouir, avait éveillé en lui d'honorables scrupules sur sa capacité a l'occuper dignement. La huitième année de son administration, ce respectable magistrat quittait secrètement la ville, laissant un écrit par lequel il signifiait au gouvernement son intention formelle de renoncer aux affaires et de ne rentrer au pays que lorsqu'il aurait été remplacé dans la charge de bourgmestre. La partie était belle pour les ambitieux et les intrigants. Mais le gouvernement zuricois n'en renfermait pas dans son sein, ou ils n'osèrent se produire, car un vote unanime confirma dans ses fonctions le bourgmestre absent, qu'on invita à

* Melchior Schuler, Die Thaten imd Siiten der Eidgenossen. Zurich, 1842, II, p. 311.

venir reprendre au plus tôt les rênes de TÉtat. Ému de cette marque de confiance, Muller se rendit au vœu de ses concitoyens et gouverna encore quelques années la chose publique, de concert avec son noble collègue \

Un trait peu commun de grandeur d'âme place au rang des plus belles illustrations de notre histoire un landamman de Schwyz. Joseph Âmberg a été cité plusieurs fois dans ces pages comme l'un des principaux chefs du parti catholique dans les vallées forestières. Son fils, jeune homme indompté dans ses passions, se souilla par un inceste. La loi le condamnait à la peine capitale et c'était au landamman à prononcer la sentence. Le malheureux père ne songe pas un instant à se soustraire à ses devoirs de juge et encore moins k dérober son fils à l'ignominie de l'échafaud. Le cœur saignant de douleur, il prononce l'affreuse condamnation, puis va faire ses adieux à son fils dans sa prison, quelques heures avant le suppUce. Bientôt, se démettant de toutes ses charges, il se retire dans son château d'Iberg où, consumé par le chagrin, il finit ses jours cinq ans après dans la solitude et la pénitence (1545). Avant de mourir, ce père infortuné fonda un service perpétuel pour le repos de son âme et de celle de son fils ^

On a beaucoup vanté la force d'âme du premier Brutus, assistant d'un œil sec au suppUce de ses deux fils qui avaient conspiré le retour des rois et la ruine de la République romaine. Combien plus admirable et plus humaine est la vertu d'Âmberg qui sut unir la tendresse d'un père à l'inflexibilité du magistrat t

Tous les magistrats n'étaient pas des Âmberg et des WerdmuUer, témoin ces baillis du pays de Vaud que leurs concussions et leurs excès avaient rendus si odieux à leurs administrés que le sénat de Berne dut sévir contre eux avec plus ou moins de rigueur. Le bailli d'Aigle et l'avoyer de Payerne ne furent condamnés qu'à l'exil et à de fortes amendes. Mais le bailli de Morges, David Tscharner, beau, fier et spirituel patricien, eut la tête tranchée (1612).

La grandeur d'âme n'était d'ailleurs pas l'apanage exclusif de certains magistrats. Le peuple suisse se montra souvent plus grand que ses chefs. Tous les historiens ont admiré la conduite pleine de bon sens, de loyauté et de patriotisme que tint le peuple bernois en présence de la faiblesse ou de la vénalité de ses gouvernants, disposés à livrer à la Savoie Genève, leur ancienne alliée.

^ Melchior Schuler, Thaten und Sitten der JEidgenassen, II, 273. > Fassbind, GeacMchie des Kanions Schtoyz, lY, 362.

LA CIVILISATION ET LA POLITIQUE AU XVr* SIÈCLE. 105

L'attitude énergique de ce peuple contraignit le gouvernement à consulter les communes dont le mâle langage fut celui des anciens Suisses, et comme dit Jean de MuUer, « un modèle d'éloquence helvétique. » — « Pourquoi le cacher à vos seigneuries, mandèrent les communes de TÂrgovie, à la réception de votre lettre, nous avons relu celle par laquelle vos pieux ancêtres promettaient aux nôtres, après la guerre de Gappel, de ne plus faire ni guerre ni alliance; à l'insu et contre le gré du peuple des campagnes. Depuis lors, nous n'avons pas cessé de vous servir avec dévouement et de faire pour vous tout ce que l'on peut attendre Aq sujets fidèles.

c Nous avons couru aux armes jusqu'à cinq fois dans la dernière guerre et quelquefois au milieu de la nuit, sans montrer jamais aucune impatience. Aussi devons-nous être d'autant plus sensibles à l'affront que vous nous avez fait en entreprenant plusieurs guerres dans ces derniers temps, non seulement sans convoquer aucune assemblée des communes (landsgemeinde), mais sans nous consulter en aucune façon, ni nous informer en rien de ce qui se passait, comme il eût pourtant convenu de le faire envers des hommes toujours prêts à exposer leurs biens et, leurs vies.

« Déjà, vous le savez, messeigneurs, les exploits de nos pères en faveur de nos alliés de Genève sont consignés, dans les chroniques. De beaux chants en ont popularisé le souvenir parmi le peuple des campagnes qui aime à redire la sortie glorieuse de l'ours et son entrée sur le territoire de Savoie. Ces haut§ faits, vous ne voudrez pas, messeigneurs, en ternir la gloire par un traité avec la Savoie; vous préférerez en rehausser l'éclat par de nouveaux exploits.

« Car si Genève devait tomber entre les mains de ses ennemis, quelle calamité et quelle effusion de sang n'aurions-nous pas à déplorer ! Comment poumons-nous nous justifier devant Dieu et devant les hommes d'avoir laissé périr misérablement ce boulevard et cette clef de la Confédération ?

« Non ! nous ne pouvons ni ne voulons laisser tomber Genève. Nous voulons garder loyalement les alliances.

« Voilà noire opinion sincère et réfléchie dans cette affaire.

« Maintenant que nous avons dit ce que nous avions à vous dire, vous trouverez en nous, quoi qu'il arrive, des sujets dévoués et fidèles. Mais, nous vous en prions : soyez aussi quelque chose pour nous. Ne vous inquiétez pas tant des princes étrangers ; et attachez-vous plutôt à conserver l'esprit des anciennes alliances, qu'avec l'aide de Dieu nous sommes prêts à défendre jusqu'à la dernière goutte de notre sang. »

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La voix du peuple, quand elle est r organe de la vérité et de la justice, est la voix de Dieu. Les gouvernants bernois ne se sentaient pas assez forts pour résister à cette voix, se manifestant avec tant d'ensemble et de puissance. Le traité fut rejeté à Tunanimité. Mais les protestations des campagnards bernois furent comme le chant du cygne de la vie républicaine dans ce canton. Le gouvernement ne consulta plus le peuple des campagnes que dans certaines questions d'impôt de guerre et même; dès 16Î0, il cessa tout à fait de consulter les communes rurales et les bourgeois de la capitale \

Une tentative de ces derniers pour reprendre leurs anciens droits échoua complètement et n'aboutit qu'à consolider le nouveau système. On punit de la prison le petit nombre de citoyens courageux qui refusèrent de prêter serment, sans condition, dans l'assemblée générale du 9 novembre 1589, présidée par Tavoyer de Mullinen. A la tête des mécontents était le peintre sur verre, Wolfgang Fueter, dans lequel plusieurs historiens ont voulu voir non sans raison un précurseur du chef de la conjuration démocratique de 1749, Samuel Henzi\ Les grandes familles eurent alors d'autant moins de peine d'asseoir leur domination sur le peuple bernois, qu'il était accoutumé depuis longtemps à subir leur prépondérance. Les Boubenberg au XIV"* siècle, les Scharnachtal et les Diesbach, au sièi*le suivant, avaient préparé la voie aux Erlach, Wattenwyl, Graffenried et Mullinen qui alternaient alors dans la première dignité de la république. Mais les communes elles-mêmes, il faut le reconnaître, par leur étroitesse d'esprit en matière d'argent, contribuèrent aussi à la ruine des libertés publiques. C'est ainsi qu'on vit se manifester dans plusieurs parties du canton de Berne, dans l'Emmenthal entre autres, Tidée égoïste que le pays de Vaud contribuât seul à la défense de son sol, en cas de guerre.

L ouGARcmE s'établissait partout en Suisse sur les ruines de la constitution libérale des premiers âges. Nous avons signalé les causes de ce changement politique et social dans le tableau qui termine l'histoire du XV"^ siècle. La principale était l'imitation des mœurs et des idées des cours étrangères, où tout tendait alors vers la centralisation administrative et l'absolutisme royal. Aussi Taristocratie s'organisa-t-elle le plus vite et le plus fortement dans les cantons qui entretenaient le plus de relations diplomatiques avec les souverains et les ambassadeurs étrangers.

* Von Stûrier. Vo&stmfragm im Ktmkm Berm^ 244.

* Geixer, Die drei ieUtm JakrkmmUrk der Schwhzer-G^o^ickkj h 142.

A Soieure, Tégalité des citoyens devant la loi était encore un droit tellement reconnu au commencement du XYI™^ siècle, que le chef de rÊtat avait dû y comparaître devant le juge sur la plainte d'un simple tambour. Mais un demi-siècle plus tard, lors de la réélection de l'avoyer Wengi, les idées avaient tellement changé dans ce canton, devenu la résidence ordinaire de l'ambassadeur de France, qu'une ordonnance y fui rendue pour défendre à l'avoyer d'exercer un métier quelconque, comme déshonorant pour le chef de la république.

A Lucerne, le pouvoir se concentra aux mains d'une seule famille, celle des Pfyffer, distributeurs de l'argent de France. Trois Pfyffer. l'oncle et les neveux, se succédèrent dans la charge d'avoyer. L'opposition de Nicolas Am-Lehn, boucher de profession, que son éloquence et sa richesse avaient élevé à la suprême magistrature, vint contrebalancer un instant le crédit des Pfyffer. Ils se virent même obligés de partager le pouvoir avec ce dangereux adversaire et de former avec lui et ses principaux partisans une sorte de sexemvirat ou gouvernement occulte de six membres, contrairement à la lettre jurée ou Constitution de 1343. Mais la mort de deux des six partisans d'Am-Lehn, ayant rendu aux Pfyffer leur ancienne prépondérance, le premier, qui en était jaloux, les accusa de corruption et fit rendre contre l'un d'eux un arrêt de bannissement (1568). Mais la famille Pfyffer tout entière, etàsa tête le vainqueur de Meaux, Louis Pfyffer, le neveu du proscrit, s 'étant unie coRtre Am-Lehn, celui-ci fut banni à son tour et réduit a s'enfuir dans le Nidwald où la protection de son beau-père, le célèbre landamman Lussy, se borna à lui faire obtenir le modeste salaire d'un maître d'école. Une amnistie rouvrit plus tard à Am-Lehn les portes de Lucerne, mais non la carrière des honneurs.

Un orage plus redoutable se forma contre l'oligarchie lucernoise ; ce fut l'insurrection des paysans de Rothenbourg, répétition de celle de 1513. On calma celle-ci plus facilement que la première, et la guerre des harengs (on nomma ainsi cette levée de boucliers, parce qu'on était en carême) alla prendre place à côté de celle des oignons dans la chronique lucernoise (1570).

A Bâle, la noblesse, déjà fort affaiblie à la fin du XV"*® siècle, avait été totalement écartée des affaires après l'établissement de la Réforme. Mads ce fut pour faire place à l'aristocratie bourgeoise et à une inquisition d'Etat ou conseil secret de treize memtres, chargé d'examiner les affaires avant ou même après la décision du sénat.

Dans ce canton, la levée d'un impôt sur le vin (un rappe par pot, de là le nom de gtierre des rappes) provoqua une insurrection de paysans

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en 1594. Dirigée par un nommé Siegrist, de Liestal, elle fut apaisée par la prudence et l'énergie du conseiller Ryff, capitaine des arquebusiers de Bile- Ville, qui se présenta lui-même aux insurgés, les harangua et les fit rentrer dans l'obéissance. Pour prix de ses services, André RyfT recueillit l'ingratitude de ses collègues. Il s'en consola en consignant le récit de cet événement dans un beau manuscrit, orné de dessins, conservé curieusement dans sa famille.

La victoire des gouvernants de Bâle enhardit ceux de Zurich qui levèrent à leur exemple un impôt sur la campagne et provoquèrent ainsi un soulèvement sur les bords du lac (1599). Le supplice d'un des chefs rétablit l'ordre. Victorieuse des paysans, l'oUgarchie zuricoise s'appesantit alors sur les bourgeois. Les tribus consultées en 1613, à l'occasion de l'alliance française, ne furent plus réunies qu'une fois en

Zurich avait établi l'institution des Secrets, introduite également à Berne et à Fribourg. Dans ce dernier canton, les familles d'épée et de robe qui étaient aux emplois, enlevèrent à la bourgeoisie l'élection des Batmerets (1553).

Ils furent élus dès lors par les Deux Cents et pris parmi les conseillers ou les soixante. L'opposition des bannerets Heibling, Belling, Bergo, Potey, fut punie de la destitution et de la privation de toute fonction publique. Coupable d'avoir dit que le changement apporté à la constitution privait le peuple d'une de ses Ubertés les plus précieuses, le grand sautier Pierre Veillard {AU en allemand) fut jeté à la Tour rouge et destitué comme les bannerets.

Ce premier pas vers l'asservissement de la communauté devait être suivi d'un second plus décisif, consistant à ne reconnaître comme habiles aux fonctions publiques, que ceux dont les noms figureraient sur un registre distinct, ou Hure de la grande bourgeoisie (1627).

Mais ainsi que l'ont observé plusieurs historiens, le patriciaton Taristocratie de familles existait déjà de fait avant l'acte légal qui la constituait définitivement \ Â Genève, du temps de Calvin, les gouvernants étaient soumis à la censure des ministres et du consistoire. Après la mort du réformateur, les conseillers s'aiTrancbirent de cette tutelle, introduisirent la vénalité des chai^ges et ôtèrent au peuple le droit de voter sur l'impôt. Un membre des 200 et fils de syndic, Jean Botilier, ayant osé demander

' Ce nom de patricien est employé déjà dans certains actes fribourgeois du XVI"* siècle. Là. le nouveau système se masquera du nom de bourgeoisie secrète (lieimiiches Burgerrecht).

< la ballotte ou le scrutin secret » dans les élections et le choix de trAuns du peuple ou bannerets, on le condamna à ne pas quitter la ville sous peine d'une amende de 1000 écus, et il dut subir une mercuriale à genoux devant le premier syndic (1578).

Pendant la guerre avec la Savoie, un conseil de sept membres dirigeait toutes les affaires. Habitués au pouvoir, les septemvirs résolurent de s y maintenir et se rendirent inamovibles. Les prétentions des gouvernants allaient croissant avec leur pouvoir. Non contents de s'appeler « très honorés et magnifiques seigneurs, » à la façon des magistrats des villes suisses, ils exigèrent qu'on les abordât tête nue, avec de grandes démonstrations de respect; ils allèrent jusqu'à se faire donner le droit, par un article inséré au traité de Vervins, de porter l'épée sur les terres de Savoie comme les gentilshommes. Les pasteurs qui cher- <*hèrent à resserrer dans de certaines limites le pouvoir des magistrats, furent révoqués ou chassés. Bèze lui-même vit supprimer par la censure le traité qu'il avait composé en latin sur les Devoirs et les Droits des magistrats. Les pasteurs qui succédèrent à de Bèze se montrèrent plus complaisants et favorisèrent les progrès de Taristocratie exclusive des familles. Cette tendance sociale devint manifeste par l'ordonnance somptuaire qui interdisait aux simples citoyens de se vêtir comme les hommes de qualité.

Le Yallais, malgré les institutions populaires de ses dixains, n'avait pu échapper au mouvement antidémocratique. Les principaux magistrats profitèrent de l'insurrection de leurs serfs de Louèche et de la Tour pour accabler ces malheureux et les déclarer sftjets à perpétuité, sans possibilité de rachat. Les mouvements politiques et religieux avaient aussi servi de prétexte pour abolir Yostracisme vallaisan connu sous le nom de mazze, dont on eût pu se servir contre eux comme on l'avait fait contre le cardinal de Sion. Toutefois les dixains et les communes continuèrent à se mouvoir avec une grande indépendance à côté du pouvoir central faiblement représenté par l'évêque, le capitaine ou grand bailU du pays et la diète formée des députés des dixains.

La révolution politique qui venait de s'accomplir était en même temps une révolution sociale. Une égalité complète n'avait jamais régné, à la vérité, dans la Confédération. Il y avait toujours eu des serfs dans les pays sujets des Suisses. Au XVI"^ siècle, la vente même de quelques- UDS de ces pauvres gens n'était pas un fait sans exemple dans les annales des bailliages de la Thurgovie, de l'Argovie et sur les terres de l'abbé de St-GalL Au siècle suivant, il sera encore fait mention, dans les recez des

diètes de serfs dans les bailliages comlnaQs^ Mais maintenant, outre les serfs, classe d'ailleurs peu nombreuse et que le progrès des idées religieuses et sociales tendait à faire disparaître tout à fait, Tégoisme local, surexcité soit par les défiances religieuses, soit par la création des bailliages et d'autres emplois lucratifs, fit naître une foule de classes et de catégories au sein même des citoyens toujours libres et égaux de l'ancienne Suisse. Il y eut non seulement des grands bourgeois, mais des demi-bourgeois, des communiers et des non-communiers, des natifs, des domiciliés et des tolérés. Des privilèges, des droits distincts et gradués s'attachaient à chaque classe et étaient impitoyablement refusés à quiconque n'en faisait pas partie par sa naissance. L'admission à la bourgeoisie se faisait précédemment presque sans frais, pour tout homme honorable qui se présentait en armes sous les drapeaux, possédait une maison en ville ou payait VudeUnr sa maison ou un édifice public ; elle fut rendue très difficile et presque inaccessible dans certaines localités.

Le XVI"® siècle est marqué au point de vue de l'économie publique par un accroissement extraordinaire du paupérisme, occasionné par les guerres mercenaires, les disettes fréquentes et Taffluence de rôdeurs étrangers qui parcouraient en tout sens la Confédération. De là, une série de lois et de mesures funestes qui interdisaient le mariage aux pauvres, obligeaient chaque commune à nourrir ses indigents, parquaient chacun dans sa commune, gênaient la liberté d'étabhssement, d'industrie et favorisaient outre mesure l'esprit de localité. Le système de la charité légale doit son origine à cette triste époque '\ C'est le temps de la formation de la malheureuse classe des Heiniathbsen (gens sans patrie), ces ilotes, ces parias de la Suisse moderne, cent fois plus à plaindre que les serfs du moyen âge. Pour se débarrasser de la nuée de mendiants qui assiégeaient le seuil de toutes les demeures, ou qui erraient en troupes sur les chemins et dans les forêts, des chasses inhumaines furent organisées dans divers cantons.

La Réforme avait changé complètement la face de TÉglise et de l'État en Suisse; elle modifia aussi beaucoup l'École.

D'abord l'université de Bâie, cette fille de la papauté et de la science allemande, perdit son caractère d'université commune et catholique, symbole de l'unité religieuse et nationale de la vieille Suisse.

^ A Sargans, la personne serve, homme ou femme, qui se mariait sans l'autorisation de son seigneur paie deux florins d'amende à l'abbaye (1602). £n 1592, il est ordonné au bailli de Thurgovie de favoriser le rachat du servage. Krûtli et Kaiser, Eid. Ahschiedey p. 1400.

' Cherbuliez, la Démocratie en Suisse, I, 201. — Blœsch (Edouard), Rapport sur les affaires communales, Berne ^ Haller, 1851.

Le départ d'Érasme et de Glaréan, occasionné par les dissensions religieuses de 1526, lui porta aussi un coup funeste sous le rapport intellectuel, et tourna au profit de l'université voisine et rivale de Friliourg en Brisgau, fréquentée dès lors par un grand nombre de jeunes ^'ensdes cantons restés fidèles à l'ancienne croyance. Mais diverses causes concoururent à relever la grande école de Bàle et à en faire de nouveau Tun des principaux sanctuaires de la science en Europe. Ce fut premièrement le retour d'Érasme qui ne pouvait se résoudre à vivre loin d'une cité où il était chéri et honoré, malgré son aversion bien connue pour la doctrine zwinglienne. Malheureusement la ville rhénane ne jouit pas longtemps de la présence de ce fécond et pacifique génie. Rentré à Râle en 1535, le célèbre Hollandais y mourut déjà Tannée suivante. Ce fut, en second lieu, le concours de beaucoup d'hommes distingués, appelés, les uns à donner un enseignement régulier, d'autres seulement des cours temporaires sur la théologie, le droit et les sciences naturelles. Tne troisième cause fut l'immense activité littéraire et commerciale que déployèrent les nombreux et savants imprimeurs de Bàle, dont les presses infatigables inondèrent l'Europe d'ouvrages importants dans tous les ;:enres.

En revanche, les Bàlois ne firent rien ou presque rien après la Réforme pour les écoles rurales. Zurich montra plus de sollicitude pour l'éducation populaire. On y fonda beaucoup d'écoles a la campagne. Dans la ville même, l'étude du grec était assez répandue pour qu'on pût y trouver 12 professeurs et étudiants en état de jouer une comédie d'Aristophane. Le réfugié lucernois Golhn (Am Buel), composa le prologue de la pièce et Zwingli l'accompagnement musical. Zurich dut à la Réforme la fondation de son école de théologie, la plus célèbre avec celle de Genève. L antistès Bullinger, qui en était le chef, embrassait comme Calvin, dans >a correspondance, les princes et les docteurs de l'Europe réformée. La bibliothèque de Zurich conserve soigneusement les lettres écrites au savant successeur de Zwingli, par les têtes couronnées d'Angleterre (Henri VIII, Edouard VI, Jeanne Grey, Elisabeth). Lorsque Henri VIII se fit pape de l'Église anglicane et persécuta, avec un égal acharnement, catholiques romains et protestants dans son royaume, un grand nombre de savants prélats anglais se réfugièrent à Zurich, où les lettres reçurent de leur présence une impulsion analogue, inférieure cependant à celle que donnèrent les réfugiés français sur les bords du Léman \

^ Hug, Die Auffuhrung einer griechisclien Comodie zu Zurich^ 1531. Zurich. Hohr, 1874. * Parmi ces réfugiés anglais, on cite entre autres John Jewel, évéque de Salisbury

112 LA CIVILISATION ET LA POLITIQUE AU XVl"* SIÈCLE.

Ce fui grâce au séjour de quelques illustres proscrits, des jurisconsultes français Godefroi, Hottoman, Dumoulin, Bonnefoi, que Genève put joindre à son^ académie européenne de théologie, une école de droit non moins remarquable. La fameuse devise de Genève : Post tei^ebras lux (après les ténèbres, la lumière), se trouva alors pleinement réalisée. L'académie de Lausanne disputait parfois à celle de Genève ses hommes émiiients et brillait aussi par l'étude des langues. Les facilités que les savants trouvaient à Bàle pour la publication de leurs ouvrages, Genève les leur offrait dans les ateliers de Robert-Etienne, héritier du savoir et de l'habileté typographique de son père, le premier imprimeur de France.

Mais la contrefaçon s'établissait à Genève avec Timprimerie et provoquait les plaintes fréquentes du gouvernement de Bàle, protecteur zélé des intérêts commerciaux de ses ressortissants.

La Suisse catholique était depuis longtemps inférieure à la Suisse réformée sons le rapport des connaissances. Elle n'avait aucun centre intellectuel à opposer à l'université de Bàle et aux académies réformées de Zurich, Genève et Lausanne. Cette infériorité scientifique avait été pour beaucoup dans le rapide triomphe de la Réforme, au sein de plusieurs cantons ; elle avait occasionné la défaite du clergé dans les thèses publiques, où se débattaient les destinées des deux confessions.

Cette infériorité des études catholiques eut encore pour résultat que beaucoup de familles placèrent leurs fils dans la Suisse protestante. Quoique très attaché au culte catholique, le célèbre colonel Frœlich avait mis son fils en pension chez le pasteur de Frauenkappelen, dans le canton de Berne. Le fameux avoyer PfyfTer, le héros de Meaux, avait fait ses études à Strasbourg avec le poète neuchàtelois Hory, qui nous révèle ce fait dans quelques vers composés pour servir d'épitaphe à son ancien condisciple. Un certain nombre de jeunes Glaronnais catholiques fréquentaient le collège carolin de Zurich, où les avait envoyés le savant et orthodoxe magistrat Egide Tschoudi. Des paroles un peu vives, échangées entre eux et leurs condisciples protestants, ayant engagé ces jeunes gens à quitter Zurich, au beau milieu des cours, Tschoudi les obligea d'y retourner, mais non sans les munir d'une lettre de recommandation

sons Elisabeth Tudor, et Tauteur d'une histoire de la Réformation, dont on cite ces paroles à Martyr : < 0 Zurich, Zurich, combien souvent je pense à toi, comme je < pensais à l'Angleterre quand j'étais à Zurich. > L'évêque Packhurst ne montrait pas moins d'enthousiasme : « Les larmes, écrivait-il à Bullinger, jaillissent des yeux de ma femme quand elle pense aux femmes de Zurich. » Hottinger, Gesch. Zurich, ni, 129.

pour son ami et correspondant, le savant historien Simmler, qu'il priait d'iotervenir en faveur de ses compatriotes et de les protéger contre de nouvelles vexations relatives à leur croyance.

Il en fut ainsi jusqu'à la grande restauration du catholicisme accomplie par le concile de Trente. Les décrets de cette haute assemblée, en même temps qu'ils prescrivaient d'établir partout des collèges et des séminaires, défendaient toute communication avec les hérétiques. Il fut an instant question de créer une école supérieure pour les cantons catholiques à Rapperschwyl et d'en confier la direction aux jésuites avant leur établissement à Lucerneet Fribourg. L'oracle des catholiques suisses, Canisius fut consulté à ce sujet. Devenus les maîtres de l'instruction supérieure dans les cantons catholiques, les fils de Loyola s'étayërent de ces décrets pour imposer le rappel des jeunes gens qui fréqueutaient les écoles protestantes.

Tout le système d'instruction des jésuites était calculé pour combattre le protestantisme et faire de la science l'auxiliaire de la théologie. Un ton dogmatique et polémique anima tout l'enseignement. D'arides abrégés remplacèrent les classiques de la renaissance. Aussi des cinq collèges (Fribourg, Lucerne, Porrentruy, Brigue et Sion) fondés par les jésuites aux XVI™etXVII™« siècles, n'est-il sorti aucun savant véritable. Un esprit littéraire et libéral semble avoir animé au contraire l'enseignement des bénédictins de Saint-Gall, dont le prince-abbé Joachim Eichorn n'eut pas besoin de recourir aux jésuites comme dut le faire le prince-évêque de Bile, Christophe de Blarer, prélat très zélé aussi pour l'avancement moral et matériel de son peuple. Un autre prélat distingué de la Suisse catholique était l'abbé d'Einsiedeln, Joachim, que les Waldstœtten désiraient avoir pour évéque à la place de celui de Constance. Mais l'opposition de ce dernier et surtout le refus de Joachim firent tomber la chose.

Le XVI"« siècle offre l'image d'un développement national de l'intelligence comme aussi d'une des phases les plus intéressantes de notre histoire littéraire. Jamais un tel concours d'hommes éminents n'avaient illustré, par leurs travaux et leurs talents, les trois grandes sphères de la vie publique : l'Église, l'État, l'École. De ces hommes, plusieurs sans doute n'avaient pas vu le jour dans notre patrie ; tous néanmoins lui appartiennent, parce qu'ils vécurent, agirent et moururent sur le sol helvétique, devenu leur centre d'action et leur patrie adoptive.

Grâce à ces hommes de génie, la Suisse reconquit le rôle européen qu'elle avait perdu depuis Marignan et le cardinal Schinner. Seulement, à la suprématie militaire et politique succéda une prééminence religieuse et intellectuelle.

mSTOIRB SinSSK, TOME H. 8

Nous avons déjà signalé l'innuence des réformateurs de la Suisse sur les idées et les destinées de plusieurs peuples des deux races germanique et néo-latine, l'influence à la fois théologique et littéraire de ZwingU. Bullinger, Viret, Bèze,de Calvin surtout. Calvin, TAristote de la Réformation (selon rexpression de Karopschulte de Bonn), est l'un des pères de la prose française; le premier, il façonna cette langue au raisonnement, à la logique , tandis que sur le bord opposé du Léman, saint François de Sales, fondateur d'une académie savoisienne, faisait pénétrer dans ce même idiome toute la douceur de son esprit et l'onction tendre de sa parole.

Dans l'ordre purement scientifique et littéraire, la Suisse est encore une terre d'impulsion, d'initiative. Les grands travaux des Glaréan, Paracelse, Conrad Gessner, Byrge, Munster, Goldast* ont tous eu, dans des genres divers, un certain retentissement en Europe, et tous ils ont fait faire des progrès plus ou moins considérables à la science. Les beaux-arts ne restent pas en arrière. Outre Holbein et Manuel qui appartiennent à la fin du XV"'® siècle et au XVI"^ on peut citer Jean Asper de Zurich, dont les tableaux se distinguent à peine de ceux de Holbein. On voit à l'hôtel de ville de ce canton les armoiries zuricoises admirablement peintes par ce maître. Un autre artiste renommé, Tobie Stimmer de Schaffhouse, a laissé des portraits et des tableaux d'histoire d'un dessin correct et d'un beau coloris.

La musique nomme Louis Senfl de BAle, auteur de belles mélodies religieuses. Il a mis en musique plusieurs chants de Luther. Assez favorable au chant proprement dit, la Réformation ne ie fut pas du tout à la musique d'église et aux arts en général. Proscrit d'abord avec les tableaux et les statues, l'orgue fut rétabli cependant dans plusieurs temples, avant la fin du siècle.

La Suisse qui donnait à l'Allemagne un de sas principaux musiciens, donnait à l'Italie un architecte-ingénieur célèbre en Domenico Fontana, chargé par le pape Sixte V de Térection de l'obélisque de la place Saint-Pierre et qui nécessita l'emploi de 900 ouvriers et de i40 chevaux (10 septembre 1586). A cet artiste, né à Méride non loin du lac de Lugano en 1543, Rome doit encore le palais papal de

* Séb. Munster, professeur à Bâle, et géographe célèbre, a été surnommé le Strahan de l'Allemagne; Jost Byrge était un mathématicien de premier ordre. On lui a attribué en même temps qu'à l'Écossais Néper l'invention des logarithmes. Goldast, de Bischoffzell en Thnrgovie, a éclairé les origines du droit public germanique. Un savant très remarquable k cette époque est aussi le physicien genevois Varro, qui faillit devancer Newton dans la découverte des lois de la pesanteur.

MoDte-Cavallo, la bibliothèque du Vatican et FAqua felice, fontaine 4lonl l'eau est prise à une distance de 20 kilomètres. Le palais royal à Naples est aussi l'œuvre du chevalier Fontana, mort dans cette ville en 1607 \

A l'école de peinture, créée par Hans Holbein le jeune, se rattachait Joseph Heinz, de Bâle, peintre favori de l'empereur Rodolphe II, dont un savant suisse, Jost Byrge du Toggenbourg, était l'astronome et un autre savant du même pays, Guillimann de Fribourg, l'historiographe.

La peinture sur verre avait alors ses maîtres les plus habiles comme Ours Graf de Winterthour, Christophe Maurer et Tobie Stimmer, de Schaffhouse. L^usage qui s'était introduit d'orner de vitraux les hôtels <1e ville, les abbayes, les maisons de tir, les auberges et les maisons particulières d'une certaine apparence contribua beaucoup au développement de cet art \

La gravure sur bois avait après la mort de Holbein et de Manuel ^eux représentants très remarquables en Tobie Slimmer, déjà cité tout à l'heure et en Jost Amman, né à Zurich en 1539 et mort à Nuremberjr en 1591 ^

La céramique prend aussi l'essor et ajoute à Tembellissement des édifices publics et privés par la construction de grands poêles coloriés et ornés de sentences ou de scènes tirées de la mythologie, de la bible ou de l'histoire nationale. Dans les siècles antérieurs les poêles avaient déjà joué un rôle dans l'histoire légendaire des conjurations ou des massacres nocturnes *.

L'histoire nationale faisait l'objet du culte que les peuples libres vouent volontiers à l'étude de leurs annales. L'historien aujourd'hui le plus <'onnu de ce siècle est sans contredit cet Egide Tschoudi dont nous avons loué le patriotisme comme homme d'État. Il a été appelé le Père de l'histoire nationale parce qu'il en adonné dans un allemand clair et nerveux un récit enthousiaste, fondé à la fois sur les documents et la tradition et qui allait de Tan 1000 à 1 470. Mais son ouvrage n*a vu le jour qu'au

* Daguet (Alex.), Études mr VAri en Suisse dans le Nouvelliste Vaudois 'kîSéO.

' Lûbke, Haftdbuch der schônen Kûnste, II, 482.

* M. Félix Clément {Histoire abrégée des Beaux-Arts, Didot, 1879, p. 638) dit que les fignres de la bible de Stimmer étaient estimées de Rubens. Rahn etLilbke, dans le livre cité, ne nomment pas Jost Amman.

* Yoir page 218 du premier volume l'anecdote relative au poêle de Pabbaye dos Bouchers à Lucerne. Le boulanger zuricois Ekenwiser qui, selon la tradition, <lenonça le complot des nobles en 1351 au bourgmestre Broun était caché derrière nn poêle quand il entendit les conjurés. Lilbke, Ueber aîte Oefen der Schweiz, Antiqmr. Mittheihmgen ron Zurich, 1865.

siècle dernier à Bâie (1734). Le XVI"* siècle, en échange, avait vu paraître celle du Zuricois Jean Stumpf (1547). Un autre Zuricois, Josias Siimnler publiait environ trente ans plus tard, et en allemand comme les précédents, une histoire du gouvernement de la Suisse (i576). Cet ouvrage important par les aperçus qu'il renferme sur l'organisation politique et juridique des cantons et de la Confédération, avait, peu de temps après son apparition, Thonneur de plusieurs éditions et de traductions en plusieurs langues.

Un historien d un genre tout différent était le Fribourgeois François tiuillimann qui a donné en beau latin (1598) une monographie à la fois descriptive et historique de la Suisse (De rébus helvetiorum), et qui devait être suivie d'une histoire proprement dite que l'auteur jugea à propos de livrer aux flammes, à cause du mauvais accueil fait à son livre en certains endroiLs, chez les Soleurois entre autres qui avaient trouvé très mauvais que Guillimann contestât la fondation de leur ville au temps d'Abraham'.

Les temps de la Réformation avaient des chroniqueurs très nombreux, parmi lesquels on cite dans la Suisse allemande TArgovien Henri Bullinger. La Suisse allemande catholique lui opposa l'instituteur iucernois Jean Salat, qui a eu la chance de puiser aux sources officielles, mais qui n'était pas l'écrivain consciencieux qu'ont cru voir en lui quelques érudits, puisqu'il ne se faisait pas faute de fabriquer des documents pour les besoins de la cause \

La Réformation genevoise avait eu ses chroniqueurs comme Balard, le partisan discret du catholicisme, et Bonivard que ses saillies gauloises et sa philosophie quelque peu épicurienne à la façon de Rabelais, n'empêchèrent pas d'être docile à Monsieur Calvin, pas plus qu'elles n'avaient éteint en lui le vif sentiment républicain et suisse qui avait inspiré ses actes en politiques. Mais il ne faut chercher l'impartiahté ni dans l'écrit du prieur de Saint- Victor intitulé les chroniques de Genève, ni dans le curieux livre qu'il avait composé sur le gouvernement ancien et nouveau de cette république'. Bonivard s*était cependant préparé à ses compositions historiques par la traduction du livre du Zuricois Stumpf et une connaissance de la langue allemande rare de son temps en pays de langue française.

^ Daguet (Alex.), Biographie de Gmllimann. Fribourg en Suisse, 1843.

' B&chtold, Bans SdkU, Chronist und Dichter. Basel, 1876, 17. Cette chronique a trouvé place dans ArchivjfÛr die schweiz, EeformaHonageschichte.

' U Ancienne et nouvelle police de Genève^ publiée par J.-J. Chaponnière, auteur de la Notice savante sur Bomvard^ publiée à Genève, 1846. Mémoires de la Société d^Histoire. Une édition plus récente en a paru par les soins de M. G. Revilliod.

LA aVlUSATION AU XYl"* SIÈCLE. 117

A l'histoire nationale se rattachent par le fond la plupart des productions dramatiques de Tépoque. Le drame en prose et en vers, latin, allemand et français est une des formes préférées de la poésie populaire. Le sujet de Guillaume Tell avait déjà alors le privilège d'exciter l'enthousiasme de la foule, comme on le voit parle drame d'Uri (Urner- Spiel) de Jacob Rueff, originaire du Rheinthal, mais établi à Zurich, dont il avait été reçu bourgeois et pour lequel il avait combattu à Cappel. Pamphile Gengenbach, à Bâle, Jean de Travers et Ulric Campell, dans les Grisons, cultivaient aussi le drame, auquel ce dernier ajoutait le culte de l'histoire locale qu'il a inaugurée pour ainsi dire dans la Rhétie. Gengenbach, l'auteur du Miroir des prêtres et du Miroir des laïques, en prose, des drames de la chaste Susanne et des 10 âges de ce monde, avait composé aussi des chants nationaux sur la bataille de Novare et les exploits des Suisses en Italie \* Nous avons déjà fait mention des pièces carnavalei^ques de Manuel à Berne, poète, peintre, guerrier, réformateur et homme d'État \ En Suisse comme ailleurs le drame était né dans les egKses et les représentations pascales avaient pour objet la passion et les mystères du christianisme. Un autre produit de l'imagination populaire, la chanson de guerre, avait conservé l'accent héroïque qui la distinguait au siècle précédent; elle y joignait un caractère sublime d'exaltation religieuse, emprunté aux idé^s bibliques de la Réformalion.La guerre de Genève, véritable croisade de la liberté et de l'évangile, voit éclore les plus beaux chants de cette poésie '.

* Gôdeke, Pamphilm Gengenbach, HannoTer, Riimpler, 1855. —Voir aussi Emile WeUer, Dos dite Voïkstheater der Schweiz, Frauenfeld, Huber, 1863.

' Manuel, issu d'une famiUe italienne, prend, dans son contrat de mariage, le nom de Alleman, signe comme peintre 8ous le nom de Emmanuel Deutsch et sous celui de Nicolas Manuel dans les actes officiels. Cet ardent champion de la Réformation avait commencé sa carrière poétique par une pièce sur l'immaculée conception de la Vierge (1509).

' Voici trois strophes de l'hymne triomphal que chantaient les soldats bernois en entrant à Rolle :

« C'a été un beau jour pour les amis du Christ que celui où l'ours a poussé son cri de guerre; c'a été pour le prince un jour de honte et de confusion. Qu'il vienne, le téméraire, qu'il se montre, que ses gonfanons se déploient; car c'est un affront pour lui de voir nos oursins passer l'hiver sur les terres de son patrimoine.

« Adam, Adam, en quel lieu te tiens-tu caché? Adam, écoute la voix qui t'appelle à batailler. Longtemps a été cette voix pour toi douce, tendre et bienveillante, tu lui as fermé l'oreille. Elle excite aujourd'hui la dent de l'ours à te déchirer l'oreille.

• Courage, ma vaillante bête, courage, et l'œuvre accomplie, tu viendras te refaire en mes pâturages. Ma doctrine est salutaire, elle est pure, elle rafraîchit les sens, elle relève le cœur. Elle rend aux yeux la lumière et porte aux mourants Usante » (Traduction de M. Vullicmin. Chroniqueur, 227). M. Emile Wcller attri-

Ainsi théologie, philosophie, langues anciennes, histoire, géographie, sciences juridiques, sciences naturelles, beaux-arts, poésie, presque toutes les parties du domaine intellectuel furent cultivées dans la Confédération, au temps de la Réforme. Toutefois, une branche d'études domine toutes les autres, soit par la grandeur et l'utilité pratique des résultats, soit par le vif intérêt qui s'attache à ses travaux dans la plupart des cantons suisses. Cette branche est celle des sciences naturelles.

Dans un pays aussi riche que la Suisse en beautés et en productions de tous genres, on ne s'était guère occupé jusque-là que des eaux minérales, dont plusieurs descriptions avaient paru au siècle précédent. Les montagnes commencèrent ensuite a être explorées par les curieux de la nature. Un pasteur bernois (Arétius) décrivit les plantes du Niesen ; un asteur grisoii (Fabricius), celle du Calanda ; un troisième (Rhellicau) avait gravi le Slockhorn en herboriste avant de le chanter en poète. L'ascension du Pilale fut accomplie par le célèbre Vadian en 1517. Il gravit plus tard le Bernegg pour observer une comète. Il se fit accompagner dans celle ascension par son com[)atriote et ami Jean Kessler, (|ue son état de sellier n'empêchait point d'être un grand ami des lettres, comme il s'en explique noblement dans une page touchante de son livre des Sabbats \

Mais le roi des naturalistes suisses, c'est Conrad Gessner, de Zurich, surnommé le IHine de t Allemagne, Ce nom, qu'il reçut de ^^i^ contem|>orains, ne dit (lu'une partie de ses travaux et de sa gloire. Pline, dans son histoire naturelle, avait étudié une seule classe des êtres de la création : les animaux. Nouvel Aristole, le médecin et le professeur Gessner embrassa toute la nature dans ses recherches et ses conceptions. Tête philosophique et encyclopédique, il ne se borna pas k Tétude des faits: il osa remonter des effets aux causes et à la cause première qui est

bue ces chants à Henri AVirri, né à Aarau, et bourgeois de Soleure, auteur de plusieurs ouvrages imprimés à Strasbourg, Augâboiirg et en manuscrit à Zurich, qu'il habita quelque temps et où il faisait Toffice de Pritsc/ienmeister ou marqueur dans les tirs (1555).

* Les Sabbats de Kessler sont une espèce de chronique domestique, religieuse et ])olitique de sa ville natale. « Mes enfants, dit Kessler dans cet ouvrage, il vous échappera peut-être de murmurer contre moi en lisant cet écrit et de dire : Xotrc p(Te eût mieux fait d'écrire moins et de travailler davantage pour nous enrichir. Vous trouverez ma justification dans le titre même de mon livre , mes Sabbats^ c'est-à-dire ma récréation, mon repos. Je suis sellier durant le jour, aux heures où toat le monde travaille; le soir, lorsque d'autres se livrent au sommeil, au vin, au jeu ou à d'autres plaisirs moins honnêtes, je me délasse par l'étude deai fatigues de la journée. Croyez-moi, mes enfants, votre père épargnait son bien lorsqu'au lieu de dissiper son argent, son temps et son honneur en passe-temps frivoles, il consacrait à écrire les saintes heures du repos. »

LA CIVILISATION AU XVI"* SIÈCLE. il9

Dieu, c père de la nature et de l'humanité. » Bien supérieure à celle de Pline, son excellente histoire des animaux posa la base de la zoologie moderne \ La botanique lui doit un essai de classification systématique (d'après le système de la fructification), un catalogue des plantes en quatre langues et le dessin de 1,500 végétaux; la minéralogie, un traité sur les fossiles, les pierres et les gemmes; la médecine, la réimpression des meilleurs ouvrages connus alors sur cette partie de la science, avec des additions précieuses tirées de son propre fond. Il améliora l'organisation des pharmacies à Zurich, fonda un musée pour toutes les parties des sciences naturelles, établit deux jardins botaniques pour son nsage, et donna la première idée de la création d'un jardin public des plantes.

En même temps qu'il exécutait en histoire naturelle des travaux qui eussent suffi à remplir plusieurs vies d'homme, Conrad Gessner inventait pour l'étude des langues anciennes et modernes la méthode comparative suivie dès lors par les philologues, et commençait sa Bibtiothéqve universelle, premier grand recueil bibliographique qu'aient produit les modernes. Que de services ce grand homme eût pu rendre encore à la science, s'il ne lui eût été ravi par la peste, alors qu'il était dans la force de Tâge et de son talent! Né à Zurich le 26 mars 1516, il y mourut le 13 décembre 1565, à l'âge de 49 ans.

Si admirables que soient les talents de Gessner, les vertus qui ornèrent sa vie le sont encore plus. Visité par l'indigence dès le berceau, et en proie à tous les maux d'une existence pauvre et obérée, ce grand homme ne fait entendre aucune plainte. Le moins payé des professeurs du Carolinum, parce qu'il en était le plus jeune, il ne nourrit aucune amertume contre ses collègues plus favorisés et ne se livre point à ces récriminations jalouses, si familières aux talents médiocres. Jour et nuit cloué sur son pupitre, il travaille pour apaiser sa faim et celle de sa famille, pour faire honneur aux engagements de sa jeunesse studieuse et pour réunir les petites économies nécessaires aux voyages de vacances, qui servent à la fois a remettre sa santé délabrée par l'excès du travail et à accroître ses connaissances et ses richesses scientifiques. Très éloigné de tout calcul d'intérêt quand il s'agissait de sa personne % ce penseur profond et sublime ne dédaignait point les plus humbles recherches, quand il y voyait une utilité pratique pour ses semblables.

^ Expression de Cuvier {Biographie universeUe), La meilleure biographie de Gessner est encore celle qu'a publiée J. Hanhart.

* C'était même une maxime favorite de Gessner, qnHÎ fCy a qu^une âme basse et iiordide qui regarde en tout le lucre et Vutiîité,

li composa divers traités sur le lait et le fromage des Alpes. L'un des premiers, il reconnut et analysa les propriétés du tabac et de la canne à sucre qui venaient d'être apportés en Europe.

Médecin plein d'humanité et de courage, Gessner s'asseyait au lit des pestiférés quand tout le monde les abandonnait, et essayait sur luimême et non sur de pauvres malades l'effet des nouveaux remèdes. Exempt de charlatanisme, il examinait, avant de les rejeter, ces recettes de maison si simples et parfois si salutairas. Sa candeur et sa véracité égalaient sa bienfaisance.

Toutes ces vertus domestiques et privées étaient couronnées par le patriotisme le plus sincère et par un christianisme ardent, qui éclatait à chaque page de ses écrits, comme il consolait et embellissait sa destinée laborieuse et souffrante.

Tant de mérite uni à tant de génie ne devait pas rester sans récomf)ense. Un prince ami des sciences, l'empereur Ferdinand \^, qui appréciait le noble caractère, plus encore que les belles découvertes de Gessner, l'admit à sa table à Augsbourg et lui donna des lettres de noblesse, arec le lion et l'aigle pour emblèmes. I^ gouvernement de Zurich améliora sa position matérielle., au point qu'il put s'acheter une maison spacieuse et y construire pour ses collections une belle salle, qu'éclairaient quinze vitraux coloriés et représentant des figures de poissons et d'anir maux. La Suisse catholique unit ses hommages à ceux de la Suisse réformée. La ville de Lucerne lui offrit le vin d'honneur lorsqu'il passa dans cette ville pour faire l'ascension du Pilate (i55o).

Les hommes instruits de tous les cantons et des savants étrangers de plusieurs pays s'honorèrent de correspondre avec l'illustre naturaliste et s empressèrent à lenvi d enrichir d envois de toute espèce son herbier et ses autres collections. Un cadeau du généreux chancelier bernois Zurkinden remplit d'une joie enfantine VAme pieuse et naïve de Gessner. C était une belle médaille dor, où lancien et le nouveau testament étaient figurés d*une manière alléjzorique. Non moins cher aux savants anglais qui avaient vécu dans sa société à Zurich , pendant la persécution d'Henri VIU et de Marie Tud(Mr, le nom de Gessner n'était prononcé qu'avec respect par le plus célèbre d entre eux, le théologien Balée, évèque de Kilkenny en Irlande: et son compatriote, l'évéque de Winston, gardait comme une reUque quelques lignes autographes du gnind naturaliste.

L'élan donné aux sciences naturelles par Conrad Gessner ne s'arrêta point avec la mort de cei homme éminent. L'université de Bàle, où Paracelse avait fondé la première chaire de chimie qui ait existé en

Europe S et où le fameux anatomiste Vésale, médecin de Charles-Quint et de Philippe II, avait disséqué un corps humain en 1542, l'université de Bâie devint le principal siège des naturalistes. Là fleurit la famille des Bauhin, les pères de la botanique. Là professa et pratiqua Tart de guérir, pendant trente années, le docteur Félix Plater, dont le célèbre écrivain français Montaigne loue dans ses essais l'herbier et la collection anatomique qu'il visita en 1580, dans la demeure somptueuse et décorée à la française que ce savant s'était fait construire.

Le luxe de Félix Plater Contraste avec l'extrême pauvreté dans laquelle avait vécu son père, le savant professeur de grec et de latin Thomas Plater, réduit à chercher dans l'état de cordier les ressources que lui refusaient ses vastes connaissances littéraires et son enseignement au Carolintm de Zurich. Les bizarres destinées de ce savant ont été racontées par lui-même dans son autobiographie, un des ouvrages les plus curieux de l'époque par la naïveté de la narration et les piquants lableaux de mœurs qu'il renferme. On y trouve sur la vie errante et misérable des écoliers el des professeurs, au XVI"*® siècle, des détails pittoresques, qui éveillent tantôt le rire, tantôt la compassion du lecteur. Comme beaucoup de ses plus illustres contemporains suisses, Thomas Plater avait passé les jours de son enfance à garder les troupeaux sur les hautes Alpes * .

Le progrès des sciences est intimement lié à celui des arts utiles. Le premier de ces arts, I 'agriculture, reçut des améliorations notables au XVI"« siècle. L'un des personnages les plus célèbres de ce temps, le sage et économe Sully, ministre d*Henri IV, avait coutume de dire: Le labourage et le pdtnrage sont les mamelles de la France, Sans connaître la maxime de Sully, nos pères desséchèrent plusieurs lacs et marais, divisèrent des communaux, défendirent la vaine pâture, extirpèrent des forêts et élevèrent leurs troupeaux avec plus de soin qu'auparavant.

Les belles vaches de TUnderwald ne se vendaient pas moins de 70 écus aux foires de Domo et de Varèse dans le Milanais. Le nombre des charrues, évalué à 16,000 dans le siècle précédent, s'accrut dans une proportion considérable. De nouvelles méthodes de labour furent l'apportées de la Flandre, cette terre classique des belles cultures et des florissants troupeaux. La culture de la vigne participa du perfectionnement de celle des champs. La fête des vignerons, célébrée à Vevey avec

^ Dumas, Philosophie chimique,

^ L'autobiographie de Plater a paru en français chez Fick, à Genè?e, par les soioa de M. Gusteve RevUliod (1863).

une pompe extraordinaire» devint le poétique symbole de la considération qui s'.attachait à cette branche de l'industrie agricole.

L'exploitation des mines ouvrit à nos pères de nouvelles sources de richesses. Le produit des mines de fer du Vallais avait enrichi l'avoyer bernois Jean Steiger, beaurfils du conquérant du Pays de Vaud et le bienfaiteur de Gessner, dans ses études universitaires. De ce temps datent la découverte des mines de sel à Bex et rétablissement des forges dUodervelier et de CourrendUn, dans l'évèché de Bâle. La route du Hauenstein entre Soleure et Bàle fut rendue praticable pour les voitures. Cette prospérité croissante fut malheureusement troublée par la peste qui, à quatre reprises, désola les cantons suisses, et enleva à Bàle seulement près de 4000 personnes et en Thurgovie 33,000.

Les progrès du commerce et de l'industrie manufacturière sont plus remarquables encore que ceux de l'agriculture et des arts qui s'y rattaclient. Ces progrès sont dus en grande partie aux réfugiés italiens et français établis à Zurich et à Genève. Le tissage de la soie et l'art de teindre les ètoiïes sont introduits dans la première de ces villes. La banque et rhorlogerie sont fondées à Genève: Torfèvrerie, la pelleterie et l'imprimerie y prennent un nouvel essor. La ville d'Arve et Rhône ne compte pas moins de 24 imprimeurs et de 60 libraires. Les Juifs de Francfort sont admis à y faire le commerce d'argent sur la demande du réfugié Fyrame de Candolle, tige des célèbres savants de ce nom et fondateur lui-même d'une typographie considérable, l^ie fabrique de papier sétabUt ù Serrières, dans le comté de Xeuchàtel. Les réfugiés anglais essaient de fonder à Aarau et à Zurich des manufactures de draps» destinées à remplacer les grands ateliers en décadence de Berne et de Fribourg. Mais l'entreprise n'eut pas de suaves et ne larda pas à être abandonnée.

La grande industrie n'est pas toujours favorable à la petite. Les métiers, arrivés à leur apogée au <|uinzième siècle, décUnent dans le courant du seizième. De simples artisans jouent cependant encore un rôle considénible, soit dans les luttes religieuses, soit dans la révolution politique qui signale l'établissement du patriciat.

L'influence des tribus ou corps de métiers sur l'établissement de la Réforme est constatée par les annales de presque tous les cantons. Les chapeliers exercèrent une action décisixe dans ce sens à Genève; les maçons et charpentiers à B;\le: les pécheurs et vignerons à Schaffhouse, et les tailleurs de pierre à Berne. Les bouchers , au contraire , furent presque partout hostiles à l'introduction des nouvelles idées dont le triomphe favorisait pourtant leurs intérêts matériel^ par la suppression du carême et des jours d'abstinence*

LA aviLISATlON AU XV!"* SIÈCLE. 123

Le SYSTÉ3d£ MILITAIRE des Suisses s'était enfin rapproché de celui de tous les peuples. Ils avaient consenti à adopter le mousquet, mais sans renoncer tout à fait aux armes favorites de leurs ancêtres. Sur une escouade de iOO hommes, on comptait environ 60 mousquets, 15 longues piques, 15 cuirasses et 10 hallebardes. Des symptômes d'indiscipline s'étaient manifestés au se;in des bataillons bernois pendant la guerre de Cappel. Un pouvoir dictatorial fut conféré au général Naegeli, à l'ouverture de la campagne de Genève, en 1536. Cela n'empêcha point les miliciens bernois de se former en landsgemeinde près de St-Julien et de refuser de suivre leur valeureux commandant, lorsqu'il se disposait à pénétrer au cœur du duché de Savoie. Naegeli, à ce qu'il paraît, ne tira aucune vengeance de cet acte d'insubordination, trop difficile à punir et dont quelques exemples anciens autorisaient d'ailleurs la pratique dans les armées suisses \ Mais il en garda le souvenir et s'en fit un argument contre ceux qui voulaient la guerre, vingt- Imit ans après, quand la question de la restitution des conquêtes savoisiennes fut agitée dans le Grand Conseil. La coutume d'orner le chœur des éghses des drapeaux pris sur l'ennemi s'était conservée au seizième siècle. Saint-Charles Borromée travailla à abolir cet usage dont sa piété étroite ne comprenait pas le côté véritablement religieux et grandiose.

Les MŒURS DU PEUPLE SUISSE corrompues par les guerres de Bourgogne et le service mercenaire s'étaient épurées au creuset de la tourmente religieuse. Dans plusieurs cantons, un honteux libertinage avait fait place à une austérité excessive, qui assombrissait le caractère en réformant la vie. On ne se contenta pas de proscrire le vice et de le punir d'une manière exemplaire; on fit la guerre à toute espèce de divertissements, aux jeux, à la danse, aux spectacles. Ce rigorisme était commun aux deux confessions ; car le changement qui s'était opéré chez les protestants à la voix des réformateurs, les jésuites et d'autres prêtres zélés l'accomplirent au sein du catholicisme. Une des conséquences de cette transformation fut l'affaiblissement de l'esprit d'association et par suite aussi la décadence de ces jeux nationaux qui avaient fait les délices et en partie aussi la force morale de la vieille Suisse. Les tirs, les divertissements gymnastiques et militaires ne disparurent cependant pas complètement. Un curieux exemple de l'enthousiasme qu'inspiraient encore ces réunions, c'est le merveilleux trajet des cin-

* Les petits cantons avaient donné l'exemple de ces îandsgemeinden guerrières dans l'ancienne guerre de Zurich (1440) et plus d'une fois depuis lors, comme on Pa Yu dans cette histoire.

12& LA CIVILISATION AU XVl"* SIÈGLB.

quante-quatre Zuricois qui, partis de leur ville sur une grande barque pavoisée aux couleurs suisses, arrivèrent le même jour et en moins de dix heures à Strasbourg, après avoir descendu la Limmat, TAar, le Rhin. Ainsi put être partagée encore toute bouillante avec leurs bons amis et alliés « la bouillie de mil, » qui cuisait à bord dans une immense chaudière. Cette aventure accomplie en juin 1576 et renouvelée d'une précédente qui avait eu lieu 120 ans auparavant \ a été célébrée par la poésie, et on l'a comparée à l'expédition des argonautes. Mais un sentiment plus élevé que l'amour de l'or animait les rameurs zuricois: celui de montrer aux Strasbourgeois quel prompt secours ils pouvaient attendre de leurs alliés de Zurich, dans le cas où ils auraient quelque chose à craindre pour leur religion ou pour leur liberté.

La vieille gaieté suisse résistait aux lois somptuaires les plus rigides. Elle éclatait principalement dans les réunions de famille, dans les repas d'élection, de noce et d'abbaye. L'élection ou le mariage d'un magistrat ()opulaire mettait en émoi tout un canton. Une vraie noce de Gainache fut celle du fils du bourgmestre Cham, qui épousait la plus riche héritière du canton de Zurich. Outre les nombreux convives qui avaient pris place autour de trente tables dressées sur les bords du lac, un millier d'hommes accoururent sur vingt-deux bateaux prendre part au festin. Des fêtes plus splendides encore signalèrent les noces du noble avoyer Steiger avec la belle Madelaine Naegeli, fille du grand avoyer et général de ce nom. Une haine aveugle avait longtemps divisé c^s deux chefs de la république bernoise; cette haine était telle qu'ils avaienl plus d'une fois levé la main l'un sur l'autre dans le conseil. Les grâces pudiques de la belle Madelaine triomphèrent de ces funestes dissensions. Un matin, Steiger parut au château de Bremgarten, demeure de l'illustre conquérant de Vaud,et trouva Madelaine occupée dans la basse-cour à jeter de la pâture aux poules. A la vue de son adversaire, Naegeli croit qu'il vient le braver jusque chez lui ; il tire son épée et crie d'une voix terrible: « Que cherches-tu, malheureux? — La mort, si tu es inexorable, ton amitié et la main de ta fille, si tu as un cœur. » Le vieillard fut vaincu, dit un historien. L'épée tomba de sa main. Il se jeta dans les bras de Steiger et lui donna sa fille en gage d'une amitié qui dura jusqu'à leur mort. Les noces des deux époux furent une fête nationale^ à laquelle prirent part le premier jour la seigneurie et le clergé ; le second, les parents des deux familles ; le troisième, les ambassadeurs de France et les députés des cantons ; le quatrième, les bourgeois.

^ Hottinger, Gesch, tler Eepuhlik Zurich, Ili, 135.

LA CIVILISATION AU XVI"'* SIÈCLE. 12o

L'histoire de la sage Esther et du roi Assuérus fut représentée en grande pompe.

Nsegeli mourut en i579, âgé de 83 ans, après en avoir passé quarante à la tête de la république. Steiger ne lui survécut que de deux ans. Mais Madelaine, qui était beaucoup plus jeune que son mari, épousa successivement deux autres avoyers et comptait sur ses vieux jours quatre-vingt-deux enfants et petits-enfants. Il est peu de familles de Berne qui n'aient de son sang dans leurs veines. Son portrait dans la bibliothèque de Berne est calui d'une matrone belle et imposante ^

 côté de ce luxe d'occasion, une extrême simplicité de mœurs distinguait souvent les grandes familles et les chefs religieux et politiques de la nation. Un modeste pourpoint gris était le costume favori du bourgmestre Gham. Il ne le quitta pas même, pour se rendre à la cour impériale, où il fut chargé de porter à Maximilien II les vœux et les félicitations de ses compatriotes (1566). Son collègue Muller s'était passé de domestique jusqu'au jour où son élévation à la première charge de la république lui rendit ce secours nécessaire.

Une certaine élégance de mise et de manière était en échange assez familière à Bullinger, le chef de l'éghse réformée à Zurich. Les portraits du successeur de Zwingli nous le représentent comme un beau et frais vieillard à la barbe blanche, et dont le costume habituel n'avait rien de la sévérité de celui des premiers réformateurs. Il portait un corselet rouge et un pourpoint blanc enveloppés dans une pelisse noire, et le stylet à la ceinture. Il avait un train de maison considérable, qu'exphquent ses nombreuses relations et l'hospitalité accordée libéralement sous son toit à tous les réfugiés pour cause de religion. Mais honorant la dignité de l'homme et du chrétien dans la personne de ses serviteurs, le célèbre théologien les admettait tous à sa table. Il ne crut même point déroger en prenant deux servantes de confiance pour les marraines de ses petits enfants. La maison de Bullinger offrait l'image de la paix, de la concorde et de cette belle vie de famille qu'aimaient et pratiquaient nos pères. Les lettres de ce pasteur à son fils, étudiant à - Strasbourg, sont remplies de nobles sentiments, d'avis salutaires. La tendresse et la sollicitude d'un bon père s'y joignent à la vigilance et à lamour éclairé de Tordre et de l'économie qui ne doivent jamais abandonner un chef de famille. « Mon cher enfant, dit-il, dans une de ses < lettres, prie Dieu tous les matins, en te levant, dans ta chambre ; c prie-le avant les repas et le soir avant de te coucher. Prie-le à genoux^

^ Yalliemin, Histoire de la Confédération suisse, XII, 72.

« sans te gêner de tes compagnons si tu ne peux le faire en secret. Ne « dispute jamais sur ta croyance avec ceux qui la haïssent. Laisse ce « soin à ceux qui en sont chargés et contente-toi de la confesser ouver-

« tement Lève-toi de grand matin. lia perdu la meilleure partie de

« sa journée celui qui a laissé passer les premières heures dans Toisi- « veté. Tiens à la propreté dans les habits sans sacrifier à la mode. On « juge souvent des personnes sur l'apparence. Sois modéré dans le boire « et le manger et ne recherche point les mets friands. Souhaite aussi « quelque chose aux autres. Souviens-toi du dicton : Ce qui est superflu « revient toujours trop cher. »

Dans une autre de ses lettres, Bullinger critique les dépenses exagérées que son fils faisait pour sa toilette, et les articles dont il enflait, à la manière des mauvais écoliers, les comptes qu'il devait soumettre tous les deux mois à la censure paternelle. « Tu donnes trois kreutzer pour « faire ta barbe. Ici je n'en donne que deux pour la mienne; c'est payer « en gentilhomme. A ce jeu-là on a vite épuisé sa bourse. Ta mère a € fait de grands yeux en voyant que tu demandais des souliers neufs. « Il y a quinze mois que tu es parti et tu en as emporté avec toi trois « paires, des noirs et des gris cendrés. Tu n'es cependant pas d'airain, « mais tout bonnement de chair et d'os comme nous. Tu te seras « trompé en écrivant. T'envoyer ton luth serait une folie; le transport « coûterait plus que l'instrument. J'envoie à ton patron un superbe « fromage. Tu le lui offriras en cadeau de nouvel an avec mes compli- « ments et ceux de ta mère. J'écris directement à ta maîtresse de pen- « sion, et lui fais aussi mon petit présent: c'est une médaille d'or dont « j*ai lieu de croire qu'elle sera satisfaite. »

La bienfaisance est un des trails distinctifs des mœurs de l'époque. La ville de Genève, peuplée alors d'environ 15,000 habitants, comptait il elle seule sept hôpitaux; Berne fonda des hospices pour las aliénés, les pauvres domestiques et les femmes en couches. Parmi les bienfaiteurs des malheureux, deux noms méritent de passer à la postérité la plus reculée, ce sont ceux de Barbe Roll, de Soleure et du Bernois Jean Kléberg, ami d'Érasme et créancier de François ^^

Kléberg s'est rendu célèbre par sa charité à Genève, k Ulm, à Niiremberg et à Lyon, où la reconnaissance populaire lui décerna le surnom de Bon Siûsse et lui érigea sur la place du Bourg-Neuf une statue en bois, qui existait encore au siècle dernier. Il habitait à Genève la maison qui a donné son nom à l'hôtel et au pont des Bergues.

Barbe de Roll, que Glaréan appelle « une héroïne de bonté » dans la préface d'un de ses ouvrages, était une veuve belle, aimable, spiri-

LA CIVILISATION AU XVl"" SIÈCLE. 127

tuelle, dont la vie entière s'écoula dans des œuvres de dévouement et d'humanité. Pour se rendre plus utile aux pauvres, elle avait fait une élude particulière des simples et allait de maison en maison soigner les malades qu'elle traitait avec un succès extraordinaire.

Plusieurs des hommes politiques et littéraires de la Suisse au XVI"* siècle se signalèrent aussi par leuri; actes de philanthropie : Melchior Lussy, Wengi, Louis Pfyffer, Heid enrichirent les hôpitaux de leurs villes natala^^. Éraste, le docte médecin de Baden (1524-1583), fonda quatre bourses, de 1000 livres chacune, en faveur de pauvres étudiants.

Ce qui manquait aux Suisses du XVI*"® siècle, ce n'était donc pas le cœur, le vif sentiment du bien et la volonté de l'accomplir. Mais les lumières, bien que plus répandues que dans l'âge précédent, faisaient encore généralement défiiut. Des croyances, des traditions absurdes continuaient à exercer leur empire sur les populations, et les savants qui auraient dû travailler à extirper ces préjugés ridicules, n'en étaient pas toujours exempts eux-mêmes. Le plus illustre représentant de la science, Conrad Gessner, combattit vaillamment en faveur des vérités naturelles. H attaqua l'usage fréquent de la saignée et l'emploi des amulettes: par son ascension au Pilate, en compagnie du curé de Lucerne, il dissipa les vaines terreurs qui s'attachaient depuis des siècles à cette montagne, regardée comme le séjour et le lieu de supplice de Tâmedu fameux gouverneur de la Judée qui avait condamné Jésus-Christ. Mais Gessner lui-même croyait aux chimères de l'astrologie, restées le rêve de plusieurs esprits distingués dans les siècles qui suivirent celui où vivait le grand naturaHste. Paracelse, tout habile médecin qu'il était, nourrissait à l'endroit des sorciers tous les affreux préjugés de son époque, que combattit au contraire son confrère Éraste de Baden, dans un curieux livre publié en latin a BAle en 1577. Lorsque le savant pape Grégoire XIII entreprit de corriger le calendrier en 1582, et régla l'ordre des temps sur le mouvement exact du soleil et de la lune, cette utile réforme eut, comme nous l'avons vu, beaucoup de peine à se faire accepter des peuplades pastorales de la Suisse*- Les peuplades protestantes rejetaient le nouveau calendrier, parce qu'il venait d'un pape: les autres, comme une innovation contraire à leurs idées et à leurs habitudes. L'introduction du calendrier grégorien faillit donner lieu à une révolution dans l'Underwald et à Claris. Le dix-septième siècle, siècle d'érudition, mais non de progrès populaire, ne devait pas changer grand'chose à l'état général des intelligences dans notre patrie.

S. Troubles des Grisons pendant les 1L¥I"* et 1L¥II"« sléeles. — Massacres de 1» Yalteline. — Oeenpation antrlelileiuie* esiMiSnoIe* française* — I«es Grisons reeenvrent leor indépendance (1560 4 1640).

Les trois Ligues grisonnes avaient renouvelé leur alliance à Ilanz, le 23 septembre i524 ^ et ajouté quelques articles importants à la Lettre d'alliance (Bundes-Brief). Ainsi la diète des trois Ligues devait se réunir, à tour de rôle, à lianz, Coire, Davos. Une diétine (Beitag) composée des chefs des trois Ligues et de trois députés de chacune d'elles avait son siège à Coire pour le courant des affaires. Le nombre des députés de chaque ligue à la diète variait sensiblement ; il était de 28 pour la Ligue grise, de 22 pour la Maison-Dieu et de i 5 pour les X Juridictions. Les charges publiques et les contingents n'étaient pas non plus les mêmes pour les trois Ligues. Mais l'établissement de la Réforme avait profondément divisé ce pays. La lutte déjà engagée entre Tévêque de Coire et les ministres protestants, avait pris une nouvelle intensité par l'arrivée des capucins et des jésuites. Ces derniers fondèrent un collège à Sondrio, dans la Valteline, province italienne, sujette des Grisons, mais peu aOectionnée à ses maîtres qui l'opprimaient de toute manière, et ne respectaient ni ses franchises, ni ses mœurs, ni sa religion.

A la lutte confessionnelle vint se joindre celle des partis politiques. L'Espagne, maîtresse du Milanais, eût bien voulu l'être aussi de la Valteline pour communiquer avec l'Autriche par le Tyrol. La France, rivale de l'Espagne, et Venise^ occupée à se maintenir dans la péninsule, travaillaient contre l'Espagne \ Ces trois puissances sollicitaient chacune à l'exclusion de l'autre l'appui et l'alliance de la république grisonne. Leurs ambassadeurs parcoururent le pays cherchant à gagner par des pensions et des présents les citoyens influents et les communes souv^aines. La situation morale des Grisons rendait facile l'œuvre de la corruption. La vénalité était la plaie des Ligues. Tous les emplois étaient au plus ofiranL Bientôt trois factions se formèrent : celle des Salis, dévoués à la France; des Planta, favorables à TAutriche et à l'Espagne, et celle des Travers qui enrôlaient pour Venise. Un quatrième parti, un parti conciliant, celui des neuires ou docùinaires, cherchait à réunir les esprits, repoussant Tidée de toute alliance étrangère. € L'alliance du

* Moor (Ton>, Historw^-chnmdl. WegweistTy Coire, 1S73, 56.-^Strickler, Lèhrhmk, 174.

* Cérésole, Victor, la Bêpublique de Venise et les Smsses^ 26.

faible avec le fort, s'écriait le capitaine Hartmannis, n'est qu'un dur esclavage. »

L'avis du sage ne fut pas écouté. L'alliance française l'emporta et fut jarée à Davos (i565). Dès lors la guerre civile fut en permanence dans les Grisons. Le parti opposé à la France se souleva, institua à Davos même un tribunal criminel (Strafgericht dans le langage du pajs^) qui chassa les Salis et punit de la prison les promoteurs du traité. Écrasés pendant quelque temps, les Salis reprirent le dessus l'année suivante, s'assemblèrent à Zouz dans l'Engadine et opposèrent à leurs adversaires un autre tribunal qui proscrivit les Planta.

La fameuse ordonnance appelée loi des chaudières (Kesselbrief) rendit pour un moment la paix aux Grisons. Dirigée contre la corruption, cette loi défendait aux chefs de parti de tenir table ouverte et de répandre des largesses pour séduire le peuple. Un Planta, seigneur de Rhaezuns, avait voulu se mettre en possession d'un prieuré lucratif avec l'assentiment du pape, contre le gré des trois Ligues ; il fut saisi, traîné devant UQ tribunal criminel tenu à Coire par les communes et conduit au supplice (1572). Ce tribunal, conservant une sorte d'impartialité dans l'injustice, frappa les Salis aussi bien que les Planta. Les premiers furent proscrits une seconde fois et leur chef. Hercule de Salis, destitué des fonctions de capitaine de la Valteline. Mais une réaction ne tarda pas à s'opérer en leur faveur. Un quatrième tribunal, celui de Tusis, rappelle les Salis et proscrit de nouveau les Planta (1573). La médiation des Xni cantons et une nouvelle ordonnance ^ procurèrent enfin quelques années de calme à la malheureuse république (1574 à 1602). Le cardinal Charles Borromée, mécontent de la tiédeur de l'évèque de Ck)ire, en profita pour s'aboucher avec Castelberg, abbé de Dissentis. Le résultat de cette entrevue fut un redoublement de rigueur contre les évangéliques de Misox. On ne négligea pas non plus les moyens spirituels. Borromée fonde une imprimerie dans cette contrée et y envoie des missionnaires jésuites. Il songeait à se rendre en personne à Coire. Mais la diète des trois Ligues s'oppose aux projets du cardinal et lui refuse l'entrée du chef-lieu (1583). Il n'en mit que plus d'ardeur à poursuivre ses desseins par l'entremise de ses agents.

Au commencement du dix-septième siècle les troubles recommencèrent. La cause en fut encore l'alliance française suivie de l'alliance

' Les Strafgericht commencent avec le XYI*^* siècle. C'est un Strafgericht qui condamna, en 1526, l'abbé de Ste-Lucie (p. 20 de ce volume).

* Elle est appelée Dreisiegeîbrirf ou loi trois fois scellée, parce qu'elle était munie des sceaux des trois Ligues.

BISTOIBS SUISSE, TOICB H. 9

vénitienne conclue à Davos et négociée par un diplomate habile, Padavino \ Une ambassade grisonne, composée de 120 personnes, va la sceller à Venise (août 1603) sous le doge Grimani. Tous les magistrats patriotes que renfermaient les Ligues avaient cherché à empêcher ces traités dangereux ; mais Hercule de Salis, Jean Gouler et d'autres chefs du parti français l'emportèrent avec l'appui des ministres réformés. Alors, ce que les hommes modérés avaient prévu arriva. Outré de ces deux alhances, le gouverneur espagnol de Milan, le comte de Fuentès, le même qui avait tant contribué à ramener le Vallais au catholicisme, écrivit aux Grisons : « Neuf fois vous avez refusé notre aHiance et maintenant vous avez le front d'ouvrir à la France le chemin du Milanais, qui vous donne le riz, le vin et le blé. » Joignant l'action aux paroles, Fuentès fît élever sur une colline, près du lac de Côme, une citadelle qui dominait la Valteline et lui assurait l'entrée des Ligues. Cette citadelle menaçante reçut le nom du gouverneur lui-même (28 octobre 1603) ^

L'entreprise de Fuentès n'avait fait au commencement qu*exciter les rires des Grisons. « Qu'il bâtisse seulement sa forteresse, disaient les meneurs, nous saurons bien la démolir. » Mais quand ils virent cette citadelle debout et bien pourvue de moyens de défense, ils furent les premiers à s'effrayer à l'aspect de ce moulin à sang, comme ils l'appelaient, et envoyèrent des députés à Milan pour prier le gouverneur de suspendre les travaux de la forteresse (août 1604). Fuentès promit de se rendre aux vœux des Grisons, à condition qu'ils accepteraient l'alliance espagnole. « Si nous eussions consenti alors à cette alliance, dit « Juvalta, homme d'État et chroniqueur contemporain, nous eussions « évité tous les malheurs qui fondirent ensuite sur notre pays, et jamais « Français, Autrichiens, Espagnols n'eussent franchi les limites des « Ligues. Mais les ministres réformés commencèrent à prêcher que la « religion était en danger; nous crûmes nous-mêmes qu'il en était ainsi, c et l'alliance espagnole fut rejetée pour la dixième fois. »

A cette nouvelle, Fuentès irrité commence à Montecchio la construction d'une seconde citadelle, voisine de la première. Une agitation extraordinaire s'empare des Grisons. Les divers partis s'accusent réciproquement d'avoir plongé le pays dans l'abîme. Un mouvement populaire éclate, provoqué par le parti espagnol. Coire est envahi par les

* Padavino, Belazione del governo e stato dei signori ScizzerL Édité par Victor Cérésole(1874).

* von Moor, Wegwciser, 75,

coramuoes (avril 1607). Une foule d'hommes influents, innocents ou coupables indistinctement, sont arrêtés et jetés dans les fers. Les députés des cantons suisses ayant voulu se porter médiateurs, sont maltraités par la multitude. Le rusé Pascal, ambassadeur de France, résidant à Tusis, profite de ce moment pour répandre le bruit que les chefs du parti espagnol trahissent les Grisons et que le bailli épiscopal, Georges Béli, veut livrer la Valteline à l'Espagne. Aussitôt les ardentes communes de l'Engadine prennent les armes et se portent en tumulte à Coire. Béli est arraché du cbàteau épiscopal et décapité avec Gaspard Baselga, autre officier du prince-évêque que l'on accusait également de trahison (du 4 au 6 juillet 1607)*. Les représentations des députés des cantons suisses n'avaient trouvé cette fois-ci encore aucun accès auprès de la multitude irritée. « Les Confédérés, disait-on, n'ont pas le droit de nous empêcher de lever l'étendard et de punir les traîtres. » Une foule de citoyens cherchent un refuge à Ragatz et à Baden, siège de la diète suisse. Dans un Strafgericht subséquent, tenu en août à Ilanz, les sentences portées à Coire reçurent quelque adoucissement; mais en revanche on mulcte les riches pour couvrir les frais énormes des procédures intentées aux condamnés et qui s'élevaient au chiffre de 450,000 florins, environ 7 millions de francs de notre monnaie. La France et l'Espagne consentirent à payer une partie de cette somme. Ces événements calmèrent pour un temps les fureurs populaires. Les Vénitiens, en guerre avec les Uscoques, profitent de ce moment pour enrôler des auxiliaires dans les Ligues et en Suisse. Mais, quelques années après, les efforts du Vénitien Padavino pour obtenir le renouvellement de l'alliance des Grisons et de la république de St-Marc excitent le mécontentement du parti espagnol et du parti français. L'alliance est rejetée (1617) et l'ambassadeur vénitien brutalement expulsé du pays par les deux frères Pompée et Rodolphe Planta , auxquels l'ambassadeur français, Gueffier, qui avait remplacé Pascal, paie 6000 écus comptants pour cet exploit. Mais l'alliance espagnole ayant été également rejetée, les chefs de ce parti provoquent l'établissement d'un blocus de la part des Milanais. Georges Jénatsch paraît alors sur la scène et, gagné par l'or des Salis, se met à la tête du parti opposé à l'Espagne et dont les Planta étaient les chefs.

Georges Jénatsch était né à Samaden dans la Haute-Engadine et avait fait ses études à Zurich et à Bâle. Il avait ensuite rempli pendant trois ans les fonctions de pasteur, mais il se trouvait à l'étroit dans nn

* Von Moor, Wegweiser, 77.

hubible presbytère de campagne. C'était un homme dissolu, arrogant, vénal, mais énergique, d'un courage héroïque et dévoué à sa patrie. A l'instigation de Jénatsch, et sous son commandement, les drapeaux de TEngadine se portent surZernetz, pillent le château de Rodolphe Planta et tiennent dans une grange, "à Tusis, un nouveau tribunal de sang, composé en partie de ministres protestants et dont Jénatsch était Tâme (juillet 1618). Ce tribunal proscrit Pompée et Rodolphe Planta, confisque leurs biens, condamne à Texil perpétuel Tévêque de Coire, et soumet aux plus cruelles tortures un prêtre et un magistrat catholiques, Rousca, archiprêtre de Sondrio, et Zambra, landamman de Bregell. Le même sort était réservé à un citoyen influent nommé Biasio pour s'être opposé aux prédications luthériennes*.

Tant de cruautés indignèrent les gens de bien sans ouvrir les yeux aux exaltés que renfermaient les divers partis.

Un affreux malheur frappa encore les Grisons pendant l'automne de la même année. Le mont Conto s'écroula tout à coup sur le riche bourg de Pleurs et l'ensevelit sous les décombres avec tousses habitants. Plus de deux mille personnes périrent dans ce désastre (4 sept. 1618).

Aveuglés parla haine, les partis ne cessèrent point de s'entre-déchirer. On en vint aux mains dans TEngadine, où deux frères , Augustin et Antoine Travers, commandaient les troupes opposées. Déjà le canon avait porté la mort dans les deux camps, lorsque les épouses et les sœurs des combattants, conduites par une femme magnanime, Anne de Juvalta, se jetèrent au milieu de la mêlée et parvinrent à arrêter l'effusion du sang. Coire, capitale du canton et foyer du parti espagnol, était le point de mire de toutes les prises d'armes. Un engagement eut lieu près de cette ville. Des hommes des deux partis tombèrent dans la mêlée. Le parti neutre profita de Ta consternation générale pour établir un tribunal indépendant qui mitigea les sentences du tribunal de Tusis et rappela les Planta (octobre 1619).

c Cette modération, dit Zschokke dans son histoire des Grisons, ne servit qu'à aigrir le peuple de l'Engadine, du Munsterthal et de Davos. Il leva ses bannières contre Coire, cassa les arrêts du tribunal neulre, institua un nouveau tribunal criminel à Davos qui confirma et aggrava même les sentences prononcées à Tusis. Les émigrés rentrés dans leur patrie furent proscrits une seconde fois et condamnés à un exil perpé-

^ Archiv fur Schtoeizergeschichte, Zurich, 1849. Narrativœ brève delU cose occorse in ValtelUna^ Y 241. L'auteur, géomètre -arpenteur de profession, fut Pun des seconds de Roboustelli.

tuel. » Parmi les condamnés figurait le chevalier Jacques Roboustelli^ neveu de Rodolphe Planta, mulcté de 700 florins d'or. Ici, comme à Tusis, les rigueurs exercées contre le parti espagnol furent en grande partie Tœuvre des ministres réformés.

Exaspérés par leur condamnation, Rodolphe Planta et son frère Pompée implorèrent alors les armes de l'Autriche contre leur patrie. L'ambassadeur de France^ Guefïier, avait été expulsé du pays par les communes de l'Engadine réunies en tribunal à Zizers, à l'instigation de l'envoyé vénitien Vico. Furieux de son expulsion, il s'entendit avec les Planta et le gouverneur de Milan. Les deux frères enrôlèrent des soldats en congé dans le Tyrol italien, tandis que Jacques Roboustelli soulevait le peuple de la Valteline et réunissait en secret dans le Milanais une foule de gens sans aveu.

Dans la nuit du 19 juillet 1620, Roboustelli descendit avec celte liorde de brigands dans la Valteline. C'était le moment convenu pour le massacre général des réformés. LebourgdeTirano, chef-lieu de la vallée, est investi ; quatre coups de fusil donnent le signal, le tocsin sonne, le massacre commence et s'étend bientôt de village en village ; partout les luthériens (c'est ainsi qu'où nommait les évangéliques), sont assommés, étranglés, tués à coups de feu, à coups de pierres ; leurs cadavres sont jetés dans les flots de l'Adda. On ne fit grâce ni aux femmes, ni aux vieillards, ni aux enfants à la mamelle. On coupait aux uns tenez, les joues, les oreilles; on arrachait aux autres les entrailles; à d'autres encore on remplissait le gosier de poudre et Ton y mettait le feu. Un boucher se vanta d'avoir assassiné dix-huit personnes. La tête du pasteur réformé de Tirano fut plantée sur sa chaire au bout d'une pique. Les lieux les plus saints furent profanés, beaucoup de maisons livrées aux flammes. Les ordonnateurs du massacre disaient agir au nom du pape et de la sainte Église \ Le massacre dura 1 4 jours.

On porte de 4 à 600 le nombre des victimes de ces horribles scènes, flétries dans l'histoire sous le nom de la Saint- Bartliélemy des Grisons,

Ces événements ne furent pas capables do réunir les Grisons dans un commun sentiment d'indignation. Cédant aux instigations de leurs

* Ibid. D'après l'auteur ci-dessus, il leur était enjoint d'épargner les femmes et les enfants au-dessous de douze ans. Dans les instructions données, le 12 mai 1621, du nnnce papal Scappi, évéque de Gampagna, il est dit que les protestants vou- Uient massacrer les catholiques et que les derniers ne firent que prendre les devants. Od affirme la même chose de la Saint-Bartbélemy proprement dite. Mais la preuve manque.

prêlres el des agents du parti espagnol, les communes catholiques de la Ligue grise refusèrent d'envoyer des troupes contre les rebelles de la Valteline. La Ligue de la Maison-Dieu, et celle des Dix juridictions armé* rent 2000 hommes sous les ordres de Baptiste de Salis et s'avancèrent dans cette province ^ Mais un coi*ps autrichien, appelé par les Planta, pénétrait du Tyrol dans le Mùnsterthal, sous les ordres du général Baldiron. En même temps, des troupes milanaises arrivaient par Ghiavenne au secours des révoltés de la Valteline. Les troupes grisonnes furenl contraintes de se retirer et d'attendre l'arrivée des Suisses, dont ils avaient imploré le secours.

Mais les Suisses n'étaient pas moins divisés entre eux que leurs alliés. Berne, l'allié particulier des Grisons depuis 1618, ayant envoyé à leur secours le colonel Nicolas de Mulinen, avec 2000 hommes, les cantons catholiques leur fermèrent le passage près de Mellingen en Argovie. Ils arrivèrent par un détour k Zurich, où le colonel Steiner se joignit à eux avec 1000 hommes. Mais lorsqu'ils voulurent traverser la Marche, on sonna le tocsin dans tout le canton de Schwyz pour les en empêcher. Enfin, par un nouveau circuit, ils parvinrent jusqu'aux vallées rhétien nés. S'élant réunis aux troupes des deux Ligues, ils marchèrent sur Bormio et s'avancèrent en vainqueurs jusqu'à Tirano. Un combat sanglant s'engagea devant ce bourg entre les Grisons et les troupes espagnoles soutenues par les rebelles delà ValteUne (H septembre 1620). Nicolas de MuHnen, dont le bouillant courage avait dédaigné les précautions nécessaires, tomba au pied du rempart après avoir refusé de se rendre. « Je suis Mulinen, disait-il, et je mourrai en soldat et les armes à la main. » Presque tous les chefs bernois, Wagner, Frisching, Bonstetten, Effînger périrent avec lui.

L'échec de Tirano amena la défection complète de la Ligue grise. Pompée Planta, qui en était l'âme, se fit soutenir par un corps de 1300 hommes envoyés par les cantons catholiques et commandés par le colonel Beroldingen, d'Uri. Ces troupes prirent position près de Ueichenau, à deux lieues de Coire, dont le bourgmestre, Grégoire Meyer,ful saisi dans sa maison, et traîné en captivité àllanz d'où il parvint à s'enfuir. On parlait déjà dans les Waldsl^tten d'incorporer la Ligue grise à la Confédération helvétique comme quatorzième canton, et de lui donner la propriété exclusive de la Valteline en la séparant des deux autres Ligues. Ce projet émut tous les Grisons attachés à l'intégrité de leur patrie. Ils exhortèrent les deux partis à la réconciliation.

* Von Moor, Wegiceiser, 88.

demandèrent qu'on se soumit à la médiation des Confédérés et qu'on rouTTÎt les Ligues aux ambassadeurs étrangers. Idée funeste, car à peine l'ambassadeur français, GuefSer, fut-il rentré dans leur pays, qu'il recommença ses intrigues et constitua un parti complètement livré à la France; de son côté, le gouverneur du Milanais répandit Tor pour gagner les grands et les communes au parti espagnol. Une alliance séparée de la Ligue grise avec l'Espagne fut signée à Milan. Le nonce du pape ne resta pas non plus oisif et excita les communes catholiques contre les communes réformées. Enfin, les députés de la Confédération, au lieu de travailler à la paix, débattirent avec amertume leurs propres querelles, et retournèrent dans leurs foyers sans avoir rien fait. L'armée bernoise ne tarda pas à les suivre.

Dans ces conjonctures critiques, un nouveau parti se forma dans les Grisons, décidé à tout entreprendre pour sauver la patrie du démembrement et de la ruine. Ce parti, qui s'était donné à lui-même le beau nom de parti des Bons-cœiirs (Gutherzigen), prit pour chef Jénatsch, qui ne se montre plus que richement vêtu d'une veste écarlate, une écharpe d'or autour de son corps et des dentelles fines à son coP. Au bruit que les Planta songeaient à surprendre et à brûler le village réformé de Griisch (Dix juridictions), Jénatsch à la tête de 20 hommes dont deux de ses collègues dans le ministère Domleschg, pénètre dans le château de Rietberg, situé dans la vallée de Domleschg (Maison-Dieu), pendant la nuit du 24 au 25 février 1621 ^ et tue de sa main à coup de hache Pompée Planta, qui s'était caché dans une cheminée. Puis, à la tête des bannières de l'Engadine et du Mûnsterthal, il fond sur l'armée catholique dans les prairies de Prada près de Vallendas, et, après sept heures d'un combat acharné, la contraint à repasser les montagnes qui séparent les Grisons du canton d'Uri (2 avril 1621). Les vainqueurs vidèrent les caves du couvent de Dissentis. Jénatsch avait une telle soif de sang qu'il faisait pendre aux arbres les hommes de la Ligue grise qu'il trouvait sur son chemin et qu'il blessa un de ses propres soldats. La Ligue grise, évacuée par ses défenseurs, fut forcée de renoncer à son traité avec Milan.

Les trois Ligues s'entendirent alors pour négocier avec l'Espagne et l'Autriche la restitution de la Valteline. L'ambassadeur de France qui était le fameux maréchal de Bassompierre, se rendit à cet etfet à

^ Reber, Georges Jénatsch ou les Grisons et la Suisse, trad. par M. Revilliod. Genève., 1869, 149. * Le Wegweiser, de Moor, indique le 14 février, 93.

Madrid et obtint du roi Philippe IV un traité, par lequel la Valteline était rendue aux Grisons, mais moyennant le nunntien exclus^ de la foi catholique dsLUS cette contrée (25 avril 1621). L'opposition des ministres protestants fit échouer cet accommodement. D'ailleurs, sans attendre Tissue des négociations, une partie des communes avaient levé l'étentard et occupé la Valteline sous les ordres de Jénatsch. L'empereur donna l'ordre à Baldiron de rentrer dans les Grisons du côté du Tyrol, pendant que 7000 Espagnols et Italiens y pénétreraient par le Milanais et s'empareraient de la Valtehne.

L'invasion s'accomplit le 26 octobre 1621, et, irrité par les obstacles, Baldiron se souilla par d'atroces cruautés qui lui valurent le surnom de Nouvel Holopherne. Il passa au fil de Vépèe tous les guerriers qui tombèrent entre ses mains, désarma le peuple des Dix juridictions et le força de lui prêter serment. Corps et biens furent livrés à la merci de ses soldats. Les paysans furent traités comme des bêtes de somme, et se virent réduits à faire bouillir l'herbe des champs pour leur nourriture. Un porte-enseigne autrichien eut la barbare fantaisie de se faire porter jusqu'au haut d'une montagne par un malheureux campagnard qu'un soldat faisait avancer à grands coups de fouet.

Maîtres d'une partie des Grisons, les Impériaux en profitèrent pour rétablir partout le catholicisme et installer des capucins à la place des ministres réformés. Le comte Serbelloni de Milan, commandant des troupes du duc de Féria, qui avait succédé à Fuentès dans le gouvernement de ce pays, rivalisait de cruauté avec Baldiron et livrait à l'inquisition milanaise le pasteur protestant Paravicini. Quand ce fut le tour du PrdBttigau, les pâtres résolus de la vallée s'écrièrent: « Plutôt mourir ! » Conduits par Thuring Enderiin de Mayenfeld, ils se retirèrent dans les forêts qu'ils convertirent en arsenaux. Ils fabriquèrent des massues armées de clous, changèrent leurs couteaux en poignards, leurs faux en lances. Tout étant prêt pour leur entreprise, le dimanche des Rameaux, ils sortent tout à coup de leurs retraites, tombent à l'improviste sur le camp et les postes autrichiens, tuent près de 400 hommes et mettent en fuite le reste ^ (24 avril 1622). Les flots de la Landquart roulèrent des cadavres jusqu'au Rhin. Les femmes avaient pris une part active à l'insurrection, et l'une d'elles, Salomé Lienhard, tua sept Autrichiens à coups de massue. Après ces exploits, les PraBttigoviens marchent en colonnes serrées sur Coire, occupée par Baldiron et l'élite de l'armée austro-espagnole. C'est là le célèbre épisode connu dans l'histoire helvétic|ue sous le nom des massues du désespoir.

^ Sur la coUine de Fl&sch, au-dessus de Mayenfeld, sur la ri?e droite du Rhin.

L'exemple des PraBttigovieas enflamme tout le pays. Le peuple des Dix joridiclions se lève en masse et une foule de corps-francs intrépides se joignent à lui, des deux Ligues et des cantons suisses, d'Appenzell surtout; d'autres cantons fournirent des subsides. Coire fut délivrée. Les Autrichiens, vaincus partout, sont obligés de quitter le pays.

Mais le triomphe des Grisons ne fut pas de longue durée. Au mois de juillet de la même année, Baldiron reparut avec 10,000 hommes. Des combats nombreux et acharnés se livrèrent comme au temps de l'invasion romaine. La dernière affaire eut lieu dans la prairie d'Aquasana, près de Raschnal en Praettigau. Après une lutte opiniâtre, les Grisons que commandaient Rodolphe de Salis et Jean Gouler, « le plus illustre c des fils de la Rhétie depuis la mort de Jean de Travers, » se trouvant trop peu nombreux pour résister à un ennemi supérieur en forces* se retirèrent. Le père capucin Fidèle, le convertisseur des Praettigo viens et ancien gardien du couvent de son ordre à Fribourg en Suisse, fut tué à See^is où il prêchait. Il a été canonisé par le pape comme martyr de sa foi. « Ce ne sont pas des hommes que ces Grisons, disait Baldiron, ce sont des diables. » Trente hommes du Praettigau, décidés à vendre chèrement leur vie, se précipitèrent dans les rangs des Autrichiens en brandissant leurs redoutables massues, et ne tombèrent que sur un monceau de cadavres. Les troupes de Coire, de la Ligue grise, parties trop tard pour secourir à temps ces héros, n'arrivèrent que pour voir au loin les sinistres lueurs de l'incendie qui dévorait les villages (5 sept.)

Les maux des Grisons furent alors portés à leur comble. Toutes les horreurs imaginables furent commises par Baldiron et ses soldats sur les malheureux habitants de ces contrées. Une foule de prisonniers sont égorgés à Inspruck. De ce nombre était le ministre protestant. Biaise Alexandre, le meilleur ami de Jénatsch, qui refusa de sauver ses jours au prix d'une abjuration. Jénatsch eut la chance de s'échapper et alla guerroyer quelques années en Allemagne, où il se souilla par de nouveaux meurt)*es semblables à ceux qu'il avait commis dans les Grisons. Un autre héros, Thuring Enderlin deMayenfeld, moins rusé que Jénatsch, étant tombé entre les mains des Autrichiens, fut décapité à Inspruck. Les Praettigoviens le vengèrent par le meurtre de Martin Camenisch, un Grisou ami de l'Autriche. Aux atrocités de la guerre se joignirent les maladies contagieuses et la famine. Le traité de Lindau, négocié en août par le nonce du pape, les députés des Suisses, de l'empereur, de la France et de l'Espagne, et en vertu duquel la Basse- Engadine et les Dix juridictions eussent été détachées des deux autres Ligues, n'eut aucun résultat. Las de tous ces troubles, les Suisses

eux-mêmes, catholiques et protestants, abandonnèrent les Grisons à leur destinée. Mais dans le moment même où tout espoir de salut semblait ravi à ce peuple, la France, inquiète de voir la Rhétie livrée complètement à la maison d'Autriche, changeait de politique et formait une coalition avec Venise et la Savoie contre cette puissance. L'empereur crut pouvoir éviter la guerre en plaçant la Valteline sous la garde du pape dont les troupes occupèrent cette contrée en mai i623, en attendant l'issue des négociations entre les puissances. Mais Richelieu, le tout puissant ministre de Louis XIII, mécontent de cette mesure transitoire, envoya une armée dans la Valteline (nov. 1624).

A Tavant-garde de ces troupes figuraient les émigrés grisons, conduits par Jénatsch et Rodolphe de Salis, le principal chef des Bans-cœurs de I Engadine, et l'avocat de la cause grisonne auprès des Confédérés. Des troupes de "Berne, Zurich, Glaris et des volontaires du Vallais, de Neuchâiel grossirent Tarmée française aux ordres du marquis de Cœuvres, à la fois ambassadeur et général. A l'approche de ces Ubérateurs, les Grisons poussèrent des cris de joie et coururent aux armes. Les garnisons autrichiennes et espagnoles, bien que commandées par le comte de Pappenheim, l'un des meilleurs généraux de la guerre de Trente ans, furent chassées des Dix juridictions, et la Valteline reconquise (1625).

Cependant la France avait pris les armes dans son intérêt propre et non dans celui des Grisons. Le perfide traité de Monzone, conclu à l'insu de ces derniers, le 6 mars 1626, entre l'Espagne et la France, ne reconnaissait aux Valtelins d'autres obligations envers leurs anciens maîtres que celle de leur payer un tribut annuel de 25,000 écus. De plus, les protestants étaient bannis de la Valteline, remise pour la seconde fois à la garde des troupes papales (mars 1627). Les trois Ligues réclamèrent en vain contre ce traité. Sur ces entrefaites, la guerre ayant éclaté de nouveau entre l'Autriche et la France au sujet de la succession de Mantoue, les Grisons se virent occupés par 40,000 Impériaux qui se rendaient en Italie, et une partie des Ligues, envahie par un corps aux ordres du comte de Mérode, fut incorporée à l'Autriche (mai 1629). « Les Grisons, dit un des biographes de Jénatsch, virent alors passer quelques-uns des généraux les plus célèbres de la guerre de Trente ans: Piccolomini,Isolani, Terzki, les troupes de Pappenheim et de Wallenstein*. » C'en était fait une seconde fois de l'indépendance de la république, si l'invasion des Suédois en Allemagne et les succès des Français en Italie n'avaient contraint l'empereur à la paix de Chérasco

' Reher, trad. par KeviHiod, 82.

(6 avril 1631). Les Impériaux évacuèrent les Grisons, les Français revinrent, et le duc Henri de Rohan, chef des protestants de France, arriva à Coire comme ambassadeur de Louis XIII (1632).

Pleins de confiance dans la loyauté et les talents de ce diplomategénéral, les Grisons le suivirent avec empressement à la conquête de la Yalteline. Après de terribles combats ' où Jénatsch se signala derechef par son sang-froid intrépidé, la Valteline fut délivrée et les Grisons s'attendaient à rentrer enfin dans la possession de ce pays, lorsque Rohan reçut tout à coup Tordre du roi de garder la Valteline. Attristé de ce qui se passait, malade, le duc de Rohan offre en vain sa démission à la cour de France. De nouveaux chefs français arrivent même dans les Ligues avec la mission secrète de les occuper et de bâtir une forteresse à Mayenfeld, Un de ces officiers, nommé Lanier, se distinguait par son caractère hautain et irascible. Les soldats grisons levés par Jénatsch pour le compte de la France, menaçant de quitter le service si on ne les payait pas, Lanier s'écria avec colère: « Je planterai ma lance dans ce nid d'Espagnols qu'on appelle Coire, et je ferai exposer la tête des rebelles. »

Désabusés sur le compte de leurs prétendus libérateurs, les Grisons sentirent enfin la nécessité de se rallier sans distinction de parti autour de la bannière nationale. Le 6 février 1637, une assemblée de notables des trois Ligues eut heu à Coire dans la maison du bourgmestre Georges Meyer, magistrat patriote, dont les efforts, depuis dix ans, tendaient à raflranchissement et à la pacification de la république. Ces notables, au nombre de trente et un^ jurèrent à l'exemple de leurs ancêtres, àTrons, de tout sacrifier pour délivrer leur pays de la domination étrangère. C'est ce qu'on appelle le Kettenbund (la ligue des chaînes) comme pour indiquer les hens étroits qui devaient les unir. Le colonel Jénatsch fut chargé de négocier secrètement avec l'Autriche, tandis qu'il amuserait Rohan par de faux semblants de dévouement et de fidélité. Le fameux chef, naguère encore si hostile à l'Autriche et à l'Espagne, se faisait maintenant catholique pour leur complaire, et recevait de ces deux puissances des pensions pour lui, avec des lettres de noblesse et de l'argent à distribuer à ceux qui suivraient sa nouvelle politique.

La conjuration . réussit à merveille. Au jour fixé, le 19 mars, le peuple grison se lève comme un seul homme dans les trois Ligues. Le

^ A Mazzo, près Bormio, à Livigno, à Morbegno, où le général Serbelloni, de Milan, perdit 1500 hommes, et Rohan 120 (Juvalta). * Von Moor, WegweiseT^ 132.

Luziensteig esl occupé par les Grisons. L'Autriche et Milan, d'accord avec Jénatsch, font marcher deux corps d'observation, l'un sur Liudau, l'autre sur les bords du lac de Côme. Pendant que ces mouvements subits frappent les Français d'étonnement, Jénatsch, avec six bataillons, cerne le camp fortifié des Français aux bords du Rhin. En présence de ce mouvement populaire, Rohan, au lieu de se raidir et de prendre les mesures que lui conseillaient ses officiers, comme de tuer Jénatsch et les officiers de son bord, consent à évacuer les Grisons et la Valteline. Il rappelle près de lui le maréchal de Lecques et tous ses soldats au nombre de 5000, dont le départ s'effectua en effet les premiers jours de mai 1637.

Le duc de Rohan et le maréchal de Lecques prirent congé d'une manière très amicale des chefs de la répubUque. Mais à la vue du colonel Jénatsch, le maréchal, pâle de colère, lui tire à bout portant à la tète un coup de pistolet, en disant : « Voilà comment l'on prend congé d'un traître. » Le coup ne partit pas.

Jénatsch, le meurtrier de Pompée Planta, et le général en chef des Grisous, comme il aimait à se nommer lui-même, n'en était pas moins réservé à une fin tragique. Il périt deux ans après dans une soirée d'officiers à Coire, le 24 janvier 1639. JénaL^ch, avec plusieurs de ses amis, un Salis, un Guler, un Travers, se livrait aux plaisirs de la danse dans la maison d'un pâtissier (zum StaubigeuHûtIein) lorsque Rodolphe, le fils de Pompée Planta, pénètre dans la salle suivi d'une vingtaine d'hommes masqués, parmi lesquels se cachait, dit-on, sa sœur Lucrèce altérée de vengeance. Jénatsch s'avance vers les nouveaux venus, veut leur donner la main, mais au même instant il est frappé d*une balle à la joue; il essaie de se défendre avec un chandelier et tombe sans vie, atteint de six coups de hache. La mort de Jénatsch fut un deuil pour le pays qu'il avait sauvé. On l'inhuma le lendemain 25 dans la cathédrale de Coire avec de grands honneurs militaires. Nul cependant n'osa dénoncer ni poursuivre les coupables.

Une année avant sa mort, Jénatsch s'était souillé par un nouveau meurtre, celui de Jean-Pierre Stampa, un ami des Salis, qui avait loué ces chefs aux dépens du fameux colonel. « Il lui en coûtera la vie, » avait dit entre ses dents le terrible capitaine, alors commandant du comté de Glèves, et quelques jours après le malheureux Stampa périssait sous les coups de six bandits dans la cave de Jénatsch où ce dernier l'avait invité à venir boire du vin frais. Ce meurtre, joint à sa conversion au catholicisme, avait excité une telle irritation contre le colonel qu'il s'était vu obligé de faire garder sa famillo à Coire par les soldats du régiment de Travers dévoué à sa personne.

Toutefois le meurtrier de Jénatsch ne demeura pas plus impuni que celui de Pompée Planta ; il périt à son tour au milieu d'un soulèvement populaire dans TËngadine (1640).

On peut admirer dans Jénatsch le guerrier intrépide et l'un des libérateurs de la Rhétie; mais on ne saurait trop flétrir en lui l'homme perfide et cruel, auquel tous les moyeus étaient bons pour accomplir ses desseins, inspirés tantôt par l'ambition, tantôt par l'amour de la patrie. Les prêtres catholiques portèrent Jénatsch aux nues, < parce que de Saul il était devenu un Paul » comme le dit son épitaphe. Roboustelli , le bourreau de la Valteline, avait également trouvé des apologistes dans le sein du clergé, et le beau nom de Macchabée (ut çvosixiué à cet assassin.

Le duc de Rohan, auquel les généraux français qui servaient sous lui reprochaient sa complaisance excessive pour les Grisons, encourut la disgrâce de Richelieu. Il ne jugea pas à propos de retourner en France.

Les Grisons étaient rentrés en possession de leur indépendance et de leurs bailUages. Mais cette indépendance et ces conquêtes étaient sans garantie, tant qu'elles n'étaient pas reconnues par l'Autriche et l'Espagne. Des traités furent conclus avec ces deux puissances à Milan (3 sept. 1 639) elàFeldkirch (9 août 1641).

L'Espagne, d'accord sur ce point avec les communes catholiques des trois Ligues, mit pour condition au traité que V ancienne foi serait seule dominante dans la Valteline. Absorbée par la terrible guerre qu'elle soutenait en Allemagne, l'Autriche se contenta de réserver les droits féodaux qu'elle possédait depuis des siècles dans une partie des Grisons, à Rhaezuns et Tarasp.

« C'est ainsi, dit Zschokke, que la ligue des Dix juridictions devint libre et indépendante, à l'égal des deux autres Ligues de la Rhétie. » Mais on était encore occupé à négocier avec les puissances étrangères quand de nouveaux troubles éclatèrent dans la Basse-Engadine, où Rodolphe Planta, châtelain de Tarasp et fils de ce Pompée Planta qu'avait tué Jénatsch, disputait la place de juge criminel à son cousin nommé comme lui Rodolphe Planta. Ce dernier, assailli par des bandits qu'avait apostés son cousin, fut précipité dans les afireux abîmes de St-Martin en Umbrail (30 oct. 1640). Ce meurtrier et ses compUces, ainsi que les capucins de son parti sont obligés de s'enfuir. Mais l'assassin et ses complices ayant osé reparaître, sont saisis et jetés en prison, où les parents de la victime obtinrent l'autorisation de les faire immoler par des hommes masqués (7 mars 1641) \

' Von Moory Wegtoeiser, 138 et 139.

14t2 GUERRE DE TRENTE ANS.

6. Troubles de la Suisse pendant la guerre des Grisons et la guerre de Trente ans* — li'indépendance des Suisses est garantie au traité de Westpltalie (1619 h 1649).

Toute la première période du XVII*»* siècle est remplie de dissensions religieuses et politiques, causées par le fanatisme, Tesprit de parti ou par les intrigues de la France. Berne et le prince-évêque de Bâle se disputent pendant des années la possession de Bienne qui demeure enfin une ville à la fois épiscopale et indépendante, avec le droit de siéger dans les diètes fédérales (î 598-1 610).

Berne avait aussi des démêlés avec Henri d'Orléans, prince de Neuchâtel, et soutenait les bourgeois de cette ville dans leur opposition au souverain. L'histoire de cette lutte offre plusieurs épisodes curieux. Henri d'Orléans voulut bâtir une ville rivale de Neuchâtel et qui eût porté son nom (Henripolis), dans la plaine fertilisée par les eaux limoneuses de la Thièle. Mais le projet échoua; le premier officier du prince, Jean Hory, magistrat distingué qui avait coopéré à ce plan, fut poursuivi criminellement, et sa femme (une Fornachon) décapitée comme sorcière ou parricide, avec plusieurs de se^ parents (1649). L'acteur principal dans cet affreux drame était le célèbre Favargier qui, de faiseur de calottes, devint, par ses talents et son éloquence, procureur général, conseiller d'État et maire de Neuchâtel \

Fribourg, en 1628, excité par l'ambassadeur de Louis XIII, Castille, demanda qu'on allât aux voix pour la religion dans le bailliage mixte d'Échallens au pays de Vaud. Mais le plus^ loin d'être favorable aux catholiques, leur enleva deux villages, Poliez et Penthéréaz. Les Fribourgeois en appelèrent à la diète générale réunie à Baden et réclamèrent l'appui des princes et pays catholiques. Mais leurs démarches en irritant les Bernois n'aboutirent qu'à faire proscrire le culte catholique dans le bailliage d'Échallens où il se maintiendra néanmoins jusqu'à nos jours à côté du culte réformé.

À Glaris, une minorité catholique, formant le quart ou un cinquième du canton, voulait la séparation du pays en deux comme l'Âppenzell. Après de longs conflits et plusieurs traités infructueux, ce canton trouve enfin quelques années de repos dans un compromis qui assure aux catholiques la parUé complète avec les réformés , c'est-à-dire le droit

» Chambrier, Histoire de Neuchâtel, 1840, 410.

' Cette expression, venant de rallemand dos mehr^ s^est conser?ée dans les cantons français.

d'être représenté en diète et de nommer aussi les principaux magistrats (1638). Un traité subséquent, celui de 1683, régla définitivement la position de Glaris catholique, qui obtint le tiers des hautes magistratures et nommait 12 conseillers sur 60.

Appuyés sur les édits de l'empereur d'Allemagne, les prélats de la Suisse élèvent des prétentions de divers genres. Les évêques de Bâle et de Coire, princes du saint empire, réclament les clefs de leurs cathédrales que leur a enlevées la Réforme. L'abbé d'Einsiedeln veut mettre une taxe sur le pays de Schwyz; celui de Fischingen, élever un autel catholique dans le temple protestant de Loustorf ; l'abbé de Saint-Gall, ôter au consistoire de Zurich le droit de délivrer les dispenses de mariage à ses sujets protestants. Des discussions sans fin et des prises d'armes tumultueuses sont le résultat de ces différends.

L'Underwald, déjà troublé par l;i querelle du calendrier, se brouille de nouveau pour la formule du serment que devait prêter le capitaine du pays (landeshauptmann). Les cantons voisins interposèrent en vain leur médiation. Ce fut un vénérable moine franciscain, animé de l'esprit de Nicolas de Flûe, Martin d'Engelshofen, qui réconcilia rObwald et le Nidwald ennemis, dans la chapelle d'Ennetmoos (15 février 1618).

C'est surtout dans les bailliages communs de la Thurgovie, l'Argovie et le Rheinthal que les conflits étaient les plus fréquents. La paix de religion avait accordé aux deux cultes une égale protection dans ces contrées. Mais les baillis d'une religion cherchaient toujours à empiéter sur l'autre, et donnèrent ainsi naissance à toute espèce de désordres et d'hostilités. La crainte seule d'une intervention des puissances arrêta l'explosion de nouvelles guerres religieuses. Le triste état où les invasions étrangères avaient plongé l'Allemagne voisine fit réfléchir les Suisses. La guerre de Trente ans, commencée en Bohême en 1618, et qui d'abord n'avait mis aux prises que les impériaux et les calvinistes de ce pays, avait successivement attiré sur l'Allemagne les armes danoises, hollandaises, espagnoles, hongroises, suédoises et françaises. De fameux capitaines, dont quelques-uns n'en étaient pas moins de vrais brigands, Tilly, Mansfeld, Wallenstein, Gustave-Adolphe, le duc de Weimar, Wrangel, Horn, Rohan, Turenne, se mesurèrent dans cette lutte gigantesque, dont les suites lamentables furent la destruction de l'agriculture, du commerce, de la civilisation, la ruine de trente mille villes et villages dans les provinces de l'empire. Des milliers de familles furent réduites à s'enfuir dans les pays voisins, et la Suisse eut comme toujours sa bonne part d'émigrants et de réfugiés de tous les partis.

Les puissances engagées dans cette terrible guerre cherchèrent plus d'une fois à y entraîner les Suisses. Les Impériaut s'adressaient aux cantons catholiques, les Suédois aux cantons évangéliques. < Comment les Suisses, disaient les envoyés de ces princes, resteraient-ils indifférents à une guerre qui a pour objet la plus sainte des causes, la religion. > Aux considérations religieuses, le chevalier Rache, député par Gustave- Adolphe à la diète séparée des États évangéliques, joignait des motifs d'un autre ordre, tirés de la vieille haine des Suisses contre l'Autriche et de la prétendue communauté d'origine des Suédois et des Suisses sortis jadis de la Scandinavie.

Ébranlés un moment par les instances de leurs coreligionnaires, les Confédérés eurent assez de bon sens et de patriotisme pour les repousser d'une voix unanime. Catholiques et réformés sentirent que le salut de la Confédération était attaché au maintien de la politique légale, du lien fédéral et que la seule ligne de conduite à tenir dans les circonstances critiques où Ton se trouvait, c'était une exacte neutralité. L'empereur d'Allemagne, Ferdinand II, ayant réclamé le passage pour ses troupes, d'un ton d'autorité, en 1629, la diète fut unanime à repousser ses prétentions et se montra prête à repousser la force par la force \ Une chose contribua beaucoup à faire prévaloir la politique nationale du chez soi sur la politique cosmopolite qui voulait entraîner la Suisse dans les hasards d'une guerre européenne; ce fut la solution amiable donnée à la question religieuse en ce qui concernait l'administration des bailliages communs. Un tribunal d'arbitres, nommé par la diète générale, décida que les conflits de ce genre seraient jugés d'après le principe de la parité confessionnelle et non d'après le principe de la majorité^ qui faisait loi pour les affaires politiques.

Cette sentence confirmée par tous les cantons et célèbre dans le droit public de la Suisse, sous le nom de Compromis de Baden, fut signée le 7 septembre 1632'.

Telle était néanmoins l'excitation des partis, que plusieurs fois les Suisses des deux religions faillirent en venir aux mains entre eux, d'abord pour la ville alliée de Mulhouse à laquelle les cantons catholiques voulaient empêcher les États évangéliques de porter secours contre l'armée

' Strickler, LAHmch der Sckwùer-GtvJMae, H* Aosgmbe, 304.

* BluDtschli, Crtsekidite des Sckwùer. BwMksreokl», 365. Les médiateurs de ce compromis éuient TaToyer F.-Ch. D*£rlach, saden mToyer de Berne, le bourgmestre Fipsdi de Bile, le cberalier Daniel de Montenach, conseiUer de Fribonrg, et Jacob de Staal, conseiUer de Soleure. Strickler, £^d^. AbsMede de 1618 à 1648, 7<â. Les coniërences aTaient commencé le 30 aoât.

autrichienne. Les Soleurois fermèrent le passage de la Cluse de fialsthal aux Bernois. Le gouvernement de Soleure ayant permis le passage sur l6s représentations de Berne, deux baillis, un RoU et un Brunner, tombèrent quand même avec une troupe d'hommes fanatisée sur les soldats bernois en marche et en tuèrent quinze; beaucoup d'autres furent blessés et dépouillés. Berne ayant pris les armes, la guerre civile eût éclaté, sans l'intervention de la diète qui contraignit Soleure à châtier les coupables. Trois paysans eurent la tête tranchée. Mais les deux baillis en furent quittes pour la destitution et l'exil (20 octobre 1632). Ce fut ensuite au sujet de Constance dont les Suédois, commandés par le général Horn, cherchèrent à s'emparer par surprise, en passant le Rhin et en se rendant maîtres de la ville de Stein en Thurgovie, au moment même où une garnison zuricoise venait de l'abandonner (8 septembre 1633).

La conduite du capitaine général thurgovien, Kihan Kesseiring, qui célébrait tranquillement une fête agricole pendant la violation du territoire suisse fit naître des soupçons de trahison au sein des cinq cantons catholiques. Transportés de colère, ces derniers jettent 3000 hommes en Thurgovie et mettent aux fers le malheureux Kesseiring qui, après seize mois d'une détention cruelle dans un cachot humide à Schwyz, fut condamné à une amende de 14,000 florins, aggravée par l'exil et la perte de l'honneur S Les cantons catholiques, si jaloux en apparence de l'intégrité du sol helvétique, ne se gênaient pas cependant pour accorder le passage sur leur territoire aux troupes espagnoles et autrichiennes ; ils renouvelèrent en 1634 leur alliance avec la Savoie et l'Espagne. Un conseiller de l'empereur Ferdinand, le baron Pierre de Schwarzenberg servait d'intermédiaire à ces cantons. Dans une conférence secrète, tenue le 27 février, ces derniers, au nombre de sept, chargèrent Schwarzenberg de s'aboucher avec le fameux Wallenstein, duc de Friedland et de Mecklembourg, pour le cas où ils se verraient attaqués par les ennemis de leur foi. Mais quand cette décision fut prise, Wallenstein, déclaré traître par l'empereur, venait de tomber sous les coups des officiers et soldats conjurés pour le tuer (24 fév. 1634)'.

En dépit de l'incurie des Thurgoviens, le général suédois, Horn, n'était pas parvenu à prendre Constance, secourue à temps par le colonel Kœnig de Fribourg en Suisse, gouverneur de Lindau pour l'empereur d'Allemagne. La rare valeur de cet officier ne l'empêcha pas

^ Papîkofer, Gesehkihtedes Thwrgaus. BischoffzeU, 1830, 190. — Yogel et Fechter. àdg. Ahsehiede de 1618 à 1648, p. 916, 917. ' De Ltebenau (Théodore), Indicateur de VHisUnre Suisse de 1877,

HI8T0JBK SUISBB, TOMB n. 10

d'èlre accusé à son tour de trahison, et enfermé, comme complice du fameux Wallenstein, dans la forteresse d'Ehrenberg en Tyrol, d'où il parvint à s'échapper. II occupa ensuite !a dignité d'aboyer de la république fribourgeoise '.

Quelques jours après l'occupation de Stein, le sol helvétique était violé de nouveau par une armée austro-espagnole, qui alla reprendre sur les Suédois la ville de Rheinfelden, en empruntant le territoire de Schaflhouse, Zurich et Bâie. Les troupes de ces cantons assistèrent l'arme au bras à cette invasion étrangère, marquée par l'incendie, le meurtre et le pillage. Les paysans schafThousoiR seuls montrèrent quelque courage: ils fondirent, armés de fau<i, sur l'ennemi qui s'en vengea en brûlant leurs villages. La ville de Bâte, abandonnée à ses propres forces, subissait la triste nécessité d'ouvrir tour à tour ses portes aux Suédois et aux Impériau.i.

La contrée qui eut le plus à soulTrir de la guerre de Trente ans fut le pays alors demi-suisse de l'évëché de Bàle. Dans t'espace de trois années, Porrentruy fut pris et repris quatre fois par les Français, les Impériaux et les Suédois (1634 et 37)'.

Une insurrection formidable éclata dans les Franchati-Montagnes, dont les habitants armés de faux, comme les paysans schalThousois, massacrèrent la garnison française de la ville de Sainte-Ursanne. L'intervention seule du prince-évèque et des moines de Bellelay sauva le reste des troupes françaises; elles marquèrent leur reconnaissance par l'incendie de Lauffon. Les plus grandes horreurs furent commises autour de Porrentruy, où les Suèdes pendirent des hommes par les pieds sur le feu de l'àtre, pour les contraindre à livrer des trésors réels on imaginaires. La misère devint telle qu'en beaucoup d'endroits le peuple affamé dut se nourrir de glands et de racines. L'intervention de Soleuro et des cantons catholiques alliés de l'évêque, mit enfin un terme à ces scènes cruelles. Les Suédois, commandés par le duc de Weimar, et les Français aux ordres du duc de Rohan, durent quitter le Porrentruy et, en se retirant, livrèrent aux Impériaux une bataille près de Rheinfelden où Rohan tomba grièvement blessé (28 février i638). Ce héros protes-

portrait équestre âe Kteaig, qui se Toyut jadis dans une dea salles de l'Iiûtol ili' la préfecture de Fribourg, a été transféré an Musée. Voir sur Kcenifc : LlogiiPt (Alex.), IlUulratiom fribourgeoùeê dans VÉmulaliùn, \" année, 1844, tT7. * Uî>lt'îre de ta guerre de» Suédois dans l'ancien Mchè de Bâle, pur 1p jésuite Sudan, il<' Fribourg, traduit du latin en francaiii et publiée par Trouillat. Porrentruy, 16.'i3. — Qniquerez (Auguste), JUbnunwnt» de fanâen éviehé de Bàle. Deléraont, 1870.

Uni, âgé de 60 ans, alla mourir au cloître de Kônigsfelden et ses restes, transportés à Genève, reçurent la sépulture dans la cathédrale de cette ville, où se voit son monument funéraire. Les Français cependant reprirent possession de Porrentruy et ne Tévacuèrent qu'après la paix de Westphalie.

Les Suisses^ qui ne savaient pas se défendre eux-mêmes, devaient faire de tristes protecteurs pour leurs alliés, La Franche-Comté fut indignement foulée par les Français et les Suédois, malgré le tribut annuel de 800 écus d'or, dont elle payait ta protection du corps helvétique. Rothwyl, alliée des Suisses depuis 151 9, fut abandonnée à son sort. Une fois encore, cependant, la diète parvint à s'entendre et à prendre une décision énergique. C'était en janvier 1647, lorsque le sol suisse se vit menacé à la fois par une armée impériale et par une armée française. La frontière de l'est reçut un cordon de troupes et l'établissement d'un conseil de guerre vint donner une direction commune aux opérations militaires ^ Le manque complet d'accord et d'énergie de la part des gouvernements eut pour résultat d'accroître encore énormément l'influence française en Suisse. Les ambassadeurs de Louis XIII s'arrogèrent le droit de convoquer des diètes et d'empêcher la réception des envoyés des autres puissances. Un de ces ambassadeurs, Bassompierre, se vante dans ses dépêches d'avoir gourmande l'avoyer Graffenried, qui n'avait pas parlé avec assez de respect de son maître, et d'avoir rendu les magistrats suisses aussi souples que les parlements de la Bretagne et du Languedoc. Plus insolent encore que son prédécesseur, un nouvel envoyé de Louis XIII, Caumartin, exigea, en 164S, une réparation éclatante de raflront qu'il prétendait avoir reçu de la ville de Mellingen, où l'avoyer avait souffert qu'on lui fît payer pour lui et sa suite le péage, contrairemeru, disait-il, aux immunités dont l'usage général fait jouir les ambas- «odear* du roi très chrétien, La diète condamna l'avoyer de Mellingen, le secrétaire du Conseil et les deux employés du péage à aller faii-e amende honorable à Soleure aux pieds de l'ambassadeur et à lui rendre les6ou M batz qu'on lui avaitfait payer. Mais Son Excellence ne jugeant pas la réparation suffisante, refusa de recevoir les gens de Mellingen loiîiqu'ils se présentèrent à la porte de son hôtel. La diète, pour apaiser le courroux de Caumartin, fit enfermer l'avoyer de Mellingen et ses trois compagnons d'infortune au château de Baden et les condamna à payer

* Strickler, Lehrhwih der Schtoeiier-Gefchichtej 305. Le conseil de guerre siégeait à Wyl et se composait d'un Hirzel, d'un WiUading, d'un DouUiker, d»un Abyberg, d'un Ziirlanben, d'un ^Weck et de Zweyer d'Évebach, etc. Vogel et Fechter, ddg. AfMihiede, p. 1409.

une amende de 400 couronnes. En même temps on écrivait en termes obséquieux à Tambassadeur et on priait Soleure d'intercéder auprès de lui pour qu'il se contentât de cette réparation *.

Ainsi humiliée par l'étranger, la Suisse souffrait de plus grands maux encore par la désunion des villes et des campagnes, par l'oppression et le mécontentement des sujets. Il en résulta des soulèvements partiels, à Thoune et dans les campagnes de Zurich (1645-46), et plus tard une insurrection formidable, dont nous raconterons les douloureuses phases dans le chapitre suivant. A Zurich, la sédition était provoquée par une nouvelle constitution, létaux élevé de l'intérêt et le monopole industriel de la ville. Les habitants des bords du lac, ceux de Waedenschwyl surtout, s'élevaient contre le joug qui pesait sur eux en invoquant la sentence dite de Waldmann et le Cappeler-Brief Aq 1531. Le gouvernement fit occuper les villages des mécontents par 6000 hommes, les dépouilla de leurs titres et fit tomber sept têtes devant le peuple assemblé des coinmunas récalcitrantes (1646) '.

Au milieu de ses misères , la nation éprouva cependant une vive allégresse, lorsque son indépendance contestée depuis un demi-siècle et par l'empereur d*Allemagne, fut solennellement reconnue et garantie par toutes les puissances au congrès européen de Westphalie (1648)'.

La reconnaissance de l'indépendance helvétique est l'acte le plus mémorable et le plus méritoire de la politique suisse au XVII"® siècle. Elle mil le sceau de la légalité aux libertés conquises par nos ancêtres à la pointe de leurs épées et de leurs hallebardes. Elle assura au corps helvétique, c'est-à-dire aux XIII cantons et à leurs alliés, une position nette, franche et honorable parmi tous les États européens. Cette reconnaissance fut en partie l'œuvre du bourgmestre de Bile, Jean-Rodolphe

• VogeletFechter,eMi. Ahschieâe de 1618 à 1648, p. 1672. OnvoitparWicquefort {Ambassadeurs, I, section 28) et Vattel (le Droit des gens, II, 4, 7) que les ambassadeurs ne jouissaient de Pimmunité de péages et d'impôts que dans les pays où le souverain leur en avait spécialement et par civilité accordé le privilège. Les gens de Mellingen affirment dans leur défense que les prédécesseurs de Cauraartfn ne s'étaient jamais refusés à acquitter le péage dont il n'avait été fait grâce qu'au prédécesseur immédiat de ce dernier, Meliand, qui avait promis de gratifier la ville d'ornements d'église. Mais on comprend tout le parti que Caumartm tira de ce précédent pour ériger en droit et coutume ce qui n'était que faveur spéciale et passagère.

' Strickler, Lehrbuch, 309. — D&ndliker, Lehrhuchj 129.

' L'expression < vei quasi plena Ubertatis » dont se sert la chancellerie impériale dans l'art. 6 du traité de MQnster et Osnabruck est empruntée au Droit romain et n'implique point la restriction qu'ont été tentées d'y voir certaines personnes étrangères au langage juridique de l'époque. Voir Bluntschli, Histoire du droit fédéral, I, 241, et l'important ouvrage de Jan, Sur les rapports de la Suisse avec V Empire, Nnremberg, 1803, 3" volume.

TRAITÉ DE ^ESTPHALIE. 149

Wetlstein, dont elle a immortalisé le nom, à l'égal des capitaines et des hommes d'État les plus utiles à la nation.

Wettstein, parti de Bâle le 4 décembre 1646, passa deux années à Osnabrûck et à Munster, où délibéraient les ambassadeurs des tètes couronnées de l'Europe. Là, isolé, sans faste, plein de modestie et de dignité en même temps, il enseigna la manière dont le représentant d'un petit État peut se faire écouter et respecter des grands. Les princes d'Allemagne ne pouvaient se défaire de l'idée que la Suisse et Bàle en particulier étaient une province de l'empire ; ils offrirent à Wettstein de libérer cette ville à prix d'argent: « Bâie, répondit le magistrat républicain, demande non un affranchissement, mais la reconnaissance de son droit souverain. » Néanmoins, en dépit des grandes qualités de Wettstein, il est douteux qu'il eût atteint le but de sa mission s'il n'eût été soutenu par la France et son principal ambassadeur, le prince Henri II d'Orléans- Longueville , que le congrès avait reconnu prince souverain de Neuchàtel, sans faire mention de la suzeraineté des Ghâlons qui n'avaient cependant pas renoncé à cette suprématie. Les ambassadeurs de la Suède, Oxenstierna et Salvius, prêtèrent aussi un généreux appui aux démarclies du bourgmestre de BâIe pour faire reconnaître l'indépendance de sa ville et du corps helvétique en général, qui fut garantie par les articles 6 et 61 des deux traités de Munster et d'Osnabrûck. Toutefois la pleine indépendance de la Suisse trouva encore, même après la conclusion du traité, des difficultés inattendues de la part des États de Vempire et du tribunal impérial. Non seulement la Confédération se vit contrainte d'en voyer à l'empereur Ferdinand III une nouvelle ambassade composée de Wettstein et du landamman d'Uri,Zweyer d'Évebach, mais «Ile dut avoir recours encore une fois à l'appui de la France. L'opposition des Etats de l'empire ne céda pas même devant le vigoureux rescrit flue publia l'empereur le 4 mars 1 651 et ne cessa tout à fait qu'en 1 656 *. Le résultat de ces vexations fut de rapprocher de plus en plus les cantons de la France que gouvernait alors le cardinal Mazarin pour la reine- '"«re Anne d'Autriche, pendant la minorité de Louis XIV. Au milieu des '^oubles de la. Fronde, les soldats suisses avaient été presque les seuls ^fenseors de l'autorité royale; ils escortèrent le jeune roi dans sa fuite ^^int-Germain . Mais, le danger passé, on oublie leurs services; on cesse ® P^yerleg pensions et on se hâte de licencier les dernières levées; une ^^'^^de des cantons est accueillie avec hauteur et outrage.

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^9ch(rfè. Tubingen, 1731.

^ida '" ^^^^f J>9^ gerettete vôllige Souverainitài der lôblichen Schtoeizenschen

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