‹ Histoire de la Confédération suisseChapitre 29 sur 66 · LES ESPAGNOLS EN VALTELINE · texte numérisé non relu

LES ESPAGNOLS EN VALTELINE

venait d'éclater. Les Bohèmes, soulevés contre la maison d'Autriche, avaient appelé au trône Frédéric V, gendre de Jacques pr d'Angleterre, l'ami des villes suisses. Toute l'Europe prit parti. Les Confédérés étaient presque aussi di\isés que l'Allemagne ; toutefois, à l'approche du péril, ils se promirent de vivre en frères et de ne pas compromettre à la légère l'existence de la patrie. Moins prudents, les représentants de la Rétie assemblés à Davos envoyèrent deux ecclésiastiques à Prague, assurer Frédéric que leurs armes étaient fourbies et prêtes à servir la cause de la foi. Tout se fit sans consulter les communes, sans égard pour la minorité cathohque, sans aucun souci de la colère de l'Espagne ; les Rétiens couraient, les yeux bandés, se jeter au sein de la tempête qui déjà s'élevait de toutes parts.

Plus que jamais le passage de la vallée de l'Adda, le chemin de Vienne à Milan le plus court et le plus secret, importait à l'Autriche et à l'Espagne. Comme il venait de leur être refusé, elles jugèrent devoir le conquérir. L'attaque se prépara sur tous les points, et d'abord sur le plus faible, la Valteline, où nobles, prêtres et peuple étaient impatients du joug. Tous conspiraient, sans qu'aucun craignît la trahison. Le pays était plein d'aventuriers que les villes d'Italie avaient rejetés de leur sein; un parent de Planta, Robustelli, se mit à leur tête et, dans la nuit du 19 juillet IG^O, il descendit à Tirano. Tout courut aux armes, le petit nombre pour se défendre, la foule pour attaquer. Aucune pitié. Au matin, les flots rougis de l'Adda allèrent apprendre à Teglio qu'il n'existait plus à Tirano d'église hérétique.

Mêmes scènes à Teglio, à Sondrio, où le massacre dura trois jours. Plus loin, les réformés eurent le temps de s'enfuir. Environ 600 personnes avaient péri, quand Robustelli, sous le nom de capitaine général, prit le gouvernement d'une multitude ivre, sans lois, occupée à se disputer, les armes à la main, l'héritage de ses victimes. En même temps les Autrichiens, les rangs serrés et nombreux, occupaient le Val-Moutier et chassaient devant eux tous les protestants de cette vallée.

La Rétie frémit d'effroi. La diète des trois ligues fut convoquée à Coire ; mais elles s'étaient divisées : les communes catholiques de la ligue grise avaient pris parti pour les Valtelins, dont la cause était pour eux celle de Dieu. Les cantons suisses, leurs voisins, se disposaient à les soutenir. Seules, en ces circonstances, les Dix-droitures osèrent invoquer l'assistance de Berne et de Zurich, qui s'empressèrent de leur envoyer 3000 hommes. Devançant l'arrivée de ces auxiliaires, le \ieux Gouler, l'honneur de la Rétie, avait essayé, mais sans y réussir, de reconquérir la Valteline. Ensemble Suisses et Grisons renouvelèrent cette tentative. Ils descendirent des sommets abrupts du Casanna, suivirent, sans beaucoup d'ordre, les bords de l'Adda, et se précipitèrent vers le bourg de Tirano, dans lequel Espagnols et Valtelins avaient réuni leurs forces. Sans attendre d'avoir reçu leur artillerie et formé leur ordre de bataille, les Bernois se jetèrent dans une route étroite, serrée entre les murs du vignoble; tout à coup une grêle de plomb jaillit de toutes parts ; pas un mur qui ne cachât l'ennemi ; ce ne fut

\5i LES ESPAGNOLS EN VALTELLNE

pas un combat, mais une boucherie. Plus heureux d'abord, les Grisons et les Zuricois firent reculer l'ennemi ; mais arrivés au moment d'achever leur victoire, ils se trouvèrent, devant les murs de la place, sans échelles, sans instruments de siège, en même temps qu'après sept heures de combat les balles vinrent à leur manquer. Ils se retirèrent sur Bormio. (Septembre 1620.)

Ils se disposaient à s'y fortifier quand ils apprirent qu'une grande confusion régnait en Rétie; que les Planta la parcouraient en tous sens, et que quinze cents hommes des petits cantons, sous Conrad de Béroldingen, descendus des vallées de la Haute-ligue, campaient au confluent du Rhin. A ces nouvelles, ils se hâtèrent de repasser les Alpes. La diète des ligues s'assembla; mais, cette fois, les réformés y eurent le dessous. Les jésuites obtinrent de pouvoir fonder des écoles où il leur plairait. Les alliances suisse, française, autrichienne furent confirmées, celle de Venise» l'alliée naturelle des Grisons, rejetée à jamais. Féria, gouverneur de Milan, proposa à la Haute-ligue de lui rendre la ValteUne, mais avec garnisons milanaises, exclusion de tout culte hérétique, et passage pour ses Espagnols. Toutes les communes de la ligue grise agréèrent ces propositions. (1621.)

Alors un cri partit de l'Engadine : « Ils ont vendu la religion et le pays ! » Dans toutes les crises des républiques, il s'est rencontré de ces hommes qui ressentent plus vivement que le vulgaire les outrages faits à la patrie, et pour qui sentir et exécuter est même chose; tels étaient les Engadins Jénatsch et

Blasius; ils réunirent quelques braves, et arrivèrent par une fraîche matinée d'hiver devant le château de Rietberg, dans le Domleschg. Pompée, frère de Rodolphe Planta, l'habitait; ils brisent les portes, pénètrent jusqu'à lui, le percent de coups, puis s'en retournent tranquilles dans le Prettigau. Il leur restait à chasser du pays les étrangers et à réduire les rebelles. Dans ce but, les deux patriotes se remettent en marche, le 20 mars, suivis de quelques cents hommes; ils filent, couverts des ombres de la nuit, par l'étroit sentier du Muras, entre la forêt et le précipice, l'abîme du Buratobel à leurs pieds, et descendent dans le Domleschg. Arrivés en présence des 1500 hommes de Béroldingen, ils se précipitent sur eux, les menacent de les prendre à dos, les chassent devant eux, et finissent par les contraindre à regagner, comme ils purent, la vallée d'Urseren, abandonnant leur artillerie et poursuivis jusqu'à la frontière.

Ces mouvements s'accomplissaient en avril 1621, alors que le succès couronnait partout ailleurs la politique autrichienne et l'œuvre de Rome. La France, occupée à réduire les huguenots, ne portait pas à ses affaires extérieures l'attention qu'elles méritaient. Vint l'heure de son réveil ; envoyé à Madrid, Bassompierre obtint de l'Espagne la restitution de la Valteline et le rétablissement de l'état de choses existant en 1617. Les ligues et les cantons protestants de la Suisse adhérèrent au traité de Madrid. Mais comme l'exécution en était de mois en mois différée, de jeunes hommes se persuadèrent qu'il suffirait de quelques mille bras pour reconquérir la province. Ils s'y précipitèrent,

Page 1