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LES ESPAGNOLS EN VALTELIKE

sans vivres, sans grosse artillerie, et ne tardèrent pas, chassés par la faim, à se voir ramenés à leurs foyers, avec plus de précipitation qu'ils n'en étaient sortis. (Septembre 1621.)

Cette expédition fut le prétexte que prirent les Impériaux pour entrer en Rétie, le fer et la flamme à la main. Ils réclamèrent la possession de la Basse-Engadine, du Val-Moutier, des Dix-juridictions; guidés par Rodolphe de Planta, ils y pénétrèrent de deux côtés; Baldiron descendit de la Fluela sur Davos, Brion par la Slépina dans le Prettigau. D'autre part, des Espagnols et des Suisses, partis de Bellinzona, occupèrent la Brégaglie. Tout dut fléchir. Les Prettigoviens, à genoux, jurèrent obéissance. Coire fut occupée. Quinze cents Rétiens s'enfuirent chez les Confédérés. Un grand nombre, Jénatsch entre autres, allèrent porter le secours de leurs armes à leurs coreligionnaires d'Allemagne.

Féria dicta, de Milan, la loi du vainqueur : « Il y aura alliance entre l'Espagne et les ligues. Le passage ne nous sera jamais refusé. Vous abandonnerez la Valteline et Bormio pour une somme de 25000 couronnes , que ces provinces vous payeront annuellement. Le culte romain sera librement professé dans toute l'étendue de vos monts. » (Mars 1622. ) L'Autriche ajouta à ces conditions celle de l'occupation, durant douze ans, de Coire et de Mayenfeld. Baldiron parcourut le pays , jetant ses ordres selon que les lui dictait l'ivresse ou le caprice. Il avait confisqué les biens des fugitifs ; ses gens pillèrent le reste. Partout les capucins se montrèrent sur les pas des lansque-

nets. Les Rétiens fléchirent sous le joug, jusqu'à ce que le désespoir leur mit des armes en main. Ils taillèrent alors, dans l'épaisseur des forêts, des massues qu'ils garnirent de pointes de fer, et, l'arme d'Hercule à la main , le couteau pour poignard , leurs faulx en guise de lances, ils se jetèrent à l'improviste sur les Autrichiens. Ils les défirent à Schiersch, à Seewis, à Kastels. Ils s'emparèrent des lignes du Luciensteig. A Flsesch, 85 hommes, ayant à leur tête Pierre Gouler et Thuring Enderli, firent subir aux Impériaux une défaite sanglante. Les insurgés finirent par assiéger Coire et par réduire Baldiron à capituler. Il défila devant eux, avec 2000 soldats, le reste de ses forces. Les assiégeants n'étaient pas 1400 hommes. Quelques divisions achevèrent de purger d'ennemis monts et vallées. Puis, les représentants des ligues s'assemblèrent à Coire. Leur premier acte fut de proclamer une amnistie ; le second, d'ordonner à chacune des ligues de se tenir prête à défendre la liberté reconquise. La victoire, se direntils, ne se range pas nécessairement du côté de la puissance et de la fierté, car elle vient de couronner la bonne cause, soutenue par d'humbles paysans. (Juin 1622.)

Henri de Rohan.

Les Hgues se livrèrent à l'espérance. Mais tandis qu'elles se reposaient sur une trêve, conclue à Lindau avec la maison d'Autriche, 10000 Impériaux, sous

Baldiron et d'Alwig, rentrèrent dans l'Engadine et le Prettigau. « L'archiduc, disaient en plaisantant ces soldats, nous a promis une maison à chacun ; escargots, nous l'emporterions; guerriers, nous la mettons en cendres. » On se battit jusque sur les neiges des Alpes. Un dernier combat fut livré près de Saas, sur la prairie d'Aquasana. (5 septembre 1622.) Les Prettigoviens, sous Rodolphe de Salis, succombèrent après une héroïque résistance. Les troupes de Coire et de la ligue grise accoururent trop tard à leur secours. Tout le pays ne fut bientôt qu'une ruine. Les villageois furent réduits à errer sans toit et sans pain. On nomme encore l'hiver qui suivit, celui de la grande famine. Vainement les Confédérés, émus de pitié, intervinrent en faveur de leurs alliés; la Rétie fut réduite à subir le sort des vaincus.

Cependant les succès de la maison d'Autriche avaient réveillé la France, où venait d'arriver aux affaires un homme qui avait l'instinct de la puissance et qui, le but tracé , n'était arrêté par aucun scrupule sur les moyens d'y parvenir. Richelieu, sachant les états protestants les alliés naturels du roi, s'unit à l'Angleterre, à la Hollande, aux restes des réformés d'Allemagne ; puis il se mit d'accord avec Venise et le duc de Savoie pour contraindre l'Espagne à l'observation du traité de Madrid. (1624.) Aussitôt 6000 Français et 3000 Suisses, sous le marquis de Cœuvres, traversèrent la Rétie, que les Autrichiens avaient abandonnée, et reconquirent la Valteline. ( 1625. ) Ce ne fut pas toutefois pour la restituer aux Grisons. Ceux-ci n'apprirent pas sans surprise que les rois de France et d'Espagne s'étaient ré-

conciliés, et que, par un traité conclu le 5 mars 1626 à Monzone, ils avaient, sans se mettre en peine de l'assentiment de leurs alliés, réglé les rapports de la Rétie avec ses provinces. Libre aux Valtelins de se gouverner eux-mêmes , à la condition de payer une contribution annuelle de 25 000 florins à leurs anciens maîtres.

La cause du rapprochement des deux puissances avait été une nouvelle prise d'armes des calvinistes de France. Un homme de grand cœur, Henri de Rohan, croyant l'heure venue de tenter un effort pour empêcher la ruine de ses coreligionnaires, s'était mis à leur tête, et Richelieu, remettant le jour d'attaquer l'Autriche, s'était donné les mains franches pour réduire ce soulèvement. Les Suisses lui prêtèrent secours, sans se demander s'ils ne combattaient point contre eux-mêmes en ruinant ce qui restait de vie républicaine en France. La guerre se termina par la prise de la Rochelle et des dernières places occupées par les huguenots. Dès lors Richelieu put de nouveau tourner contre les Impériaux toutes les forces du royaume.

Ses premiers regards se portèrent sur le Vallais, chemin du Milanais. « Il est temps, écrivit-il à ses agents, de remettre les Vallaisans en goût de dévotion ; » et pour arriver à ce but, il leur envoya de l'or et des capucins. Ils surent persuader les patriotes de séparer leur cause de celle de la réforme. Dès ce moment, les lois qui condamnaient les hérétiques furent exécutées. Comme naguère les Locarnais, comme les Valtelins, les évangéliques du Vallais quittèrent en grand nombre la terre de leurs pères pour se réfugier

ibS HENRI DE ROHAN

à Aigle et dans l'Oberland. La vallée du Rhône renouvela son alliance avec les cantons catholiques. (1627.)

Mais tandis que la France s'assurait du Vallais et que ses armées s'avançaient en Italie, 40000 Impériaux, détachés des armées de Wallenstein , traversaient le pays des Ligues et se répandaient en Lombardie. Leurs armes ne furent pas heureuses. L'empereur se vit contraint à abandonner à un prince français le duché de Mantoue, et à déclarer libres les passages de la Rétie. Six mille Suisses, levés par Bassompierre , avaient contribué au succès de la France. Leurs chefs, J. -Louis d'Erlach et François d'Affry, ayant, lorsqu'on cessa d'avoir besoin de leur secours, reçu pour toute paie de leurs avances des propos injurieux, le noble Bernois fit ce qu'a fait, dans un temps plus rapproché de nous, le prince Eugène de Savoie : il tourna le dos à la France , et mit au service des protestants d'Allemagne un bras qu'elle eut à regretter.

Richelieu, poursuivant ses avantages, obtint en 1630 à Ratisbonne la disgrâce de Wallenstein ; il prenait, il est vrai, l'engagement de ne donner aucun secours aux ennemis de l'empereur; mais de la main qui venait de signer cette promesse, il souscrivit, la même année, une convention par laquelle Gustave-Adolphe de Suède promettait de faire bonne guerre à la maison d'Autriche. Ainsi Louis XI avait armé les bras des Suisses contre Charles le Hardi. Déjà le 20 juin 1630, le héros suédois descendait sur le rivage d'Allemagne, et bientôt après il sollicitait l'alliance des Confédérés.

La Suisse, lorsque celte offre lui fut faite, était profondément déchirée. Comme l'empereur Ferdinand

investissait, en Allemagne, les princes de son parti de tous les biens ecclésiastiques sécularisés depuis la paix de Passau, les princes évêques de Bâle, de Constance et de Goire, assis aux limites de l'empire et des cantons, crurent n'avoir pas moins de droits que n'en avaient les Allemands. L'abbé de Saint-Gall aussi s'était mis en campagne, non plus comme autrefois le sabre à la main, mais suivi de jurisconsultes, habiles à fermer la bouche à qui niait la compatibilité des fonctions du prêtre avec celles de l'homme d'état. La France elle-même avait mis sous séquestre les biens que les Genevois possédaient dans le pays de Gex, parce qu'ils avaient appartenu à l'éghse avant la réforme. Dans les bailhages mixtes, Zurich demandait inutilement que les questions religieuses fussent, comme les ci^^les, soumises à des arbitres des deux religions, en nombre égal; on donna peu d'attention à ses plaintes tant que les armées impériales furent victorieuses ; mais les hauts faits des Suédois prêtèrent à ses arguments une nouvelle force (août 4632).

Vint le moment où Richelieu crut devoir se montrer et attaquer ses adversaires par une nouvelle voie. Il lui fallait, pour atteindre son but, un homme adroit à manier les peuples, qui sût ramener en leurs cœurs la confiance perdue, et fût, à la fois, versé dans les affaires et général expérimenté ; il jeta les yeux sur Rohan. Sans s'arrêter à d'anciennes injures, et ne voyant que le service qu'il pouvait attendre, il l'envoya chez les Grisons. Les Ligues donnèrent à Rohan 6000 hommes, auxquels il ajouta quelques compagnies françaises et mille braves qu'il leva. Pour qu'il pût, au

besoin, accroître ses forces de celles des Suisses, la cour le nomma son ambassadeur auprès des cantons. Ils venaient de rejeter les propositions d'alliance de Gustave-Adolphe. Comprenant le dangerde la situation, ils avaient fait trêve à leurs inimitiés, et s'étaient promis de garder fidèlement la neutralité qui , jusqu'à ce jour, avaient préservé leur patrie de grands malheurs. Les villes n'en laissèrent pas moins deux régiments se former sous leurs yeux et se joindre à l'armée des Ligues. Comme il attendait, tous les jours, l'ordre de marcher sur la Valteline, Rohan invita les Suédois à s'approcher des lieux où les hostilités allaient commencer.

Ils s'avancèrent, sous le général Horn, et mirent le siège devant Constance (28 août 1633) ; mais leur aventureuse entreprise souleva un violent orage. Trois mille hommes des cantons primitifs marchèrent au secours de Constance, et Féria s'étant mis en mouvement à la tête de 20000 Espagnols, il ne resta bientôt à Horn que de lever le siège commencé et de se replier sur l'Allemagne. Féria l'y suivit, longeant le Rhin, sans respecter les frontières de la Confédération. Les cantons catholiques, de leur côté, renouvelèrent, dans leur ressentiment, leur alliance avec l'Espagne; ils lui accordèrent libre passage et "lui promirent de couvrir avec elle la Franche- Comté. (30 mars 1634.)

Cependant les Suédois pressaient Rohan de conquérir la vallée de l'Adda, « ce fossé d'où leur venait tout le mal. » Ils étaient à peine écoutés lorsque leurs armes étaient heureuses ; déclinaient-elles, le regard de Richelieu se portait de nouveau vers la Valteline.

Dix fois l'ordre fut donné, dix fois il fut révoqué, de s'emparer de cette province. Il fut enfin donné sérieusement après la bataille de Nordiingen, perdue par les Suédois. Lorsqu'il vit tous les versants de l'Allemagne balayés par les Impériaux, le ministre de Louis XIII jugea l'heure venue de descendre dans l'arène.

Vers les premiers jours de l'an 1635, quelques mille Français, Rohan à leur tête, traversèrent tout à coup la Suisse, et si rapidement, que la petite armée se trouva en Valteline avant que la plupart des cantons fussent informés de son passage. Rohan laissa Jénatsch et ses Grisons occuper le versant des Alpes. Lui-même prit Tirano pour centre de ses opérations. Trompant l'ennemi par la promptitude de ses mouvements, il laissa les Allemands, d'un côté, les Espagnols, de l'autre, s'engager dans la vallée, et ce fut pour les battre successivement dans le val Luvin, à Mazzo, dans le val de Fréele et à Morbegno. Des armées du roi de France celle de la Valteline fut la seule qui, cette année, n'éprouva aucun revers.

La province conquise, les Rétiens en demandèrent la restitution. La France y mit les conditions qu'y avait mises l'Espagne. Alors ils s'interrogèrent. Jénatsch leur conseilla de tout accepter, en attendant l'heure propice. Songeant dès lors aux moyens de sauver son pays, sans négliger sa propre fortune, il embrassa le catholicisme, s'unit aux Impériaux, et, s'adressant à ses compagnons d'armes : c( Vous contenterez-vous toujours, leur dit-il, de la paie en espérance, la seule que nous recevons de Richelieu? » Ils le comprirent. Les Rétiens allient au flegme de l'homme du nord

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l'adresse italienne; durant tout un hiver, ils conspirèrent sans se trahir. Le moment venu, leurs milices, qui occupaient les défilés des Alpes, contraignirent l'armée française à la retraite. Richelieu avait trouvé son maître. Rohan, victime de la politique du cardinal, ne reparut dans Coire que pour s'y trouver prisonnier. Le peuple eût voulu ne lui témoigner que sa reconnaissance et son admiration, mais il ne pouvait lui sacrifier sa liberté. Contraint à abandonner Coire, et désormais sans patrie, « le bon duc, » comme tous le nommaient, se rendit en Alsace, dans le camp de Bernard de Saxe-Weimar. (Mai 1637.)

A la suite de ces événements, les Grisons firent avec l'Espagne un traité, qui les laissait en possession de la Valteline. (1639.) Le culte évangéhque en était, il est vrai, proscrit; mais jésuites et capucins le furent pareillement. Bientôt après, l'Autriche, humiUée par ses revers en Allemagne, renoua, à son tour, ses rapports avec les Ligues; elle consentit au rachat des droits qu'elle possédait encore dans les Dix-juridictions, et ne conserva plus dans ces Alpes que les seigneuries de Tarasp et de Rhézuns. (1651.) Insensiblement les confessions se rapprochèrent, et la paix rentra dans le pays, qui redevint, après de violentes agitations, l'une des contrées les plus paisibles de la Suisse. Mais il ne fut pas donné à l'homme qui avait le plus contribué à son affranchissement de le voir renaître. Victime des haines qu'il avait allumées, Jénatsch succomba, au milieu d'une fête, frappé d'une hache, de l'arme, si l'on dit vrai, qu'il avait trempée dans le sang de Pompée Planta et que Lucrèce, la

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