GBNÉVB
de Navarre et la poignée d'amis qui seuls lui composaient une petite armée.
Ce fut en ces circonstances que fut conclue en Suisse, à la voix du nonce Santorio, cette alliance d'or par laquelle les cantons catholiques se dévouèrent au saint-siége. Puis, catholiques et protestants coururent en France, servir chacun la cause de sa foi. Ils prirent part à tous les combats de la réforme et de la ligue. Sixte désignait aux siens Genève et l'Angleterre, Genève particulièrement, en déclarant la honte du peuple chrétien de l'avoir laissée subsister jusqu'à ce jour. Néanmoins, lorsqu'on 1588 une armée s'approcha de cette ville, que ne protégeait plus Henri III, ce fut le pape qui avait soulevé la tempête qui l'arrêta dans son cours; les premières, les troupes pontificales qui faisaient partie de l'armée reçurent l'ordre de faire halte : ce n'était pas au moment où la France succombait que Rome pouvait ajouter à la prépondérance de l'Espagne; le rôle du saint-siége était de maintenir l'équilibre européen et non d'achever de le rompre.
Pendant que ces choses se passaient autour de Genève, Henri III essayait de se maintenir dans Paris, avec l'aide des Suisses. Le 12 mai 1588, une heure avant le jour, se firent tout à coup entendre, dans la rue Saint-Honoré, leurs fifres et leurs tambours; mais déjà, tout autour d'eux, s'élevaient des barricades. Les auvents se fermaient, les fenêtres se garnissaient de mousquets. Les braves tombaient l'un après l'autre sous les coups d'ennemis invisibles, quand Guise parut et fit cesser le combat. Ce fut la première victoire de
GENÈ^^; 133
la bourgeoisie sur des troupes régulières ; ce fut aussi la première blessure que reçut le fidèle courage de nos pères auprès du trône des rois de France. Le lion de Lucerne ne représente pas une seule journée, mais une époque tout entière de nos annales.
C'est à l'histoire de France qu'il appartient de raconter comment Henri III ayant tout perdu, même l'honneur, arma ses serviteurs du poignard pour faire tomber Guise sous ses coups, et comment il se vit, bientôt après, réduit à se jeter dans les bras de Henri de Navarre. Entourés d'une gens-d'armerie nombreuse, les deux rois, qui n'avaient que 2500 Suisses pour toute infanterie, portèrent leurs regards vers les cantons. Sans argent, il s'agissait de lever une armée; un habile négociateur, Harlay de Sancy, promit d'y réussir, et, sous un déguisement, il se rendit à Genève. (4 février 1589.)
Les rives du Léman venaient, à son arrivée, d'être profondément émues. Charles -Emmanuel avait fait construire des barques à Ripaille et fait passer les Alpes à une formidable artillerie, pour s'emparer de Genève et du Pays de Vaud. Une conspiration avait été ourdie à Lausanne. Le bourgmestre de cette ville, Isbrand d'Aulx, et nombre de gentilshommes y avaient pris part. Les troupes piémontaises se disposaient à passer le lac, et à se glisser dans Lausanne pendant la longue nuit du 12 au 13 décembre 1588, lorsqu'une de ces tempêtes, fréquentes dans l'arrière-saison, souleva les flots et retint deux jours les barques dans le port. Dans l'intervalle, la conspiration avait été découverte et punie. Tout était encore en armes sur les deux
rives du lac, et Genève se préparait à entrer en campagne, quand elle vit arriver Sancy.
Il se hâta de se rendre à Berne et, s'adressant aux deux avoyers de la république. Béat de Mulinen et Jean de Watteville : « Vous avez la guerre, leur dit-il ; le roi sait qu'il doit vous secourir, selon le traité de Soleure, et il la fera avec vous; mais il ne peut la déclarer sans une avance d'hommes et d'argent, que je suis chargé de vous demander. » Berne prêta 100000 écus d'or, et les levées commencèrent. De leur côté, les cantons protestants et les Grisons promirent trois régiments; du leur, les Vallaisans s'avancèrent jusqu'à la Dranse. Toute la rive méridionale du Léman fut bientôt soumise. Mais quelle ne fut pas la stupeur des Genevois quand l'armée levée pour les défendre prit brusquement le chemin de la France. Sancy laissait aux deux républiques le soin de continuer la guerre, au moment où Charles - Emmanuel franchissait les monts pour se mettre à la tête de 12 000 fantassins et de 2500 chevaux.
Les Genevois prirent promptement leur résolution. Autant de rencontres, autant de beaux faits d'armes. Parfois leur ardeur les exposait à des surprises, mais toujours ils triomphaient du nombre supérieur de leurs ennemis. Tel jour 700 hommes en mirent en fuite 6000. Mais Berne ne les secondait que mollement. Ses miliciens, persuadés que leurs chefs s'entendaient bien mieux avec les courtisans de Charles-Emmanuel qu'avec les bourgeois de Genève, reprenaient l'un après l'autre le chemin de leurs foyers, le mot de trahison à
la bouche. L'avoyer de Watteville finit par croire qu'il ne lui restait d'autre parti à prendre que celui de rappeler la bannière, et d'accepter les propositions de paix que lui faisait le duc. Par le traité de Nyon (octobre 1589), le prince et la république se garantissaient mutuellement leurs terres. Charles-Emmanuel s'engageait à permettre, sur celles qu'il avait reconquises, l'exercice de la religion réformée dans trois endroits seulement. Libre à lui de faire valoir ses prétentions sur Genève, sans que Berne y mît d'opposition. Mais lorsque se répandit le bruit d'une transaction aussi honteuse, l'indignation éclata de toutes parts. Les communes, celles du Pays de Vaud les premières, ne permirent pas à leurs seigneurs de ratifier la convention. Cependant les armes furent posées d'un mutuel consentement. Le traité de Nyon subsista de fait, tandis que le duc se jetait sur la France, où l'appelait le cours des événements.
A l'approche des Suisses de Sancy l'ivresse avait gagné le camp des rois. Ils avaient mis le siège devant Paris, lorsque tout à coup, le 2 août 1589, un cri retentit dans l'armée : « Le roi est mort ! Un moine a tué le roi ! » Peu d'heures après, il ne restait guère autour du nouveau roi, Henri IV, que le petit nombre de ses soldats protestants et les Confédérés. C'est protégée par leurs lances fidèles que commença la dynastie des Bourbons. Ils combattirent pour elle à Arques, à Ivry. Ils entrèrent avec le roi dans Paris, le 12 mars 1594; leur destinée était de se trouver au premier plan dans toutes les grandes scènes de l'histoire de France. Ils
aidèrent enfin Henri IV à conquérir la paix de Vervins et méritèrent à leur patrie d'y être comprise honorablement. (2 mai 1598.)
Cette paix laissait le duc de Savoie en possession du Chablais. Elle laissait aussi certaines questions sans solution, celle entre autres du sort de Genève, de la ville dont tout bon catholique ne prononçait le nom que pour le maudire. Elles donnèrent lieu à une nouvelle prise d'armes, et au traité de Lyon, du i7 janvier 1601, par lequel Henri contraignit le duc à lui céder, avec la Bresse et le Bugey, le pays de Gex conquis par les Genevois. Le roi crut faire assez pour la ville, son alUée, en déclarant qu'il la considérait comme comprise dans la paix de Vervins, quoiqu'elle n'y fût pas nommée.
La paix avait rétabli l'équilibre européen. Philippe H mourut, bientôt après l'avoir signée, laissant l'Espagne abaissée, tandis que la France sortait d'une double lutte plus fière que jamais. Avec Henri IV s'étaient relevées les villes suisses, qui s'étaient alliées à sa fortune. Genève, après un siècle de lutte héroïque, se reposa dans la gloire du Béarnais. Toutefois son vieil ennemi n'avait pas cessé d'avoir l'œil sur elle, et le flot qui avait si souvent battu ses murs ne tarda pas à les assaiUir de nouveau. Comme elle s'abandonnait à la sécurité, quelques mille hommes, l'éhte des armées du duc , filèrent, dans la nuit du 21 décembre 1602, jusqu'à Plainpalais. Ils dressèrent contre les murailles des échelles teintes en noir, faites de pièces emboitées, qui permettaient de les allonger ou de les raccourcir. Les Savoyards allaient faire sauter la porte
Neuve, quand la sentinelle, un Vaudois, J.-J. Mercier, les vit, et sauva Genève en abattant la herse. L'alarme se propagea de rue en rue. Aux cris des femmes, des enfants, se mêla le mouvement des citoyens qui, demivêtus, se portaient où les appelait le tumulte du combat. Un coup de canon, pointé avec bonheur, emporta, avec les échelles dressées contre le rempart, les espérances de Charles-Emmanuel. Une heure avait suffi pour faire passer Genève du bord de l'abîme au comble de la joie. Elle célèbre encore, chaque année, le jour de VEscalade, comme celui de sa délivrance.
La France, l'Espagne, le pape et les Confédérés s'accordèrent pour commander la paix, qui fut signée à Saint-Julien le 21 juillet 1603. Le duc reconnaissait que Genève était comprise dans le traité de Vervins. Il s'engageait à n'élever aucune forteresse, et à n'entretenir aucunes troupes, à la distance de quatre lieues > des frontières. Il n'y en eut pas moins, tant qu'il vécut, toujours quelque nouveau complot ourdi contre la répubhque. Deux siècles encore, la maison de Savoie ne cessa pas de rechercher les moyens de se mettre en possession de Genève et du Pays de Vaud.
La Valteline.
Au sud des Alpes rétiennes du Bernina s'étend une vallée, longue de vingt lieues, que les Grisons jugeaient avoir été placée au pied de leurs monts pour suppléer
138 LA VALTELIXE
à leur infertilité. L'olivier, le mûrier, l'oranger prospèrent en Valteline. Le vin que l'on y cultive est celui que préférait l'empereur Auguste. Dans les guerres de l'âge de la réforme, cette vallée, limitée au sud par la république de Venise, alliée de la France, avait acquis une grande importance, parce que sa possession eût permis aux deux maisons, allemande et espagnole, des Habsbourg de se donner la main. De cette situation naquit une lutte qui se prolongea durant un siècle entier. Comme à Genève, la France s'y montra l'alliée des protestants, l'empereur et les Espagnols leurs constants adversaires. Les hostilités entre les partis s'engagèrent vers le milieu du XVP siècle. Les Impériaux commencèrent par l'emporter; mais l'abus qu'ils firent de la victoire provoqua la formation d'un parti patriote, qui leur imposa la paix, et crut assurer son œuvre par la promulgation d'un statut, semblable jusque dans les termes à ceux de l'ancienne Rome contre la brigue : il condamnait à perdre les biens et l'honneur quiconque serait convaincu d'avoir acquis une charge par l'intrigue. Le peuple nomma cette ordonnance « la loi contre les chaudières, Kesselhrief, » par allusion aux grands vases dans lesquels les ambitieux faisaient préparer les repas destinés à leur acquérir des suffrages. (1541-4551.)
La paix n'en fut pas moins de courte durée. Les jésuites, qui s'étaient introduits dans la Valteline, en ayant été expulsés, et Catherine de Médicis ayant proposé aux ligues un renouvellement d'alliance, tout prit parti pour la France ou pour l'Espagne. (1564.) Vainement les amis de la patrie s'efforcèrent de mon-
LA VÀLTKLLNE 139
trer que l'alliance de la monarchie et de la république est la mort de celle-ci, ils ne furent écoutés qu'après que la majorité des communes se fut prononcée pour le renouvellement de l'alliance française; vaincus, les Impériaux empruntèrent le langage de ceux qui ne voulaient d'alliance d'aucune sorte. Deux clans, ceux des Salis et des Planta , se rencontraient partout en Rétie, comme rivaux et concurrents; l'un et l'autre firent flotter leurs bannières. Jean de Planta, seigneur de Rhézuns, était le chef des Impériaux ; on découvrit qu'une bulle de Pie V lui conférait, avec le titre de procureur général du saint-siége, le soin de recouvrer pour l'église tous les bénéfices de la Valteline qu'avait souillés l'hérésie; il s'agit dès lors de savoir qui, de Rome ou des Grisons, régnerait sur la province ; Planta lutta quelque temps et finit par s'enfuir.
Il ne rentra dans son château de Rhézuns qu'en 1572, peu de mois avant la Saint-Barthélémy. Les soupçons, les haines n'habitent pas les seuls palais des rois ; les mêmes défiances qui portent les princes à s'observer les uns les autres, l'épée à la main, se cachaient sous l'humble toit des bergers. Les ennemis de Planta ne répandirent pas en vain le bruit que des soldats se tenaient prêts à sortir des gorges du Tyrol, pour relever le papisme en Rétie ; qu'à Milan se tramait le projet de la conquête de la Valtehne et du massacre des réformés. A ces rumeurs, tout un peuple en armes descendit à Coire. Un jour lui suffit poiir nommer le Strafguéricht, tribunal exécuteur de ses vengeances. Réunies en cercles, les cohortes populaires firent tomber sous la hache la tête de Jean de
no LA VALTELIXE
Planta, d'un homme qui avait servi les ligues avec distinction comme ambassadeur, comme magistrat et comme guerrier. Cinquante autres accusés, jugés coupables à des degrés divers, furent condamnés, les uns au bannissement, les autres à des peines plus légères. Après avoir changé la semaine de Pâques en une semaine de colère, le peuple rentra dans ses foyers.
Mais à la nouvelle de la Saint-Barthélémy, à celle de la découverte de 700 armures, trouvées cachées en Valteline, les drapeaux flottèrent de nouveau. Les hordes populaires se réunirent à Tousis, à l'entrée de la Via Mala. Les hommes les plus violents furent appelés à siéger. Pour être coupable à leurs yeux, il suffit d'être riche ou suspect. Les pasteurs tonnèrent contre la vénalité des grands et le peuple traduisit leurs paroles en sentences d'expropriation. Oubliant qu'il n'est seigneur qu'à la condition d'être le serf d'un plus grand que lui, et que le juge reçoit ses lois de la justice, il souleva les consciences. Les Confédérés intervinrent. Un nouveau tribunal corrigea les sentences de celui de Tousis. Une ordonnance interdit les soulèvements. (1574.) Le peuple la nomma « la loi trois fois scellée, Dreysieglerbrief, >■> parce que les trois ligues y apposèrent leur sceau. Elle devait mettre un frein à la colère du peuple, comme le Kesselbrief aux intrigues des grands; mais comme elle était en opposition avec les mœurs, la plaie de la Rétie fut jugée inguérissable.
Cependant Rome, qui avait soulevé ces orages, n'avait pas atteint son but. Elle n'avait réussi, ni à chasser l'hérésie de la Valteline, ni à arracher cette province
à la domination des ligues. Les Grisons, de leur côté, n'avaient pas réussi davantage à gagner les cœurs deleurs sujets. L'établissement d'une école évangélique à Sondrio fit naître un soulèvement dont ils triomphèrent; mais comme ils ne réformèrent pas la vente des charges et les abus qui l'accompagnaient, ils remontèrent dans leurs Alpes, laissant derrière eux, sous l'apparence de la soumission, des haines plus profondes que jamais.
Les hostilités ne recommencèrent toutefois que lorsque, en 1602, Henri IV ayant acheté des Suisses un renouvellement d'alliance, obtint l'accession des trois ligues à ce traité, et quand, l'année suivante, les sept cantons et l'Appenzell catholique renouvelèrent le leur avec l'Espagne. Fuentès , gouverneur de Milan à cette époque, était un de ces hommes fermes et sans pitié, que Philippe II avait formés à son école. Il sut faire concéder à ses Espagnols, et fermer à leurs ennemis, le passage à travers les pays médiats et immédiats des cantons catholiques. Il s'engagea, de son côté, à ce que les marchandises d'Italie, qui jusqu'alors avaient suivi la voie des Grisons, prissent à l'avenir ceUe du Saint- Gothard. La France fit éclater son indignation. Pour calmer ses ressentiments, les cantons lui donnèrent l'assurance qu'aucune convention postérieure à l'alliance française ne pouvait l'affaiblir. Cependant ces traités divers faisaient de la Suisse le marchepied des étrangers; aussi ne tarderons-nous pas à voir leurs armées passer et repasser sur le sol helvétique : les pères de la patrie l'avaient vendue.
Le passage du Saint-Gothard conquis, Fuentès vou-
lut S'assurer ceux de la Valteline et du Vallais, auxquels la politique de Henri IV donnait une nouvelle importance. Pour l'Espagne, il s'agissait dans le Vallais de relever l'évêque et d'étouffer la réforme; elle y envoya, dans ce but, les pères capucins. Ils venaient de s'unir à saint François de Sales et aux armes de Charles-Emmanuel, pour ramener le Chablais à l'unité romaine (4601); ils se glissèrent le long du Rhône à Saint-Maurice, où personne n'écoutait plus la messe, et dans Sion, où des députés des cantons catholiques, venus pour renouveler l'alliance de 1533, avaient amené, de leur côté, des missionnaires de langue allemande. Le peuple s'assembla sur le pré de l'évêque, non loin de Sion. Il donna deux mois aux protestants pour rentrer dans l'église, ou quitter le pavs. Mais l'intervention des villes suisses et de la France ne permit pas d'exécuter cette résolution.
En Rétie, la lutte des deux grandes puissances souleva de plus violents orages. La nouvelle génération avait abandonné les vieilles mœurs. Les riches se plaisaient aux banquets splendides, prolongés et bruyants ; le peuple les imitait; l'avidité croissait avec les besoins : dès lors plus de patrie. La liberté était devenue le privilège de recevoir, à la fois, les pensions de l'Espagne, de Venise et de la France. Les communes mettaient à l'enchère les pouvoirs publics. On achetait, pour revendre, la justice au décuple. En Valteline, les causes jugées étaient reprises pour être jugées de nouveau, les successions étaient renversées, les orphelins dépouillés. Point de compte-rendu, point d'appel à Rome contre les nouveaux Verres. Quand dans
LA VALTELIMl 143
une république la corruption a gagné le peuple, rien n'arrête son cours, et les hommes honnêtes luttent en vain contre le torrent. Les pasteurs, nouveaux Jonas, prédisaient une ruine prochaine, si le peuple n'opposait une barrière aux pratiques criminelles des grands. A leur instigation, des délégués des communes s'assemblèrent; mais ils ne surent que trahir leur soif d'entrer en partage des profits que s'attribuaient les chefs de la nation, et transférer aux communes le droit d'élire les gouverneurs des provinces. Les communes choisirent pour baillis des hommes qui n'avaient connu d'autre soin que celui de leurs troupeaux.
Telle était la Rétie lorsqu'elle s'allia à Henri IV. Elle accordait le passage aux armées françaises qui chercheraient le chemin de Milan. Bientôt après Venise obtint, par un traité semblable, la levée de 6000 hommes et le passage pour des troupes qu'elle levait en Lorraine. (1603.) Ce fut alors à Fuentès à se montrer; il fit construire, à l'embouchure de l'Adda dans le lac de Côme et en face de l'entrée de la Valteline, une citadelle à laquelle il donna son nom. Vainement les Grisons protestèrent. Des députés qu'ils envoyèrent à Milan se laissèrent circonvenir; ils allèrent jusqu'à conclure une alliance qui accordait à l'Espagne le passage et l'enrôlement. A ce fait un cri de colère retentit en Rétie. Douze enseignes occupèrent l'entrée de la Valteline. Chez un peuple accoutumé à faire tout ouvertement, un comité secret avait reçu, d'après le conseil de Pascal, de l'insinuant envoyé de Henri IV, le soin de tout diriger; ce fut un nouveau sujet d'irritation. Arrive, en ces circonstances, la nouvelle que les
Lorrains au service de Venise allaient traverser la Rétie. Les communes n'avaient pas été prévenues; elles s'assemblèrent , s'opposèrent au passage des mercenaires et chargèrent un Sfro/^utjricht de venger la patrie. (1607.) Partisans de la France et de l'Espagne furent frappés tour à tour. Cependant l'adresse de Pascal finit par tourner contre les Espagnols la colère du peuple. Deux des hommes qui avaient signé le traité de Milan, Béli et Baselga, furent immolés sur un monticule, lieu du supplice des criminels ; puis le Strafguéricht fit prompte justice du reste des accusés. Sous le manteau du droit, les pauvres s'accordèrent, en riant, pour dépouiller les riches. L'iniquité lava l'iniquité. Dès lors la volonté de Henri IV ne rencontra plus de résistance chez un peuple qui naguère, fort de son courage, avait mis sa gloire à ne dépendre que de Dieu et de la liberté.
Le roi de France , croyait-on , avait à cette époque conçu le projet d'une république chrétienne, qu'il voulait composer de quinze états de force égale, et dont les représentants devaient recevoir la charge de maintenir l'Europe en paix. Les dépouilles de la maison d'Autriche devaient servir à élever des états du second ordre au degré de puissance que leur destinait Henri. Les Suisses recevaient la Franche-Comté , l'Alsace et le Tyrol en partage. Il ne manquait plus au roi de France qu'un prétexte pour déclarer la guerre, quand s'ouvrit la succession de Clèves et de Juliers. Aussitôt se leva Charles-Emmanuel, des alliés du roi le plus impatient, et qui devait entrer, avec Venise, en partage du Milanais. Au printemps de l'an 1610, tout s'ébranla.