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SUPPRESSION DES COUVENTS D'ARGOVIE

commission pour examiner la chose, comme cela se pratiquait dan.^ toutes les affaires d'une certaine importance, ne fut pas écoutée. L'absence de la plupart des membres catholiques de la haute assemblée, la^ uns compromis dans le mouvement, les autres retenus par les circonstances, n'arrêta pas davantage les hommes qui cherchaient depuis longtemps, l'occasion de se débarasser de leurs moines. Le Grand Conseil, bien que réduit par les événements de 200 membres à 434, vota, au p-is de course, la suppression de tous les convenu^, au nombre de huit, par 445 voix contre 49 (43 janvier 4844). Henri Zschokke vota avec Relier, « sans partager, » disait-il, c sa passion contre les cloîtres, maisc alarmé par les progrès de l'ultramontanisme. » Le décret du 43 janvier fut suivi d'un second, en date du 20, qui déclarait tous les biens des couvents biens nationaux, les affectait à l'entretien des pauvres de^^ écoles, à l'amélioration des bénéfices ecclésiastiques et réglait les pensions de refaite des moines, contraints de quitter leurs cellules. La manière brutale dont s'exécuta au cœiu* de l'hiver le décret d'expulsion, donna lieu à beaucoup de plaintes; on se récria bien plus encore contre les sentences rigoureuses portées contre les auteurs et fauteurs de l'insurrection, condamnés à des peines infamantes et cruelles, mais qui pour la plupart, heureusement, avaient trouvé un refuge dans les cantons voisins. La présence de 45,000 hommes en armes et une occupation prolongée das districts révoltés par les troupes de l'Argovie protestante et des cantons voisins furent jugées nécessaires pour assurer la stricte exécution des décrets du Grand Conseil argovien.

Ces décrets d'Ârgovie avaient été salués avec joie par les ennemis des ordres religieux et par les radicaux d'une grande partie de la Suisse, mais ils retentirent douloureusement au cœur des peuples att^ichés à ces institutions. Ils ne causèrent pas une impression moins pénible à beaucoup d'hommes peu sympathiques aux cloîtres, mais amis de la paix confessionnelle et soucieux de l'avenir du lien fédérât atteint par la violation de l'article 4 2 du Pacte.

Un concert de récriminations amères et de protestations véhémentes se fit entendre dans la Suisse catholique. Le nonce Gizzi, qui avait succédé à Mgr de Angelis en 4839, fit le premier entendre sa \o\\ (24 janvier). Six cantons, Uri, Undertvald, Fribourg, Schwyz, Zoug et Neuchâtel demandèrent la convocation immédiate d'une Diète extraordinaire (8 février). Le canton directeur ou Vorort de Zurich se plaignit que Berne eût pris sur lui d'occuper l'Argovie sans le consentement de l'autorité fédérale. L'empereur d'Autriche, de son côté, protesta contre la spoliation des cloîtres fondés ou dotés par ses ancêtres de la maison

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de Habsbourg, ce qui donna au gouvernement argovien l'occasion de faire observer que le grand-oncle de l'empereur actuel, l'empereur Joseph II, ne s'était pas inquiété des fondations de ses devanciers en supprimant des centaines de couvents dans ses États.

En attendant, le contre-coup de la suppression des couvents d'Ârgovie se faisait sentir dans un canton qui marchait depuis dix ans à la (ète du radicalisme, le canton de Liicerne. La révision de la constitution offrait une occasion favorable. Une révision totale fut proposée par Leu d'Ebersol et la Société politico-religieuse de Rousswyl en opposition k la révision partielle que recommandait le parti opposé de^ radicaux et libéraux lucernois. Des missions de jésuites organisées dans les paroisses rurales par Leu et ses amis portèrent leurs fruit^^ et vinrent surexciter fort à propos les sentiments religieux des campagnards \ La révision complète l'emporta par 46,726 suffrages sur 23,643 (31 janvier 1841). La composition de la Constituante acheva la déroute du parti libéral-radical. Neuf libéraux, en tout, furent élus à la Constituante dans les deux cercles de Keiden et Triengen. Tous les autres membres appartenaient au parti ultramontain ou conservateur. Dans la ville même, les ultramontains unis à l'aristocratie, lavaient emporté sur leurs adversaires. Les libéraux, dans ce canton, portaient le nom de noirs, et leurs adversaires celui de rouges, à cause de la couleur des cartes qui avaient servi au vote relatif à la révision.

Le !•' mai, la nouvelle constitution fut agréée par 46,000 voix sur 23,000 citoyens actifs. Siegwart, au sujet duquel il y avait encore beaucoup de méfiance au sein du parti ultramontain, n'avait pas été élu à la Constituante. H fut, en revanche, nommé au Grand Conseil.

Les élections à ce corps constitué se firent le 23 mai, dans le même esprit que celles de la Constituante, et celte fois, sept libéraux ou noirs seulement trouvèrent place dans la législature, entre autres Casimir Pfyffer, qui avait vaillamment défendu les principes libéraux au sein de la Constituante, et l'ancien avoyer Kopp. Le nouveau gouvernement choisi par ce Grand Conseil comptait onze membres, tous conservateurs ou ultramontains prononcés, mais la plupart sans nom et moins connus par leurs talents que par leur zèle. On y remarquait Rodolphe Ruttimann, un des fils de l'ancien avoyer de ce nom et Siegwart. Bernard Meyer reçut la place de secrétaire d'État du nouveau régime. C'était

* Dans son ouvrage cité plus haut, intitulé Bathaherr Leu von Ebersol^ Siegwart <lit lui-même de ces missions : € Unermesslich waren ihre Wirkungen auf den Glauben und die Sitten des Yolket * (I, 376)«

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sans contredit, avec Siegwart, l'homme le plus capable de ce gouvernement. Troxier, qui par une haine aveugle pour le régime de i830 ou des capacités, comme il les appelait, avait travaillé au renversement du système libéral, ne fut pas élu et dut éprouver un amer dépit de n'avoir réussi qu'à mettre Tultramontanisme sur le pavois.

Les premiers actes du nouve<'iu pouvoir furent le rappel du nonce et l'abrogation des articles de Baden. La Constitution elle-même était un chef-d'œuvre de théocratie ou de démocratie cléricale plus foncée qne celle de Waldstsetten ; car, outrant les principes ultramontains, on avait décidé que la loi fondamentale serait soumise au saint-père.

« Le vieux catholicisme, » disait un magistrat conservateur, le conseiller d'État Charles, au Grand Conseil de Fribourg, « n'avait rien vu

de pareiP. »

Le rappel du nonce, qui n'était plus Gizzi, mais Mgr de Andréa, archevêque de Mélite in parttbus et prélat, dit-on, plus libéral que son prédécesseur, se fit en grande pompe. Siegwart lui-même voulut y présider, < pour réparer, disait-il, le mal qu'il avait commis en signant le décret d'expulsion. »

Le rétablissement des jésuites, déjà proposé en vain par Leu d'Ebersol, en 1839, ne devait pas tarder à revenir sur l'eau et fit l'objet, à la fin de Tannée i841, d'une motion de neuf députés de l'Entlibonch (9 décembre 4841). Mais la motion ne fit pas fortune; on jugea k propos d'en ajourner la discussion.

Cependant le Vorort, qui n'était plus Zurich, mais Berne, avait fait droit aux vœux des cantons et convoqué une Diète extraordinaire pour le 1 5 mars. Deux mémoires ou plaidoyers, en sens opposé, avaient été envoyés par les parties aux gouvernements cantonaux; un mémoire en faveur du gouvernement d'Argovie, rédigé, dit-on, par Augustin Relier et Louis Snell, et un mémoire contraire, dont l'auteur était, chose curieuse, Vaniisiés ou doyen du clergé protestant de Schaffhouse, Frédéric Hurter, biographe enthousiaste du pape Innocent III (1835-42) et qui, quelques années plus tard, embrassait le catholicisme à Rome^

La Diète s'ouvrit par un discours français de l'avoyer président Neuhaus, qui se servait plus volontiers de cette langue que de l'allemand. L'orateur prenait fait et cause pour Argovie, dont la sûreté lui

^ Paroles du conseiller d'État Charles (appelé Charles de Riaz, du nom de son village, situé près de Bulle), dans la séance du Grand Conseil de Fribourg, le 9 juin 1846. Voir la brochure intitulée : Conférence catholique^ chez Schmid, Fribourg en Suisse, 1846, 53.

* Frédéric Hurter, né à Schaffouse en 1786, mort à Gratz en Styrie en 1865.

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paraissait incompatible avec l'existence des couvents. « Je met^ à plus « haut prix, disait-il, l'existence des cantons que celle des couvents. «Si l'article 13, » ajoutait-il, < garantit l'existence àesi cloîtres, < celle des cantons est garantie par l'article 1''' du Pacte. » Mais l'interprétation de l'avayer bernois ne trouva d'écho que chez les députés du Tessin, de Thurgovie, de Bâie-Campagne et d'Argovie,ce dernier représenté par l'éloquent conseiller d'État Wieland et Augustin Keller, l'orateur du 13 janvier. La commission nommée par la Diète pour donner un préavis et composée du bourgmestre Conrad de Murait de Zurich, d'Edouard Blœsch, landammaii de Berne, de Baumgartnei^ landamman de Saint-Gall, de l'avoyer Kopp de Lncerne, du landamman Schmid d'Uri, de Druey de Vaud et de Déglise, avoyer de Fribourg, s'était prononcée contre la manière de voir de Neuhaus. Une majorité de I douze États et demi ^ vota, le 2 avril, qu'Argovie aurait à rétablir tous

ses couvents (quatre couvents d'hommes et quatre couvents de femmes). On lui donna un délai de six semaines pour opérer celte restauration.

, Parmi les promoteurs les plus ardents du décret de rétablissement

i des couvents, on avait vu figurer, avec un grand étonnement, le land-

amman Jacques Baumgartner de Saint-Gall. Ce magistrat, jusqu'alors archiradical, comme Siegwart, n'avait cessé, pendant plusieurs années, de dire aux Argoviens dans son journal, YErzœhler, qu'il fallait chasser le nonce et supprimer les cloîtres ; il avait pris également la part la plus active à la suppression de trois couvents dans son propre canton ^ Les articles de Baden le comptaient comme leur principal promoteur, avec feu l'avoyer lucernois Edouard Pfyffer. Mais depuis quelques années déjà il existait entre cet homme d'État et les chefs de la jeune école radicale, les avocats Weder, Curti (auxquels se rallia l'avocat Hungerbiihler, le favori de Baumgartner) une mésintelligence qui était allée croissant et qui éclata dans l'affaire des couvents d'Argovie. Baumgartner, d'ailleurs, n'était pas le seul radical qui se fût prononcé pour le rétablissement des couvents. Le député de Vaud, Henri Druey, n'avait pas craint d'en faire autant malgré le peu de sympathie que la cause des cloîtres argoviens rencontrait dans son canton. Aussi son retour sur le sol vaudois fut-il salué par des caricatures et même par un charivari. Un

* Ces cantons étaient : 1. Zurich, 2. Un, 3. Schwyz, 4. Underwald, 5. Glaris, 6. Zong, 7. Fribourg, 8. Schaffhouse, 9. St-Gall, 10. Grisons, 11. Yallais, 12. Neuchâtel, 13. B&le-ViUe. Fetscherin, Eidgenôssische Ahschiede aus den Jahreti 1814- 1848, I, 831.

* Les couvents de Ste Yiborade, de Magdenau et de Pfeifers, I, 834.

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des collègues de Druey, conservateur en politique, mais allié à Neubaus dans la question des couvents, Emmanuel de La Harpe, usait de sa position pour dépopulariser le chef du Natùmalverein.

Se sentant appuyé par Berne et les radicaux d'une grande partie de la Suisse, le gouvernement argovien ne craignit pas de désobéir au décret de la Diète du 2 avril.

Dans une nouvelle session ouverte en juillet, la majorité de la Diète n'en maintint pas moins son décret, avec injonction à Ârgovie de faire connaître sa décision dans le courant du mois. Ârgovie ne se soumit pas davanla^, mais offrit de rétablir trois couvents de religieuses. La Diète, s'occupnnt de nouveau de cette affaire, le 9 août, la fit, comme la première fois, examiner par une commission qui était composée de Neubaus, Murait, Schmid d'Uri, Baumgartner, Maillardoz, l'avoyer Ruttimann de Lueerne. Mais pendant que Neubaus voulait s'en tenir à la proposition d 'Argovie, de rétablir trois couvents de femmes et que Ruttimann et Scbmid s'obstinaient à réclamer le rétablissement intégral, Baumgartner et Maillardoz auraient voulu qu' Argovie ajoutât à la restauration des couvents de femmes celle du couvent d'hommes de Mûri ; Murait et Druey, de leur côté, demandaient le rétablissement de quatre couvents de femmes, plus un couvent de capucins à Baden.

La Diète, tiraillée entre ces quatre opinions, n'arriva à aucun résultat. Le gouvernement d'Argovie profita de cet état de choses pour agiter les esprits. Le gouvernement de Zurich ayant C43ntribué à former la majorité, une assemblée populaire tenue à Schwammendingen, sous la direction du conseiller d'État radical Zehnder, protesta contre les tendances du pouvoir et pétitionna auprès de la Diète pour qu'elle se contentât de l'offre du gouvernement argovien (29 août). Dans cette assemblée la religion protestante fut proclamée en danger par les siraussiens de Zurich et leur cri d^alarme fut répété par le pasteur Steiger, un des hommes politiques influents du canton de Saint-Gall. Baumgartner, accusé de s'être laissé corrompre par les moines de Mûri, donnait sa démission du Petit Conseil, où le peuple devait le rappeler en 1843.

Les ennemis d'Argovie, de leur côté, ne mettaient pas plus de modération dans leur conduite, se servaient du verbe argavùer comme synonyme de voler et se livraient à une polémique haineuse où les hommes d'État d'Argovie étaient comparés à Caligula et à Domitien. Le gouvernement lucernois donnait le ton dans cette guerre de plume. Il organisait des missions de jésuites dans les villages et convoquait des conciliabules séparatistes à Brunnen et Beckenried, au nom des quatre anciens cantons, et entraînait Zoug, où l'influence libérale de l'ancien

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