VIII
labsence du duc*. Quoiqu'il en soit, ce fut bien moins le duc Charles que le comte de Roroont ou Philippe de Hochberg que la rumeur publique accusa d*étre les auteurs •de ces odieuses représailles* ; mais Tinnocenoe de ce dernier fut reconnue plty tard , et les contradictions mêmes que renferment ces accusations prouvent leur peu de fondement à regard du comte ^.
Le duc de Bourgogne prit la résolution de marché sur Neuchàtel, parce que l'assiette de son camp de Grandson, quoique admirablement choisie, n*était rien moins que sûre. Tant que les Suisses demeuraient maîtres de la Comté, ceui-ci pouTaient aisément lui couper les yiyres par les défilés du Yal-de-Travers et menacer sa retraite en cas de re* ▼ers. Le plan d'occupation de Neuchfttel, de Cerlier, de Morat et même de Fribourg , qui ne faisaient point alors partie de la Suisse , s'accordait d'ailleurs avec le projet formé par le duc de délivrer le pays romand de l'oppression des Allemands y et ne supposait pas nécessairement l'intention* d'envahir Berne ni aucune autre partie de la Confédération. Au reste , les Suisses ne lui en donnèrent pas le temps , car ils vinrent hardiment Tattaquer au milieu- des populations amies qui l'avaient appelé à leur secours comme un libérateur.
C'est en vain que l'audace des Confédérés, justifiée par le succès, s'enveloppait des couleurs d'une légitime défense;
*• Le témoignage ôî Olivier de ta Marche ( lib. II, c VII), qui accuse le duc Charles, serait sans réplique si Tauteur ne déclarait loi-méme qoTii parle par oui dire, étant resté malade à Salins pendant tout le temps de la campagne de Grandson.
> Voir le Geschicht fort cher, VI, 148.
* La chronique de Nenchâtel afCmie que ce fat le duc lui-même qui commanda au prévât des maréchaux ( bourreau } de faire |)endre les prisonniers, mais on a vu que ce furent deê Suiseeê qui firent roflice de bourreau.
* Schilling, p. 285, et Muller, liv. V, I, n. iOO, lui supposent ce projeta mais sans preuves.
l'histoire impartiale doit repousser les préjugés de la Tictoire. Dans cette seconde campagne, comme dans la première, les Suisses se couvrirent de trophées glorieux , mais en combattant pour une cause évidemment injuste et spoliatrice.
La rumeur publique, toujours exagérée, portait Tarmée bourguignonne à plus de cinquante mille combattans, mais ce chiffre ne supporte pas Vexamen d'une critique sérieuse. Selon le témoignage non suspect d'un écrivain français contemporain *, le duc n'avait avec lui , en entrant dans le Pàysde-Vaud, que dix-huU mille hommes au fhiSy y compris les dix mille Italiens que le prince de Tarente et le comte de Gampobasso lui avaient amenés à Nancy au mois d'octobre précédent ?. A ce nombre il faut ajouter quatre mille Savoyards et deux mille Biilanais, envoyés par la régente de Savoie et le duc de Milan'. Puis enfin les vassaux du Paysde-Vaud, commandés par le comte de Romont, qui rallièrent l'armée bourguignonne devant 6randsoii\ Le nombre des hommes de guerre de la baronie de Vaud ne peut être éyalué qu'approximativement. En prenant pour base d'évaluation un rôle du contingent armé de la chfttellenie de Cos-
* Le doc de Bourgogne n'avait pu dégarnir de troupes , ni les Flandres toajoors menacées par les Français, ni la Lorraine récemment contlQÎK; il n'avait avec lui que les Italiens du prince de Tarenle et les troupes de la Haute-Bourgogne. Aussi la chronique scandaleuse de Jean <^ Tn>^e9 ne porte-t-elle l'armée dn duc qu'à iS ou 18,000 hommes. PUeei de Comineê, II, 129.
' Mte, det earmeê de Besançon {Journal dans Gomines, II, 218). Le fait d'une prétendue capitulation de Lausanne avec le prince de Tarente, citée par J. de M aller (\W, Y, I, n. Ai) est donc entièrement erroné. Campobaeeo, qui ne commandait que 200 lances, c-à-d. mille hommee avec 800 chevaux, s'était déjà trouvé au siège de Neuss.
* Gaiehenon,\, p. 566, et II, 427. — Leduc de Milan s'était engsigé à fournir an duc de Bourgogne, quatre eentê lances qui font deux mille hommes.
• * On lui donne huit mille homme5, parce qu'on y comprend 1rs quatre mille Savoyards ci-desstis.
sonay du a4 septembre liyS^ qui porte ce contingent à aS3 hommes', et en supposant la population du Pajs-de-Yaud d*un tiers moins élerée que ne Test aujourd'hui celle du canton , on trouverait, par une simple règle de proportion , que la force armée du pays s'élevait avant la guerre à environ quatre mille hommes*. Mais ce nombre avait été considérablement réduit par les pertes que les patriotes vaudois avaient éprouvées dans la cruelle invasion de l'automne précédent La force totale de l'armée bourguignonne réunie au camp de Grandson ne s'élevait donc pas au-delà de trente mille hommes'.
Quant à l'armée suisse, nos principaux historiens s'accordent pour l'évaluer à vingt mille hommes de troupes cantonnales * ; mais dans ce nombre ne sont compris ni les auxiliaires de la Haute-Alsace, commandés par Hermann d'Eptingen, qui devaient s'élever à plusieurs mille hommes tant à pied qu a cheval *, ni les 5oo archers allemands de Kothelin qui occupaient déjà Boudry, ni les 3oo hommes envoyés par la seule ville de Neuchâtel*, ni les troupes de l'évéché de Bàle'. L'armée suisse fut en outre augmentée dans sa marche par un grand nombre de volontaires hardis et bien armés qui s'associèrent aux périls et à la gloire de leurs compa-
* Archives de la ville de Coisonay, (commaniqaé par M. L. de durrière ).
' La chfttelleiiie de Gossonay comprenait tout le district actuel de Gossonay (8,200 habitans), saaf le cercle de La iSarras ( environ 1,000 habitans); resterait pour la chàtellenie 6,200 habilans, foaroisssnl 25S hommes, soit environ 4 hommes d*armes sur iOO habitans.
* Ce chiffre est précisément celui que GuilUmann avait adopté.
^ J. de M aller, A. de fVatteville, A, de Tillier, etc. Ce nombre est encore inférieur au total des contingens attribués en particulier à diacun des États confédérés.
^ Le chiffre n'est indiqué nalle part, mais, selon Beinheim, Eptiogen assista positivement à la bataille.
* Chronique de NeaehâteL
^ Tsehudi les comprend dans le contingent de BSie, qu'il porte à 1200 hommos au lieu de 800.
triotes. La seule yille de Zurich comptait huit cents de ces ▼olontaires : ceux-ci n'étaient point compris dans les râles militaires des yilles et communautés confédérées * .. Eii admettant même, ce qui n'est pas certain, que Tannée confédérée Hkt inférieure en nombre* aux Bourguignons^ cette infériorité se trouvait largement compensée par l'habitude que les Suisses avaient de la guerre de montagne, et par leur par-faite connaissance de tous les défilés du pays, coupé de ravins et de bois, où*la gendarmerie ennemie ne pouvait manœuvrer. Toutes leurs opérations furent calculées pour tirer le plus grand parti de ces avantages naturels*.
La plus grande partie de l'armée confédérée était arrivée soit par terre, soit par eau, aux environs de Boudri le vendredi icr mars, et le lendemain au lever du soleil elle s'as« sembla dans la plaine entre Boudri et Bevaix ^, et se partagea en trois bandes. La plus nombreuse s'avança par le haut du plateau en passant par Yernéa, laissant le château de Yauxmarcus à gauche*,* la plus faible, après avoir escarmouche avec la troupe du sire de Rosimboz, logée à Yauxmarcus, descendit dans les vignes et suivit les bords du lac. La troisième bande, composée des montagnards les plus intrépides de l'armée suisse, gravit les hauteurs escarpées qui dominent le premier plateau, et se déroba par Montalchier et Provence dans les bois remplis de neige qui revêtent les pentes du mont Aubert*. Cette tactique était calculée pour tourner
* Voir Hv. V, c I, n. ii6, et Beinheim, Ochs, IV, 315.
^ Les supputations les plus probables donnent un chiffre total d'environ vingt-sept mille combattans.
» Uv. V, I, n. ild.
* Extrait de la Chronique de Neoehàiel, p. 28.
* L'ancienne route passait par Gorgier, Fré$eni, Feméa et Caneiee, par dessus les bois de la Lance. Voir la Cknm. de NeuehàteL
* Voir les extraits de la Chronique de Neuekâtel, p. S8, 29. Les uns tirent droit le plan, les autres suivent la riee du tac, d'autres gaigiMtil chemin par-dêëêuê Vamm-Mareu», — Schilling , parlant de cette tKUsièffie
50!l HISTOIRE DE LA SUISSE.
renoemi et saisir le moment propice de Tattaquer en flanc et en dos. Pour en assurer la réussite il fiallait attirer le duc de Bourgogne hors de la forte position qu'il occupait sur le plateaii de Giez. Une. fausse attaque sur les ayant-poates du sire de Rosimboz et sur le château de Vauxmarcus qu'il occupait \ remplit complè ement ce but.
A la même heure, le samedi deux mar$\ veille de la £lce des Brandons I le duc de Bourgogne était sorti de son camp en ordre ^ non de bataille, mais de marché» L'armëe eherau* chait au petit pas par le haut des champs vers Neuchâtel, où elle comptait arriver sans grand empêchement et trouver les vivres dont eUe manquait. La veille , le duc avait fait publier à son de trompe dans tout le camp la défense la plus sévère d^attenter k la vie ou à la propriété du peuple et des bourgeois du comté de Neuchâtel*. Antoine, le vaillant bâtard de Bourgogne , menait l'avant-garde ; Tartillerie suivait â quelque distance , protégée par un gros corps de gendarmerie d'élite, sous les ordres du sire de Château-Guyon, seigneur de Grandson. Venait ensuite le duc en personne , entouré d'une brillante phalange de princes, de seigneurs et de valeureux chevaliers^. Les compagnies d'ordonnance de Bourgo|^e , de Savoie et du duc de Milan , les francs-aï^
colonne, dit qu'ils firent on grand détour, • einen fernen weg; «Min engen weg ; in dem ichnêê. •
*■ Liv. V, I, n. iiS. — Le vendredi (1** mars) an soir les Snises avaient attaqué les avant-postes de Rosimbot; le lendemain matin cette attaque fut renouvelée, mais uniquement pour tromper l'ennemi aar la marche dérobée des Confédérés. C'est là l'affaire de la Combê dm jBmws de Fauxmareuê dont parle la Chronique de Neach&tel. Genhiektfoneka', Vm , Î76.
* J, de MtUUr (liv. V, c I, n. 114) a mis par erreur la bataille de Grandson au 8 mart, parce qu'il n'avait pas fait attention que Tan 1476 était bi$§€x*iie,
> Chronique dé MêmekàteL Gt$Mektfat9cher, VIU , S74.
*" J.dt MuU§r ayant supposé ce qui n'était pas, savoir que le doc se présenta en ardre de batailU, il a assigné aux prindpaax seignenn de sa suite des positions imaginaires.
APFENDICB. 503
chers de ia Patrie de Yaud , et les condottieri Dap>litains se suivaient par intervalles irréguliers. Cette armée immense , dont la tête avait déjà dépassé Concise, tandis que la queue se] trouvait encore à Onnens, se déroulait pour ainsi dire sous les yeux de Fennemi qui l'observait des hauteurs où il se tenait eti embuscade.
Les Confédérés laissèrent passer Tavant-garde, puis Fartillerie bourguignonne, qui ne pouvait manquer de rencontrer la seconde bande de leurs gens venant par les vignes. Aussitôt qu'elle eut passé, la principale colonne suisse, cachée dans les bois au*dessus de la Lance, fondit à Timproviste par la gauche sur le gros du convoi ennemi en poussant des cris effroyables, suivis d'une déchai^ de quatre à cinq mille coulevrines à main*. A cebriût, l'avan^garde se replia précipitamment dans la petite plaine de la Chartreuse de la Lance, suivie de près par les Suisses de la seconde bande. Ce mouvement rétrograde, qui ressemblait à la fuite, jeta la confusion dans tout le convoi bourguignon, dont les. masses se culbutaient l'une sur l'autre en cherchant à se dé* ployer en ligne de bataille *. La cavalerie fit de vains efforts pour arrêter les deux colonnes suisses et pour donner au duc le temps de reprendre l'offensive; son armée fut rame* née battante jusqu'au bord de l'Arnon d'où elle éuât partie. Là, par des efforts inouïs de courage et d'activité, il parvint à arrêter la retraite et à remettre ses troupes en ordre pour rétablir le combat sur un terrain moins inégal et plus favorable aux manœuvres de ses bataillons.
Mais dans Tentrefaite, les quatre ou cinq mille intrépides montagnards suisses formant la troisième bande, s'étaient frayé une route au travers des fondrières et des sentiers im-
* Chrou, de J, de Troyes, — Piéee$ de dmines. II, 150.
' Mém. de Comineê, I , S69. — Nos historiens sont tous plus oo moins confas, parce qa ils ont vu ane beaaiiU rmgie là où il n'y eut que surprise et combats partiels.
praticablesrdumont Aubert, et parurent tout-à-ooup * sur les pentes fui dominent St.>Maurice et Bonvillars , en fusant retentir les échos d'alentour de leurs chants sauvages et des mugissemens épouvantables de leurs cornes alpes* très*. A la vue de ce puissant renfort, prêt à prendre à revers les lignes du duc de Bourgogne, le vaillant sire de Ghâ« teau-Guyon, suivi de l'élite de la gendarmerie bourguignonne, s'élança en amont au-devant des nouveaux venus, mais il fut tué près du moulin des Arnons , tandis que Charles, la lance en arrêt, faisait des prodiges de valeur pour repousser les masses des Suisses qui se pressaient au-devant de lui*. Tout fut en vain; son armée, frappée d'une terreur panique, se mit à fuir de toute part, poursuivie jusqu'à Qriie par la gendarmerie allemande du chevalier d'Ëptingen , qui arriva tout à point pour consommer la défaite de renneinî^. La fameuse journée de Grandson fîit une grande déroute plutôt qu'une victoire vivement disputée; à l'exception de l'immense matériel" trouvé dans le camp abandonné du duc de Bourgogne , la perte de celui-ci fut insignifiante. Loin d'avoir aucun résultat décisif, cette journée eut pour effet de préparer une lutte nouvelle et plus sanglante; au lieu de poursuivre leurs avantages, les Confédérés les négUgèrent entièrement pour se livrer au pillage du camp, et leur avidité sauva pour le moment la Patrie de Vaud d'un nouveau saccagement qui, cette fois, était commandé par les chefs de l'État, Berne ayant prescrit à ses capitaines* d'incendier et de raser sans exception tous les villages, boui^ et chAteaux
* liv. V, I. n. iÂ6,
* Ibi(Um,iï. 1Â9-I50.
* Gkron. de NracbStel. Gtêekichifor$eker,yilî, S77, 178.
* Liv. y, I, n. 99 et ii7.
* Lit. V, I , n. i8& et raiv. — Une bonne partie de ce matériel appartenait aux villes et aax populations do Pays-de-Vaud qai avaient porté ao camp leurs vivres et leurs munitious de guerre.
* Lettre de Berne aux capHaînes suisses, du 6 mar5i47S. Guekitki' foricher,yi,ih9, 150.
APMNDICE. 505
du pays afin d'afibmer les Bourguignons et de leur enlever toute retraite.
Les capitaines suisses connaissaient trop bien la valeur des objets précieux trouyés dans les tentes des princes et des grands seigneurs bourguignons pour les abandonner à la rapacité du soldat ; en conséquence , ils ramenèrent Tarmée suisse à Neucbâtel, où^ à mesure que les gens de guerre se présentaient aux portes de la ville ils étaient fouillés par des commissaires qui les obligeaient à rendre leur butin pour le mettre en commun'. L'argent monnayé fut distribué aux soldats ; les objets d'un trop grand prix pour être divisés furent plus tard vendus au profit des États confédérés*; le reste fut partagé entre les cantons et leurs alliés *.
Les Bernois ne conservèrent pas même les places voisina du Jura qu'ils avaient conquises dans la campagne précédente, et les cantons orientaux exigeaient qu'ils évacuassent Moraty ce boulevart de leur propre territoire^. L'impopularité attachée à la guerre de Bourgogne était poussée au point que même après la déroute de Grandson , Berne se vit obligé d'adresser à tous les districts de son ressort des avertissemens pressants et réitérés pour hâter l'envoi de leurs contingens de troupes et de munitions \ On apprit même que les chartreux du couvent de Thorberg, dans l'Emmenthal, priaient publiquement pour le duc de Bourgogne, bienfaiteur de leur ordre en Franche-Comté*. Le comte de Romont profita
* Ghron. deNeochàtel [Ge$ehiehtfdè8eher,ym, 382) elJ. de MiUr- Ur, V, 1, n. 186.
3 Dans le nombre de ces bijoux se trouvaient U$ diamans vendus an célèbre Fugger pour 7â,000 gouldes; ce qui prouve que l'histoire du fameux joyau est entièrement controuvée. {Voir Hallèr, Bibl. A«iv., V, p. 88.)
* Voir Ochê, Hi$t. dt BàU, IV, 8SS-S2â.
* Schilling, 8i4. -^StettUr, I, p. 252; par la raison que Moral n'appartenait pas à la Confédération (MulUr, V, I, n. 297),
* Gtêchichtforêek^r, VI , 156 et 110.
* Lot, eit,^ p. 151.
de ces hésitations pour se remettre en possession de tous ses domaines du Pays-de-Vaud. Il pourvut les villes et les châteaux de Moudon , Rue , Romont et Fsyeme de garnisons piémontaises ouvaudoises, et les autres villes du pays contribuèrent par des dons volontaires à leur approvisionnement'.
Le duc de Bourgogne était furieux , sans doute , d^avoir vu pour la première fois ses glorieux étendards flétris par une défaite dpnt la honte retombait tout entière sur les lâches qui lavaient trahi en donnant l'exemple de la fuite*. U regrettait moins les richesses qu'il avait perdues que le matériel de guerre , plus difficile i remplacer. Bien loin de s'abandonner à de vains regrets et à la colère insensée qu'on lui prête', Charles déploya au contraire une force d'âme et une activité si prodigieuse, qu'en moins de dix jours il se trouva de nouveau à la tête d'une armée considérable avec laquelle il vint camper le la mars au Planrdu^Liwp, sar les hauteurs qui dominent la cité de Lausanne; luinmâme sa logea à l'abbaye de Bellevaux ^.
11 n'était guère possible de se Caire illusion sur les intuitions du duc de Bourgogne; Thonneur de ses armes, la nécessité de raffermir la confiance ébranlée de ses alliés et de prévenir ses ennemis dans le parti qu'ils se préparaient i tirer de sa défaite ", lui imposaient la loi de venger la journée de Grandson. Cependant les Bernois écrivaient au roi que
* Schilling, S05, — Genève donna SOO écns» et Ltmemme iOS.
^ GolUi (p. 878 ) reproche formellement à Campobaeee d'avoir trahi son maître en donnant le premier le signal de la déronte i il est positif qtt'aiu6il6t après (avril 1476) Gampobasso qoitta le servicedp doc et qu'il se vendit secrètement an roi Louis XI. Voir la Cknm* de J»ée Trojei. — Piéee$ de Comineê, II, p. iSi.
' Schilling, Sii. — Qmines, I, 271.
* Regi$treê de Laicfomie. 7- Déclaration de l'offidalité de Lanaanne, du S2 oct. Ul^ ( Haller, Coll. diplonu, V, 666). -^J. de MMer^Y, I, n. 860 , a ^crit par erreur Fillar$*Fau»*
* Voir Comines, I, 862 à 865.
les préparatifs guerriers de Charles étaient dirigés contre la Savoie et contre lui , tandis qu'ils mandaient à leurs Confédérés que le duc menaçait Fribourg, Berne et toute la Suisse '• C'est alors y et seulement alors que Timminence du danger qui menaçait la ligue helvétique suspendit l'envie dont Berne était l'objet de la paît des Confédérés, et réunit tous les partis dans le sentiment énergique de la nécessité de se préparer à une vigoureuse défense *•
Le duc de Bourgogne attendait au camp de Lausanne un renfort de quatre mille ccmdottieri italiens, arrivant par le mont Saint-Bernard \ Amédée de Gingins, sire de Belmont, capitaine général , chargé par la régente de Savoie de la défense du Ghablais, occupait avec deux mille firancs-archen savoyards et vaudois toute la ligne inférieure du RhAne, depuis son embouchure dans le lac Léman jusqu'au pont de Saint-Maurice *• 11 était sans cesse aux prises avec les Haut^ Yalaisans, les gens du Gessenaj, de Chàteau^d'Oex et des» Ormonts qui fiaisaient des courses dans la plaine, aux dépens des malheureux habitans, qu'ils pillaient en ravageant leurs terres *• Aidé de son frère Pierre, sire de Chàtelard, il avait à plusieurs reprises refoulé ces agresseurs dans leurs montagnes *• Tout récemment, le dimanche des Rameaux ( 7 avril),' une cinquantaine de gars du Pajs-d'en-haut étaient tombéa à l'improviste aux environs de Roche, sur une colonne mo-
* Schilling, 309 et 821.
^ Liv. y, I, n. 254 à 258. — C'est le 8 avril que Bube»b&rg occupa Morat avec plus de 2,000 hommes {de Tillier, U, 284 ]• Stettler,!,
* Liv. V, I, n. 265. — Ce sont vraisemblablement les mêmes troupes que celles que J. de Mutler dit avoir été envoyées par Bentivoglio,
* Vna cam FasêalUa et $uhditi$ pairiœ {ChabUUiii et Fmaudi), {Areh, de La Sarrat )• Ferbal de 1490.
* Sehilling, 254.
* AwtedœmdeGingint ectftie Petrui ejus fraier, damituu CoiteUarii.,,. jiUemanoê reêieieremt vioUHîioê eormn propÊtUerênt ( Ferbal de 1490. *-* Arch, de La Sarrat ).
508 niSTOIEK DB LA SUISSE.
bile de Seroyarcb , et lai avaient démonte ^4 caTaUers dans le noinbre desquels se trouTait le fik du sire de Tonrens , seigneur d'Aigle, qui fut tué *. Tandis que le capitaine général se portait au-devant du convoi de troupes italiennes ^ dont il était chargé de protéger la marche, Berne avait donné ordre au capitaine Zerkinden , châtelain du haut Simmenthal, de descendre par le Sanetsch dans le Bas- Valais, pour intercepter le passage aux Italiens*. Dans le même mo* ment .ceux-ci franchissaient le mont Saint- Bernard et rencontraient à St.-Brancher un avant-poste de Haut->Yalaisans , qqi trop fiaible pour résister se replia et porta l'alarme parmi ses compatriotes. Ceux-ci revinrent en foule, fondirent ( le lo avril ) sur le convoi par des chemins détournés, poursuivirent les Italiens pendant plusieurs lieues et leur tuèrent beaucoup de monde *• Gependi^t le plus grand nombre échappa , gagna les rives du lac , sous l'escorte du capitaine général , et aborda à la Tour, à Yevey et à Ouchy *j d'où ils gagnèrent le camp du duc de Bourgogne.
Le cépitaine Zerkinden, voyant que les Italiens lui avaient échappé au passage du Rhône, crut arriver à temps pour les tailler en pièces au moment du débarquement; il se porta en toute hâte avec 800 hommes sur la Tour-de-Peilz , où le sire de GhAtelard, trop faible pour lui résister en rase campagne , s'était enfermé avec cinq cents braves patriotes pour lui barrer le passage ". Zerkinden donna en vain plusieurs
« Le 7 avril J. de MaUer, YI , 265.
' De TilUer, H, S85 ; aux environs du 8 avril.
' Schilling, 255, dit qu'ils perdirent 1,500 hommes.
* Leur capitaine appelé par J. <fe Af iiUer ( Y, I, 265} , le eoHûe de Zeatalant, et par GolUt, le comte de ChilUuu, fut tu^à c6té da doc Charles à Nancy.
^Schilling , 518. -— En se retranchant au défilé de ChiUon, Piene de Gingins s'exposait à être tourné par les gens du Pays-d'en-haut qd, en passant par le Plan de Jaman, secondèrent l'expéditioa de tatinden*
asstuU à la Tour*, mais enfin Pierre de Gingins ayanl été mé sur la brèche en combattant valeureusement % le bourg et le cb&teau furent emportés et le reste de la garnison passé au fil de répée ; outre les femmes et les vieillards qui (urent épargnés , il n'échappa que huit hommes à la rage du vainqueor. Après avoir mis le feu à la Tour, les Bernois entrèrent dans la ville de Yevey qui était déserte, tous les habitans ayant pris d'avance la fuite. Une dizaine de traineurs italiens y furent atteints et mis à mort; la ville abandonnée pendant trois jours au pillage fut ensuite livrée aux flam*
mes'.
Zerkinden n'osant s'aventurer plus loin avec sa petite troupe à cause du voisinage de l'armée bourguignonne , revint sur ses pas , et pour se venger de l'héroïque résistance que Pierre de Gingins lui avait opposée à la Tour, il pilla 5on château du Ghàtelard sur Montreux, le brûla et en fit abattre les fortifications extérieures*'*. Ensuite il saccagea les (x>mmunes environnantes depuis Yevey jusqu'à Villeneuve , et frappa les châteaux d'une contribution forcée de cinq mille livres qu'il distribua à ses gens, de sorte que chacun d'eux eut pour sa part six livres, outre le butin qu'il avait pu enlever *• Cette irruption des Bernois dans une contrée naguère riche et populeuse y laissa des traces profondes. La terreur qu'inspirait le voisinage des Allemands^ restés maîtres d'Aigle et des Ormonts, fut telle que les habitant qui avaient fui en Savoie ou dans les forêts du Jorat, n'osaient
* Schilling, ip, 318.
^ Dietuê Petrus (de Gingins), furiiter pugnando occubùt (Loc. dt. Arch. de La Sarraz. )
* Schilling, ny
* Ip»e (Petro defancto) per ire» dies po»t eju* eaêtrum pulehrum et êumptuoie cedificatum , fuii captum» ( Loc. dt Ârch. de La Sarrai. }
^ Schilling, 3i5. — 5,000 livres d'alors équivalent à plus de 60,000 d'aujourd'hui.
510 HI8T0IRB DB Lk SUISSE.
rentrer dans leurs demeures \ Ce ne fut qu'en leur aeoor* dant des indemnités considëraUes et de nouTetux priTÎleges, quon parrint après quatorze on quinse ans de paix, à engager quelques-unes des fiimiUes émigrées à revenir dans leurs foyers et à rebâtir leurs maisons ruinées *.
Par un article additionnel au traité conclu à Nancy le 17 novembre lijS, le duc de Bourgogne avait accepté la médiation de l'Empereur pour arranger son différend avec Farchiduc ^ismond^ au sujet du rachat de l'Alsace *j cette dieville ouvrière de la guerre de Bourgogne. Le légat à latere Alexandre, évèque de Forli, légat du St. -Siège en Allemagne *f le chevalier de Rechberg, accompagné de George Hester , protonotaire apostolique^ chanoine-archidiacre de Cologne, ambassadeur de l'Empereur, s'étaient rendus au camp de Lausanne pour faire de nouveaux efforts en Cftveur de la paix. François de Bertinis, évéque de Capoue, ambassadeur du roi de Naples , était chargé des pleins pouvoirs du duc de Bourgogne *. Dans ce louable but ces ambassadeurs avaient transmis aux Confédérés la proposition d'une nouvelle médiation. Les petits cantons, qui voyaient avec une Sfiarain envie les agrandissemens de Berne et de Fribourg du c6té de NeuchAtel et de Morat, se montraient bien disposés pour la paix, et persistaient i vouloir qu'on se bornât à défendre le
*• J. de MulUr (V,I, n. 260-261) avût-il la les pièces qu^ dte? il est permis d'en doater, puisqu'il attribue ces calamités aux Bouiguigoons plus qu'aux Suisses.
^ Tempore guerrœ Teutonicorum , in patria Faudi et ChabiaUU pige»' tis , praiextu dicta guerrœ et saeeamani ejuêdem patria quam pUaree e» kominibuê dieii eoiteUarii (Mtutruaei et Fivesei) ad aiiam patriam »e traM' tulerant; quos pottmodum idem (¥t, de Gîngins ) eeuiifer noetrum, ad propriam origînem reduxit, ( Déclaration du duc Philippe II , du i" février ih97.) Voir aussi liequêie préienlée au due Charles /*', par leegens de ta Teur de PeyU. ( Arch. de cette ville. J
^ Piéce$deC<miines,llî,p. 448.
* Idem et J. de MuUer, V, l . ik 250 et 25i qui en fait un légat dp Pise et l'appelle TriuU»
^ Pièces de Cominet , III , 4A8.
territoire de la ligue contre toute attaque du dehors, Zurich et Luceme au contraire refusaient d^écouter ces propositions ^ sous prétexte qu elles couvraient un piège pour gagner du temps et pour paralyser leurs préparatifs de résistance '. Cependant les ambassadeurs obtinrent des cantons la promesse d'envoyer des députés à Bàle pour y tenter un accommodement; mais soit que les promesses ne fussent pas sérieuses*, soit que les événemens militaires eussent marché plus vite que les négociations, celles-ci furent sans résultat. Le duc de Bourgogne venait de célébrer en grande solennité les fêtes de Piques (le i4 avril) à son camp de Lausanne '9 lorsqu'il tomba gravement malade par suite du redoublement d'activité qu'il déployait depuis plusieurs mois, et de la tension extraordinaire de son esprit, continuellement préoccupé de préparatifs militaires et de négociations politiques ^. Le 29 avril , il se fit transporter dans la cité de Lausanne, où il reçut les soins assidus d*un ecclésiastique nommé Angelo Gatto, très-versé dans lart de guérir quoiqu'il ne flit pas médecin de profession *• Cette maladie le retint pendant plus de trois semaines ( du 29 avril au 27 mai), dans une inactivité fatale pour lui, mais fort heureuse pour les Suisses. Le duc n'avait au camp de Lausanne qu'une pai^ tie de ses troupes; l'autre, composée de dix à douze mille hommes des Pays-Bas, attendait à Nozeroi , à Salins et à Jou-
* Beeéa de$Diéte$, des 17 mars, 5 et 25 avril. (De TUlierj II, 285 et 286.)
* Voir la missive sans date ^zxisStettler, I, i51. Ce qui prouve qae l'Empereur était de bonne foi , c'est qu'il défendit aux villes de la Souabe de donner des secours aux Suisses [J.de M aller, V, I, n. 249 ).
' Journal dans Comineê, II, p. 219. Le légat du Pape officia.
* Menu de Camines, 1 , 267. «
^ Cet Italien devint plus tard archevêque de Vienne, en Dauphiné, par la faveur de Louis XL Son témoignage est un peu suspect puisque ce fut lui qui engagea le prince de Tarente à quitter l'armée du duc Charles la veille de la bataille de Moral. ( Voir Cominet, 1. 1, p. 267 et 278.)
gne eD Bouigogne \ l'ordre de rejoindre Tarmée principale. Néanmoins, le séjour prolongé de ces troupes étrangèrei amena dans le Pàys-de-Vaud une telle disette de yiTres, que les soldats se Tirent réduits à se nourrir d'herbes bonilties.
Charles-le-Hardi était à peine conyalescent, et sa figure pâle et amaigrie portait encore des traces profondes de sa maladie ', lorsqu'après avoir passé , le aj mai, une grande revue de ses troupes au Plan«du-Loup sur Lausanne , il fit mettre le feu aux barraques de son camp et transporta son armée à MorrenSy sur le vaste plateau du Jorat où il espérait trouver plus de facilités poujr la faire subsister. Le 4 juin, il quitta Moirens pour se porter sur Bioleymagnoudy où il passa deux jours. Le 6 et le 7 il campa à Montety où il fîit rejoint par Tartillerie et par les troupes venant de la Hante- Bourgogne qui avaient passé par Orbe , Yverdun et Esiavayer. Ensuite, prenant sa route par Payemey Avenchesei Faaugy il alla , le 1 1 juin , mettre le siège devant la ville de Morat, occupée par les Bernois \
De Morrens, le duc avait envoyé, le i^ juin, le comte de Romont en avant, avec un corps de huit mille Savoyards et Yaudois, laoques de Savoie était accompagné du comte de La Chambre et du sire de Salleneuve. Il prit sa route par Esuvayer,Cudrefin et le YuUy, et, dans son impatience, il tenta contre Aneth et Cerlier une expédition qui ne lui réussit pas ^ Dans la journée du 5 juin, il livra à Tennemi trois combats qui lui coûtèrent 6oo hommes , après quoi il rejoignit le duc à Moniet *. Le capitaine Antoine d'Orly était
* Lettre de Berne d Bàle, du 28 mai. {GeschUhtfoneker, VI, p. SIA. )
* Ce sont ces traces de maladie qne la Citron, de Neuehàtel etJ,ed Mulier ( V, I, n. 282 ) ont prises à tort ponr l'expression de l'abattement on d'une colère insensée.
* Journal dans les Pièces de Comine», U , 219.
* Liv. y, I , n. 823 à 528. — Voir le récit de cette expédition dans le Conteraat. $uiê$e de Bridel, t. X, 852 et suiv.
^ Chron. de Ncuch&tei. ( Geichichtfori€her, VIII , 285 à 29i.)
porte en même temps du côté de Fribourg avec ses quatre mille Piémontais, mais il ne fut pas plus heureux que le comte de Romont. Assailli par les troupes de Fribourg , aidées des Zuricois et des cavaliers alsaciens d*Eptingen qui se portèrent au devant de lui , il fut défait et forcé de revenir sur ses pas'.
Nos historiens ont fort exagéré la force numérique de Tarmée bourguignonne, que les uns portent à 100,000, les autres à 60,000, et les plus modérés à 40,000 hommes. Cependant, le témoignage du prince de Tarente, qui ne quitta le duc de Bourgogne que la veille à% la bataille, et quteutToccasion de compter les troupes au passage d*un pont*, semble fait pour lever tous les doutes à cet égard : ce témoignage est d*autant moins suspect que ce prince indique en même temps le chiffre de l'armée confédérée, et s'accorde sur ce point avec les données des écrivains suisses les plus accrédités. Or, suivant le rapport de ce prince *, Tarmée de Gharles-le-Hardi devant Morat ne comptait que 33,ooo hommes prenant solde, outre les gens affectés au service de l'artillerie^. A ce nombre il faut ajouter les 1 a,ooo Savoyards du comte de Romont et du capitaine d'Orly. D'un autre oôtéy l'armée confédérée se composait de 1 1 ,000 piques , 10,000 hallebardes, 10,000 coulevrines ( arquebuses), et
* Au pont de la Glane, entre Montet et Gugi , oa au passage de la Broyé à Payerne.
* Ce rapport fut fait au roi Louis XI , en présence de Philippe de Comines fliv. V, c. m, t. I, 269), qui en le rappelant observe que le nombre de 25,000 hommes lui semble encore très grand , vu qu'on fait toujours les armées plus grosses qu'elles ne sont.
* Les troupes fournies pour raison de fiefs par les provinces de Flandre et de Bourgogne sont certainement comprises dans ce chiffre, puis, qu'elles recevaient la solde aussi bien que les compagnies d'ordonnance , des le moment où elles se trouvaient appelées à faire la guerre en pays étranger.