LIVRE V. CHAP. U
cela'^^; le cœur n'appartenait plus exclusivement à la patrie***.
Peu après leur retour de Texpédition de Nancy, qodques centaines de jeunes Suisses célébrèrent gaiement le carnaval dans la ville de Zoug. Dans ces temps où ia guerre était le principal plaisir de la jeunesse^ l'agriculture et la vie pastorale^ la seule occupation, où la Suisse ne craignait aucune puissance de la terre et où l'on obtenait à bon compte le pardon des péchés, U régnait partout une vie joyeuse, dont la santé, la TÎgueur^ l'amour de la liberté étaient la source. Souvent les jeunes gens, non moins souvent des gouveroemens sages organisaient une fête , à laquelle se rattachait une revue ^^^, ou un tir. Un homme simple, bien dispos, enjoué, ami de fêtes fraternelles, tel qu'à Luceme T^ritschi An der Halde^^^, était alors l'âme d'une ville entière. Quand ce Fritschi , qui d'ordinaire cultivait tranquillement son petit domaine, voyait à l'époque du carnaval, fiers de leurs armes et réunis par la joie tous les Lucernois avec lesquels , ainsi qu'avec leurs pères, il s'était battu contre les Autrichiens , comme il venait de se battre centime Gharles-le-Téméraire, sa joie allait jusqu'à l'ivresse, et sa libéralité jusqu'à la dissipation. Près de mourir, il institua une
^^ Ors Siéger i banneret de Soleore» fut accasé d'avoir trompé le roi avec de faux rôles de tronpes. Il put se MMistraire à l'enquête; mais il parait qu'on ne le crut pas innocent, puisqu'il ne reçut plus d'emplois.
*** domines déjà en a fait la remarque au livre VI. » Ce cancer rongea donc la patrie plus de trois siècles ! D. L. H,
*^ A Luceme, p. e., le dernier jeudi du carnaval.
"* Le domaine de FriUcbi était sur le penchant d'une colline près de la vQie. Staiier, Fragm. êttr CBntlibuch, t. II. SehUUng (le lucernois) et Cjrtat font mention de lui.
fête : chaque année un homme de sa taille devait por*^ ter à travers la ville sa grande coupe artistement tra« vaillée en buis et ornée d'argent ^^'^, pour oflBrir à boire à tous ceux qu*il rencontrerait. Un jeune homme d'une famille considérable , couvert d'une armure d*acier , conduisait la cavalcade; venaient ensuite Fritschi et n femme habillés comme de leur temps. Le cortège traversait villes et campagnes ^^^ ; pendant plus de trois siècles il rappela le souvenir du bon vieux temps ^*^.
Le même enjouement animait les jeunes gens réunis à Zoug. Après les jeux , entre les verres et les pots^ ils s'entretinrent des batailles, du butin partagé inégalement et lentement ^^, de l'argent de Savoie qui tardait trop à venir. Tels ou tels en avaient demandé des nouvelles aux députés à la diète de Fribourg, mais n'avaient pas reçu de réponse satisfaisante. Les seigneurs, pensait-on, auront gardé la meilleure part pour eux-mêmes ^^^ ; quant à la bourse publique, ils s'en inquiètent peu. « Sommes-^nous gens à nous laisser bafouer ? » dit l'un deux. « Faut-il du sang, on sait nous trouver ; mais le fruit des armes ou des traités, les grands le gardent, m — u Noussonunes trop bons, m dit un autre; (c il faut que des hommes libres tentent parfois ime aventure pour leur compte,
^" La iéte de Fritschi {Kopf, léte, est ici une altération de co«/m)«
tM Pent-étre alla-t-il lai-méme dans les petits cantons; en 1506 le cortège fut invité à se rendre à B&le. BruktMr; Stalder,
i4» Fritschi mourut en 1480 ; la fêle fut abolie en 1784; fut-ce par économie , on par dévotion , on parce qu'elle ne cadrait plus avec le goût délicat de notre âge philosophique?
^'^ Il en est question dans presque toutes les diètes, p. e. reeéi de Ul' €ême, Letare , $ 9.
*** Ils se laissèrent gagner an roojen de 2,000 écus couronués pour ne pas faire d'investigation sévère. Schilling,
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afin que les chefs ne croient pas avoir affaire à des esdayes. » — « Frères^ » s'écria un troisième, « écoutez-moi : les troupeaux ne montent pas encore dans les Alpes ; la campagne n'a pas non plus besoin de nous ; marchons sur Genève, il faudra bien qu'on nous délivre l'argent. Qu'est-il besoin de science militaire? Aoas avons des bras vigoureux et savons manier les massues ; ils ne nous résisteront pas plus qu'à un sanglier impétueux , irrésistible dans sa colère. » Cet avis plut; ils se levèrent^ poussant des cris de joie : « Le sanglier et la massue seront notre bannière. Quel nom portera l'armée ? Jurons-nous fidélité. » Et ils prêtèrent serment à lajojeuse bande de la folle vie *^. Avec cris de joie et musique , ils traversèrent villes et cantons. T^s communautés s'assemblèrent ; mais ni la décence craintive ni la conscience surprise ne purent résister.
Ceux d'Uri s'embarquèrent aussitôt ; Weggis était le lieu du rendez-vous ^^^ ; près de Brunnen les Schwyzois les joignirent; de Buochs, de Stanz^ de la baie d'Âlpnacht arrivèrent les Unterwaldiens ; le district extérieur de Zoug parut sur les hauteurs ^^^; les Glaronnais accoururent^ beaucoup de Zuricois aussi ^^. La diète siégeait à Lucerne ; une garnison occupait la ville; rien ne les arrêta ; les députés d'Uri et de Schvryz
"^ Sialder rapporte que leur élendard se conserve encore à Zoug.
'^ Reci$ de Lueeme, ap. la Conversion de Paul i envoyer vers eux pour les engager à s'arrêter. Balthasar, Fragment pour iervir d la connaU- Mmu du aneiennes maori {Fragmente utr KenninUs der atien Denkungê^ art).
^^ Ruée de Lucerne, vendr. av. InvocaviU Un et Schwyz s'avancèrent eatenable les premiers.
*** Schilling croit quil ne vint point de Glaronnais; d'autres affirment H contraire.
trouvaient qu'il fallait permettre à la jeunesse cette partie de plaisir, et empêchèrent leurs collègues de rien statuer contre elle ^^. Les jeunes gens de TEntlibuch sautaient de joie à l'idée de marcher avec les autres. Les Bernois, apprenant que la folle vie, forte de sept cents hommes qui attendaient encore un renfort considérable, tenait d'entrer sur leur territoire et proférait des outrages principalement contre quelques-uns de leurs seigneurs , appelèrent sous les armes trois mille campagnards pour protéger la ville ; ils envoyèrent ensuite une députation aux jeunes gens. Ceux-ci répondirent avec modération , qu'ils se rendaient à Genève pour chercher la contribution de guerre ; que^ Confédérés, ils comptaient sur le passage ; qu'ils traverseraient le pays sans l'inquiéter, et paieraient ce qu'ils consommeraient. Mais comme ils parlaient très-librement de la corruption produite par l'argent , Berne douta si l'on pouvait les recevoir dans la ville , sans scandale et sans trouble. Cela les blessa. « Nous sommes, » direntils, « fils de pères qui à Laupen et à Morat ont mieux » mérité des Bernois; songez que de pareils procédés se » gravent profondément dans les jeunes âmes. » Déjà ils tentaient de traverser l'Âar , lorsqu'on leur ouvrit les portes de la ville et leur ofirit l'hospitalité. Us protestèrent de ne vouloir point entraver Inaction du gouvernement contre des traîtres. A Fribourg ils attendirent leurs compagnons : il en vint moins qu'on ne croyait ; deux mille hommes toutefois se rassemblèrent ^^"^^ Leur esprit de liberté, leur loyauté , leur énergie inspirèrent
*^* Il faat chercher l'origiae de cette expédition dans les cantons démocratiques , qui , depuis les fréquentes négociations avec les monarques, se crurent négligés par leurs frères politiques.
'^^ BuUinger dit qu'ils perdirent un peu courage.