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CONFLIT AVEC LA FRANCE

Impatient des lenteurs du référendum et surtout mécontent du mauvais accueil fait à sa demande, le comte Mole donna Tordre au duc de Monlebello de quitter la Suisse. Une division de 25,000 hommes se concentra à Lyon et le général Aymar, dans un ordre du jour aux troupes, menaça de châtier les turbulents voisins de la France (septembre 1838). Ce langage hautain, loin d'intimider les Suisses, les fit bouillonner à la fois d'indignation et d'enthousiasme. Les cantons français se signalèrent par leur patriotisme. La population genevoise courut travailler aux fortifications. Genève et Vaud armèrent leurs milices sous le colonel Guigner de Prangins, bien que ce dernier eût voté en Grand Conseil pour l'expulsion du prétendant déguisé en citoyen suisse. Le peuple bernois s'associa à cet élan, et 6000 citoyens, réunis à Langenthal, votèrent des félicitations aux députés de Vaud et de Genève. Une adresse signée du colonel Dufour et d'autres citoyens genevois, exhorta le gouvernement thurgovien k persister dans sa conduite. Aux considérations de politique et d'honneur national invoqués dans cet écrit, Dufour joignait des motifs personnels qui l'attachaient au prince, qu'il avait instruit dans l'art mihtaire. Il eu était de même de M. Kern de Thurgovie, ami particulier de Louis- Napoléon.

Le Conseil exécutif de Berne, toujours sous l'influence de lavoyer Tscharner et des frères Scbnell, inclinait pour l'expulsion et formulait un préavis dans ce sens au Grand Conseil. Mais 106 voix contre 104 donnèrent gain de cause aux adversaires de l'expulsion (â4 septembre i 838). Froissés par ce vote qui condamnait leur système, Tscharner et ses amis donnèrent leur démission et se retirèrent des affaires publiques. Dans les débats orageux auxquels donna lieu cette grande question, brilla par son éloquence le conseiller d'État Charles Neuhaus, déjà connu pour la part importante qu'il avait prise à la fondation de l'université de Berne, quatre années auparavant, et par son opposition à la France dans les affaires du Jura. On le choisit pour remplacer Charles Schnell à la Diète, et on le nomma ensuite avoyer de la république pour Tannée 1839.

A Fribourg, le Grand Conseil, devenu en majorité ultramontain, avait décidé l'expulsion par 45 voix contre 35. Ce vote pusillanime n'empêcha pas le Conseil d'État libéral de mettre les milices sous les armes, exemple imité par Argovie, Sainl-Gall, Soleure et Zurich.

L'enthousiasme public gagna la Diète fédérale; elle fit une réponse énergique à la France. Mais cédant aux instances du Vorort, le prince Louis-Napoléon avait annoncé l'intention de ne pas compro-

mettre davantage le pays qui lui avait donné asile et s'éloigna en effet le i 4 octobre.

Pleins d'admiration pour la belle conduite de Vaud et de Genève, un grand nombre de citoyens de la Suisse allemande gratifièrent de drapeaux d'honneur les milices de ces cantons, et perpétuèrent par des médailles d'or la fermeté courageuse de leurs députés Rigaud et Monnard, proclamés «c les gardiens de Thonneur national. »

L'année même où l'esprit patriotique des Suisses se décelait d'une manière si honorable, la Confédération faillit être de nouveau plongée dans la guerre civile par la fureur des partis qui déchiraient le canton de Schwyz, libéraux ou Onglus (Kiauenmaenner) d'une part, et vieux Schwyzois ou Cornus (Hornmaenner) de l'autre. Ces bizarres dénominations empruntées à la vie pastorale de ces peuplades nous reportent au début de leur différend, simple querelle d'usufruit qui s'était élevée entre les riches ou propriétaires do bêtes à cornes et les petits propriétaires de chèvres, moutons, bêtes à ongles. La même question soulevée dans rUnderwald en 1837 avait été réglée au moyen d'une indemnité accordée aux non-propriétaires de bétes à cornes. Un cheval comptait pour 16 ongles, une vache pour 8, 6 chèvres pour 8. Mais d'économique et sociale, la querelle devint politique et se compliqua des questions de parti qui divisaient le canton. Le sang coula à la landsgemeinde de Rolhenthourm (6 mai 1838). Les libéraux qui voulaient porter Nazar de Reding à la dignité de landamman essuyèrent de nouveau d'horribles traitements de la part des adhérents du colonel Ab Yberg, le même qui avait envahi Kussnacht cinq années auparavant. Plusieurs libéraux furent grièvement blessés, le fils d'Aloïs Reding contraint d'abandonner sa voiture pour échapper aux mauvais traitements des Cornus*.

Le Vorort lucernois songeait à faire occuper pour la seconde fois le canton de Schwyz, lorsque Guillaume NaefTde Saint-Gall, désigné comme commissaire fédéral, réussit à prévenir l'occupation par le désarmement volontaire des deux partis (22 juin 1838). Une landsgemeinde légale réunie à Rothenthourm, sous les yeux de cinq commissaires fédéraux, ratifia l'élection d'Ab Yberg par 4478 voix contre 4000 données à son compétiteur (22 juillet).

L'année 1838 vit aussi finir les dissensions de Claris. Le peuple de ce canton, en grande majorité protestant, avait jugé à propos de se donner, comme les autres États confédérés, une nouvelle constitution

^ Steinhaner, Gesch. des Freystaates Schtoyz, II, 215 et suivants. Baumgartner, Die Sciiwdz in ihren Kàmpfen^ II, 274.

426 RÉVOLUTIONS LOGALRS.

basée sur la représentation par tête (Kopfzahl) au lieu de la représentation conventionnelle stipulée dans les traités en faveur de la minorité catholique. Celle-ci, réunie en landsgemeinde le 7 juin et le 13 aoât à Nsefels, refusa de se soumettre et dut y être contrainte par les arma<. Deux compagnies de carabiniers et près de 1000 fantassins occupèrent le bourg de Naefels (22 août 1837). Le refus des prêtres catholiques de prêter serment sans condition à la nouvelle constitution et de célébrer en commun la fête anniversaire de la bataille de Naefels amena de nouveaux troubles. Des amendes et des peines infamantes frappèrent Pascal Tschoudi, directeur de l'arsenal, et autres chefs catholiques, convaincus d'avoir recherché l'appui de Schwyz (15 décembre 1838). La Diète fédérale passa à Tordre du jour sur les plaintes de la minorité écrasée.

L'année 1838 avait été marquée par des changements importants dans la vie politique du canton de Zurich. Â l'occasion de la révision de la constitution de 1831, dont le terme avait été fixé à six ans, le droit ou privilège accordé à la ville de Zurich de nommer le tiers des députés du Grand Conseil lui fut 6té et toute distinction de ville et de campagne abolie par le fait. L'ancienne cité souveraine, la ville des lumièi*es et du droit, comme l'appelait la vieille Suisse, se trouva réduite à une représentation de 12 députés. L'un des chefs politiques qui commencent à prévaloir à cette époque, l'avocat Jonas Fourrer, trouvait avec l'auteur de la proposition, Guyer de Bauma, que le but d'une représentation du peuple est d'exprimer le plus exactement la volonté de ce dernier. Mais le docteur Louis Relier de Steinbock, mécontent de ce développement, excessif à ses yeux, de l'élément démocratique, dépose la présidence du tribunal suprême et manifeste l'intention de renoncer aux affaires publiques pour se vouer tout entier à la science. Le peuple ne lui en laissa pas le mérite et Técarta, aux élections de mars 1838, avec plusieurs de ses amis politiques. L'étoile des juristes radicaux de la ville avait pAli visiblement. L'influence exercée par les Allemands d'Outre-Rhin (Deutschlinge) dans tout&s les questions d'État, d'Église et d'École, déplaisait souverainement aux gens des campagnes. Louis Keller, d'ailleurs, Willhelm Fussli et le procureur général Ulrich s'étaient fait de nombreux ennemis par leur morgue et leurs allures méprisantes que faisaient ressortir davantage, chez l'un ou l'autre d'entre eux, les désordres de la vie privée. Mais l'homme peut-être le plus impopulaire de ce système était le Wurlembergeois Thomas Scherr, directeur de l'école normale, auquel on reprochait de ne cultiver que l'esprit aux dépens du cœur et de viser à la destruction systématique du sentiment religieux.

au sein da peuple. Le 26 janvier 1839 le gouvernement zuricois, dirigé par le protecteur de Scherr, le bourgmestre Melchior Hirzel et par Louis Relier, avait appelé aux fonctions de professeur de théologie à l'université, le savant wurtembergeois Strauss, qui, sans nier absolument l'existence historique de Jésus-Christ, attribuait aux narrations des évangélistes une origine mythique ou légendaire. L'opposition de l'orthodoxe autistes Fussli et celle de Gaspard filunschli, le savant jurisconsulte et professeur de droit, ne fut pas écoutée. Le peuple, déjà mécontent de la tendance rationaliste du gouvernement et des réformes politiques, législatives, scx)laires et militaires introduites parle nouveau régime, s'émut de cet appel. Le gouvernement, écoutant la voix de la prudence, revint de sa décision. Mais en congédiant Strauss, le Grand Conseil avait jugé à propos de lui allouer une pension de 1000 francs à titre d'indemnité (18 mars) par 149 voix contre 38.

Ce fut le signal d'un nouveau mouvement et d'une assemblée populaire de 15,000 hommes à KIoten. Un comité de la foi s'organisa sous la présidence d'un riche fabricant de Richterschwyl nommé Hurlimann-Landis et du médecin Rahn-Escher. Il demandait la suppression de l'université et l'expulsion de Scherr, le directeur de l'école normale. Sur ces entrefaites le bruit se répandit que les cantons du concordat des sept se disposaient à prêter main-forte au gouvernement. Aussitôt le tocsin sonne, Rahn-Escher appelle le peuple aux armes (6 septembre). Un pasteur, peu recommandable par ses mœurs, mais connu dans le monde savant par ses traductions de l'indou, du drame de Sacountala entre autres, Bernard Hirzel de Pfeffikon, se met à la tête de 8 à 10,000 paysans qui marchent sur Zurich, armés les uns de carabines, d'autres de faux, de bâtons et d'instruments aratoires, en chantant des psaumes à tue-tête, comme les soldats de CromwelL A la vue des troupes du gouvernement échelonnées sur la place du Munster, Hirzel s'écrie : « Au nom de Dieu, faites feu. » Plusieurs soldats tombent. Les troupes ripostent par un feu bien nourri qui tue sept paysans, et se repHenl ensuite en bon ordre.

En* ce moment paraît sur la place le conseiller d'État Hegetschweiler, tenant un papier à la main. Ce magistrat qui avait fait en vain opposition à l'appel de Strauss venait annoncer de la part du Conseil d'Etat, que présidait en ce moment le second bourgmestre Hess, une décision conforme aux vœux du peuple. Soudain un coup de feu, parti des rangs des insurgés, atteint le courageux parlementaire et lui fait une blessure mortelle. Le gouvernement radical est contraint d'abdiquer et le premier bourgmestre Hirzel, le trop zélé prolecteur de Strauss, va

chercher au Righi un abri contre la tourmente populaire. Les princi* paux chefs du radicahsme, Louis Keller el Jonas Fourrer entre autres, sont également obligés de s'enfuir. L'ancien bourgmestre Conrad de Murait et Gaspard Bluntschh, de concert avec le bourgmestre Hess, converti au mouvement populaire, reprennent les rênes du pouvoir, sauvé à grand'peine des mains fanatiques du comité de la foi.

La révolution zuricoise (Zuri-putscb, dans le langage populaire) s*élait accomplie sous les yeux même de la Diète réunie alors à Zurich. L'avoyer Neuhaus, qu'indignait ce spectacle, ouvrit l'opinion de faire occuper cette ville par les troupes fédérales et de transférer le siège de la Diète dans une ville du voisinage. Le député de Fribourg, le colonel de Maillardoz, appuyait lopinion de son collègue de Berne. Mais le député de Vaud, Henri Druey, dont le nom marque dès lors de plus en plus dans les affaires, s'opposa énergiquement à cette translation qui eût privé Zurich de ses fonctions directoriales : « Le peuple, dit-il, a changé son gouvernement; nous devons respecter le vœu du peuple. »

La révolution poUtico-religieuse de Strauss, représentée p<ar une partie de la presse comme une victoire des ténèbres sur les lumières, trouva un apologiste inattendu dans le philosophe démocrate et radical Troxier. A se^ yeux « la levée de boucliers du peuple zuricois n'était « que la légitime protestation d'un peuple attaché à la foi de ses pères « contre l'invasion de doctrines étrangères *. »

Le premier acte du gouvernement zuricois fut de renoncer au Concordat des Sept, « attendu, » disait-il, « que les alliances séparées, loin « de resserrer le lien fédéral, ne font que le dissoudre. »

A peine installé, le nouveau Vororl eut à s'occuper des affaires du Tessin et du Vallais. Dans le Tessin, les élections de février 4839 avaient amené au Conseil d'État une majorité hostile aux sociétés libérales, à la liberté de la prasse et aux réfugiés italiens, dont le plus important, le citoyen lombard Jacques Ciani, bien que naturalisé Tessinois et même membre du Grand Conseil, se vit expulsé du canton. Le parti Hbéral, représenté au Conseil d'État par Stefano Franscini et par J.-B. Foj^liardi (2 membres sur 9), avait pour chef militaire le colonel Luvini, syndic de Lugano, citoyen riche, éloquent, ardent ami des idées nouvelles. Le i décembre 1839, les libéraux du sud du Monte-Cenere se lèvent à la voix de Luvini et marchent sous ses ordres contre Bellinzona qui

^ Troxier, Die Utzten Dinge der Eidgenossenschaft, 1839, 136. Il dénie le nom de radicaux aux gouvernants de Zurich et appelle pseudo-libéraux ceux qui veulent iii)]>oser leurs idées religieuses ou politiques au peuple.

est occupé, puis contre Locarno, le siège des autorités, qui sont ren- Tersées et remplacées par un gouvernement provisoire, à la tête duquel, sur le refus de Luvini, on place Franscini. Les membres du Conseil d'État ancien, Rusca, Lotti, Riva, Monti, Gaspard Nessi sont en Tuite dans le Piémont \

Le Vorort zuricois, issu lui-même d'une révolution, prit le parti d'accepter comme un fait accompli la victoire des libéraux ou radicaux tessinois. Cependant les magistrats déchus ne prirent pas aussi aisément leur parti de la révolution qui les avait précipités du pouvoir dans Texil. Ils essayèrent une contre-révolution. Vaincu, livré par ses propres soldats, un des chefs, l'infortuné avocat Joseph Nessi, fut fusillé à Lugano, malgré les supplications de sa femme enceinte, entourée de plusieurs enfants en bas âge, le 4 juillet 4841. Le chef des radicaux, le colonel Luvini, mêla ses larmes à celles de cette famille au désespoir,'mais il n'eut pas la force d'arracher le condamné à la vengeance de son parti qui, exaspéré, menaçait de tuer tous les prisonniers politiques. On prétend que Nessi déclara avant de mourir qu'il en eût fait autant à Luvini et à Franscini, les chefs des radicaux. Cette circonstance ne justifie point la condamnation capitale prononcée par un système qui n'existait lui-même qu'en vertu d'une insurrection.

Le sang de Nessi n'éteignit point la soif de réaction qui dévorait les vaincus de 1839. Ils firent plusieurs tentatives armées pour renverser Tordre de choses issu du pronunciamenio de Luvini. Chaque fois la lAcbeté des chefs et la vigilance des partisans du pouvoir firent échouer la contre-révolution.

D'après la constitution de 1845, les dixains allemands du Haut- Vallais avec 22,000 âmes de population, élisaient 24 députés à la diète vallaisanne, pendant que les dixains du Bas, peuplés de 40,000 âmes n'en nommaient que 28. La prépondérance du Haut-Vallais, œuvre de la conquête de 1476, avait cessé sous le régime unitaire et l'acte de médiation, mais pour reparaître à la Restauration. Tous les projets de constitution, élaborés depuis 1833, sur la base de la représentation proportionnelle, avaient échoué contre la résistance des Haut-Vallaisans et celle de l'évêque qui craignait de perdre les quatre voix que lui avait octroyées la constitution de 1815, en échange de ses prétentions à la souveraineté temporelle. Une constitution nouvelle.

* Nizzola, Storia abbreviata deîla Confederazione svizzera di Alessandro Dagitet. Lugano, 1872, 325.

achevée le 30 janvier 1 839, sous la présidence de M. Maurice Barman, que ses adversaires appelaient YEspartero du Vallaù, avait été adoptée par les dizains du Bas auxquels s'élait associé celui de Sion. Mais ceux du Haut, persistant dans leur opposition, déclarèrent qu'ils préféraient la séparation du pays en deux États comme Bàle. Le conseil d*État de l'ancien régime, encore en fonctions, invoqua la médiation fédérale. Le Vorort, siégeant à Zurich, envoya sur les lieux, comme commissaires, Charles Schaller de Fribourg et Baumgartner de Saint-Gall, avec des instructions conciliantes, mais avec Tordre formel de s'opposer à toute séparation. En attendant une solution de la question, les députés du Vallais étaient exclus de la Diète fédérale, assemblée à Zurich, contrairement à l'opinion des cinq cantons et demi d'Uri, Schwyz, Underwald, Tessin, Neuchâtel et Bâie- Ville. Les efforts des commissaires pour amener une conciliation, dans une conférence tenue à Sierre, étant restés infructueux, le Vallais eut pendant quelque temps deux gouvernements. L'un, le nouveau, siégeait à l'hôtel-de-ville, l'autre à la maison de commune de la ville de Sion, puis ensuite à Sierre, le foyer de la résistance, dontl'àme était Louis de Courten. La reconstitution du Vallais sur la base de l'égalité des droits, décidée par l'autorité fédérale, le 3 août 1839, fut adoptée par une nouvelle Constituante composée des députés du Bas-Vallais. Mais le Haut la rejette en masse et se voit encouragé dans sa résistance par le nouveau Vorort issu de la révolution du 6 septembre à Zurich. Trois nouveaux commissaires, Frey de Bàle- Ville, Maillardozde Fribourg et Meyenbourg de Schaffhouse, étaient accueillis comme des ennemis par le Bas-Vallais et les cantons voisins refusaient la levée de leurs troupes à l'autorité fédérale qui voulait recourir à la force. Les deux partis courent aux armes. Le Bas-Vallais marche comme un seul homme sous le commandement de Maurice Barman, qui avait à ses ordres Alexis Joris et Guillaume de Kalbermatten. Les Haut-Vallaisans, commandés par Werra, sont battus à Bramois, après une escarmouche où il y eut cinq morts et dix-sept blessés (l®*" avril 1840). Les cris de trahison se font entendre dans le Haut- Vallais: les hommes du landstourm furieux se précipitent dans l'hôtel de ville de Sierre et tuent de la manière la plus barbare Pierre de Courten, vieillard septuagénaire qu'ils prennent pour son frère le grand bailli Maurice de Courten. Les Bas-Vallaisans entrent victorieux à Sierre et imposent la nouvelle constitution aux Haut-Vallaisans.

Cette nouvelle loi abolissait le titre de grand bailli qu'avait porté pendant des siècles le premier magistrat du pays et remplaçait par un Grand Conseil cantonal la diète vallaisanne, sorte de confédération des

dixains et des communes. L'évèque perdait ses quatre voix. Mais on lui donnait en échange un siège au Grand Conseil où le clergé avait, en outre, un représentant spécial. La religion catholique était maintenue comme religion de TÉtat. Le Grand Conseil n'osa pas abolir les immunités d'impôt et de justice dont le clergé avait conservé la jouissance, ni le référendum ou droit de veto que les communes exerçaient sur les lois et qui entravaient tout progrès.

La force du Bas-Vallais était dans son unanimité. Elle était telle que le clergé du Bas avait vu non-seulement sans déplaisir crouler la suprématie du Haut, mais que le chanoine de Rivaz défendait la révolution au sein du Grand Conseil dont il faisait partie et que l'abbé de Saint- Maurice réussissait à se faire nommer à Rome évêque de Bethléhem m partibus pour contrebalancer l'influence de Tévêque de Sion. Une ère de prospérité semble s'ouvrir alors au Vallais, doté par le nouveau régime d'écoles, de routes, d'un code civil et d'un système forestier. Mais c'étaient là des apparences trompeuses qui ne devaient pas tarder à s'évanouir au souffle d'un esprit de parti sans frein comme sans raison \

Pendant que les révolutions se succédaient coup sur coup dans plusieurs cantcms, une nouvelle tentative de révision du Pacte était faite par la Diète, où treize cantons et demi votaient dans ce sens le 1 0 août 1839. Une commission de cinq membres, composée de Casimir Pfyiïer, Druey, Kern de Thurgovie, Murait de Zurich et Cramer de Genève, était chargée d'en préparer le projet. Mais, désespérant de voir ce nouvel a<$sai aboutir mieux que les précédents, le peuple vouait toute son attention au tir fédéral de Soleure (juillet 1840). Certaines paroles de l'avoyer Munzinger donnèrent à cette fête l'importance d'un événement national : « Que ce drapeau, » disait-il en montrant la bannière rouge et blanche, « soit le symbole de cette Confédération invisible, « supérieure à tous les pactes existants, parce qu'elle est fondée sur « l'amour et que son cri de ralliement doit être liberté religieuse et poli- « tique, 9

Une scène attendrissante vint encore ajouter à l'impression produite par ce discours; c'étaient les tireurs de Bâle-Ville et de Bâle-Campagne se tendant une main fraternelle et se traitant de nouveau en

' Rilliet-Constant, Le VàlkUs de 1840 à 1844. — Maurice Barman, La Contre- Bérx)lution en Vallais. — Salis- Soglio, Portefeuille d^un officier fédéral. — Crétineaa-Joly, Histoire du Sonderbund. Ce dernier, pamphlétaire effronté, n'a pas rougi de faire égorger Pierre de Courten par les libéraux. Voir I, 318.

frères, après sept ans de haine et d'aversion réciproques. Ce rapprochemenl était surtout l'œuvre d'un grand cœur, le conseiller Minder, de Bile- Ville, qui déjà en plus d'une circonstance s'était fait le modérateur des passions politiques.

Mais les effusions de ce genre ne sont jamais qu'un rayon de soleil au sein des ténèbres de la lutte des partis.

Du Vallais, la révolution passa dans le canton de Genève, demeuré pendant dix ans spectateur paisible des mouvements révolutionnaires. Dès le commencement de l'année 1841, le gouvernement genevois eut à lutter contre deux sortes d'ennemis, les partisans du suffrage universel, dirigés par James Fazy, politique audacieux et déUé, et les membres de la Société du 3 mars, qui demandaient, par l'organe de Rilliet-Constant, une administration séparée pour la ville, dont le Grand Conseil ou Conseil Représentatif de la ville et' république avait fait lui-même les affaires jusqu'alors. Cette dernière autorité en délibérait le 22 novembre 1841, et un illustre citoyen, Charles de Sismondi, c>ombattait de toute la force de son éloquence les changements proposés, lorsqu'un rassemblement tumultueux formé sur la Treille, entoure l'hôtel de ville et contraint le gouvernement de voter l'établissement d'une Constituante, combattue en vain par Sismondi, qui mourut quelques mois après, atteint au cœur par ce qu'il considérait comme la ruine du système représentatif et des institutions libérales à Genève. Le suffrage universel était introduit dans ce canton.

Mais la composition du nouveau pouvoir ne satisfit pas la révolution, car sur 115 députés, 23 seulement étaient pris en dehors de l'ancien Conseil. Un nouveau soulèvement eut lieu le 13 février 1843, aux sons de la grande cloche de Saint-Pierre. Le colonel Dufour, chef des troupes du gouvernement, résista avec vigueur, et les deux partis comptaient déjà 4 morts et 12 blessés, lorsque le gouvernement capitula, comuleen 1841, devant l'insurrection.

Le système de gouvernement, sorti de cette guerre civile et qui ne contentait ni les Fazystes ni les partisans de l'ancien ordre de choses, fut marqué par la retraite de M. J.-J. Rigaud, grave et généreux magistrat que la confiance publique avait porté onze fois de suite au poste de premier syndic ou président de la république genevoise (de 1825 à 1843).

Dans la Suisse orientale, la lutte engagée entre l'État et le clergé avait pris une nouvelle intensité, due en grande partie à la suppression de nouveaux couvents k Saint-Gall, à Lucerne, et aux mesures restrictives qu'Argovie adoptait à l'égard de ses monastères et qui semblaient

trahir, de la pari de cet État, l'intention secrète d'en finir avec les corporations religieuses. Le fameux paysan, Joseph Leu d'Ebersol, qui se croyait la mission divine d'opposer une digue au radicalisme, fit au Grand Conseil de Lucerne la motion d'appeler les jésuites. Cette motion ayant été repoussée par 68 voix contre 22 (22 novembre 1839), le parti ultramontain chercha son salut dans la Révision constitutionnelle, dont la question agitait justement à cette époque les trois cantons d'Argovie, de Lucerne et de Soleure.

Dans ce dernier canton, Joseph Leu fut vaillamment secondé par Théodore Scherer, disciple ardent de Charles-Louis de Haller, aujourd'hui comte romain et président de la Société de Pie IX. A Lucerne même, il trouva bientôt un nouvel auxiliaire aussi habile qu'inattendu dans la personne de l'avocat-journaliste et sous-secrétaire d'État Siegwart qui, d'ultra-radical et straussien, devint, après le Zuri'putsch, conservateur et ultramontain prononcé \ Un autre fonctionnaire libéral d'un grand talent, élève favori du père Girard pendant son exil volontaire à Lucerne, Bernard Meyer, fut jeté par un passedroit dans les rangs de l'opposition lucernoise.

Les lauriers du comité de la foi, de Zurich, empêchaient de dormir le comité catholique des trois cantons. Les adversaires de la Constitution soleuroise, assemblés à Mûmmliswyl, le 2 janvier 1841, s'engagèrent à appuyer leurs vœux par une démonstration collective et uii mouvement armé sur le chef-lieu. Mais la fermeté du gouvernement et de son président surtout Joseph Munzinger, déjoua ce projet. L'insurrection du Schwarzboubenland, privée de ses chefs par l'arrestation de MM. Scherer et Gougger, se trou va en présence d'une force armée imposante, derrière laquelle se tenaient tout armés les contingents de Berne et de Bâle- Campagne, dont l'État de Soleure avait requis l'assistance (5 janvier).

Le même jour la majorité du peuple argovien proclamait par son vote le piincipe de Tabolition de h parité confessionnelle et l'établissement de la représentation exacte (Kopfzahl). On donnait ainsi quelques députés de plus à la partie protestante, peuplée de 75,000 habitants, en opposition au système qui avait mis jusque-là sur la même ligne la minorité catholique forte de 67,000 âmes.

* On a beaucoup disserté sur l'origine de Siegwart. Quelques écrivains le font naître à Brigue, d'un heimathlose sorti de la Forêt Noire. Siegwart indique luimême comme le lieu de sa naissance le village de Lodrino dans le Tessin et en fise la date au 10 octobre 1801. Une brochure de M. Wapf, de Lucerne, lui donne pour père un fabricant de verre, lequel était originaire de la Forêt Noire, mais né à FlQhli dans PEntlibouch.

HIFTOIRB SUISSE, TOlfE II. 28

Le parti catholique avait en vain tout mis en œuvre pour empêcher ce résultat. Un comité s'était Tormé à Bùnzen, dans le Freyenamt, pour diriger la résistance. Il avait pour principal chef l'avocat Antoine Weissenbach de Bremgarten et comptait parmi ses membres te docteur Ruepp, le juge Souter, le capitaine et baron Scbmid de Bôttstein et Bauer, médecin du couvent de Mûri. Une assemblée de la population catholique, tenue à Mellingen, avait réclamé : i^ le maintien de hpmité des deux confessions; 2^ leur séparation dans l'église et l'école et 3"^ l'indépendance absolue des cloîtres, avec la libre administration de leurs biens (2 février 1840). Mais, à l'assemblée de Mellingen, les protestants avaient opposé celle d'Entfelden (13 février), qui demandait l'abolition de la parité comme étant contraire au principe de l'égalité des citoyens. Les catholiques libéraux réunis de leur côté à Mumpf, dans le Frickthal, protestaient contre la séparation cotifessionnelle et les tendances ultramontaines du comité de Bûnzen.

Dans l'intervalle un projet de Constitution avait été adopté par le Grand Conseil. Mais comme ce projet ne contentait ni le parti ultramontain ni le parti extrême opposé, il fut rejeté par le peuple. Un second projet, moins favorable que le premier aux catholiques, ayant été présenté au Grand Conseil, l'agitation redevint plus vive que jamais. Une nouvelle assemblée ultramontaine, tenue à Baden, formula des prétentions moins admissibles que celles de Mellingen, puisqu'on demandait un chef-lieu spécial à la place d'Âarau pour la partie catholique et où le Grand Conseil siégerait alternativement avec la première de ces villes (29 novembre i840). A la tribune aux harangues, à côté de Weissenbach, Bauer et de leur allié Baldinger de Baden, on avait vu paraître avec surprise deux chefs politiques venus de Soleure, Charles-Louis de Haller et M. de Sury de Bussy. Mais, comme la précédente assemblée de MeHingen, celle de Baden trouvait une rivale dans l'assemblée des catholiques hbéraux à^Stein, et du district de Baden même, des adresses conçues en sens opposé à celui des pétitionnaires de l'union catholique, étaient parvenues au Grand Conseil. Aussi ce dernier votait-il le second projet sans souci de l'opposition ultramontaine, par 130 voix contre 30 et le peuple l'acceptait-il par 16,000 voix contre 11,000.

Ce fut le signal d'une grande fermentation dans le Freyenamt. On y planta des arbres de liberté et le comité de Bûnzen s'occupait à créer un gouvernement provisoire. Le gouvernement, ayant eu vent de l'affaire, envoya Waller, un de ses membres, pour arrêter les meneurs. Mais Waller et les gendarmes qui l'accompagnaient furent assaillis par

SUPPRESSION DES COUVENTS D'aRGOVIE. 435

une foule furieuse et jetés en prison à la place de ceux qu'ils avaient mis en état d'arrestation; Waller même n'échappa à la mort que grâce à Tintervention des membres du comité que le peuple venait de délivrer. Des voies de fait furent commises en plusieurs endroits contre les radicaux. Un conseil de guerre institué par les insurgés appelait le Laodstourm aux armes, sans oublier la domesticité des couvents. 2U(X) hommes étaient prêts à marcher sui* Aarau, et à renouveler les faciles exploits de 1830. Mais les troupes du gouvernement, aux ordres du colonel fédéral Frey-Hérosée, marchaient au-devant des insurgés. Ils les atteignent près du village de Villmergen, témoin déjà de deux luttes sanglantes et, après quelques coups de canon, dispersent les rebelles, dont plusieurs rougissent la neige de leur sang (li janvier 1841). Le couvent de Mûri est occupé par les troupes fidèles.

Informé dans la nuit même, par estafette, du soulèvement du Freyenamt, l'avoyer Neubaus, chef du gouvernement bernois, se crut d autant plus autorisé d'agir avec énergie, qu'il savait que le ministère français, croyant a une prochaine décomposition de la Suisse, parlait déjà de partage dans ses journaux et laissait entrevoir l'intention d'annexer le Porrentruy et Genève à son territoire. 5000 Bernois entrèrent sur-le-champ en Argovie, et tout le contingent se tint prêt à les suivre. L'intervention des troupes bernoises, accompagnée de celle de soldats de Bâie-Campagne et de Zurich, ne permettait pas aux insurgés de songer à la revanche. Il ne restait aux chefs de l'insurrection d'autre parti à prendre que la fuite.

c La hardiesse de Tavoyer Neuhaus, » dit un grave historien, « étouffa l'incendie et épargna peut-être à la Suisse les horreurs de la « guerre civile*. »

L'insurrection du Freyenamt était due aux couvents, dans l'opinion du gouvernement d'Argovie et de plusieurs députés catholiques du parti radical. « Les couvents, » s*écria en Grand Conseil un de ces derniers, Augustin Keller de Sarmenstorf, alors directeur de l'école normale de Lenzbourg, « les couvents sont la cause de tout le mal qui s'est fait en « Argovie depuis bien des années. Les couvents sont des nids de « paresse, et l'herbe ne nait plus où les moines prospèrent. Si vous ne « les supprimez pas, le peuple lui-même le fera. » Un autre cathoUque du même bord, le juge et poète Tanner, appuya son collègue. La voix de quelques députés modérés, demandant qu'on nommât au moins une

' Tillier (Anton von), GeachkîUe der Eidgenossenschqft zur Zdt des ao géheissenen Fortacharitis.

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