LIVRE in. GHAP. II
La ville de Berne s'étaiït élevée, par son argent et ses armes, au rang de capitale d'un grand État, la deux cent vingt -neuvième, année de sa fondation, sous la magistrature de Tavoyer Rodolphe Hofmeistér, éçuyer *^^, une assemblée nombreuse de conseillers et de bourgeois décréta la construction d'une grande église^ digne de cette cité. Cent ans auparavant, les fondemens en avaient été posés par le maître le plus expérimenté dans l'architecture grandiose, Matthieu, dont le père entreprit à Strasbourg d'élever ce clocher qui allait être incessamment achevé et qui n'est que de vingt-cinq pieds plus bas que le sommet de la plus haute pyramide '^^^. Plein de bienveillaîice , le pape Martin, qui se rappelait l'accueil qu'il avait reçu à Berne, concéda aux aumônes des fidèles de grandes indulgences ^^'^. Le mardi onze mars, après matines, les magistrats, la bourgeoisie et tous les ordres religieux entendirent la messe du Saint-Esprit, célébrée par le curé Jean de Thoune, et se rendirent solennellement, au milieu d'un grand concours d'étrangers, sur l'emplacement de la future église ^^^. L'avoyer et
Gléron , abbé à Oerlier, et dn chevalier de Colombier, « an défaut dn mieu, » dit Jean. Il acquitta sa contribution dans sa maison de la rae du Marché, avec 200 florins du Rhin.
'^^ Natif de Bieune, où son père, Jean Graefli, chevalier, avait été maire, ensuite gouverneur de lévéque. Il remplit pendant pins de trente ans (1414 — 1445) la charge d'avoyer ; il passa les cinq dernières années de sa vie dans la retraite, mais resta toujours membre du sénat M» l'avoyer Fr, de MuUinen, -
*2* Schôpflin,AUat. illusir, L U, p. 992, n. 1.
«37 De même que l'autorisation de consacrer de nouveaux aoteb et de nouvelles chapelles. Ck. 1419.
^2^ Leitrt» de Marquard Tschudi dans TEssai de M. de Halter sut leê écrits relatifs à l'hist. de ia Suisse, t. VI. Gela eut lieu en 1421.
410 HISTOIRE DE LU StJISSE.
le curé posèrent la première pierre. Toute lai construction dont la base avait déjà été élevée dans le XIV* siècle à cent-huit pieds au-dessus des rives de l'Aar, exécutée en larges pierres de taille *^^ avec une dépense de plus de 1 50,000 florins ^^, fut l'ouvrage de plusieurs années.
L*année où cette entreprise fut résolue ^ le soir de la fête de St. Vincent, patron de la ville, l'avoyer, les conseils et les bourgeois ^^^, pleins du sentiment et du souvenir des actions accomplies par eux et par leurs pères, voulant sagement pourvoir à ce que leurs descendans conservassent le même esprit, ordonnèrent à Conrad Justinger, greffier de la ville, de composer une histoire de Berne, d'après tout ce qu'il trouverait écrit çà et là et d'après les traditions que les vieillards avaient reçu^ de leurs aïeux *^^. Justinger remplit cette tache avec une confiante simplicité et dans des sentimens patriotiques. Rien de plus utile pour former la jeunesse et diriger les magistrats, que le tableau des diverses périodes de ta république : les anciennes srnit
*» Lauffer, V, 45.
MO 50,000 pour la tnaraille JQsqn'au bord de rÂar, plus du double pouf Féglise, d'après févaluation en tête des livres de la grande église Quelques in-folio de documens la plupart relatifs k des donations.
*'^ Arrêté du Conseil, i^îO , dans ta Chronique. Les bannerets et les conseillers secrets sont ainsi nommés. Vo^J le Droit bernois {Bemer*Reehi) du savant professeur 6. fVatther, p. 11.
*** D'après les vieux livret, les vieilles chroniques et les renseignemens des vieillards. AUaDandre Louis de Wàtîewyi {Haller, BibL IV, 335) mentionne une chronique bernoise écrite en latin par Jacques de Kdnigsbofcn, que Justinger traduisit en allemand^ enrichit de tradiUons fabuleuses el continua jusqu'à son époque. Nous ne pouvons discerner s'il veut parler de la Chronieade Bemo dont nous avons fait usage dans nos 1. I et !!• Jusdnger mourut en 1426. La famille Strager doit posséder l'original de sa chronique. HalUr, IV, 510.
. UYRE m. CHAP* II« AU
glorieuses; les dernières, instructives sans déshonneur. Tous les Etats, à l'exception de trois ou quatre, 8(mt comparativement faibles; c'est pourquoi ils se soutiennent par des alliances. La crainte, funeste à tous , ne sied à aucun ; elle est moins FelFet d'une fai* blesse dont on s'est rendu compte, que de l'ignorance de ce que peuvent donner en dignité et en force à un peuple libre l'intelligenoe et la vertu. La connaissance des négligences et des fautes a aussi son utilité.
L'avoyer, les conseils et les bourgeois *^^ de Berne gouvernaient sans crainte de l'ennemi , sans soupçons contre Jeurs subordonnés, en frères de leurs concitoyens, en pères du pays. Les grandes af&ires agran-dirent sans doute l'âme de tout le peuple, ou les anciennes ordonnances se trouvèrent suffisantes, car on n'aperçoit plus d'opposition entre le gouvernement et les abbayes (tribus). Les quatre plus anciennes abbayes obtinrent la prérogative *^ de fournir seules les bannerets; cependant, tout comme à Roîne lorsque le consulat devint accessible aux plébéiens , les bannerets ne furent long-temps choisis que parmi la noblesse ^^^. Quand , dans les lieux de réunion , le vin ou la colère excitaient des querelles sanglantes ou autres, les conseils voyaient avec plaisir que les membres des abbayes . en fussent les juges ^^^. La^ religion contribuait aussi
*'* Dès ce momeot la cooitnane est mentionnée plas rarement.
*'* Je n*ai pas vu cette loi. J. L. de iVatUwyl, dans son Mémoire »ur ta Constitution de Berne, Msc, la cite comme étant de 1420.
^'^ L'avoyer Pierre Kistkr l'atteste dans la Gaerre de» Seigneurs ( Twingherrenstreit ) de Frikhard*
*•• Uavoyer, les Conseils et les Deua^Cents; vers St. Othon 1427; à . cause d'offenses et d'infraction au cautionnement ; le tout d'après la loi municipale. *
4Î2 HISTOIRB DE LA StlSSE.
à la sérénité générale : les prêtres étaient trop amis des plaisirs pour imposer aux autres de lourdes chatnes*^''^. Celui qui donnait de l'argent pour la construction de l'église ou pour le rachat de pauvres esclaves chrétiens *^^, vivait content dans la ferme assurance du pardon de ses péchés de la part de Dieu et des hommes. On croyait de même faire une œuvre agréable à Dieu lorsque le dimanche <hi réjouissait un pauvre par un bon repas ^^^. A la même époque que les Médicis**^ et les Fugger**^ le chevalier **^ Nicolas de Qiessbach acquit de grandes richesses **^ par un commerce étendu de toileries ***. Quoiqu'on plaçât son argent à intérêt **^, on conservait beaucoup d'or et
**' Lorsque révêqne de Lausanne fit sa visitatîou en 1420, il trouva dans le seul voisinage de Berne soixante-dix prêtres décriés pour canse de concubinage, et dont quelques-uns avalent séduit deux ou trois paysannes. J. J, HatUnger, Hist, Eccles^ saec. XV.
*•* Ch, de frère Pierre de Ver»orio, procureur du couvent de Stc-Lnelle de Tordre de Notre-Dame • de mercede, » à Montpellier, en faveur de Jean d'Erlach, 1431.
*•• Teêtament de Jean Lengsinger, 1435; sa veuve doit continuer cette I>ralique tant qu'elle habitera sa maison»
*^^ Chacun sait qne Laurent-le-Magnifique fut le premier qui renonça au commerce ; c'est par des richesses acquises dans cette carrière que son bisaïeul fonda la gloire et la popularité de son nom.
^*f' A cette époque vivaient Ân^ré et Jacques^ fils de Jean qui passa le premier du village de Gruben dans la ville d'Augsbourg. Le Fuggerspiegel {Miroir de» Fugger) mérite d'être lu.
*^* ChBvalier sans doute depuis 1434 , Leu, art. Diessbach. Du moins il ne prend pas encore ce titre A. 445.
*** Ch. 1428 par laquelle Henri de Bubenberg lui vend le fief mascalin du château dlJttigen ; Lèu énumtre les antres propriétés qu'il avait acquises.
*** Leu, art. Diessbach.
*«^ , Micdas de Diessbach prête à PhUippe^tie Banmooê 10 fior. du Rfahi à 1 flort d'intérêt annuel ; 1433 * etc.
UVRE iU* ClUP. II. 413
d'argent en vaisselle et en meubles. On voyait^ par exemple^ briller dans une salle un cheyal de vermeil ^^^; on aimait à liguer à un ami la coupe dans laquelle on avait bu fraternellement ensemble **''.
L'extension du pouvoir souverain fut facilitée^ d'un côté par la magnanimité des grands qui servaient rÉtat gratuitement et à Içurs propres frais, et mêhie concédaient à la ville, dans les justices de leurs sei-^ gneuries^ des droits * que leurs pères avaient exercés seuls ^^^ ; d'un autre côté, par les impôts qui pesaient sur tous 9 habitais et bourgeois *^^y et que dans cha-que contrée la commune percevait en proportion de la fortune de chaque citoyen ^^. L'humiliation dés villes se<îondaires était une politique totalement inconnue
**^ Lengsinger en lègue un semblable à sa sœur en 14S0.
**^ Le même lègue à son frère Léonard de JVIahleren une coupe d'argent. J'jgnon? s'ils étaient frèfres de père ou de mère, ou seulement amis fraternellement unis.
* Les anciens temps de Berne sont dignes eu efifet d'une éternelle mémoire. D. L. H.
^^* En 1419 Tavoyer B. Hofmeîster fit une enquête sur la hante et la basse justice dans les juridiction s du canton, à l'occasion d'un différend avec Pétermann de Kraucbtbal concernant les cinq points. suivans : à qui il appartient 1** de commander la paix publique, 2" principalement aux fêtes de la dédicace (et par conséquent de toucher les amendes encourues à ce sujet); 3** de présider à la revue; k" de percevoir exclusivement le droit de consommation ; 5" de percevoir les droits des appels. Le sire de Kraucbtbal fit à ce sujet une déclaration conforme au désir de la ville. Nous réunirons plus commodément dans le cbap. 7 du 1. IV, à l'an 1470, ce qui regarde les seigneurs bauts-justiciers.
4^9 p. e. la taille de 1491, impôt qui n'avait pas été perçu depuis long* temps , ou qui fut pcut>être le premier de ce genre ; autrement raffaire des babitans de Bertboud aurait dû. être réglée beaucoup) plus tôt.
4&0 Prononcé de l'avouer et du conseil entre le Haut et le Bas-Sibentbal , décidant que chacun de ces deux districts imposerait ses babitans et ses terres^ mais qu'ils n'imposoraîent point les Bernois possédant des biens sur le^r territoire. Sainte-^Lade , 14f2.
à Berne. Lorsque les bourgeois de Berthoud aHéguérent contre un impôt leurs yieille(»franchises et se plaignirent à œtte occasion de la décadence des murailles de leur ville , ainsi que de leurs superbes tours, non-seulement on respecta sur-le-champ leur coutume ^^^ mais on décida que huit villages voisins, au lieu de payer tribut à Berne, aideraient Berthoud à supporter ses charges ^^^. Il fut même permis aux citoyens de cette viUe de renouveler leurs anciennes al« liances avec Soleure *^. On ne découvfe dans les procédures aucune partialité en faveur dés communes placées soud la dépendance immédiate de Berne, au détriment de celles qui avaient encore d^s barons ^^; on voit au contraire que les seigneurs n'osaient pas^^
*^* Ch, de Berthoud, i^H : Berne n'impose ni contribution ni ttille aux bourgeois de Berthoud ni à ceux qui dépendent de cette viile. Berthoud fondait cette prérogative sur la constitution ( Handveete),
4»s Berlbo«d peut accorder , & rexdosîon de Berne , sa bonrgedlsie à leurs habitans , mais pas à ceux d'autres communes. C'est pour cela que les baillb bernois ne reçoivent point d'avoine \ Loswyh La même année Berthoud acheta de ThOring d'Arbottrg la juridiction de Lozwyl; cette ville avait acqnis de kd en i429 cette de DMngen et Bettenhausen, en 1^94 celle de Rûtschelen de Hemmann de Mattstetten ; Grosswyl en iS96 de l'épouse de Henri Matter, et en 1402 et 1422 Chàteau-d'OEx de Hemmann de Bftttikon et de sa veuve Véi^ne de Rormoos»
A» En 1495 pour 20 ans. Haffner, II , 147.
^* Coiweniion de 1425 , Gmcis Invent* sur les mesures dans le Haut et le Bas-Sibenthal : dans l'un et l'aotre on se servira poirr le vin de l'ancienne mesure du Bas-Sibenthal , pour ie blé et la toile de cefle du Hant- Sibenthal; toutefois la juridiction de WifiMnis conservé sa coutume. Jean de Vivier était châtelain du Haut - Sibenthal pewir Berne ; Jean Boykess l'était de Weissenbourg pour le- baron de Brandis; le gen* tUhomme Sigmer, à Diemtigen, peut»étre pour MOneh de MOncbensteîn.
AÔ& Dans VUrbariam da tometU die Sami-Urbiain 15S0, il est dit • que les communes étaient moins soumises qu'aupaicavant, qu'ainsi t1 fallait leur céder quelque chose pour conserv<^ le* reate. 4»
UVRB m* GHAP* II. 415
refuser au peuple des droits équitables ^^^ où lui faire en l'absence de ses magistrats des propositions artifi** cieuses Z*^*^. Quelques seigneurs encore se targuaient de l'appui de l'Autriche ou s'indigaaient contre le joug des lois civiles ; aussi gouvernaient-ils par la terreur et dans leur intérêt personnel ^^*. Pour dbvier à ces abus y Berne et Luoerne établirent de oonoert une procédure équitable à la portée de tout le monde ^^^. L'année précédente on avait fixé les confins ^^ entre le comté lucernois de Willisau et l'Argovie bernoise ^^^, qui se touchent dans des lieux sacrés *®^ ou d'une antique célébrité ^^^» Peu d'années après5 Henri
*^' Râle de la haute Juêtlce du village de Langenthal; la commane élisait le forestier, conune coonaîssant le mieax rhomme capable ;■ des quatre préposés deux sont confirmés annifellement pour former les nouveaux. Des 12 juges 2 sont nommés par l'abbaye de SaiotrUrbain , 2 par le bailli bernois de Wangen ; ces 4 en nonuneot 4 antn» » les 8 élisent ensemble les 4 restans.
*^7 JUfid : « L'abbé ne peut convoquer une commane sans le consente* ment des préposés. »
*^^ « Tyrans du pays qui ne se soumettaient à aucun juge, faisaient > tomber dans leurs pièges riches et pauvres, et tei:rorisaient souvent les » sujets par leurs menaces. » Accord entre Berne et Luceme, i*' mars 1421. Partout où l'un d'eux se réfugiera , on Lira publiquement sa sentence, afin qu'on puisse se saisir de sa personne et de ses biens.
*^' £n cas de différend entre des villes, on prendra pour sorarbître un bourgmestre de Zurich ou un landammann; entre des particoliers , un membre du conseil <}e la ville des défendeurs. Le lieu d'arbitrage dans les procès contre Luceme était Willisau, contre Berne Hutwyl. Si le surarbitre gagne à son opinion deux des quatre arbitres, raffaireest décidée; sinon, il se joint à l'opinion qui lui parait être la plus juste.
^^^ Prononcé des Confédérés entre Berne et Lueerne, St. Barthél. 1420.
*•* Wangen, Arbourg, Lenibourg.
*«s La source sacrée dans le bois du Sdbtiltwald forme la limite entre Lenzbourg et Willisau.
A6} oii voit ici que les • fortes plantes, • célë>r6S dans les vieilles chartes, sont deux sapins au-^desstts d« village d'Ëroxwyl. Les « beaux étangs •
de Bubenberg *^^, baron de Spiez et bailli d'Arbourg, siégea dans une diétine^ devant la ville de Lenzbourg, sous le peuplier noir désigné dans ce but : là parurent la noblesse argovienne *^^, les députés de toutes les communes^ et au nom de Berne Ulrich d'Erlach, chevalier, seigneur de Jaegistorff , avec Rodolphe de Ringoltingen, seigneur de Landshout; on y constata , d'après les témoignages et sous serment, les droits attachés à la souveraineté suivant les coutumes de FArgovie; c'étaient la convocation des dîétines, la législation générale *^^, partout ^^'^ le haut-vol *^^, la pèche et la chasse ^^^, dans quelques contrées les
mines ^'^^,
à Bâtlenried < et le Baerenloch ( tron aux ours ] , appelé Tcufelsgraben (fosse du diable), conduisent 'peut-être & dés antiquités.
*** Ce Henri de Bubenberg, que nous allons voir figurer pendant plus de quarante ans dans les affaires importantes, était arrière-petil-fits de Tavoyer Jean de Bubenberg Tancieu, petit-fils du jeune, fils de Heinzmann et de Béatrix de Rinkenberg* U porte lui-même dans beaucoup de chartes le nom de Heinzmann ( qui signifie Henri ), Outre Spiez, il posséctait Schadau, Mannenberg, Zwîselberg, Riïtigen et Schûpfen, et il était co-seîgneur de .Strœtlingen. Il avait épousé. Anne de Rosenek. M* de MulUnen,
^'^ Arbottrg, Russegk, Hallwyl, Rheînach, Lutemau. Ch. de la conférence, Maltb. 1425.
4>8 Les ordonnances, les défenses et les amendes y relatives. Presque chaque haute justice avait des droits particuliers ; mais en général dans la Basse-Argovie les ducs n'avaient ni accordé ni laissé aux seigneurs tous les droits qu'on exerçait dans les tribunaux des districts.
*^^ Là où les seigneurs n'avaient pas reçu de l'Autriche l'investiture de ces droits.
**' Les abeilles des bois de haute futaie continuent d'appartenir aux forestiers.
A<9 Dans les trois bois de haute futaie les villages les plus voisins partagent ces droits avec Berne.
*^^ Sentence prononcée à Htft/r 1416, portant que le minerai de fer appartenait à Berne en vertu de sa souv^aineté ( Hâpfner, Maga$in, t II).