XII
fondes. L'inquisition, dans son ressentiment, fit arrêter des religionnaires fugitifs jusque dans la Vaiteline et les fit mourir dans les flammes. Ce fut en ces circonstances que Catherine de Médicis envoya proposer aux trois Ligues un renouvellement d'alliance.
Belliévre et Ânguisola, Tun ambassadeur de l'Espagne, Tautre de la France, se rendirent de commune en commune, marchandant les voix. L'Espagne se vantait d'avoir versé 30,000 écus ; Belliévre en donna davantage ^ La haine leur mit l'épee à la main jusque dans le palais de TÊvèque. Be leurs cœurs , elle passa dans ceux des montagnards. Le poids de chaînes d'or est plus difficile à soulever que celui de chaînes de fer; du moins le peuple, qui avait triomphé des anciens tyrans, ne sut-il pas vaincre l'avarice et l'ambition. Il tomba dans une agitation extrême ^. Vainement un sage, Hartmann de Hartmanis, essayat-il de montrer que l'alliance de la monarchie avec la république est la mort de celle*ci^ Ses paroles ne furent écoutées qu'après que la majorité des communes se fut prononcée pour le renouvellement de l'alliance française ^. Alors la colère emprunta le langage du patriotisme, et les partisans de l'Espagne, ayant eu le dessous,
* La France versait 13,791 1. en pensions annuelles et régulières dans la Rbétie. Loi estipendiadoa de Francia, 1560 (Ârck, de Simanooê), «Leur façon est de faire grosses demandes avec menaces ; et ne se parle que de faire trancher la têle à tous les pensionnaires ; c'est pourquoi ils persuadent au peuple de demander pension aussi pour lui fermer la boache. Je m'efforce de gagner trois ou quatre grosses communes, des plus coutumièrcs de mettre sédition au pays. » Belliévre, i janvier 15 6A.
> Tous les jours, surtout ceux de foire , on craignait de voir le peuple des montagnes se jeter sur Goire, TEdimburgh de ces Hîgbland.
' A Davos, janvier 1505.
se jetèrent dans les rangs de ceux qui ne voulaient d'alliance d'aucune sorte.
Anguisola quitta la Rhétie , la menace à la bouche* (( Bientôt, dit-il, le monarque des Espagnes vous fera rendre compte des sommes qu'il a répandues parmi vous. » — « Nommez ceux qui les ont reçues, lui repartirent les Français , prenant l'accent de la commisération ; on leur fera rendre jusqu'au dernier sou. » L'Espagnol ne songea qu'à la vengeance. Par son ordre, Jean Cativot et Johannut Thoenet se rendirent chez les hommes irritables de TEngadine et dirent de village en village : « On sait maintenant que lalliance est Tœuvre de Belliévre et non celle du peuple. Des députés ont voté contre leur mandat. Les traîtres nous ont vendus h la France. Ils ont livré jusqu'à Tenfant dans le ventre de sa mère. Voilà qu'ils nous ont donné pour ennemis l'Autriche et Milan , qui nous nourrissent. Mais déjà plusieurs communes se lèvent. L'inidépen<dance avant toutes choses! » A ces discours, Ardez prit les armes ; Guarda , Lawin suivirent son exemple ; les menaces entraînèrent Suss. Des messagers se répandirent dans les deux Engadines et dans la Brégaille^ en disant : « Le peuple a de grands crimes à punir. » Les enseignes agitèrent leurs plis menaçans. Alors même deux rivaux se disputaient le siège de Goire , vacant par la mort de Thomas Planta. Pour là troisième fois Barthélemi de Salis avait été porté par sa famille et par la France ; le savant Béat A Porta l'avait été par les Impériaux. Le dernier venait d'être élu par le chapitre; mais son compétiteur l'avait contraint à se cacher et s'était emparé de la mitre par la force ^ . Les communes
^ Non sans grancU ravages, t Pension des trois Ligues pour Respect
soulevées commencèrent par brûler^ à Rëmus ^ le ma-^ noir épiscopal de Yrauncatobel. Fuis s'étant assemblées dans la haute Engadine^ entre Zouz / et Madulein, elles nommèrent un tribunal exécuteur de leurs vengeances. Aux inimitiés du moment se joignirent d'anciennes haines de famille. On voit^ dans Zoiiz y une tour antique^ nommée Planta; on la dit romaine. Elle passe pour le berceau de la famille de ce nom, qui possédait dans les vallées de Tlnn beaucoup de droits souverains. La haute Eligadine devait toujours choisir parmi les Planta le landammann du pays ou son lieutenant. Mais depuis que les Salis s'étaient répandus dans les hautes vallées y les deux clans se rencontraient en tous lieux comme rivaux et comme ennemis. Leurs haines s'étaient surtout tnontrées depuis qu'avait commencé le service mercenaire. Les Salis s^étaient pour la plupart donnés à la Réforme et à la France; les Planta s'étaient en grand nombre jetés dans les rangs opposés. Dans ce tumulte y ils portèrent^ sans se montrer, les regards sur leurs adversaires. Une troupe armée courut saisir, à Ghiàvenna, le colonel Rodolphe de Salis , accusé d'avoir promis des troupes à Venise et reçu beaucoup d'or. Aucune preuve. La torture ne lui arracha aucun aveu. Il n'en fut pas moins déclaré coupable. Frédéric de SaUs Samada passait pour le chef du parti français ; il s'enfuit. Tous les hommes dont la voix, comme la sienne, s'était élevée en faveur de l'aide la conàottittaaUbti de l'êVêthés vin, cLair, bétail» blé, argenterie, draps, etc. • Biblioih^ royaU, SUUrj, SIS à 218. — «Point de bonne foi. Ils ne venlent qne jouer leur papal , et laisser payer la façon des vignes à ceux qui viei^dront après eux. » — Hottinger, 892. — Eichhom , 162. Les deux compétiteurs furent réduits à la misère. * Tutium, en latin.
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liance du roi , furent condamnés à de fortes amendes. Gaspar Campell ne fut point épargné. Le vieillard de quatre-vingts ans ^jouant le rôle de Méthusalem dans la pièce «les dix âges du monde ^ » s'était exprimé comme Voyant ^ et avait donné pour dernier avis à sa patrie d'éviter Talliance espagnole. La multitude lui avait alors répondu par des applaudissemens. Les insurgés ne se séparèrent qu'après avoir dépouillé les plu9 riches foyers des viandes salées qui en étaient l'ornement : aussi l'expédition fut-elle nommée a la guerre aux lards ^ • »
Deux partis avaient successivement pris le nom du peuple. Lorsque tous deux se furent décrédités par leurs excès y la patrie^ à son tour^ put faire entendre sa voix. Les trois Ligues se levèrent, et^ ayant reçu des Confédérés l'assurance de leur appui ^y elles cassèrent les sentences prononcées par le tribunal de Zouz. Les communes de i'Engadine furent condamnées à relever ' le château de Yrauncatobel et à restituer la grande partie des amendes qu'elles avaiept perçues. Béat A. Porta fut placé sur le siège épiscopal. Après avoir corrigé le passée on songea à l'avenir. Bien que la corruption politique fût descendue de rang en rang y elle n^était pas arrivée au point que le peuple n'appelât en-* core la vénalité un crime. Il voulait sincèrement que le vice enrichi ne l'emportât pas sur le mérite et l'honnêteté. Il fit dans ce but un statut, semblable, jusque dans les termes , à ceux de l'ancienne Rome contre la brigue ^. Quiconque serait convaincu d'avoir acquis sa
* SpecklLrleg.
9 Stettler. — Haller- — Tcbokke. Les Confédérés songeaient à leur propre sûreté. La démocratie est contagieuse.
* Lex Jolia, de ambilu : Sancimur cjus modi viros ad provincias rei
charge par Tintrigue était déclaré traître à la patrie et condamné à perdre les biens et Thonneur. Comme les ambitieux avaient coutume de faire préparer dans de grands vases les repas destinés à leur faire des créatures, le peuple nomma son ordonnance : « la loi contre les chaudières » ( Kesselbrief) ^
Telle était THelvétie en ces temps. Le génie de la vieille Confédération ne s*y montrait plus qu'à de grands intervalles. L'Église passait avant la patrie. L'on était catholique ou protestant avant d'être Confédéré. Deux grands drapeaux flottaient sur l'Europe et ralliaient tout sous leurs plis. Après avoir reculé longtemps, celui de la vieille foi se relevait. La France et l'Espagne se balançaient encore; mais de jour en jour croissait^ avec l'ascendant du catholicisme^ celui de la puissance qui vivait en lui. L'enthousiasme avait changé de camp. La conquête de quelques villages autour de Grandson et celle de la baronie de Sax furent y en Suisse y les dernières du Protestantisme ^. Ses grands hommes mouraient et n^étaientpas remplacés. La peste même, qui sévit à cette époque, tout en frappant dans les deux partis, sembla se ranger du côté des ennemis de la Réforme , tant elle moissonna de ses hommes les plus distingués.
Les fièvres contagieuses recevaient toutes, au
genda$ accedere qui non ambiiu, vel.prclio, etc. — Statut of thc bribery, du parlement anglais.
* Campell» H, 69. — Graubundten gesetzc, mitkursen Anmerkungen, 1767. — Tchokke.
> Bonvillars entr'autres. Déjà dans la Rhétie il y avait recul sur quelques points. Tarasp revenait an catholicisme. Eiehhorn. Rachat. Conserr. suisse, XJI, 70; Uist, des barons de lloltcnsax. Les réformateurs de la baronie furent VW'ich cl sa femme Rrgina de Hohenzollem.
xvi^ siècle 9 le nom de peste ^ Félix Plater, qui nous a laissé Vhistoire de celles auxquelles il avait survécu , nous apprend quHl vit sept fois Bàle visitée , et que telle mortalité dura quatre ans. Il avait passé en temps de peste vingt ans de sa vie. Mais celle, qui, Tan 1 564 et les années suivantes , ravagea la Suisse avec TEurope, montra une fureur extraordinaire. Les hommes tombaient comme les feuilles en automne. On eût dit que la terre n'était plus la mère, mais le tombeau des populations. Les montagnes les plus hautes ne furent pas plus épargnées <{ue les plaines. On suc-combait sur le Splugueo comme à Chiavenna. La oia-* ladie poursuivait ses victimes dans les retraites les plus cachées. A Coire elle emporta dans une année, quatorze cents personnes^ parmi lesquelles étaient la plupart des hommes instruits de la Rhélie. Atteint dans Taccomplissement des devoirs auxquels il avait consaci^ ses jours , Fabrice^, le digne pasteur, recueillit un reste de forces pour prendre congé de Bullinguer. « Je vais, lui écrivit-il d'une main tremblante, paraître devant Christ, que j'ai servi loyalement; heureux, si je ne laissais cet État sur le bord d'un abyme !- » En plus d'un lieu, la cène, repas de coix$olation ^, fut pdse en
' La pomme de terre ne défeadait pas le pauvre -contre la famine^ ni les routes ne rapprochaient les contrées fertiles de celles que le fléau avait visitées. Tous les jours , quelque nouveau don du ciel on quelque victoire remportée sur la nature par Tintelligence.
' Schmldt était son nom. Je dois à un homme que je pleure en écrivant ces lignes, à mon ami Ferdinand Meyer, les lettres, témoips de la vertu de Scbmidt et de Tingratitude de plusieurs. Pas un de ceux à qui sa porte hospitalière avait été ouverte en tout temps, qui lui ait donné, en ces momens, la moindre preuve d'intérêt.
' Entr'antres à Chiavenna. • Affecti fuimus ma»mft consoktione. » Zanekiuê, 2S avrit 1564»
S8 HISTOiRfS DE LA. SUISSE.
plein air; on buvait du même vin^ chacun dans le vase qu'il avait apporté. Dans TAppenzell y on creusait de vastes fosses pour y jeter la foule des cadavres. Le seul bourg de Hérisau perdit trois miHe trots cents habitans^ Le Toggenbourg fut presque changé en un désOTt^. A Lucerne, on jeta jusqu'à quatre-vingt-huit personnes dans une même tombe. La doche sonnait la mort d'un homme sans qu'on demandât plus pour qui y tant les chagrins les phts violens étaient devenus un mal ordinaire^. Tandis qu'en maint endroit l'on avait à peine la force de gémir^ des bergers ^ dans le cœur des Alpes y allèrent en habits de fête au devant du fléau f comme pour le désarmer par leur gaieté, (c Allons 9 dirent les jeunes hommes du Hassli, visiter nos amis du Val de la Kander ; » et tous, ayant pris leurs armes, ils se rendirent , sans y être attendus, à Froutiguen^ sûrs d'être accueilKs en frères. Service divin , banquet y exercices gymnastiques y bal y la fête fut complète. Quelques mois après 5 les jeunes hommes de Froutiguen rendirent cette visite à leurs frères du Hassli. Glowi Stoller, qui nous a conservé dans cent couplets le récit de ces deux fêtes, nous apprend que le pasteur de Meyringen se distingua par son adresse à lancer le grand disque de pierre ^. Dans les villes réformées la pensée prit un autre cours. Le nombre des services religieux fut accru*. Ordre de les fréquenter. A Berne , l'église de la Nydeck fut construite des dé-
* Vabei-, 4S9. — Tschudi, 494.
2 Uoltinger, 8S8.
' Lvcerner Gbronîk von Balthazar ; mss.
* lie Gescbichtforscher, VIÎ, 42, renferme le récil d*une visile semblable. Compare! J. MoUcr, II, 447.
Ml se faisait jusqu'à trois services dans raprës-midi.
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bris du château des Zaerioguen , afio que les temples pussent contenir la foule qui s*y jetait. La discipUoe s arma d'une sévérité nouvelle ^ Plusieurs magistrats s'étant enfuis à la campagne , furent exclus des conseils comme ayant montré qu'ils préféraient leurs jours à leur patrie ^. Telle famille florissante fut , sur les borcb du Léman, fauchée en vingt-quatre heures^. Le nombre des morts fut de quarante mille dans le canton de Berne. Trois mille personnes succombèrent en un an dans la ville de Fribourg ^^ quatre mille dans celle de Baie ^. Â Zurich la p»te franchit toutes les portes. Bibliander en mourut dans la force de Fâge. On raconte que , successeur de Z wingli dans la chaire de théologie, et l'héritier de son humeur guerrière, il avait appelé Martyr, son collègue , en duel , parce qu'ils s'étaient pris de querelle sur la question de la prédestination. Bibliander s'était rendu sur le pré^ armé d'une
^ Perrin, convaincu d'aToir blasphémé, fut condamné à faire amende honorable dans la cathédrale de Lausanne, puis à être banni. — Ainsi du meunier Schlegel , à Berne , qui onralt prononcé , contre la vierge Marie, des paroles Jugées impies. Plusieurs adultères , à Genève, subirent la peine de mort Rachat, IX, 183. — RegUtres de Genève,
^ Stettler. — Muslin, 1565. — Partager, dans ces temps de deuil, les périls de ses condtoyens, fut jugé le premier devoir des chefs de l'État. Haller perdit sii enfans et fut atteint lui-môme ; dans sa chronique , il garde le silence sur ses propres douleurs. Muslin fut appelé de Thoun à venir le soulager.
* Manuel de Lausanne. — Stettler. La peste sévit surtout dans le mandement d'Aigle. — Stumpf, folio 729. — Mss. de Hermann, fi. Btrn,
* Anecdotes fribouigeoises. — Chronique frihouigeoise. Mss.
* Vurstisen, 6àà» — Plater. — - 5,000 dans la campagne; Ochs. — La peste choint surtout , pour ses victimes , les jeunes hommes et les jeunes filles dans la fleur de l'Age. Elle enleva Dorothée Walkerin» qui avait été onze fois mariée, et Vibrandis Rosenblalt, successivement l'épouse de trois réformateurs : OBcolampade , Capiton et Bucer.
90 HIStOiRB DE LA SUISSE.
grande hallebarde. Le magislral, n'estimant pas que l'arme fût celle qui convenait à TEglise , avait destitué le belliqueux théologien ^ . Conrad Gessner^ le grand naturaliste y ayant rêvé qu'un aspic le mordait^, jugea que la peste allait l'atteindre ; soit que le tact du médecin l'avertit^ soit que la superstition , sur laquelle il avait remporté .plus de victoires qu'aucun homme de son siècle ^, prit plaisir à se venger de lui à sa dernière heure. Il ne se mit pas au lit , mais s'assit et travailla jusqu'à son dernier soupir. La main dans celle de Bullinguer, Gessner lui ouvrit une dernière fois son cœur. Leurs larmes coulèrent; ils échangèrent un adieu; moment de douleur et de paix : ils savaient que le ciel devait les réunir^. Bullinguer non plus n^avait pas été épargné. Le fléau l'avait frappé dans le combat. Rome, anabaptistes , rationalistes , querelle sacramentaire , déchîremens de la patrie , découragement des hommes les meilleurs qu'il avait peine à retenir *à la tète de l'État^ intrigues de la France ^ reproches amers des calvinistes qui l'accusaient de les abandonner inhumainement au fer des bourreaux , autant d'ennemis tous en bataille^ tous en progrès , lorsque la peste entra dans sa maison. La douleur se répandit dans toute la ville.
^ Conservateur saisse, V. 459.
' Epist. 1, 35. Il avait A9 ans.
^ Il était tombé une pluie de feu et de sang : il expliqua le phénomène. Ce fut lui qui Gt cesser le charme qui rendait le Pilate le séjour solitaire et redouté du diable.
* 8 Je ne puis« de douleur, en écrire davantage. • BulUnger. — Les Gessner descendent de son oncle André,| célèbre pour avoir reçu trentesix blessures à Cappel , et pour avoir vécu autant d'années dans les premières charges de la république. Leur nom, plus d'une fois illustré, ne Ta été par aucun plus que par notre Conrad. — Miêcell, Tigur, I. 80. — Iloflinger, 892. — FalerL Slg.
La foule entoura la demeure du pasteur , pour ne la plus quitter huit jours durant qu'il fut entre la vie et la mort. II survécut^ mais pour se voir privé de sa femme, de ses filles, de sa consolation, et pour ne faire plus que descendre, toujours en combattant , vers le tombeau ^ . A la même époque , s'éteignirent les trois lumières qui avaient répandu sur la Réforme française leur vive clarté : Calvin , Farel et Yiret. Us ne moururent pas de la peste. Calvin s'éteignit comme la flamme qu'une ardeur trop vive a consumée avant le temps. Son sommeil était devenu semblable à une veille par l'activité de sa pensée. « Voulez-vous, disait-il. à qui lui parlait de repos , que le Seigneur me surprenne dans l'oisiveté ? » Peu à peu toutes les maladies semblaient s'être donné rendez *- vous pour détruire son corps débile^. Il les combattait par l'abstinence : un léger repas lui suffisait toutes les vingt-quatre heures. Quand il sentit sa fin prochaine , il voulut se faire porter au sénat. Mais d'un commun accord les seigneurs de la ville se rendirent auprès de lui. Il les remercia de Taffection qu'ils lui avaient témoignée et de la patience avec laquelle ils avaient supporté ses emportemens. Il leur jura n'avoir point prêché à la légère, ni sans en être persuadé , la doctrine qu'ils avaient entendue de sa bouche. Après leur avoir rappelé les dé-
* • G mîserum me qni semÎTivus tôt fnnera scqui cogor. • Mise, Tig, IJ, IV, Ses travaux historiques sont de cette dernière époque de sa vie. — On compte encore parmi les victimes de la peste Timprimcur Froscfaauer, Reugger, pasteur de SchalThouse, Blaarer à Winterthonr, dont la vie avait été un long exil. Hotiinger, 889. Le grand saulier Valdcr fut frappé dans la salle du conseil. Zureher Neujahribaltt , 1887 , de Ferd. Ileycr. — La coutume cessa que les femmes fissent convoi.
' • Asthme, fièvre, migraine, colique, goutte, pierre.» Lettre à un médecin de Montpellier,
livrances de Dieu , il les exhorta à le craindre et à ne craindre que lui. Puis il les entretint de leurs vices, comme les connaissant bien. Il conjura les plus avancés en âge de n'envier point aux jeunes hommes les grâces dont Dieu les avait ornés; les plus jeunes, de montrer dans leur conduite beaucoup de modestie; tous, de savoir se contenter de leur condition^ en s'ac-
quittant avec fidélité de leurs charges. Il pria pour Genève. Tous mirent successivement leur main dans la sienne et reçurent son adieu. Les pasteurs s'assemblèrent ensuite autour de Mn lit de mort. U leur parla avec une simplicité pleine de puissance y leur rappela son arrivée à Genève , sa timidité naturelle ^ le ferme courage et les bénédictions qu'il avait reçus. Il finit par les conjurer de garder l'ordre de l'Église et de faire tout ce qui dépendrait d eux pour retenir le peuple dans le devoir Mis le quittèrent en versant des pleurs. Calvin reçut les jours suivans les étrangers que l'espoir de le voir encore avaient amenés à Genève ^ et , le 27 mai 1 564^, il s'endormit en Dieu ^. Aucune pierre ne couvrit ses restes, aucune inscription : il l'avait prescrit^. U laissait 225 écus (c'était sa fortune) à distribuer entre le collège, les pauvres et les enfansde son frère.
' « Sachant combien est grand le nombre des xebelles. • ' Le 24. Bèze. J. de Maller compare sa Gn à celle des grands homme^ de Tantiquilé. Bossoet (H. des Variations) joge faiblesse de troaver quelque cliose d'entraînant dans la mort de • telles gens. » Le clergé de Noyon rendit grftces anz saints par une procession solennelle. L'éréqae d'Annecy , successeur de P. de la Baume , crut qu'il suffirait de quelques missionnaires pour convertir Genève; Borromée en Ct envoyer ^pt Biu, Vie de Calvin- — HoUitiger, 891.
• Dernières paroles de Calvin , recueillies par Pinault — Bèiè, Vie de Calvin. — Spon, I, 307, note E. — De Thou. XXXVI.
* Ainsi Moise se dérobant à la superstition.
Son leg8 à Grenéve était la foi% rinstruction , des lois fortes, des citoyens nombreux y dévoués ^ et le souvenir de sa vertu. Il lui léguait son nom qui Ta gouvernée plusieurs siècles et l'illustrera toujours. La France réformée, le Palatinat, des églises nombreuses en Pologne et en Hongrie, l'Angleterre, TÊcosse et jusqu'à des provinces en Amérique avaient reçu de lui leur croyance et leurs lois. Ces terres éloignées par l'espace et par le langage obéissaient à un même esprit. Calvin les gouvernait par la simplicité de son culte, comme l'Église romaine la moitié du monde par la magnificence du sien. Les mœurs avaient pris là place des habitudes^ la discipline celle de la hiérarchie. La langue, comme la vie, s'était disciplinée par le souffle dé Calvin; elle avait pris une clarté, une chasteté, une précision , qui contrastaient avec l'abandon de ses premiers âges ^ •
Farel et Yiret ne survécurent pas longtemps à leur ami. Ils n'avaient eu tous trois qu'une pensée, qui de la bouche du dernier coulait comme le miel, de celle du second partait comme la foudre, et s'échappait en oracles de celle de Calvin. Jamais Tenvie ne s'était glissée entre eux. Calvin craignait Farel comme on redoute sa conscience. Farel , dès que Calvin s'était fait connaître,
* • Il a enrichi la langue d'une fonte de beaux traits ; à la mienne volonté que e'eftt été un meilleur sujet. » PuMquier. Tel est son latin , que Fon croirait parfois lire on Gîcéron on Sênëque. Etude» Uitérairet sur Us ierivaini français de la ré formation, Calvin, par A. Sayoas, Genève, iS39, écrit plein de vérité et d'intérêt Quelle distance de Bonnivard k Calrin! Gomme celle des premiers âges de tons les peoples, la langue était sjnlhétiqne et narrative; elle se plaisait aux inversions, à l'ellipse. Non* velle vie, nouvelle allure ; elle se ceint, se façonne aux déductions logi^ qnes , à l'analyse , à l'éloqnence. I^es patois s'émancipent. Calvin les rai* lie. Il est pour la langue ce qu'il est pour la religion.
s'était écrié comme le précurseur à la venue du Christ : <( C'est à lui de croître, à moi d'être abaissé ^ ». Yiret, par sa douceur, était leur lien à tous deux. Noble confédération, l'âme de cet âge ; esprits de paix, bien qu'en guerre continuelle, toujours unis , ils se suivirent de près dans la tombe. Farel moui*ut au retour d'un dernier voyage entrepris à pied , à l'âge de 76 ans , dans le but d'aller consoler ses frères de Metz ^. Ce fut long" temps à Neuchâtel une sorte d'éloge que de dire : n II en étak ainsi du temps de notre bon père Farel. » On répondait au reproche qui lui était fait , de n'avoir pas eu toujours assez de déférence pour la seigneurie , que s'il ne se fût rien permis de contraire à la volonté de Messieurs , la ville n'eût point été réformée ^. Vire! se trouvait dans le Béarn , auprès de la mère de Henri IV, lorsqu'il rendit les restes d'une vie dévouée à ses convictions^. Il y avait plusieurs années que, sans cesser d'avoir les yeux tournés vers sa patrie , il
- * Une fois que Farel avait donné conseil à Calvin , il en plaisante et le prie de le pardonner h son amitié ( nostro condona amori ). Episioiœ, edit, Lam,, /?. 21!. — • Je ne pense pas, dit Calvin à ses deux amis (en lear dédiant son Commentaire $ur i'Epître de Tite), qa*il y ait en amis qui aient jamais vécu en si grande amitié en la conversation de ce monde que nous avons fait en notre ministère; tant s*en faut qu'il y ait jamais eu entre nous apparence d'envie qu'il me semble que vous et moi soyons un. • — A. la nouvelle de la mort de Calvin, Farel sfécria : • Que ne suis-je retiré en sa place, et que n'est-il ici servant les Églises du Seigneur, comme il faisait, courant plus promptement que personne, et surpassant, non-seulement les autres , mais soi-même. » Leur corres* pondance est un miroir du siècle en même temps que de leur âme.
' Le 13 septembre 1565. Ses restes furent déposés auprès du portail du temple.
* R^slres de fa Classe. — Le cleiigé de Neuchfttel à celui de Zurich, 23 juillet 1566.
« En 1571.