‹ Histoire de la Confédération suisse (volume 2)Chapitre 66 sur 173 · LIVRE m. CHAt». I · texte numérisé non relu

LIVRE m. CHAt». I

En second lieu, la religion fut obscurcie par la marche des temps ; au milieu de si nombreuses et de si grandes révolutions, les traditions se confondirent nécessairement dans la mémoire des peuples dispersés, et le langage symbolique des rites religieux cessa d'être intelligible pour les siècles suivans. A la fin; à peine demeura-t-il des premières un faible et Iff ntàin écho du monde primitif; les seconds parurent au sage préjugés et fraude ; le vulgaire les pratiqua par une imitation machinale de ses pères. La superstition et l'incrédulité se partagèrent Je monde ; l'abrégé de la suprême sagesse, concernant les grands intérêts de la nature humaine, fut de s'avouer ignorant ^ .

Les plus savans et les plus excellens hommes s'arrêtèrent à ce parti; puis vint le temps où, a la suite du monde civilisé ^, Rome même qui en était la reine fut asservie , et où , sous le joug de l'esclavage , dans le tumulte des plaisirs ou dans uife orgueilleuse insensibilité, l'on vit les antiques vertus peu à peu s'éteindre. Ce malheur n'était pas encore consommé, et la ruine de r^Empire, effet de la démoralisation , ne pouvait pas en-* core être tentée avec succès par les peuplades barbares, lorsque s'accomplit un événement préparé, attendu depuis un grand nombre de siècles, dont les conséquences se développent depuis deux mille ans, et que les contemporains remarquèrent à peine. Les Juifs, qui ne surent jamais remplir leur destinée comme nation , en furent l'occasion contre leur gré. Deux choses distin-

^ Espèce de banqueroute de Tesprit humain , qui , en présence de nos exigences les pins pressantes, emprunte Torgane de Platon, de. Cicéron , de Bayle et de Hume , pour se déclarer insolvable.

< JTespère assez de Téquité du lecteur pour qu'à ce mot il ne m'ob-. jecle pas la Chine , placée en dehors du cercle des idées européennes^

guaient ks Juifs de tous les autres peuples. Seuls ils conservaiefit dans leurs formes primitives les traditions des communs aïeux ^ que nulle part ailleurs on n'avait consignées par écrit ^is^ns des temps aussi reculés "^^ Toutes les nations ont joui de leur fortune présente^ et de longs revers les ont à la fin matées. Chez les Juifs , à travers toutes les époques^ avant et aprë$ leur état de nation, alors que le peuple n'av^t rien à désirer et qu'il semblait n'avoir plus rien à attendre, on vit, tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, se perpétuer ^espérî^nce d'une révolution extraordinaire. Cette attente ne fut jamais plus vive que lorsque toutes les circonstances politiques semblèrent la rendre illusoire ^. Dans ce temps naquit, parmi les Juifs, Jésus de Nazareth , le Christ. Les Saintes-Écritures de l'Ancien et du Nouveau Testament sont sorties du milieu d^eux. Les idées sur l'origine du monde, sur notre nature, sur liotre destination, sur les rapports entre Dieu et nous,

^ Chacun sait que le plus ancien livre historique des Chinois fut écrit vers l'époque de la fondation de Rome , tandis qu'Ésaîe vivait chez les ^uifs ( Chouking, préf. de M. de Guigna ) et que Tàge historique des Bramines ne remonte pas à cinq mille ans ( Halhed, Gentoo laws, pref. ) ; il va sans dire qu'ils n'ont point da livre aussi ancien, autrement leurs souvenirs remonteraient plus haut.

* f £o ipso tempore fore ut valesceret Oriens profectique Judaea rei^rnm potirentur. • (Taeiu, fjli^. 1. v, c. la.) Cet oracle, tel qu'on l'entendait surtout , n'avait guère pour lui plus de probabilité que si l'on prédisait que le canton dlJri établira prochainement une monarchie universelle. Il fallait qu'il fût bien clairement renfermé « in antiquis » Sacerdotum librb • et appliqué à ce temps*là pour qu'on y ajoutât la moindre foi. Il est naturel que le sentiment de haute dignité né de la religion originelle et de la savante législation de Moïse ^ et que plus tard le siècle glorieux des premiers rois, donnassent l'espérance que de la principale des tribus de la famille ointe sortirait nécessairement à la fin le héros politique pu moral, sauveur et gloire d'Israël, qui convaincrait tous les peuples quie son Dieu unique était seul Dieu.

UVRB UI. CHAP. I. 467

et sur beaucoup d'autres ob^ts essentieU, admises ^ par les pères du g^eure humain, obscurcies pendant la longue suite des siècles, et que maintenant bien des Qem a osent pas professer^ que le sage hasarderait à peine comme des conjectures, sont garanties contre le dan^ ger d'une incurable altération, dans l'intérêt de toua les peuples nés et à naitre et de tous les^âges à venir. Indépendante des changemens dans la forme des lois? politiques, une religion a grandi, qui inspire un enthousiasme héroïque pour les constitutions justes, console sous Tempire des injustes, les affermit toutes, les amélicHre et leur survit. Sans charmer les yeux par l'éclat de nouvelles cérémonies religieuses ^ n.i les oreilles par une sublime poésie ou une savante éloquence, çom^battant k sensualité au lieu de la flatter, offrant à l'ambition l'histoire d'un crucifié, à la cupidité l'exemple de la pauvreté des, Apôtres, dénué d'apparence^^ jtveo des dehors peu frappans, religion de l'àme et de l'avenir, l'Évangile fut prêché sans que l'on songeât à l'iostitutiôn d'une hiérarchie. On respectait dans les commiunautés Tautorité des anciens, dont le nom grec («eeoCuTspoi) répond au mot de prêtres. Des jeimes gens se faisaient un mérite et un honneur de soulager les pauvres, les malades, les vieillards, la communauté entière dans ses affaires publiques j on les appela diacres (^taxovci). Pour le maintien de l'ordre il y avait un inspecteur dont lo titre grec («^«xMToç) a été traduit par celui à^évéquic *^. Sur

' Je dois rappeler de nouveau que certaines choses ont été omises, ou parce qu'elles ^'auraient pas trouvé convenablement place ici, ou parce qu'il eût été iiGp long d'en déterminer le sens , conformément à Topinion de l'auteur.

A* Par les mêmes motifs on omet ici beaucoup de choses sur la digpiié épisGOpale.

toutes ces choses Jésus-Christ n'avait rien prescrit, parce qu'il a donné sa religion à tous les siècles^ et que de semblables formes varient nécessairement suivant les circonstances; mais il avait promis que son esprit dirigerait ses disciples.

A rinfluence de la marche du temps ^ qui nous entraine nous-mêmes^ fut opposée Y Ecriture : les passions humaines restèrent agissantes; sans combat^ point de vertu. Entre l'Église entière et chaque communauté il existait un lien, la charité. Elles se soutenaient par des aumônes et des conseils ; elles se consolaient, elles se réjouissaient mutuellement par des lettres ^^ En semblables matières les inspecteurs s'adressaient à l'évéque du chef-lieu de la province, centre de toutes les autres affaires; de là est née l'autorité des archeiféques. Exercée à Jérusalem , métropole du christianisme, ou bien dans Ântioche, Alexandrie et Rome, cette autorité donnait une influence plus étendue encore sur des hommes de diverses nations que des motifs divers amenaient dans les capitales de l'ancien culte , du commerce et de la haute politique Par un effet inévitable de la faiblesse humaine, bien des évêques, des archevêques et des patriarches se livrèrent à l'orgueil et à l'ambition. Ils voulurent introduire chez les chrétiens les institutions de la tribu de Lévi créées par Moïse pour les Juifs; ils multiplièrent, renforcèrent, exagérèrent les ordonnances relatives à certains usages, à certains rites ^^, quoique les pratiques exté-

'^ Les communautés des frères moraves offrirent au xviii* siècle une image vivante de ces premiers chrétiens.

^' Voy. les Constituiiones apostoL, ouvrage écrit à différentes époques, probablement terminé au quatrième siècle , et dans lequeL en dépit du titre , il y a beaucoup de choses qui ne sont point apostoh'ques.

Page 1