LIVRE IV. CHAP. VII
furent produits d'une manière formelle, d'autres incidemment; on mentionna aussi la violence exercée sur des marchands suisses 690 . Suivant les formes judiciaires, Jean Irmy, aussi de Baie, défenseur choisi par l'accusé, se leva et prit la parole. « Pierre de Hagen- » bach n'a pas d'autre juge ni d'autre seigneur que ce- « lui qui lui a donné une mission et des ordres , le duc » de Bourgogne ; il ne lui appartient pas d'examiner les » limites du droit de son maître, il ne doit qu'obéir. » Ignore-t-on que les troupes dépendent du souverain? » Croit-on que le bailli eût pu les renvoyer ? Il ne sait » point ce qui s'est fait avant lui et sans lui; mais » l'hommage rendu au duc en personne n'a été limité » par aucune condition. Dès lors H a levé des contri- » butions suivant les besoins, confié l'administration » des villes à des gens bien pensans, et puni les rebelles. » Le duc et l'Empereur lui-même ont reconnu la né- >i cessité de ces répressions. Quel gouvernement lui » ferait un grief des mesures qu'il a été forcé de pren- » dre pour le maintien du gouvernement? Ce jour est » trop solennel , trop sérieux pour qu'on s'arrête au » dernier reproche; le grand nombre d'assistans, qui » cherchent comme lui dans les plaisirs des sens une » des joies de la vie, savent par expérience s'il a eu » besoin d'une autre violence que celle de la séduction » mutuelle et des écus bourguignons 591 . » Le chevalier
590 Dunod le rapporte. EUerlin assure cependant positivement que ce ne furent pas les Confédérés qui firent valoir ce grief. On les appela à prendre part au jugement; mais ils respectaient trop le droit et les convenances pour se présenter comme plaignans. Leurs nouvelles relations amicales avec l'Autriche ne permettaient pas qu'ils rappelassent l'affaire de Bilgeri de Hewdorf.
114 ■ Nu lia inv ita usum ; omnes pretinm accepisse. • Guitlimann. Munster et Wuvslttcn sont responsables de ce qui est dit. La dernière partie
répondit pendant tout un jour, en homme sûr de luimême, devant un tribunal qui appelait crime ce qui pour lui était devoir, et forfait ce que chacun se pardonne à soi-même. Mis à la torture 592 , il n'avait rien avoué que des choses redoutables, il est vrai, pour les Allemands , mais dont il n'était responsable qu'envers son souverain 593 .
Après sept heures du soir (on avait allumé des flambeaux ), le quatrième défenseur appelé par Hagenbach 594 ayant fini de parler, les juges déclarèrent leur compétence pour juger cette cause 695 , et prononcèrent la peine de mort. Lui, sans s'étonner 596 , demanda et obtint qu'on se bornât à lui trancher la tête 697 . Parmi les huit bourreaux qui ambitionnaient de donner la mort au tyran du pays, le plus petit, celui de Colmar, armé d'un glaive court, fut choisi comme le plus habile 598 . Il demanda que le prisonnier fût au préalable
rappelle l'accusation intentée par Andocide à Alcibiade : qu'il ne voulait point faire mention de certaines choses, pour ne pas rappeler à un trop grand nombre d'assistans leurs disgrâces domestiques.
M2 Dans la prison de Brisach , avant la convocation du tribunal provincial. Schilling; Fugger.
591 Au milieu de ses déclamations, Schilling n'allègue rien de positif , si ce n'est qu'il voulait soumettre l'Allemagne en général à la langue française, en quoi il agissait conformément à son instruction. Il parlé de choses honteuses qu'il ne nomme pas, et dont la connaissance n'appartenait nullement au tribunal provincial.
*»* EtlerÙn, 495.
695 L'accusé, responsable envers son maître seulement, nia cette compétence.
596 Schilling : « Dès qu'il sut la participation des Suisses , il s'écria : » C'en est fait de moi. » Il savait que les Autrichiens ne craindraient plus le duc.
597 « Bien que ses artisans eussent mérité une mort plus sévère. » Schilling, d'après l'opinion populaire.
* 98 Bullinger.
dépouillé publiquement de la dignité de chevalier, trop haute pour être exposée à une dégradation 5 ". Après avoir recueilli l'opinion des seize chevaliers qui siégeaient au nombre des juges, Gaspard Hurter, hérault impérial, se présenta et dit : « Pierre de Hagenbach, je suis affligé » que tes actions te condamnent à perdre l'honneur che- » valeresque et la vie. Il m'est ordonné de t'en enlever » les insignes glorieux. Je ne les trouve pas. Ainsi, au » nom du céleste patron saint Georges , et en vertu des m sermens que toi aussi tu as prêtés , je te déclare ici » publiquement et devant tout le monde , toi Pierre de » Hagenbach , dépouillé et indigne des honneurs, de la » dignité et de la grandeur a 1 " chevalier. Graves cheva- » liers , nobles écuyers élevés pour la chevalerie, sou- » venez-vous de votre devoir et de cet exemple 600 . » Le maréchal du tribunal se leva et dit à l'exécuteur : « Fais selon droit. » Tous les juges à cheval, le bailli dans un cercle tout éclairé par de grands flambeaux 601 , entourés d'une multitude innombrable , sortirent de la ville. Sur la place de l'exécution, Pierre de Hagenbach debout prononça ces paroles : « J'ai souvent hasardé » ma vie ; je vois avec indifférence les terreurs de la » mort. Je suis fâché du sang qui va couler à cause de n moi : mon maître vengera ce jour. Vous que j'ai gou-
999 Selon Paradin, il était entré dans la confrérie de St -Georges à Rougemont en Haute-Bourgogne. D'autres croient que le duc lui avait simplement conféré le titre de chevalier au nom de St. -Georges. C'est dans ce sens qu'on dit que Charles conféra la dignité de chevalier et son ordre aux avoyers de Lubenberg , Diessbach , Wabern , Ringoltingen et Scharnachthal et à Jean de Ilallwyl.
400 Paradin; Munster,
601 Avec des torches. EtterUn emploie en allemand le mot « Torstchen. » Ce mot étranger proiuerait-il l'origine étrangère d'une semblable coutume?
vu. 16
» vernés comme bailli pendant trois ans et demi* 0 *, » pardonnez mes imprudences et le mai que j'ai fait ; n j'étais homme ; priez pour moi. » Après avoir encore exprimé le vœu que le duc voulût accorder à l'église de Brisach sa chaîne d'or et ses seize magnifiques étalons 603 , l'infortuné rassembla tout son courage 60i , s'assit 606 , et fut décapité. On transporta son corps à Hagenbach dans la sépulture de ses pères*.
Le duc Charles était bien éloigné de soupçonner un tel événement. Après avoir fait droit à quelques plaintes des Suisses que ses envoyés lui rapportèrent 006 , sur la nouvelle de leur paix avec Sigismond et des menées secrètes avec Louis, il écrivit des Pavs- Bas aux Confédérés 60 l « de ne pas sacrifier à un ami » nouveau et malgré lui leur vieil ami , qui ne devien- » drait leur ennemi que si on l'y forçait; de se souve- » nir des héros de la Birse, immolés par Louis, et de » la belle liberté du commerce et des communications » dont ils avaient joui; de ne pas oublier que lui, qui » mettait au premier rang les vertus guerrières, les » plaçait plus haut dans son estime que les autres » princes et les communes , parce qu'ils surpassaient, » eux , en vertus guerrières , toutes les autres na- » tions. »
•« Charles possédait ces pays depuis dii-hait mois déjà, lorsque vers la fin de 1470, il en confia l'administration à Hagenbach. Munster. 601 Valant onze cents florins. Paradin.
•°* Bullinger dit qu'il mourut en homme.
Ml Ce n'est pas l'usage dans ces contrées de placer la tête sur un billot.
* Voy. ce récit dans YHUt* des ducs de Bourgogne de M. de Barante, l V, année 1474, t. X. C. M.
,M A Bâle. Ànshclm.
1,7 A Zurich , Berne , Lucerne. Id.
Lorsque Charles, plein de son entreprise contre la France, d'indignation contre l'Empereur et d'une colère récente contre les habitans de Cologne , apprit la mort de Hagenbach, son favori, serviteur dévoué à sa personne à la vie et à la mort ; lorsqu'il apprit les progrès de Louis auprès des Suisses et les dangers de la Bourgogne, d'un seul coup-d'œil il mesura l'étendue du mal 608 ; la surprise, la fureur le mirent à tel point hors de lui-même, qu'il jura de renoncer à la vie plutôt qu'à la vengeance. La nécessité de la différer fut un supplice. Mais comme il avait résolu de maintenir l'imprudent électeur de Cologne, Ruprecht, de la maison palatine, qui avait été destitué pour violation d'un traité, et qu'à cette occasion il espérait avec l'aide de la fortune précipiter l'Empereur du trône 609 , cette affaire lui parut trop importante pour ne pas l'amener à bonne fin avant de songer à une nouvelle entreprise*
Cependant, autant par colère que par politique, il se permit un attentat contre un jeune homme innocent. Henri de AVurtemberg, fils du riche comte Ulrich, domicilié à M ontbelliard , avait été élevé dans sa première jeunesse auprès de Charles, sous la surveillance de Hagenbach , jusqu'à ce que les mœurs de celui-ci engagèrent le père à le retirer 610 . Charles le fit enlever près de Luxembourg, soit parce que son père avait accédé à la ligue inférieure des Suisses 611 , soit parce
«•» Il dit qu'il n'avait jamais avalé telle couleuvre. Schilling. Guillimann dit fort bien : • Ut parte longe superior, ita omnium intolerans. •
609 II y a beaucoup de passages dans Muller, Théâtre de la diète d'Empire sous Frédéric V, t. II , 648. Il comptait sans contredit sur l'aide et l'influence de l'électeur palatin Frédéric-le-Victorieux , frère de Ruprecbt, ennemi de l'Empereur, que depuis des années il songeait à renverser.
410 Crusius, Chron. Souabe, t. II, 99.
Anshelm.
que rien n est plus important pour Pfirt et la Bourgogne , pour la Suisse et la Lorraine que la possession de Montbelliard. Les Bàlois comprirent ces raisons , devinèrent le but de l'enlèvement de Henri, et envoyèrent un renfort dans cette ville. Henri Matter et Jean de Hallwyl approchaient avec un secours de Bernois. Bientôt parut devant le château Olivier de la Marche, bailli bourguignon du pays d'Amont 612 , l'un des plus grands et des meilleurs seigneurs de la cour; avec lui, le jeune comte enchaîné et tremblant : «Il mourra,» disait-on, «si Montbelliard n'ouvre pas ses portes.» Silence dans le château. On déploya pour lors un morceau de velours comme pour lui bander les yeux , et Henri (dont ce moment de terreur affaiblit l'esprit pour le reste de ses jours 613 ) fut forcé de s'agenouiller ; tandis qu'on lui passait le glaive au-dessus de la tête, le Bourguignon répéta la sommation. Le chevalier Marquard de Stein , commandant du château , répondit 614 : « Mon maître est dans vos fers contre toute >» loyauté et toute justice; vous pouvez le tuer, lui, »mais non la maison de Wurtemberg; mon devoir » m'oblige envers tous les comtes, tous le vengeront, » On se désista. Le comte fut mené çà et là pendant quelques mois 615 , à la fin, relâché; il vécut encore près d'un demi-siècle; c'est de lui que descend la maison actuelle de Wurtemberg.
m II le raconte lui-même.
éJÎ Crusius.
"* Stettler, 217.
61i A Luxembourg, à Maslricht, à Boulogne • à la garde el dépense » du châtelain. » Extr. d'une anc. chronique dans Contâtes. Selon la même source , il fut arrêté le 1" de mai, peu avant l'exécution de Hagenbach ; on crut peut-être sauver ainsi la vie de celui-ci.