‹ Histoire de la Confederation SuisseChapitre 68 sur 234 · LIVRE VII. PART. II. CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE VII. PART. II. CHAP. I

chambre plus vaste , dont les murs étaient couverts de tableaux représentant la Passion du Christ. Le vain et malheureux letzer, en présence de ces images, s’attacha à reproduire les poses des figures, leurs gestes et leur expression. Il se mit à étendre les bras comme s’il eût été en Gethsémané , à pencher la tête comme pour recevoir la couronne d’épines. Par l’effet de boissons qu’on lui fit prendre , il fut quelquefois jeté hors de lui-même , il écuma , et l’on entendit murmurer autour de lui que, succombant à une excessive dévotion, il avait rendu l’âme et partagé la croix du Christ. Ce fut alors que le peuple inonda le couvent, et vint repaître ses regards de ces scènes effroyables. Alors aussi Bolshorst se mit à prêcher à haute voix sur le sujet du miracle , sur la gloire des Dominicains , sur l’évidente faveur dont le ciel les honorait, et sur l’erreur des Franciscains qu’il n’était plus permis de méconnaitre. Ceux-ci furent abandonnés. Déjà des hommes estimés et doués d’instruction commençaient à croire. Sans doute le tailleur de Zourzach tiendrait encore aujourd’hui un rang honorable dans la légende , si l’on eût su le faire disparaître à propos du théâtre de ses extravagances.

Mais parfois, en voulant pousser à bout 'des desseins hardis, on se prépare une terrible chute; ce fut le cas des Dominicains. Se confiant en l’aveuglement de letzer, Bolshorst , dans de nouvelles apparitions, se donna moins de peine pour contrefaire sa voix : il fut reconnu et poursuivi. Le prieur fut dé-

“ Entr’antres le maître vénéré de Zwingli, le chanoine Lupuliu (WœlQin ) , qui afûrma que s’il n’y avait pas là de miracle , il n’y en avait pas davantage dans la messe. fVin.

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masqué à son tour, puis le sous-prieur dans le rôle de Catherine de Sienne. Ils finirent par être réduits à avouer au frère lai, devenu soupçonneux, la supercherie des dernières apparitions, en insistant sur la réalité des précédentes; et ils obtinrent, bien qu’ftvec peine , qu’il continuerait à donner le spectacle de 9<m exaltation. Ils travaillèrent en même temps, dans la crainte d’être découverts, à hâter le dénouement. Quelques vieilles femmes furent employées à répandre dans la ville le bruit qu’une image de la Vierge, dans l’église des Dominicains, avait versé des larmes, l^s curieux accoururent en foule ; ils entendirent un court et confus entretien qui leur parut être celui de Christ avec sa mère, ils virent les larmes couler, et letzer, aux pieds de la statue, dans un état de raide immobilité.

Arrivèrent les moines qui , paraissant tout ignorer, demandèrent au frère lai la cause de l’état où il était et des larmes de Marie. letzer répondit qu’un esprit puissant l’avait porté au lieu où il se trouvait , et qu’il l’y retenait violemment, jusqu’à ce qu’il eût tout révélé aux hommes les plus considérés de la nation. Les Dominicains eurent alors la hardiesse de faire venir l’avoyer d’Erlach et quelques membres du conseil. En présence de ces magistrats, letzer déclara que la mère du Christ pleurait sur la chute imminente d’une ville qui souffrait l’enseignement des impies Franciscains et recevait les pensions de la France®®. Le vieil et pieux

Bolshorst munnarait ces paroles dans un Inbe , qni traversait la muraille. Délie, Bern.

" Jules li demandait des soldats ii la Suisse pour . combattre la France. Était-ce que les Dominicains voulaient mériter sa Favenr?

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avoyer demeura dans Tëtonnement , et les conseillers Huber et Hubschi partagèrent sa surprise. Guillaume deDiesbacb, plus pénétrant, affirma n’avoir point vu pleurer la Vierge, et, se bornant à cette observation, il se retira , renfermant ses soupçons en lui-même. Des hommes clairvoyans , et entr’autres le chanoine Laubli, et Valère Anshelm , se réunirent à lui pour chercher à approfondir le fait.

Comme ils se livraient à ce soin, letzer conçut le soupçon que les moines en voulaient à sa vie. Dès lors il refusa de prendre tout aliment qui n’avait pas été préparé pour la communauté. Un jour qu’il surprit les imposteurs dans une orgie nocturne , assis avec des femmes, et complotant des momeries nouvelles, ils l’obligèrent à avaler une hostie empoisonnée ; mais la force de son tempérament surmonta l’effet du poison. Alors ils le chargèrent de chaînes, et le tenaillant avec un fer chaud, ils le forcèrent par la violence des tourmens à jurer qu’il garderait le secret. Cependant letzer réussit à s’enfuir. La nouvelle de l’imposture se répandit dans la ville. Les Dominicains, soutenus par le crédit de personnes puissantes, se défendirent en niant tout, et ils envoyèrent des députés à Rome, dans l’espoir d’obtenir une sentence favorable. Mais déjà le Sénat de Berne avait, de son côté, prévenu l’évêque de Lausanne et le pape, et -remis, sansjalousie, aux tribunaux ecclésiastiques le jugement du scandaleux procès. Par l’ordre de Jules U , le légat de Grassis et les évêques de Lausanne et de Sion se réunirent à Berne. Le procès fut intenté suivant les formes terrifiantes usitées en ces temps. Le malheureux letzer, exposé à de nouvelles tortures, persévéra dans ses déclarations. 11 résulta de ses dépositions qu’un juif

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HlSTOiR'B D£ LA SUISSE.

baptisé, de Bamberg, nommé Lazare, avait aidé les moines à peindre des larmes sur l’image de la Viei^e , et que, se prévalant selon toute apparence de l’ignorance des imposteurs , il leur avait vendu des eaux nécromantiques, propres, les unes à jeter dans l’assoupissement de la mort, les autres à rendre le calme et la vie. Les aveux des moines, tout révoltans qu’ils furent, allèrent à Rome , après que le gouvernement de Berne eut obtenu, bien qu’à grand’peine, que huit d’entre ses membres fussent instruits du résultat de la procédure. La sentence fut motivée sur les quatre chefs, d’avoir renié Dieu, d’avoir empoisonné des hosties, d’avoir peint des larmes sur la statue de Marie , et d’avoir parodié les souffrances du Sauveur. Le mercredi avant Pentecôte , les quatre Dominicains furent publiquement dépouillés de leur caractère ecclésiastique et livrés au bras séculier pour être consumés par les flammes. L’exécution eut lieu le premier mai , en présence de plus de 30,000 personnes assemblées sur la Schwellenmatte. La maladresse du bourreau prolongea si fort les souffrances des condamnés que la fureur de la multitude finit par se tourner contre lui. letzer, rendu par compassion à la liberté, fut plus tard arrêté de nouveau, et subit un nouvel interrogatoire, qui jeta le plus grand jour sur le but et le plan des imposteurs. On l’élargit ensuite et il rentra dans l’obscurité. Mais l’aventure dont il avait été le triste héros, parcourut l’Europe entière, reproduite par mille et mille copies et traduite en diverses langues. Elle fit à l’ordre des Dominicains une longue et cuisante blessure. La crédulité y vit une chose inouïe. Les penseurs rapprochèrent le fait d’autres semblables que l’intérêt des prêtres ou les ruses de l’hypocrisie

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