LES ESPAGNOLS EN T.U-TELLVE
sœurs de Berne, la retinrent au rnonnent où elle allait s'aventurer sur une mer dont elle ne prévoyait pas les orages. Leurs églises ne combattaient plus comme elles l'avaient fait précédemment les alliances étrangères. Breitinger, successeur de Bullinger, ne s'était pas élevé contre celle que Zurich avait contractée avec le margrave ; la France se hâta d'en tirer parti pour ne demander pas moins que ce qu'un prince allemand venait d'obtenir. L'ne nouvelle génération, impatiente de voir se rouvrir la carrière de l'honneur et de la fortune, arrivait aux affaires ; elle imposa silence à la minorité fidèle aux traditions de la réforme (1613), et bientôt après quelques mille Zuricois coururent, sous Bassompierre, colonel général des Suisses, prendre part aux sièges de Saint-Jean d'Angely, de Montauban, à l'attaque de Montpellier, à la ruine de la cause des réformés de France.
Au sud, Berne et Zurich s'allièrent, en 1615, avec les Vénitiens et en 1617 avec Charles-Enamanuel, que menaçait comme eux la grandeur de la maison d'Autriche. Les Hollandais, à leur tour, sollicitèrent de l'appui. Deux partis s'étaient formés chez eux autour de deux doctrines religieuses, sous lesquelles se cachaient deux tendances politiques. Les Arminiens étaient fédéralistes, les calvinistes unitaires; les premiers plaidaient la cause de la liberté des provinces, les derniers s'étaient rangés sous l'héroïque drapeau du prince d'Orange. Ce n'en fut pas moins Maurice d'Orange qui réclama le secours des républiques suisses. Dans les conférences qui s'ouvrirent à Dordrecht, leurs députés furent le rempart de l'orthodoxie -calviniste ; ils
signèrent gaiement, après cinq mois de session, la condamnation des doctrines arminiennes, partant, la ruine du parti républicain. Au retour de ces envoyés, les villes réformées de Suisse s'accordèrent pour jurer fidélité aux dogmes sanctionnés à Dordrecht. Un moment, l'esprit de la réforme parut se réveiller, mais traînant des fers et en face de puissants adversaires.
De ces ennemis , le saint-siége était le plus vigilant. li ne se faisait pas dans les Alpes un mouvement dont il ne fût avisé par les capucins ; il n'y avait pas de vallée où son action ne se fit sentir. Il écrivait à ses nonces : « Gourmandez les timides. Evitez de contredire les villes. Caressez l'ambassadeur de France. Animez-le contre Berne et les protestants. Tout en évitant de parler de religion, ne paraissez vous occuper que de religion. Qu'avoir travaillé pour l'église paraisse une grande récompense. » C'est par ces moyens que Rome gouvernait un peuple étranger à ses ruses et vendu par ses chefs. Grâce à son instance, Fribourg se lassa de lutter contre l'établissement de l'évêque de Lausanne dans ses murs. (1613.) Mais c'étaient surtout les peuples gardiens des Alpes que le saint-siége s'efforçait de soumettre à sa domination. En Vallais, les partis triomphaient tour à tour. En Rétie, ils s'agitaient plus violemment encore. Venise, en lutte avec l'Autriche et l'Espagne , réclamait le secours des Grisons, Les Espagnols , de leur côté, se montrèrent prêts à raser le fort Fuentès, à la condition que les ligues accorderaient le passage à leurs troupes, le refuseraient à Venise, et laisseraient le gouverneur de Milan lever chez eux de 2 à 6000 hommes. Ces pro-
148 LES ESPAGNOLS E.V VALTELLNE
positions ayant été soumises au peuple de la Rétie, onze communes seules les agréèrent.
Aussitôt ces communes prirent les armes. Dans l'Engadine vivaient deux frères, Antoine et Augustin, de la noble famille des Travers. Leur sœur avait épousé Rodolphe de Planta. Augustin et Planta étaient Espagnols, Antoine Vénitien. Les deux partis se mirent en campagne, et déjà bien des morts jonchaient le sol quand les femmes et les filles des combattants réussirent à les séparer. Alors les pasteurs de l'Engadine se levèrent et, à leur voix, tout un peuple se mit en marche. A sa tête s'avançaient Blasius, Tschouschi et Georges Jénatsch, génie passionné, main prompte à laisser tomber l'épée de la parole pour saisir celle des batailles. A leur approche, Planta s'enfuit en Tyrol. (Août 1618.) L'armée des communes vint camper à Tousis. Son premier acte fut de renouveler l'aUiance . des Ligues avec les Vallaisans, et de proclamer la liberté religieuse; le second, de nommer un Strafiguéricht. Neuf pasteurs furent adjoints à ce tribunal ; ils devaient s'abstenir de juger, mais diriger la délibération. Deux hommes considérables, Zambra et Rusca, comparurent les premiers. Zambra, landamman de la Brégaglie, fut mis à mort. Rusca, un prêtre, un vieillard, fut soumis à des tortures auxquelles il succomba dans la prison. Les biens de Rodolphe de Planta et ceux de son frère Pompée furent confisqués, leurs jours abandonnés à tout venant. L'évêque, de nouveau fugitif, fut déclaré indigne de sa charge, et condamné à perdre les biens et la vie. Augustin Travers et nombre de ses amis furent exilés. La terreur s'était assise sur le
trône de la justice, quand survint une terreur nouvelle.
Le beau village de Pleurs, au pied du Conto, était un entrepôt du commerce de l'Allemagne avec l'Italie. Ses palais, ses églises, ses promenades lui donnaient l'apparence d'une riche cité. Le mont qui le dominait était formé d'une pierre qui durcissait à l'air, et servait à faire des vases d'usage et d'oraement. Son sommet était de craie. Une nuit, la cime se détacha de sa base ; il se fit un vaste ébranlement, puis un silence de mort ; au matin, le lieu où Pleurs avait été se trouva couvert, à une hauteur de cent pieds, par les débris du Conto; les corps de 2500 victimes gisaient sous l'énorme tombeau. (4 septembre 1618.)
Le désastre de Pleurs avait jeté l'effroi dans la Rétie. Le Strafguéricht de Tousis n'en poursuivit pas moins le cours de ses vengeances. Cependant une réaction se préparait. Les ambassadeurs de France, d'Espagne et les Confédérés y travaillaient en commun. Le peuple, honteux des excès commis en son nom, se remit en campagne ; les deux partis se rencontrèrent aux environs de Coire, et ils convinrent de nommer de nouveaux juges, qu'ils chargèrent de revoir les sentences prononcées à Tousis. Mais le tribunal de révision n'eut pas plus tôt commencé son œuvre réactionnaire que ceux qu'il frappait s'insurgèrent à leur tour ; un Strafguéricht, siégeant à Davos, annula les sentences prononcées à Coire et confirma la plupart des résolutions prises antérieurement. (1619 à 1620.)
Tandis que ces choses se passaient, un vaste incendie s'allumait en Allemagne, oîi la guerre de trente ans.