‹ Histoire de la Confédération suisse (volume 4)Chapitre 152 sur 157 · LIVRE m. SECT. 2^ CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE m. SECT. 2^ CHAP. X

blanchissait encore le ciel; tout-à-coup quelques chiens qui s'étaient écartés coururent effrayés vers leurs maîtres et vers les gardes , poursuivis par trois énormes chiens suisses ^^''. Incités à redoubler de vigilance^ les gardes aperçurent bientôt six chevaux , puis davantage, et des indices toujours plus rapprochés de Tarrivée des ennemis. Us ne virent ni Réding, ni Tschudi, mais un certain nombre de jeunes gens ^^^ qui hasardaient leur vie pour l'honneur de découvrir Tennemi les premiers et prendre connaissance de sa position. Les gardes envoyèrent vers le capitaine. Celui-ci proposa d'attendre l'ennemi sur les bords escarpés d'un torrent ^^^. Mais les ravins, les angles, les crêtes des montagnes qui ne permettaient pas de tout voir firent craindre à un grand nombre une périlleuse surprise ; quelques-uns s'enfuirent; tandis que les courageux s'indignaient, parut au-dessus du passage qu'ils occupaient et bien plus haut que le fossé qui leur semblait le rendre inaccessible , une jeune troupe de Schwyzois etdeGlaronnais, pour qui l'humble Albis , comparé à leurs Alpes, n'était qu'une route unie, dans un moment surtout ou ils pouvaient se signaler ^^®. Ils descendirent ; les gardes s'enfuirent par les bois. Onze hommes seulement couvrirent leur fuite; cinq tombèrent, non sans vengeance. La route de F Albis était maintenant ouverte ; les jeunes Schwyzois, poussant des cris répé-

suT les sommités de TAlbis des châteaux forts, Uetlibourg , Manegg , Baldem, Schnabelbourg. Us furent tous détruits au quatorzième siècle. G. M.

'^^ Us virent trois vigoureux chiens chasser les leurs. Edlibacli,

35S « Compagnons vifs et animés , prenant les devans. • Tsckudi,

*'* a Là où le torrent forme un étroit et méchant ravin. » Id,

''® • Ils montèrent plus haut que les Zimcois. • Id. '

tés par les échos, poursuivirent les fiiyards jusque dans la plaine. La nouvelle d'un péril imminent fut apportée au conseil , où siégea toute la matinée , pour la dernière fois , le chevalier et bourgmestre Rodolphe Styssi. Soudain les cavaliers mercenaires sortirent de la ville. Tout Zurich , sans distinction d'âge ou de rang , prit les armes. Le peuple se pressait dans les rues, sous les portes, sur le pont de la Sihl, avant que Thûring de Hallwyl et Rodolphe Stûssi pussent ranger en ordre la bourgeoisie. Le premier , inquiet pour son honneur militaire et pour le sort de la journée, s'écria : « Hommes de Zurich , quoi ! vous ne m'obéissez pas, à moi , votre général! S'il en est ainsi ^ je cesse de l'être. » Au-delà de la Sihl seulement , prés de bancs ombragés par un tilleul , où des amans, des amis passaient mainte douce soirée, lorsqu'on vit subitement descendre de l'Âlbis toutes les bannières des Confédérés , les Zuricois s'arrêtèrent. De leur côté les Confédérés aperçurent la ville de Zurich , des mouvemens militaires dans toute la campagne , créée par la nature pour les jouissances et le bonheur, l'infanterie formant ses rangs, les cavaliers courant çà et là, et Jean de Rechberg s'avançant à la tête d'un escadron pour faire une reconnaissance. Ce vaillant chevalier s'approcha, estima d'un coup d'œil excercé la force de l'ennemi^ se tourna vers les siens et leur dit : » Les paysans sont )) environ six mille, bien pourvus de tout, désirant » une bataille. Pour cela même, sur mon honneur , je » ne crois pas prudent de la livrer. Que l'infanterie » retourne à la ville ; nous , les cavaliers, harcelant » l'ennemi de côté et d'autre à force de ruse et de ra- » pidité, nous le fatiguerons. i> Ce plan était trop raisonnable pour une multitude entraînée par une subite

LIVBE in. SECT. 2*. CHAP. X. 367

ardeur guerrière. Le conseil de guerre se contenta d'arrêter que l'infanterie devait chercher une position sûre entre la ville et le cours de la Sihl ^^^

Les bannières de Schwyz et de Glaris descendirent la montagne^ chassèrent du village de Rieden un bon nombre de cavaliers mercenaires, firent halte, non loin des Zuricois, dans un champ devant le village, et attendirent les bannières des autres cantons. Les cavaliers parcouraient la campagne , isolément , à la façon des chevaliers, caracolaient près du fossé, lâchaient leur coup, se tournaient et fuyaient. Soudain ils revenaient , recommençaient , bravaient l'ennemi , tiraient , s'enfuyaient à bride abattue. La présence d'esprit d'Ital Réding imagina un stratagème. Toutes les bannières s'étant rassemblées auprès de la sienne, il proposa uîn plan sur lequel les historiens sont unanimes , et un second que des hommes plus honnêtes qu'éclairés ont regardé comme une tache imprimée à son honneur; suivant leur affection ou leur haine, les uns l'ont nié, les autres l'ont blâmé.

Faire occuper par des troupes suffisantes le champ devant le village de Rieden, suivre le pied de la montagne avec le principal corps d'armée, puis descendre contre Wiedikon, séparer les ennemis de la ville, et fondre sur eux, déjà épouvantés par cette manœuvre : Toilà son premier projet; la promptitude de l'exécution en était la condition essentielle ; la cavalerie devait protéger la marche. Ensuite Réding ( c'est là ce qu'on censure) fit apporter un habit rouge, dont on tailla deux cents croix environ; deux cents jeunes hommes d'élite les fixèrent sur leur poitrine à l'imitation de

*•* HûpU; EdUbach; BuUinger*

368 HISTOIRE DE Lk SUISSE.

l'ennemi; ils mirent sur leurs dos les croix fédérales blanches^ et, pour prévenir encore mieux toute erreur, chacun d'eux cueillit une petite branche de sapin sur rÀlbis et la mit à sa ceinture* Le général leur commanda qu'avant son arrivée à Wiedikon , ils descendissent dans un endroit convenable, aux environs de Friesenberg, pour se ranger à la suite de l'ennemi, comme s'ils étaient Zuricois , et qu'aussitôt que le gros de l'armée donnerait, ils poussassent des cris et répandissent le désordre et la terreur ^^^. Les hommes d'ailleurs respectables ^^^ qui blâment cette ruse paraissent avoir oublié qu'on livre une bataille, non pour tuer, mais pour vaincre, et que le moyen le moi^s condamnable est de mettre l'ennemi en déroute sans grande effusion de sang. S'il est désirable pour l'humanité que toute guerre ait une fin prompte et décisive ^^*,

*'^ Relation des Zuricois adressée aux électeurs de VEmpire , immédiatement après la bataille ; d'après BulUnger dans les remarques sar Tschudi, p. 886. La chanson satirique contre les Confédérés ( Tschudi, 390 ) parle '« des l&ches Schwjzois , qui portaient deux sortes de croix» près de » Zurich sur la Sihl, une blanche par derrière, une rouge par devant;

• cela fit venir sur les pieux Zuricois de très -grands maux. L'auteur de

• cette invention c'est leur roi de Schwyz , etc. » Félix Faber ( dont le père fut tué dans cette occasion) , Hist, Suev,, p. 65 ^ a., Félix Hemmerlin, Processu judiciario coram omnipotenti Deo, et dans son livre de Nobilitate : « publica est vox. » Du reste il change les 200 en AOO contre toute vraisemblance. Edlibach rapporte la chose comme un bruit. Bul- Unger donne le plus de détails.

*** Tschudi : « C'était un grand et honteux mensonge , inventé par des » gens sans conscience ; les Confédérés auraient rougi d'agir de cette fa- » çon , car ils sont accoutumés dès les temps les plus anciens à faire la » guerre ouvertement et avec loyauté. »

^^^ Il vaut incontestablement mieux faire durer la guerre plus longtemps que de l'exposer par une paix précipitée à craindre sans cesse qu'elle ne recommence , ce qui en prolonge les charges même pendant la paix.

Page 1