‹ Histoire de la Confédération suisseChapitre 33 sur 66 · DOMINATION DE L'ARISTOCRATIE · texte numérisé non relu

DOMINATION DE L'ARISTOCRATIE

Guerre des paysans.

Dans les jours qui suivirent la paix de Westphalie, un profond malaise se manifesta chez les Confédérés. Comme leur pays avait été, pendant la guerre, l'asile de fugitifs sans nombre, qui y avaient répandu l'or à pleines mains, toutes les choses nécessaires à la vie s'étaient élevées à deux ou trois fois leur prix; les maisons, les terres avaient acquis subitement une valeur inaccoutumée. En ces circonstances, beaucoup de paysans, enrichis tout à coup, s'abandonnèrent au luxe et à la bonne chère. Bien des heures furent passées au cabaret, qui naguère l'étaient à la charrue. La classe élevée, moins imprévoyante que les campagnards, leur avait prêté sur des titres hypothécaires les sommes qu'elle avait épargnées. Mais lorsque, après la paix, les réfugiés refluèrent vers l'Allemagne, que les fertiles provinces de la Souabe et de l'Alsace

ils GUERRE DES PAYSANS

refleurirent et recommencèrent à verser leur surabondance sur les marchés de la Suisse, le prix de toutes choses descendit d'année en année, de jour en jour. Le blé fut offert au quart de ce qu'il coûtait auparavant. Il restait cependant à payer les intérêts de dettes imprudemment contractées. Ce fut alors que se montra le mécontentement.

Vers le même temps se ferma, pour les Confédérés, une source de revenus naguère importante, le service mercenaire. Le grand nombre de ceux qui avaient combattu en Allemagne avaient été licenciés. En France, quand, après la mort de Louis XIII, tout s'était mis en mouvement, les grands, les parlements, le peuple, le jeune roi Louis XIV ne conserva, quelque temps, d'autre appui que celui des Suisses ; le soulèvement apaisé, leurs régiments n'en avaient pas moins été brusquement renvoyés, sans égards et sans solde. Puis la France, l'Autriche, avaient élevé leurs péages. En Suisse même, les gouvernements avaient accru les charges du pays. « Que nous sert, dirent alors les paysans, d'avoir aboli l'ancienne servitude, si nous nous en laissons imposer une nouvelle? Non contents d'avoir augmenté les droits qu'ils prélèvent sur les exportations et les importations, sur le vin (Ohmgeld)^ sur le bétail, nos seigneurs se sont encore arrogé le monopole du sel et celui de la poudre. Ils allèguent la nécessité de défendre les frontières; mais pourquoi payer de nos bourses, après avoir payé de nos personnes? Encore si, de retour à nos foyers, nous étions gouvernés équitablement; mais (fuelle est la contrée qui ne gémisse sous la sévérité des baillis? Tous les

jours, ce sont peines corporelles, amendes arbitraires; bientôt ce bon pays de Suisse sera plus esclave et plus appauvri que ne le sont les terres sujettes des rois. y>

Il ne fallait plus qu'une cause légère pour qu'éclatât la tempête quand les gouvernements résolurent la dépréciation des monnaies. L'or et l'argent, qui durant la guerre avaient acquis une haute valeur, étaient insensiblement redescendus à leur prix accoutumé. Tel canton réduisit alors d'un tiers, tel autre de la moitié la valeur de son billon. Cette réduction, qui frappait surtout le pauvre, alluma un incendie qui envahit la moitié de la Confédération.

Il n'était pas, en Suisse, de terre plus jalouse de ses libertés que la longue et fertile vallée arrosée par l'Emme lucernoise. Son peuple fut toujours fier et vaillant. Il avait son sceau, nommait son capitame général, ses juges; mais voisin des cantons primitifs, il enviait leur pleine indépendance. Ce fut l'Entlibouch qui, dans les premiers jours de l'an 1653, leva l'étendard de l'insurrection. Des délégués de la vallée, un homme d'un extérieur imposant, Jean Emmenegger, à leur tête, descendirent à Lucerne. Ils demandèrent entre autres que, vu la rareté de l'argent, il fût permis aux habitants des campagnes d'acquitter leurs censés en fruits de la terre. Il leur fut répondu avec emportement : «c Méchantes têtes que vous êtes, vous ne serez pas tranquilles que nous n'ayons envoyé quatre à cinq cents Italiens, charmés contre les coups de feu, vous mettre les pieds sur le cou. » Muets à ce langage, les envoyés de l'Entlibouch regagnèrent leurs

villages. Bientôt il n'y fut plus question que de la prochaine irruption d'étrangers invulnérables, dont la cruauté ne devait pas épargner l'enfant dans le ventre de sa mère. « Si les balles, dirent les paysans, ne peuvent rompre le charme dont les Welches s'environnent, brisons avec des massues ces artifices du diable. » Aussitôt jeunes et vieux se rendent dans les forêts; ils y taillent huit cents morgenstern, qu'ils garnissent de pointes de fer. Un procureur étant, sur ces entrefaites, arrivé dans l'Entlibouch, chargé de poursuivre des débiteurs, les villageois lui lièrent les mains derrière le dos, lui mirent une couronne de paille sur la tête, un frein d'osier dans la bouche, un nez et des oreilles de bois; puis ils le promenèrent ainsi vêtu, au milieu des rires retentissants et au son des fifres et des tambours. Une église, celle de la Sainte-Croix, domine tout l'Entlibouch. Tous les ans, en septembre, les paroisses environnantes s'assemblaient tout à l'entour, pour célébrer, dans un air vif et pur, ces jeux dans lesquels l'habitant des Alpes déploie sa force et son adresse. Le 26 janvier, tout un peuple s'y porta, les croix mêlées aux drapeaux; tous jurèrent de se tenir prêts à bien défendre leur indépendance, puis ils rentrèrent chez eux dans la joie, insouciants de l'avenir.

Sommés de rendre compte de leur rébellion : « Messieurs de Lucerne, répondirent-ils, sont aussi près de nous que nous d'eux; nous les attendons. » Il fallut que l'avoyer Dulliker se rendit dans l'Entlibouch. Le 15 février, les communes s'assemblèrent en armes, pour l'écouter. 1400 hommes se rangèrent, trois de

front, au son de la cornemuse des Alpes. Devant eux marchaient les trois Tells, représentant dans le costume des premiers Confédérés, Tell, Stauffacher et Melchthal, les hommes du Grutli. L'avoyer avait des pouvoirs qui lui permettaient de promettre beaucoup, mais non tout ce que voulaient les paysans, qui demandaient la réduction des créances d'un tiers, et l'assurance de n'être plus poursuivis pour dettes, ni soumis à des amendes. Dulliker redescendit à Lucerne sans avoir atteint le but de sa mission.

Il n'était pas arrivé que déjà, de l'Entlibouch, les paysans se répandaient dans la plaine et la gagnaient à leur cause. Willisau, Soursée, Munster se levaient. L'insurrection gagna les cantons de Berne et de Soleure. Le 26 février, tout un peuple, réuni en landsgemeinde à Wolhausen, jura, la main haute, l'alliance des communes. Lucerne, où la seigneurie craignait les bourgeois presque autant que les habitants des campagnes, se hâta d'invoquer le secours des Confédérés. Cinq cents hommes des petits cantons venaient d'entrer dans ses murs, lorsque quelques mille paysans s'assirent sur les collines environnantes. Les insurgés avaient cru pouvoir emporter la ville d'un coup de main; trompés dans leur attente, ils se lassèrent bientôt, acceptèrent quelques concessions, et s'en retournèrent chez eux à grands pas, sans ordre, semblables à des fugitifs, quoique triomphants. (18 mars.)

Tandis qu'ils se dispersaient, la diète des Confédérés s'assemblait à Baden. Elle se fût trouvée réunie sans objet si la révolte, apaisée dans le canton de Lucerne, n'eût fait de grands progrès dans ceux de Berne, de

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Soleure et de Bâle. Dans presque tous les villages, les rudes, c'est le nom que se donnaient les insurgés, l'emportaient sur les doux, demeurés fidèles aux gouvernements, en sorte que toutes les forces de Berne se trouvèrent, quelque temps, consister en deux régiments vaudois, levés en hâte, et dans les contingents des villes de Genève, Bienne et Neuchâtel, alliées de la république. Fribourg, craignant l'insurrection des Gruyériens, ne pouvait lui prêter appui. La diète, en ce danger, ordonna la levée de 13000 hommes, et les cantons évangéliques envoyèrent à Berne, pour travailler à la paix, un homme généralement admiré comme théologien, comme érudit et comme homme d'état, le bourgmestre Waser, de Zurich. Waser n'obtint de Berne quelques concessions qu'à la condition que les promoteurs du soulèvement viendraient déposer à genoux l'aveu de leur crime. Les paysans trouvèrent dur ce langage, mais comme leurs frères de Lucerne avaient fait leur soumission, et qu'il n'était bruit que des grands préparatifs de guerre ordonnés par les gouvernements, ils implorèrent leur grâce et rentrèrent dans l'obéissance. (4 avril.)

L'incendie paraissait éteint, quand il se ranima avec une force nouvelle. Il suffit que Berne eût cédé plus que Lucerne sur quelques points, pour que les Lucernois formulassent de nouveaux griefe, et qu'un ancien soldat, Schybi, d'Escholzmatt, se mît, sous le titre de capitaine général, à la tête d'une nouvelle ligue du peuple. De l'Entlibouch jusqu'à Bâle, il fut convenu qu'une landsgemeinde confédérale s'assemblerait à

Soumiswald, composée des députés que des landsgemeindes cantonales enverraient à cette grande diète des paysans.

Au jour convenu, le 23 avril, tout un peuple se porta sur Soumiswald. Une table servit de tribune. Nicolas Leuenberg, de Ruderswyl dans l'Emmenthal, fut invité le premier à y monter. Il n'était pas, comme Schybi, fougueux, inconsidéré ; son père, un anabaptiste, l'avait élevé dans la piété, et son éloquence paraissait avoir sa source dans un sentiment profond du droit. Appelé à la présidence, il exposa les causes qui avaient contraint les paysans à se réunir, et leur présenta les termes de l'alliance qui devait être pour eux ce que celle du Grutli avait été pour leurs pères. Le serment prêté (23 avril), ils se séparèrent paisiblement, non sans être convenus de se rendre compte dans une nouvelle assemblée, qui se réunirait à Houtwyl, de l'accueil que leur confédération aurait rencontrée dans les campagnes.

Leurs envoyés se répandirent en tous lieux ; mais ils n'eurent ni dans les petits cantons, ni dans les campagnes zuricoises le succès qu'ils s'étaient promis. L'insurrection ne réussit donc pas à se propager, mais elle s'organisa. L'ambassadeur de France, Labarde, l'encourageait. En même temps qu'il faisait offrir ses meilleurs services à la seigneurie, son secrétaire entretenait tout bas les paysans de la justice de leur cause, et leur faisait entrevoir que le roi, son maître, entrerait peut-être dans leur alliance. « Veuillez, lui répondirent-ils, ne pas méconnaître nos intentions;

nous ne rejetons pas le gouvernement de nos seigneurs, mais nous voulons qu'ils nous régissent comme leurs pères ont régi nos pères. »

C'est après avoir ainsi parlé que Leuenberg se rendit, le 14 mai, à Houtwyl. Où qu'il parût, d'ordinaire à cheval et couvert d'un manteau rouge, don des paysans lucernois, il était reçu en prince du pays. Comme toutefois il ne voulait que lier les mains de la seigneurie, et non lui arracher le pouvoir, les assemblées populaires succédaient aux assemblées, sans que sa cause fit grand progrès. Cependant la diète et les gouvernements préparaient leurs moyens d'action. La diète décréta la levée de 25 000 hommes, répartis en trois corps ; le premier, sous Conrad Wertmuller, de Zurich, devait entrer dans les bailliages libres et l'Argovie inférieure ; le second, sous Zweier, d'Uri, occuper le territoire de Lucerne, et le troisième, sous Sigismond d'Erlach, réprimer la révolte de l'Emmenthal et de la Haute- Argovie. Leuenberg, à la nouvelle de ces mouvements, ordonna, de son côté, la levée en masse. Plus de 30000 hommes répondirent à sa voix. A la tête de 20000 il se porta sur Berne et prit position sur les hauteurs qui dominent la ville.

A peine assis, il fit savoir u la seigneurie le désir qu'il avait de la paix. On entra en conférences. Cependant les portes restèrent ouvertes. Patriciens, bourgeois entrèrent, sortirent, vaquant à leurs affaires comme en pleine paix. Nuls dégâts. Les propriétaires visitaient leurs maisons, salués avec égards. Au sortir de la guerre de trente ans, dans une guerre civile, l'armée de la campagne de Berne, commandée par un

simple laboureur, offrit l'exemple d'une discipline que les plus renommés capitaines n'eussent pu faire observer à ce degré. Ne recevant l'avis d'aucun secours, la seigneurie descendit jusqu'à signer, le 28 mai, un accord plein de promesses , en échange desquelles elle obtint l'éloignement de l'armée assiégeante : elle savait qu'elle oublierait ses promesses le jour où lui parviendrait la nouvelle que les Zuricois battaient aux champs et que les Vaudois et les Neuchâtelois, impatiemment attendus, allaient entrer dans ses murs.

Déjà Wertmuller s'était mis en campagne, à la tête de 9000 hommes, traînant canons et mortiers. Schybi le rencontra dans les environs de Mellingen. Ses bandes, réunies à celles que lui amena Leuenberg, comptaient 20 000 combattants. Ils descendirent de la forêt de Brunegg, les rangs profonds et serrés. Le jeu de l'artillerie, qui ne cessa pas de leur faire de larges brèches, ne ralentit point leurs efforts ; ils se battirent, soit sur les hauteurs, soit dans le village de Wohlenschwyl , jusqu'à ce qu'ils le virent tout entier en flammes. Sentant, à cet aspect, leur cœur fléchir, ils demandèrent à traiter, et la paix leur fut accordée, à la condition qu'ils renonceraient à porter les armes contre leurs seigneurs. La plupart coururent alors, par vingt chemins divers, rejoindre leurs foyers. Cependant, de leurs chefs, l'un, Leuenberg, se relira sur Langenthal, à la tête d'une troupe fière encore, et l'autre, Schybi, se jeta, frémissant de colère, sur la route de Lucerne. (3 juin.)

Arrivé au pont de Gyshkon, il y déploya, contre les troupes de Zweier, une ardeur nouvelle. Les bandes

de l'Entlibouch assiégeaient, de leur côté, Lucerne; mais les géants dont l'approche semblait devoir suffire à anéantir cette ville, s'étant trouvés sans artillerie de siège, s'étaient assis en lieu sûr, à boire, à jouer; à la nouvelle de la victoire des Zuricois, ils n'eurent plus de pensées que pour la paix. Des arbitres, réunis à Stantz, prononcèrent : « A chacun son droit. Si les sujets ont été dépossédés de leurs franchises, elles leur seront rendues; sinon, ils rentreront dans le repos. La ligue de Houtwyl est abolie, comme étant contre Dieu, la raison et l'alliance des XIII cantons. Douze des instigateurs de la révolte seront livrés au magistrat, qui en disposera selon son bon plaisir. »

Des insurgés, Leuenberg seul tenait encore la campagne, à la tête de 5000 paysans. Il offrait de traiter, aux conditions accordées par Wertmuller, à Mellingen; mais Berne avait résolu de châtier les rebelles. Elle avait chargé de ce soin Sigismond d'Erlach, neveu du gouverneur de Brissach et qui , élevé à l'école de son oncle, avait pour le peuple le mépris des cours. D'Erlach s'avança, à la tête de 9000 hommes, Vaudois et Neuchâtelois. Comme il approchait de Herzogenbouchsée, le feu jaillit des haies et des forêts ; c'était celui des quelques mille paysans restés fidèles à Leuenberg. Ils se défendirent jusqu'à ce que la cavalerie eut pénétré dans leurs rangs et que la grosse artillerie acheva de les disperser. Bernois, Soleurois et Bâlois posèrent les armes. (8 juin.)

Il restait à savoir à quelles conditions Berne recevrait ses sujets en grâce. Ce fut la matière des délibérations de délégués qui se réunirent, h Zofingue, en

conseil de guerre. Ils convinrent que la Basse-Argovie jouirait du bienfait de la convention de Mellingen, mais que la Haute serait abandonnée au bon plaisir de ses seigneurs. Berne se réserva de faire, ou non, des concessions à ses sujets quand la tranquillité serait rétablie. D'accord sur ces points, les villes se divisèrent sur celui des frais de guerre. Berne reconnaissait que des indemnités étaient dues aux Confédérés par les paysans bâlois, soleurois et lucernois qui avaient porté les armes contre eux ; mais quand Zurich fit valoir ses prétentions contre les paysans bernois, elle se rejeta sur l'indigence de ses sujets. Wertmuller répondit à ce langage en levant 20 000 florins sur le comté de Lenzbourg, Les bailliages libres se rachetèrent 24000 florins. Les cantons condamnèrent Soleure à payer une somme pareille, pour la punir d'avoir laissé ses gens porter la flamme en tous lieux. Les Soleurois se vengèrent en se donnant à la France. Tous les Confédérés venaient de s'engager à ne point renouveler leur alliance avec le roi, qu'il n'eût fait droit à leurs justes réclamations; Soleure n'en contracta pas moins alliance avec ce monarque, qui la prit sous sa protection. (3 juillet.)

Le point sur lequel les cantons eurent le moins de peine à tomber d'accord fut celui des peines à infliger aux chefs de la révolte. Soleure seul dut être obligé à livrer ceux des accusés qui lui appartenaient. Zeltner, l'un d'eux, que les paysans avaient contraint à se mettre à leur tête, fut le premier condamné à mort. Sept voix s'étant prononcées pour, et sept contre lui, Wertmuller, qui présidait, jeta le poids de son suf-

frage dans la balance de la colère. Bâle n'attendit pas, pour se montrer sévère, d'y être invité par ses coétats; Schad, Gysin, des paysans nombreux furent envoyés à la mort ou aux galères de Venise. Liestal fut dépossédée de ses franchises. Des confiscations payèrent les frais de guerre.

Les paysans jetés en foule dans les prisons de Berne en sortirent pareillement pour être écartelés, pendus, décapités, bannis ou envoyés aux galères. Les moins inculpés reçurent le fouet et eurent la langue coupée. Ceux dont les biens ne furent pas confisqués furent mulctés de fortes amendes. Leuenberg s'était, après le dernier combat, retiré dans sa maison du Schœnholz, tranquille comme au retour du temple; il fut conduit à Berne, un sabre de bois au côté, suspendu à une écharpe de paille. Deux mois après, il eut la tête tranchée, et son corps écartelé fut exposé sur les quatre grandes voies du canton.

Lucerne prit, à son tour, le glaive en main. Emmenegger fut pendu. Schybi fut soumis à de si cruelles tortures que la sueur, tombant de son corps à grosses gouttes, se confondit avec ses larmes; mais la douleur n'arracha de ses lèvres aucun aveu; le fer mit un terme à son supplice. Les bourgeois de la ville furent sommés de rendre à la seigneurie les concessions qu'elle leur avait faites dans de mauvais jours. De deux frères Bircher, d'une famille qui avait donné trois avoyers à la république, l'un fut envoyé combattre les Turcs sous les drapeaux de Venise et l'autre alla finir sa vie dans les cachots du Grabenthœrlithourm. Beaucoup de citoyens furent punis semblablement. Le plus inculpé

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de tous était Walther Meyer; mais comme il confectionnait des pâtés d'un goût exquis, il obtint sa grâce à l'intercession de l'abbé Placide d'Einsiedlen.

La contrée qui la dernière déposa les armes fut celle qui les avait prises la première. L'avoyer Dulliker ayant reparu dans l'Entlibouch, pour y recevoir le serment des habitants, un petit nombre le prêtèrent; et comme il redescendait à Lucerne, les trois Tells, Stadelmann, Unternœher et Hintervoli, cachés dans un chemin creux, firent feu sur lui. Il fallut envoyer des troupes soumettre la vallée. Ainsi finit l'incendie aux lieux où il s'était allumé. Les esprits se calmèrent, et quand Lucerne, se conformant au prononcé de Stantz, eut fait parvenir à ses communes les titres de leurs franchises, ce qui restait d'irritation se changea en reconnaissance. Sentant toutefois se renouveler toujours en lui la soif d'une indépendance illimitée, le peuple de la fière vallée résolut de se lier par un vœu solennel à l'obéissance envers ses seigneurs; et dès lors, en expiation de l'insurrection du 26 janvier 1653, il se rendit tous les ans à Wertenstein, avec croix et drapeaux, pour y entendre la prédication d'un frère de saint François, et demander à Dieu la force d'être fidèle à son serment.

Les peuples suisses ne s'étaient pas montrés mûrs pour la liberté. Ils n'avaient pas, comme les premiers Confédérés, su respecter des droits acquis, et ils s'étaient attaqués à la vieille Confédération en en fondant une nouvelle qui ne reposait pas sur les grandes traditions du passé. Les gouvernements profitèrent de leurs fautes; ils s'unirent, le convenant de 1481 à la

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main. Vainement Waser et d'Erlach s'efforcèrent de les persuader, de fondre leurs alliances anciennes en une alliance nouvelle, tracée d'une main plus ferme et plus généreuse; ils envoyèrent ces propositions dormir dans la région des rêves, et ne s'accordèrent que pour s'engager à secourir, à leurs propres frais, ceux d'entre eux qui auraient besoin d'assistance. (1654.) La comédie de la Fronde venait de se fermer en France. Louis XIV s'était montré au parlement dans sa majesté, précédé des Cent-Suisses, qui avaient battu le tambour jusqu'au milieu de la salle. Il avait fait lacérer les registres souillés par les arrêts de la révolte. Comme lui, les gouvernements suisses firent mettre en pièces la plupart des actes dont leurs communes s'étayaient. Dès lors les honnêtes gens furent les hommes tranquilles, les pervers ceux qui conservèrent quelque chaleur dans le sang. Les peuples furent condamnés à attendre durant un long âge de voir se lever le jour de leur avènement.

Guerre de ■Wilmergue.

Affranchis des périls qui les avaient rapprochés, les cantons se retrouvèrent divisés par la religion. Les deux partis cherchèrent à se fortifier par des alliances. Les villes, ne pouvant plus tourner leurs regards vers leurs coreligionnaires de France ou d'Allemagne, les portèrent vers l'Angleterre et la Hollande, demeurées

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les colonnes du protestantisme. A l'invitation de Cromwell, des rapports s'établirent entre les républiques suisse, anglaise et hollandaise. Deux fois, en 1635 et 1663, elles couvrirent d'une protection efficace les Vaudois des Alpes, attaqués par la France et la cour de Turin. Les cantons catholiques, de leur côté, se rapprochèrent de la France. Ainsi divisés dans leur politique étrangère, catholiques et protestants ne pouvaient tarder à se retrouver en lutte à l'intérieur de la Confédération.

Depuis les temps de Zwingli vivaient à Art, dans le canton de Schwitz, un certain nombre de familles secrètement attachées à la religion évangélique, celle des Ospendal entre autres. Tout à coup l'on apprit que trente-six personnes, appartenant à ces familles, s'étaient, dans la nuit du 23 septembre 1655, retirées en grande hâte sur terre de Zurich. Schwitz demanda leur extradition : « Vous punissez vos anabaptistes comme rebelles, dit-il; à nous d'en faire autant des nôtres. » Dix-sept parents ou amis des fugitifs furent soumis à la torture, quelques-uns mis à mort et deux femmes livrées au tribunal de l'inquisition de Milan. Zurich ayant invoqué le droit fédéral, Schwitz réserva sa souveraineté. Aussitôt les villes se donnèrent la main, et les états catholiques renouvelèrent la ligue d"or, qui les unissait à leur saint patron, Charles Borromée. (3 octobre 1655.)

Zurich voulait la guerre, dans son impatience de briser le joug des traités de 1531. Comme il possédait dans Rodolphe Wertmuller, frère du général qui avait commandé ses milices dans la guerre des paysans, un

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chef auquel Turenne confiait, au besoin, le commandement de son armée, il se croyait sûr du succès. Wertmuller assura ses communications avec Berne, fit occuper la Thurgovie et marcha sur Rapperschwyl avec le gros de ses forces. Vingt-quatre heures, à l'entendre, devaient lui suffire pour prendre cette ville, s'emparer des entrées du pays de Schwitz et se mettre en communication avec les Grisons. Cependant le peuple, voyant qu'aucune prière n'avait été adressée au ciel au départ des troupes, que les hostilités avaient commencé par le pillage et que le pillage avait ruiné la discipline, ne partageait pas la confiance du général. Cinq semaines durant, les assauts succédèrent aux assauts, et tous furent repoussés. Renforcés par l'arrivée de quelques cents Espagnols, les assiégés se crurent invincibles. Jouant alors sur le nom du général ennemi, ils lui chantèrent du haut des murs : « La sainte Vierge se rit du Vert-meunier qui la courtise. Crois-nous, meunier, va, épouse ta pareille et reste avec ta meunière. »

Berne avait été moins prompte à rassembler ses milices; cependant 8000 hommes, sous le général d'Erlach, s'étaient avancés vers les bailliages libres. Le 23 janvier 1656, cette armée s'assit à Wilmergue, grand village qui s'étend entre un monticule et des champs fertiles, prolongés jusqu'aux eaux de la Bunz. Chefs et officiers étaient demeurés à Lenzbourg, où ils avaient trouvé de bons quartiers, des femmes, du plaisir. Croyant la paix près de se conclure, ils laissèrent leurs soldats se livrer au pillage et à l'ivresse; point d'espions : les précautions les plus ordinaires

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avaient été négligées. Informé de ce qui se passait, Christophe Pfyffer rassembla 3000 Lucernois et 1700 hommes des bailliages libres, s'approcha sans être aperçu, et fondit, au pas de charge, sur les Bernois, que leurs sous-officiers eurent peine à ranger en bataille. La résistance fut néanmoins sérieuse; les vaincus ne se retirèrent qu'à la nuit; ils laissaient le sol jonché de 573 morts et de blessés en grand nombre. Soixante-six prisonniers, neuf drapeaux et dix canons furent le prix de la victoire.

Telle fut la déroute de Wilmergen, qu'il eût été facile de venger. Les miliciens demandaient d'être ramenés au combat. Mais depuis la guerre des paysans, ni Berne, ni Lucerne ne se confiaient en leurs gens. Des deux parts on recherchait donc un armistice. Alors entrèrent en scène les cinq états, les derniers entrés dans la Confédération, et qui, se conformant au rôle que leur assignaient les alliances, n'avaient pris aucune part aux hostilités ; leurs députés se réunirent à Arau pour travailler à la paix. Bien des points étaient en litige ; Wettstein sut en limiter le nombre et faire renvoyer le reste à l'arbitrage ; il n'ignorait pas que les armes, une fois posées, ne seraient pas reprises aussitôt. La question qui avait donné lieu à la guerre, celle de la libre migration d'un canton dans l'autre, ne reçut pas de solution; on convint simplement que les gouvernements qui n'avaient pas de concordat sur la matière en agiraient comme il leur plairait. Du reste, tout fut rétabli comme avant la guerre et la paix fut signée à Baden le 7 mars 1656.

L'Europe ne fut pas moins surprise d'une aussi msT. SUISSE, II 13

subite réconciliation qu'elle l'avait été de la brusque explosion des hostilités; mais pauvres, impétueux, ouverts, prompts à s'émouvoir, prompts à s'apaiser, les Suisses ne savent faire de guerre prolongée que pour la défense de leurs communs foyers. A vrai dire, la réconciliation ne s'était faite qu'en apparence, les prétentions des parties subsistaient presque en leur entier; mais le peuple ne voulait pas la guerre, et ses chefs avaient d'autres préoccupations que celles auxquelles ils s'étaient, un moment, laissé entraîner. Toutes les puissances leur demandaient des soldats. En même temps qu'il n'était si petit prince qui ne voulût avoir sa garde suisse , l'astre de Louis XIV venait de se lever à l'horizon. On fit donc bon marché des affaires intérieures, pour pouvoir se donner exclusivement au service des cours.

Les Suisses au service de Louis XTV.

Au nom de Louis XIV se rattachèrent des idées nouvelles de royauté. L'auréole du monarque rayonnait de la gloire des lettres comme de celle des armes. L'ode, à sa cour, remplaçait la chanson ; la comédie se tournait contre. les marquis de la Fronde; une tragédie ennoblie répondait au besoin d'émotions puissantes. Un développement remarquable de l'industrie et du commerce servait cette civilisation. En même temps, l'administration sortait du chaos, la police deve-

nait l'œil du prince. C'était à la gloire militaire d'achever d'éblouir et d'entraîner la nation.

L'armée, naguère de cent mille hommes, atteindra quatre fois ce nombre. Louis avait distribué dans les régiments quelques mille gentilshommes , noblesse remuante, dont il fit des officiers intelligents et pleins d'honneur. Turenne, Condé les commandaient. Vauban leur enseignera l'art des sièges. A l'école de Louvois, la furie gauloise apprendra à se ployer aux froids calculs du génie. Lorsque la paix des Pyrénées eut fait asseoir une infante sur le trône de Louis, l'Espagne, humiliée, entra dans l'orbite de la France. L'Autriche, en perdant l'Alsace, avait cessé de commander à la Lorraine et aux bords du Rhin. Les yeux du roi se portaient sur la Belgique et la Franche-Comté ; mais, pour les conquérir, il avait besoin du secours des cantons.

Il envoya Jean de la Barde, un des hommes les plus cultivés de son temps, leur demander un renouvellement d'alliance. Vaine fut l'opposition de Waser et de Wettstein, défenseurs de l'indépendance nationale; nous avons vu les cantons catholiques se livrer les premiers; les villes fléchirent à leur tour, et le 24 septembre 1663, tous les Confédérés conclurent avec Louis XIV une alliance, semblable dans les termes à celle qu'avait faite avec eux son aïeul Henri IV, mais qui empruntait à la différence des temps un sens tout nouveau. La course riait des privilèges autrefois accordés. Le roi ne voulait, ni pour le nombre des levées, ni dans le choix des chefs, dépendre que de son bon plaisir. Toutes les alliances contractées par les Confé-

dérés depuis 1521, devaient être subordonnées à l'alliance française, comme à la plus ancienne.

Cette convention signée, trente-six députés, suivis d'un nombreux cortège, se rendirent à Paris. Les honneurs qu'ils reçurent furent les mêmes qu'au temps du bon roi Henri IV, sinon que l'étiquette prit la place de la cordialité. Les fêtes succédèrent aux fêtes. Après un dîner, on fit jouer devant les ambassadeurs Molière, l'immortel; contents du bouffon (Posseyireisser), ils lui firent remettre un écu de leur part à tous. Le 18 novembre, le canon de la Bastille annonça la solennité du serment. Les députés jurèrent, en posant l'un après l'autre la main sur les évangiles; le roi s'approcha le dernier, la tête couverte, et dit : « J'en fais autant. » Puis on chargea les Suisses de quadruples chaînes d'or, et Waser, chef de l'ambassade, d'une chaîne plus pesante encore, qui faisait six fois le tour de ses larges épaules ; on leur remit à chacun 1200 livres pour leurs frais de voyage, et tous reprirent, comme il leur plut, les chemins de la Suisse.

L'alliance qu'ils venaient de conclure, défensive dans les termes, ne pouvait être qu'offensive en réalité. Bientôt, en effet, eut lieu l'invasion de la Belgique et de la Franche-Comté. A la nouvelle que ces deux provinces étaient enlevées à la course, et que les régiments suisses servaient à la conquête, les Confédérés se réveillèrent comme d'un songe. (Janvier 1668.) La diète s'assembla. Ordre aux colonels des régiments entrés en Franche-Comté d'en sortir, sous peine de mort. On s'occupa d'un plan de défense, dans lequel on comprenait Genève et le Pays de Vaud. Un corps

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de 13400 hommes devait se tenir prêt à marcher, un second et un troisième contingent de même force se disposer à le suivre. Une diète de campagne était chargée de la direction supérieure de la guerre. Peu d'années après qu'en 1656 avait été posé le principe de la souveraineté cantonale, le besoin de mesures communes portait les Confédérés à agir comme un corps de nation. En même temps 6000 mercenaires partaient pour Milan, Berne accordait le passage aux Espagnols, et tous les cantons assuraient l'empereur de l'empressement qu'ils mettraient à défendre ses villes forestières. Le duc de Savoie ayant, en ces circonstances, fait mine d'attaquer Genève, Berne se mit en mesure de lui résister. Mais la Suisse n'était pas seule à s'inquiéter de l'ambition de Louis XIV ; l'Angleterre, les Etats-généraux, la Suède avaient compris le besoin d'opposer une alliance nouvelle à des périls nouveaux. La guerre allait éclater, lorsque le roi de France, voyant s'avancer l'orage, arrêta le cours de ses conquêtes et signa, le 2 mai 1668, la paix d'Aix-la- Chapelle, qui restituait à l'Espagne la Franche-Comté. Louis ne posait les armes que pour les reprendre bientôt avec meilleures chances de succès. Il avait à rattacher les cantons à sa politique ; il lui suffit pour ce but d'ordonner de ne payer leurs pensions qu'aux Suisses qui se seraient engagés par écrit à ne point s'alher aux Hollandais ; ce langage fit fléchir Fribourg, Soleure, la plupart des cantons catholiques. Ramener les villes réformées fut plus difficile. Elles renfermaient deux partis, pour l'un desquels Versailles était la patrie, et dont l'autre voyait dans Louis XIV l'ennemi de

l'Evangile et des républiques, le monarque dont il fallait se garder comme jadis de la maison d'Autriche. A Berne, ces partis se balançaient, et l'emportaient tour à tour. L'espoir de se donner, dans ses démêlés toujours renaissants avec l'évêque de Bâle et le duc de Savoie , l'appui de la France, ramena la seigneurie dans les liens du roi. Elle refusa d'entrer dans l'alliance des puissances du nord. Aussitôt Berne, Soleure et Bâle se remplirent d'officiers chargés de faire des levées pour Louis XIV.

Ce ne fut pas son ambassadeur ordinaire que la cour employa dans cette occasion. Elle avait fait choix d'un Suisse, né, comme Jénatsch, dans la Rétie italienne, non moins intrépide et non moins maître dans l'art des cours. Originaire du comté de Chiavenna, d'un pays sujet des ligues, Pierre Stouppa était entré dans la vie militaire en homme qui voulait mourir ou parvenir à la gloire. Il n'avait pas tardé à fixer sur lui les regards du comte de Soissons; colonel général des Suisses, et bientôt après ceux de Louvois. Il était l'homme qu'il fallait au roi. Non-seulement Louis avait besoin de soldats nombreux, mais il les voulait à lui, libres de conditions qui offensaient sa fierté, et à un prix qui ne laissât pas trop de différence entre la paie du Suisse et du Français ; Stouppa se chargea d'y réussir.

L'usage était de licencier, à la paix, les troupes étrangères; il conseilla d'enrôler les mercenaires congédiés dans des compagnies franches, et de le faire à une solde inférieure à celle des capitulations. Des officiers neuchâtelois, vaudois, genevois, grisons, valai-

sans s'offrirent à remplir ce mandat. Ces fils de pays alliés ou sujets des Suisses saisirent l'occasion d'entrer dans le chemin de la fortune militaire; ils ne se laissèrent pas effrayer par la voix des gouvernements, dont les menaces, ils le savaient, ne s'exécutaient pas toujom's. Des régiments licenciés, 400 hommes à peine rentrèrent dans leur patrie ; le reste prit service dans les corps francs. La solde fut réduite de 7 à 6 écus; la garde seule conserva la haute paie. Puis des officiers se rendirent, les uns en Suisse, les autres, qui avaient de justes motifs de craindre la colère des gouvernements, sur la frontière des cantons, afin de compléter leurs compagnies.

Déjà la foule s'enrôlait. Il ne resta bientôt plus aux gouvernements que de séparer leur cause de celle de la France, ou d'accepter sa loi. Berne, le premier, prit ouvertement ce dernier parti. La jeune noblesse, à qui le désœuvrement avait rendu le service étranger nécessaire, poussa la. seigneurie dans cette voie. Le roi lui ayant promis de l'appui dans ses querelles avec ses voisins, la république permit la levée de douze compagnies de 200 hommes, à la solde de 6 écus. Les capitaines devaient tous être bourgeois de la capitale. Ce fut inutilement que le parti vaincu demanda pour les soldats d'une ville réformée la garantie qu'ils ne seraient pas appelés à servir contre leurs coreligionnaires.

Les cantons commencèrent par blâmer vivement l'exemple donné par le plus important d'entre eux, puis tous le suivirent, à l'exception de Zurich. Ce fut à qui s'enrôlerait, ou dans les régiments capitules, ou

dans les compagnies franches. Des quatre régiments capitules, l'un fut la récompense des services de Stouppa. Vingt- cinq mille Suisses s'avancèrent sous les drapeaux de Louis XIV.

Quels ennemis allaient-ils avoir à combattre? Ils l'ignoraient. Louis s'était adressé à l'Angleterre, à la Suède, et en avait fait ses alliées; pris isolément, les princes de l'Allemagne avaient été pareillement séduits. Lorsque la politique eut rempli son rôle, la foudre partit. Louis n'avait pas oublié que les Hollandais, ses alliés lorsqu'il avait commencé la dernière guerre, s'étaient tournés contre lui, et il se levait pour les en punir. Ses armées descendirent vers le Rhin ; l'ordre fut donné de passer ce fleuve.

Que feront les régiments confédérés? Le peuple qu'ils reçoivent l'ordre d'attaquer est l'alUé naturel des cantons. Même liberté, mêmes destinées. Les traités qui lient les Suisses au roi sont purement défensifs, et l'attaque est évidente. Le régiment d'Erlach, le premier en scène, invoqua ces traités et refusa de passer outre ; mais aussitôt Condé fit envelopper les régiments suisses, et l'armée les porta de vive force au delà du fleuve. Quelques officiers restèrent seuls fidèles à la voix de leur patrie. Nicolas Daxelhofer brisa sa pique et, suivi de ses quatre fils, reprit le chemin des Alpes. Des soldats isolés qui refusèrent d'obéir, furent impitoyablement taillés en pièces.

A la nouvelle de ces événements se réveillèrent en Suisse la honte, les regrets, les alarmes. Le parti national se releva. Dans les cantons réformés, toutes les chaires dirent le péril de la religion et de l'indépen-

dance. Les curés, dans les cantons catholiques, prêchèrent en plus d'un lieu comme les pasteurs. L'indignation réveilla jusqu'à la poésie. Le chancelier Wyssenbach fit représenter, à Zoug, deux pièces inspirées par le patriotisme : La Décadence de l'Helvétie et Guillaume Tell. Tell s'efforçait vainement de reconnaître les Suisses, les voyant danser, comme Israël, autour du veau d'or. « Les tyrans sont-ils ressuscites? s'écriaitil; ne sont-ce point leurs fils qui siègent dans les tribunaux et dans les Conseils? » — « Les alliances, disait le peuple, ne sont pas faites pour que nous servions à attaquer une nation paisible. Nous n'avons pas besoin de la France; que ne l'accoutumons-nous à savoir se passer de nous ! » Pressé par la voix populaire, Berne rappela le régiment d'Erlach. Tous les cantons se promirent de secourir la Franche-Comté. Mais ballottés comme ils l'étaient, les Confédérés ne prenaient pas de résolution qui ne fût suivie d'actes contraires. De nouvelles troupes partirent pour la France. Le roi ne donna à Berne une apparente satisfaction, en retirant de Hollande le régiment d'Erlach, que pour l'envoyer en Catalogne, où ce ne furent plus les Hollandais qu'il eut à combattre, mais des Suisses au service d'Espagne. La guerre s'approchant de la Confédération, et quelques cents hommes des cantons catholiques s' étant mis en marche pour la Franche- Comté, Berne leur refusa le passage. Cependant une division allemande ayant brusquement traversé le territoire suisse pour pénétrer dans cette province, les Confédérés s'accordèrent pour entretenir sur la rive du Rhin un cordon de défense, et pour tenir 40 000

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hommes prêts à défendre Bâle, si cette ville était menacée.

La paix de Nimègue mit fm à cet état de choses. (1678.) Louis sut la commander, en divisant ses adversaires. L'empereur dut céder Fribourg, l'Espagne la Franche-Comté. Les Suisses furent nommés dans le traité ; ce fut leur récompense pour s'être employés à procurer à la France une nouvelle frontière, de Genève à Bâle. Au lieu d'un prince faible, éloigné, ils s'étaient donné pour voisin le monarque dont le langage envers eux était celui du commandement plus souvent que de l'amitié. L'érection de la forteresse de Huningue, en face de Bâle, et la conquête de Strasbourg par surprise, en pleine paix, achevèrent de leur apprendre quelle position ils s'étaient faite. Il leur fallut toutefois un nouvel avertissement et une vive impulsion du dehors pour les ramener dans des voies moins éloignées de celle de la liberté.

La révocation de l'édit de Nantes.

Depuis qu'il avait pris les rênes de l'état, Louis XIV avait renfermé les calvinistes de France dans les limites les plus étroites de l'édit de Nantes. De ses ministres, Colbert seul protégeait une religion professée par les négociants les plus accrédités, les manufacturiers les plus industrieux et les plus honnêtes gens du royaume. Mais quand le pouvoir passa aux mains des

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jésuites, confesseurs du roi, ils persuadèrent leur maître que le ciel le destinait à voir l'hydre de l'hérésie mourir sous ses pieds. De nouvelles rigueurs furent déployées. A l'abolition de Chambres mi-parties, à la défense aux éghses de correspondre entre elles, succédèrent l'exclusion des calvinistes de toutes les charges, l'enlèvement des enfants, la suppression des académies protestantes, enfin tout ce que la politique la plus habile sut inventer de persécution de détail. A l'armée, point d'avancement, à la cour, le regard sévère du prince. Il en était ainsi quand la paix fit rentrer en France les armées victorieuses de l'Europe, et quand Louvois, jaloux de ne pas laisser à d'autres un puissant moyen de faveur auprès du monarque, lui proposa d'employer ses dragons à réduire les religionnaires. Alors furent envahies ces églises pour lesquelles Bèze, Calvin, Viret avaient combattu. Le 48 ioctobre 1685 fut proclamée la révocation de l'édit de Nantes. Tout exercice du culte réformé fut interdit. Les peines étaient les galères, la roue. Des malheureux abandonnèrent par milliers les champs qui les avaient nourris,, pour chercher une terre sur laquelle ils pussent servir le Dieu de leur conscience. Ce fut sous les déguisements les plus divers que, trompant la vigilence des gens du roi, ils arrivèrent en foule à Genève ■et dans le Pays de Vaud.

Les fugitifs furent reçus à tous les foyers. Bientôt cependant ils se trouvèrent si fort accumulés sur la rive du Léman que Berne dut ordonner au plus grand nombre de porter plus loin leurs pas. Les villes suisses se partagèrent le soin de leur entretien. Puis, comme

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