LIVRE VU. PART. I. CHA.P. III
ponts coupés. Il fallut forcer le passage du Sério. On n’avançait plus qu’avec peine. Des lettres, remplies d’amers reproches, arrivèrent de la part des capitaines suisses au service de la France ; elles rapportaient les menaces de Lautrec, et faisaient pressentir la colère des Vénitiens dont on violait le territoire. Une députation nombreuse, que la Diète consternée envoyait pour empêcher que les soldats Confédérés n’en vinssent aux prises, demanda à Berguer avec instance de s’abstenir de tout mouvement jusqu’à ce qu’elle eût travaillé à obtenir de Lautrec un libre passage. Berguer consentit à une halte de quelques jours, sous condition de n’être point attaqué, et d’être pourvu de vivres que sa troupe paierait. Il répondit aux capitaines au service de France, en se plaignant de l’amertume de leur langage et en se justifiant de toute intention hostile. M Nous marchons, dit-il, le long des frontières françaises, mais nous les respectons. Nous traversons le territoire vénitien, parce que nous n’avons pas d’autre voie pour nous rendre dans les états du pape., qu’un saint traité nous oblige à défendre. Vous, qui portez les armes hors des terres de Milan , que seules vous avez juré de protéger; vous, qui attaquez sur le territoire de Venise le pape , auquel vous êtes liés par ce traité que nous observons fidèlement; est-ce bien à vous à nous adresser des reproches? Est-il vrai de dire que nous vous obligions à lever la lance contre nous? Non, nous saurons poursuivre notre marche, et nous abstenir de toute hostilité. A Dieu ne plaise qu’il en soit autrement''^ ! »
• Quelques jours s’écoulèrent'sans que Berguer reçût
Bëllnger. A. Z. S.
de nouvelles. Graignanl; les dangers d’un plus long retard, il se remit en marche. On suivit les bords de^ rOglio, cherchant un lieu propre aie traverser; mais les ponts étaient rompus, les bateaux avaient été enlevés, toute position forte se trouvait occupée par les' Français, et les torrens avaient rendu les chemins presque impraticables. Le découragement commença à gagner des soldats inexpérimentés. Le cardinal était accablé de malédictions. On le vit alors s’arrêter, regarder fixement ceux qui le couvraient d’injures, et, laissant tomber les rênes de son cheval, lever les mains au ciel : « Dieu tout-puissant, s’écria-t-il, tu sais ce que je soulTre, et pour qui je souffre; les insensés ne savent ce qu'ils font. » Puis reprenant les rênes, il continua son chemin.
Cependant la confiance des Français croissait avec rabattement des Confédérés, jusqu’à ce que la colère vint rendre à ceux-ci leur énergie. Â la vue de paysans que l’ennemi avait pendus pour leur avoir amené des vivres,* l’avant-garde des Suisses, commandée par Georges Gœldli, se précipita sur la cavalerie française, la culbuta, la jeta dans la petite ville de Tagliuno, l’y poursuivit, prit la ville d’assaut, et repoussa l’ennemi sur la rive gauche de l’Oglio. Ils la traversèrent si précipitamment , qu’une barque surchargée périt. Alors un Suisse, Rodolphe Schinz, traversa les flots, monté sur un frêle radeau, osa s’emparer d’une des barques les plus grandes, et à travers une grêle de coups, il l’amena sans avoir été atteint à la rive opposée. Landenberg se jeta sur le navire avec cinquante braves ; ils passèrent te fleuve en présence de trois mille ennemis, s’emparèrent d’une petite maison, s’y maintinrent, reçurent des renforts, et virent enfin les
Digilized by GoogI
LtVRK VU. PART. I. CHAP. 111. 43
Français se retirer avec quelque perte sur Ghiari. Dèslors les Suisses , traversant à marches forcées la prairie de Brescia et Monte-Chiari, ne tardèrent pas à se trouver à Médoli, sur les terres de Mantoue.
Ils songeaient à y prendre quelque repos , quand l’é-' vèque de Capoue vint à eux , chargé d’or , et leur demanda de Se rendre au camp des Alliés, devant Ostiano. « Le cardinal de Médicisles y attendait, jaloux d’honorer leur valeur; Puis on allait marcher sur Milan, où Lautrec devait être abandonné des auxiliaires suisses et vénitiens , que l’on savait résolus à ne point combattre. Gloire, richesses, tout était à Milan. » Mais Berguer refusa d’appeler ses officiers à délibérer sur une propositron qui était évidemment contraire à' son serment et aux ordres qu’il avait reçus. Les capitaines Zuricois et Bolsinger de Zoug jugèrent sa conduite conforme à la loyauté. Alors le cardinal de Sion rassembla dans son logis les autres capitaines, et l’évéque y vint renouveler ses offres en ajoutant encore à ses promesses. Au premier moment les sentimens désintéressés rem[>ortérent. Grande était néanmoins la tentation. Ceux des hommes d’armes qui étaient partis malgré la défense expresse de leurs gouvernemens, n’étaient pas retenus par les mêmes scrupules que les Zuricois; long-temps ils hésitèrent; enfin, sans avoir accepté ni rejeté la proposition qui leur était faite, ils se trouvèrent suivre les pas du prêtre artificieux et sa crosse déloyale. Avec eux partit la troupe levée à Zurich sous le nom de gardes du cardinal de Sion. Médicis vint à leur rencontre. L’entrée dans le camp d'Ostiano se fit avec pompe. En tête était portée la croix, souvenir de celui qui avait donné sa vie pour la justice et pour la vérité; suivaient, sous la pourpre.
les. oi^ueilieux princes de l’Église, fiers du succès de leurs perfides ruses; puis marchait la foule séduite des guerriers , agitée par des sentimens contraires, également tourmentée par la soif de l’or et par les remords de la conscience. Témoin de cette scène, Guicciardini ne put en la retraçant retenir sa colère, ni s’empêcher d’exprimer sa douleur d’avoir vu la religion jouée par deux prélats au sein d’une multitude de brigands et de blaspliémateurs.
La joie des Alliés porta la terreur dans le camp des Français. Déjà l’inimitié des Lombards se manifestait de jour en jour davantage. Les Vénitiens transigeaient avec l’ennemi, et commençaient à suivre le système de politique timide et versatile, qui a fini par les laisser sans considération et sans amis. Aucun argent n’arrivait de France. Les capitaines suisses sc plaignaient de l’irrésolution que l’on avait montrée quand il eût fallu agir vaillamment. Peu disposés à combattre leurs frères, ils annonçaient leur prochain départ. 11 ne resta à La ut rec, en cette extrémité, qu’à se tourner vers la députation suisse qui se trouvait en ce moment à Milan; il la conjura de travailler à éloigner du territoire de Venise les Suisses de l’armée alliée, et à obtenir des siens qu’ils marchassent à Ostiano sous ses ordres. Les députés répondirent que des deux choses qui leur étaient demandées, ils avaient vainement cherché à obtenir la première, et qu'ils n’accorderaient jamais l’autre. Bien loin d’y obtempérer, ils firent à leurs gens la défense expresse de porter les armes au-delà de la frontière milanaise. Toute la conduite de ces envoyés des Cantons fut pleine de dignité, de fermeté et de sagesse. Ils avaient, au péril de leurs jours, suivi la troupe de Berguer jusques à Monlechiari, et
Digilized by Goo^Ii
LIVRK VII. PART. I. ClIAP. III. 45
déployant pour la conserver à l'honneur toute l’éloquence du palriotisrne, iis n’avaient pas peu contribué à la sage conduite des Zuricois. La défense qu’ils reçurent de pénétrer dans le camp des Alliés, les avait seule empêchés de faire une tentavive nouvelle pour ramener leurs compatriotes au devoir ; et maintenant leurs efforts obtinrent des Suisses de Lautrec qu’ils ne combattraient point contre leurs frères. Le général français comprenant que dans de telles circonstances il ne pourrait se maintenir sur le territoire vénitien, mit garnison dans Crémone et dans Pizzighitone, et prit derrière l’Adda une plus forte position. Mais il ne tarda pas à y être abandonné par les Suisses qui, sollicités au retour par de nouveaux envoyés des Cantons, regagnèrent pour la plupart leurs foyers.
Un pareil message avait été adressé aux Suisses de l’armée alliée; mais le cardinal de Siqn , pour empêcher qu’il n‘y parvint, en avait fait disparaître le porteur. Le rusé prêtre sut même, en employant ses artifices accoutumés, renforcer son armée d’une partie de ceux d’entre les Confédérés qui venaient d’abandonner l’année française. Alors les Alliés, pleins de confiance, passèrent l’Oglio à Orcinovi, et arrivèrent après trois jours de marche devant Rivalta, à l’endroit où peu d’années auparavant l’empereur Maximilien avait passé l’Adda. L’armée prit position un peu plus haut, en face de l’année française. Elle fut occupée à préparer un pont de bateaux, pendant que Colonne, avec une division, cherchait ailleurs uu passage. Il est, vis-à-vis de la petite ville de Vaprio, un lieu où des roseaux élevés couvrent le rivage du Ueuve; des pécheurs y avaient caché une nacelle. A cet esquif on joignit deux radeaux qu'amenèrent les eaux enflées du Brembo.
Deux cents hommes traversèrent dans le plus grand silence. Ils débarquaient sur la rive opposée, quand Ugo de Pepolo, qui occupait Vaprio avec quelques cavaliers, les aperçut, envoya en hâte demander du* secours, et, en l’attendant, se défendit avec intrépidité.*- Toutefois les nacelles passaient et repassaient le fleuve. Déjà quatorze drapeaux flottaient sur la rive droite dans les rangs des ÂlliéSi Le courrier envoyé au général français avait eu peine à pénétrer jusqu’à lui , à travers les valets qui ne voulaient pas laisser troubler le sommeil de leur maitre. Cependant, au premier mot, Lautrec comprit le danger et fit partir son frère avec quatre cents lances , un corps à pied et de l’artillerie. Foix se hâta. £n suivant les bords de l’Addai ,■ il vit à l’autre rive une division qui marchait parallèle-: ment à la sienne : c’étaient les Grisons qui servaient dans l’armée alliée, et que leur chef, Diétegen de Salis, conduisait au secours de Colonne. Foix pressa encore plus sa marche. Arrivés à Vaprio, ses gendarmes, ne trouvant pas le lieu propre à un combat de cavalerie, mirent pied à terre, et attaquèrent intrépidement. Jamais leur chef n’avait montré un coup-d’œil plus sûr , une valeur plus brillante. Il l’emportait, quand Jean de Médicis parvint avec quelques cavaliers à fendre les flots à la nage, en même temps que Diétegen arrivait avec ses Rhétiens. Le chef Grison était facile à reconnaître à sa taille de géant, à sa barbe épaisse et à la peau de béte fauve qui recouvrait sa cuirasse. Comme il s’avançait fièrement à la tête de sa belliqueuse milice, Foix le vit, courut à lui, et, au moment où il l’assaillait, tomba bles^é d’un coup de lance. Sa chute mit fin au combat. Les Français ne firent un dernier effort que pour^sauver les jours de leur général ; puis ils prirent
Digitizr by Gou^l