LIVRE III. SECT. a"". CHAP. X
Avant tout le margrave envoya le chevalier Pierre de Môrsperg. vers le duc de Bourgogne, qui , plus que tout autre prince, afFectait d'être l'ami de la noblesse. Il lui laissait 9 il est vrai , tout cet éclat qui rejaillissait sur lui-même^ mais en réalité il la tenait dans sa dépendance. Le chevalier demanda , au nom du Roi et dans l'intérêt de la noblesse , que le duc voulût envoyer ses Armagnacs et ses cavaliers contre les Suisses et intercéder auprès de la France dans le même but. Philippe répondit « que les Confédérés avaient imploré sa pro- » tection en lui promettant leur secours dans ses pro- » près guerres ; mais qu'il connaissait trop bien leur » insolence envers l'Autriche et tous les nobles , impil- » nie depuis tant d'années ^ pour avoir ^;ard à leur de- » mande ; qu'il se proposait plutôt de se mettre lui- » même en campagne pour dompter l'audace de ces » méchans paysans^ dès qu'il plairait au roi des Ro- M mains de lui donner réellement les fiefs impériaux » des Pays-Bas , comme on en était convenu ^^^, et d'y » joindre le Luscembourg ^^^ , auquel il avait un droit » incontestable ^^'^. » Il renvoya le ^evalier avec ce message au margrave, qui le fit partir tout aussitôt pour Wienerischneustadt où se trouvait le Roi.
Ce souverain comprit qu'il ne fallait guère attendre de secours efficace et désintéressé d'un prince dont la
toat autant L'évÔque Crermam d'Anxerre ( Ladewig Retiquiœ , XI, 68 ) fait voir comment Charles VU transforma les écorcKeurs en trobpes régulières.
'2» Pfeffel, Hist. du Droit publie d'AHemagne, a. t&43.
"» HàpU; Tsehudi.
^" Jean de Loxemboui^, frère de remporeur Sigismond, ne laissa qu'une fille, Elisabeth, qui, n'ayant point eu .d'enfand de ses deux maris, céda en 1443 le pays ao duc Philippe,
puissance^ quoique grande, ne datait que dTenTiron un siècle ^^®) et, fruit de la ruse et de hasards divers,' ne lui semblait pas encore suffisamment étendue; d'un prince libéral en promesses, égoïste en réalité. Cette considération détermina le roi des Romains à s'adresser au roi de France, à qui sa puissance et son ancienneté assignaient parmi les souverains de l'Europe un rang^ assez élevé , pour qu'il pût faire à la cause des rois un sacrifice désintéressé. Frédéric écrivit à Charles à peu près en ces termes; iEneas Sylvius lui servit de secrétaire :
« Les Suisses ^^^, anciens sujets de la maison d'Au- » triche , afiectant d'observer les* formes de l'Em- » pire ^^^, ont abandonnné J'Empire ^^^ ; maintenant » ils violent chaque jour même ces formes ^^^. Moins » jaloux de s'appuyer sur le droit que sur la force ^^, » ils attirent dans leur alliance les voisins qui aiment » le brigandage et les biens injustement acquis ^**. Ils » ont attaqué la ville impériale de Zurich , qui leur » offrait de suivre les voies juridiques ; ils Tout auda- » cieusement outragé lui-même et le Saint- Empire.
•** Depuis le mariage de Philippe I avec Margaerite fille et héritière de Louis de Malines , coiiite de Flandres, Malines, Rétel et Nevers , et de Marguerite de Brabant, mai^rave d'Anvers, en 1569. Art de vérifier les dates, 627.
*^' La lettre est datée de Wienerischnenstadt, 22 août; elle se trouve dans Bruckner, Curiosités de la campagne de Bâle.
^^^ « Sub umbra imperii se in libertatem vindlcaverunt. •
*'* u Relicta domo Âustrali , cnjns erant snbditi. »
*'^ « Imperium lacessere non verentur. »
*^' « Plus virium quam justitiœ se habere scientes , in campo potius » quam in foro contendere voluerunt. •
'^* « Ut rapere aliquid et viVere ex alîeno possint. »
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» Sa Majesté méprise ces gens *^^ et ne manque ni de » force ni de courage pour les chasser comme des » troupeaux. Dieu les a déjà punis par des défaites » sanglantes ^^^ pour avoir profané ses saintes demeu- » res. Du reste, c'est ici la cause de tous les rois , de » tous les seigneurs et de tous les gentilshommes , M dont les serfs et les paysans fouleraient bientôt » aux pieds toute obéissance ^^'^. Par ce motif le roi » pense se transporter dans le pays des Alpes et il dé- » sire obtenir un corps de ces Armagnacs ^* qui ser- » vent dans les provinces de France. Il prie le roi de » France de lui en donner la facilité , de leur accorder » le passage et de contribuer à éteindre un incendie » qui menace également tous les royaumes ^^^. » On écrivit dans le même sens sous le nom du duc Sigismond ^*^, auquel à peine âgé de trois ans le roi de France promit sa fille aînée ^*^ Sigismond aussi représenta la nécessité de mettre à temps un terme à Taudace contagieuse des paysans rebelles ^*^. Mais des
(S5 « Etsî Suitensiam injurias , nobis et imperio sacro nuper illatas , » non multi pçadamus. •
''* « Qu^nqaam et ipsis cmenta et hignbris Victoria {aerit; nec enim » patitur pius Deus illorum conatibus semper prosperum adesse succes-
» SllIIl. •
*'^ « Exemplum commune quod omnes principes tangit , suigentibus » in dominos servis, et villanis in nobiles soperbientibus. •
*'" » Sub convenientibus pactîs ad nostra snbsîdia. >
*'' « Incendiam quod cum damno non modico omnium regum exis- M tereposset •
**® Le jour précédent, sur papier; la lettre impériale était sur parchemin.
*** Radegonde; elle mourut avant l'accomplissement de la promesse. Zurlauben, Tables ginéaL
•" • Sape videmus contingere, quod sceleratis non dcsunt scelera-
intérêts plus prochains, les renseignemens à prendre, Téloignement des cours et d'autres circonstances retardèrent la décision ,* de façon que Pierre de Morsperg ne revint à Zurich que vers la fin de l'année ^*^, Les Confédérés ignorèrent cette négociation avec la France ; ils exposèrent aux princes d'Empire leur cause sous son jour historique , comme une cause juste 3**.
Sur ces entrefaites , peu de jours après le départ des Confédérés ^*^, Thùring de Hallwyl forma le projet de reprendre Bremgarten. Au jour fixé, après la fermeture des portes, toute la milice et la garnison de Zurich furent appelées sous les armes ; elles se mirent en marche vers le soir ; à onze heures de la nuit elles se trouvèrent devant la ville, prêtes à l'escalader. Dans ce moment les partisans de HalWyl l'avertirent qu'il était trahi. Obligé d'abandonner son entreprise, il s'écria plein de colère : « Messieurs de Zurich ont un très- M bel hôtel-de-ville, je lui accorde cet éloge, mais il » a un défaut : ses murs sont trop minces ; ce que » l'on concerte dans l'intérieur s'entend au loin. » Les Zuricois étaient innocens. A Bremgarten même, un partisan de l'Autriche n'avait pu taire à un de ses cousins sa joie et son espérance ; sur le plus léger in-
» torum subsidia ; aestimat sibi qaîsqne licerc , quod ip aliîs panîri non » videl. •
'** Quinze jours avant Noël. Tschudi, Il avait d'ailleurs été longtemps malade aq point de ne pouvoir ni marcher ni monter à cheval. Hùpii,
*** Lettre des VI Cantons ( Berne écrivit séparément ) au. duc Etienne de Bavière (et à d'autres princes, seigneurs et villes), 4 juillet dans fschudi,
^** 23 juin.
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dice l'avoyer prenait des mesures de défense. Hallwyl fit une seconde tentative ^^^ plus malheureuse encore. On découvrit ses intelligences. A cette occasion la ville reçut une garnison suisse. Les amis de l'Autriche s'enfuirent^*''^; on leur renvoya leurs femmes et leurs enfans., Du reste les mercenaires ^** firent une expédition dévastatrice, non pas contre les Suisses, qu'ils n'osaient attaquer, mais contre les villages de la partie inférieure du comté de Badç, qui avaient pris parti pour eux ^*®. A peine s'étaient-ils partagé les bestiaux, qu'un matin ^^^ le bétail de Rapperschwyl fut enlevé du pâturage par des Glaronnais; les citadins accourus pour le défendre risquèrent de se voir cotçer la retraite par une embuscade. Ces sortes d'entreprises réussissaient particulièrement aux Suisses ', parce que le peuple de la campagne, dévoué à leur cause, était instruit de tout par les campagnards réfugiés dans les villes ^^^ Les résolutions et les entreprises subissaient toutes les vicissitudes de l'espérance et de la fortune ; tantôt des Badois des premières familles se réfugiaient à Zurich pour échapper à la vengeance du peuple ; tantôt des paysans de Rapperschwyl retournaient dans leurs possessions, ennuyés des garnisons, des angoisses
»*• 15 juillet.
•*' Surtout les nobles de Hûnenberg.
*** Us avaient 500 chevanx et 600 hommes d'infanterie sous Jacques de Lûtzelstein , Louis de Uelfenstein et Jean de Rechberg. TschudL Les Zuricois étaient au nombre de 700. EdUbach, Le Q juillet.
'*• Ils tuèrent quatre pauvres vieux paysans et brûlèrent 13 hg^meaux. Tschudi.
s»o 10 juin. Id. Il faut lire « juillet. »
3^^ Edlibaeh. Personne, au contraire, dit-il, n'aimait assez les autres pour leur donner un renseignement.
364 HISTOIRE DE hk SUISSE.
d'un siège et de la vie d'une ville. Partout se montraient les difficultés d'une guerre impopulaire. Jean de Rechberg marcha contre Wyl^^^ avec des forces considérables; quoique personne ne l'eût trahi^ il ne fut pas plus heureux que son ami devant Bremgarten , parce que la bourgeoisie fit aussitôt une sortie vigoureuse et que le tocsin arma promptement le Tokenbourg entier pour la cause commune.
Jean de Rechberg venait de rentrer dans Zurich, quand ^ avec leurs six bannières, Schwyz, Uri,Unterwalden, Glaris, Zoug et Lucerne, au nombre de près de 5,000 hommes ^^^, se remirent en campagne une seconde fois. Ils occupèrent le pays compris entre Hédingen , dans le bailliage libre de M aschwanden , et Bonstetten ^^* ; l'Albis les séparait de Zurich. Des envoyés du concile et du pape , des évéques de Constance et de Bâle ainsi que de beaucoup de villes avoisinantes s'efforcèrent inutilement de détourner les Confédérés d'une nouvelle expédition.
Lundi 22 juillet, au point du jour, toutes les bannières se réunirent à Hédingen ; après le service divin , elles se mirent en route, le landammann Réding à leur tète , à côté de lui le landammann Jost Tsçhudi ; elles montèrent l'Albis, s'avançant contre Zurich. Les rudes sentiers que rétrécissaient des excavations formées par des torrens étaient occupés par des Zuricois ^^^; leurs avant-postes remontèrent au sommet de la montagne vers le château d'Uetlibourg^^^. L'aube
»^2 16 juillet.
*" 5,000 et pas davantage. TschudL Près de 6,000. EdUbaeh.
^■"^^ Il ne restait du château de Bonstetten que des décombres.
*" Il y en avait près de 200. Tsehudi, Rahn.
*^ Jusqu'au chemin de Birraenstorf, EdUbach. = On voyait autrefois