LIVRE IV. CHAP* VIII
crièrent du haut de la tour que sa ruine entraînerait la leur. Pierre de Cossonay, grand et bel homme, sortit donc avec son valet, non moins beau que lui ; il fut suivi du capitaine de Sainte-Croix , dangereusement blessé à la tête 404 , et d autres infortunés au nombre de près de soixante-dix 405 . Arrivés à Orbe le même soir, Sainte-Croix et quatre autres qui avant la guerre s'étaient signalés par des actes d'hostilité 406 , furent condamnés à mort; le valet de Pierre de Cossonay leur trancha la tête. Sur l'avis que celui des prisonniers qui remplirait ce ministère aurait la vie sauve 407 , beaucoup d'entre eux s'offrirent, et Ton choisit ce jeune homme 408 ; dix-neuf personnes périrent pendant la nuit par la vapeur d'un amas de chaux vive déposée par hasard dans la tour qui leur servait de prison. Pierre de Cossonay fut ensuite mis à mort avec quatre compagnons d'infortune. On épargna le reste. La force des murs des Clées apparaît encore dans leurs ruines *.
Le sort de ce château, à l'entrée de l'Helvétie, fut partagé par le château de Jougne à l'entrée du principal passage de la Bourgogne; ce défilé demeura ouvert à l'ennemi, en sorte qu'il put dans la suite approcher de
404 l'n noble de Galleren. Schilling. Probablement le châtelain nommé à n. 329; delà la haine dont il fut personnellement l'objet et la priorité de son exécution.
* 05 Schilling. La Chron. de Neuch. ne parle que de dix-huit : il faut qu'elle ne comprenne dans ce nombre que les gentilshommes, autrement elle serait en contradiction avec des circonstances que Schilling devait connaître.
406 Probablement ceux qui avaient attaqué les commissaires.
407 Le bourreau attaché à l'armée avait été assassiné près d*Eslavayer.
408 Sans doute parce qu'il était Allemand.
* Voyei le récit de cet événement dans le Canton de Vaud par M. Jaite Olivier, p. 730 752. C. M.
Berne et de Fribourg. La tactique des anciens Suisses consistait à livrer des batailles décisives avec toutes leurs forces : celui qui se divise pour se défendre sur tous les points ne peut pas à la longue avoir partout la fortune pour lui, et chaque revers fait brèche, alors même qu'il n'accable pas. Des guerres rapides et énergiques, des journées dans lesquelles l'exaltation de l'héroïsme peut conquérir une longue et glorieuse sûreté, tel était leur art.
Après les Clées, tomba le château de Sainte-Croix m ; les flammes vengèrent sur le grand manoir de La Sarra les dispositions équivoques des habitans, mais non sans résistance 410 ; ces dévastations firent disparaître bien des monumens des anciennes mœurs 411 . Les bannières se dirigèrent aussitôt vers le lac de Genève. Les seigneurs, les délégués des villes 412 , surtout de Lausanne, la plus grande de toutes, et où la contrée environnante s'était réfugiée, vinrent avec de l'argent et des provisions solliciter la clémence de l'ennemi. Celui-ci traversa La Sarra, dont le château brûlait encore, et entra paisiblement dans Aubonne , où les Lucernois grossirent son armée. Vers la fin du jour, lorsqu'on aperçut les Suisses sur les hauteurs d'où l'on découvre le lac Léman tout entier avec ses bords ravissans et, dans un plus grand éloignement, bien au-dessus des chemins
*°» Chron. frib.
411 Une vingtaine d'hommes périrent dans celle occasion.
411 On prit à La Sarra un chaudron ou une rôtissoire oii l'on pouvait faire rôlir un bœuf tout enlier. Schilling, 239. Les cheminées étaient construites en conséquence ; nous en avons encore vu à Gruyères. Qui ne se souvient des héros homériques?
M1 On nomme La Sarra et Cossonay ( Schilling ) ; les pauvres gens craignaient la haine du nom.