‹ Histoire de la Confédération suisseChapitre 38 sur 66 · NEUCHATEL ZU · texte numérisé non relu

NEUCHATEL ZU

J'exclus les seigneurs français, asservis comme ils sont à cette heure. Mais s'il existe un prince assez puissant pour nous protéger, assez éloigné pour ne pouvoir nous nuire ; un prince, le défenseur des libertés temporelles et spirituelles de ses sujets, ce sera sur lui que s'arrêteront mes regards. Eh bien, je crois l'apercevoir dans la personne de Guillaume de Nassau, héritier de la maison d'Orange, et dans celle de son successeur à cet héritage, le roi Frédéric de Prusse. »

Les Neuchâtelois comprirent le chancelier. Leur conduite fut celle d'un peuple familier avec la liberté. Les prétendants durent jurer de maintenir la religion réformée, de respecter comme inviolables les franchises du pays et de reconnaître le choix que feraient les états. Aucun office, à l'exception de celui de gouverneur, ne pouvait être conféré à des étrangers. Les Neuchâtelois demeuraient libres d'aller en bataille envers et contre tous, leur souverain excepté, et de ne suivre le roi dans ses guerres qu'autant qu'il les ferait comme prince de Neuchâtel.

Quand toutes les communautés du pays eurent juré de veiller au maintien de ces privilèges, la grande salle du château s'ouvrit ; le sceptre fut déposé sur le carreau de velours. Les quatre représentants de la noblesse, les quatre châtelains et les quatre ministraux prirent siège. Pendant trois mois et demi, ils laissèrent les parties établir leurs titres. Enfin le 3 novembre 1707, ils prononcèrent, et, prenant le sceptre, le président Tribolet le mit aux mains du représentant du roi de Prusse. Les états venaient d'exercer le plus beau droit d'un peuple qui n'est pas souverain, celui

de se choisir un maître et de poser à son autorité des limites qui ne la laissent pas devenir arbitraire.

Cependant lu guerre continuait, toujours plus malheureuse pour la France. Depuis que le succès ne couronnait plus les armes de Louis XIV, les officiers suisses le servaient à leurs dépens ; plusieurs engageaient leurs biens , tous partageaient les disgrâces du roi sans murmurer et sans se lasser de le servir. Parfois les hostilités se rapprochèrent des frontières de la Confédération. Un jour, le comte de Mercy, à la tête de quelques mille Autrichiens, profita d'une nuit obscure pour franchir le Rhin et pénétrer en Alsace ; la diète dut couvrir Bâle par l'envoi d'un prompt secours. Réduit à invoquer la paix, Louis XIV la voyait toujours fuir devant lui, quand une victoire inespérée du duc de Villars sur le prince Eugène en amena la conclusion. Elle fut signée à Utrecht. (1713.) Les Suisses y furent compris. L'électeur de Brandebourg fut reconnu roi de Prusse et prince de Neuchâtel.

Seconde guerre de Wilmergue.

Les guerres allumées par l'ambition de Louis XIV avaient, comme celle de trente ans, grondé tout autour de la Confédération sans la frapper. La patrie était demeurée florissante, exempte de crainte, habitée par un peuple nombreux et dans le bien-être. Les progrès ne s'étaient pas, il est vrai, mesurés aux bienfaits de la

paix. Les routes étaient mauvaises, l'industrie hésitante, la science refoulée. Si cinquante millions, enfouis dans les trésors ou prêtés à l'étranger, se fussent répandus sur terre suisse, combien cette fertile rosée ne l'eût-elle pas fécondée ! Cependant des pas avaient été faits dans la science du gouvernement. En même temps que Berne prêtait aux principales banques de l'Europe, elle étalait aux yeux des étrangers la prospérité de ses campagnes. Mais au cœur de la Confédération fermentait toujours la vieille querelle. La cause victorieuse à la paix de Westphalie ne l'avait pas été dans les cantons; les villes suisses avaient triomphé à Munster, mais elles avaient été vaincues à "Wilmergue ; aussi l'Europe n'avait pas posé les armes, qu'elles se montrèrent impatientes de les prendre pour mettre un terme h des rapports humiliants. Les catholiques, de leur côté, aUiés de puissances qui, durant deux siècles, l'avaient emporté sur les champs de bataille, s'irritaient des victoires de l'Angleterre et de la Hollande. Ils refusaient de prendre part aux mesures arrêtées en commun pour la défense de la Confédération. Sur plus d'un point des luttes s'étaient engagées entre les partis. Les démêlés de l'abbé de Saint-Gall avec ses sujets du Toggenbourg fournirent le prétexte d'une nouvelle prise d'armes.

Le Toggenbourg n'avait pu ni parvenir à l'indépendance, comme les pays situés au pied de ses monts, ni se résigner à la servitude. La paix de 1531 lui avait laissé des droits importants ; mais l'abbé les avait réduits; il s'était approprié la police, la justice, le militaire; plus de landsgemeinde ; les gouvernements étran-

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gers, par des procès, les couvents, par des achats, acquéraient le meilleur du pays. Fils d'un artisan, l'abbé Léger ne s'en piquait pas moins d'être obéi comme le roi dans Versailles. Un ministre actif, intriguant, Fidèle de la Tour, lui conseilla d'ouvrir, à travers le Hummelwald, une route qui mît Saint-Gall et l'empire en communication avec la Suisse catholique. « C'est vouloir nous ramener à la corvée, dont nous nous sommes déjà rachetés deux fois, » dirent les Toggenbourgeois. Ils recoururent à Glaris et à Schwitz, leurs combourgeois. L'abbé, de son côté, s'allia secrètement à l'empereur. Vainement Zurich et Berne proposèrent aux parties un projet d'arrangement; leur médiation ne fut pas agréée. Mais il avait suûi qu'elle fût offerte pour que les Toggenbourgeois s'assemJjlassent. Ils étaient 5000 protestants et 3000 catholiques ; tous s'accordèrent pour se promettre de maintenir leurs libertés. Toutefois quand les réformés voulurent entrer en plein exercice de la liberté religieuse : « Plutôt mourir, s'écrièrent les catholiques, en majorité dans les vallées inférieures, que de permettre le chant des psaumes ! » Ils se divisèrent donc, et se tournèrent, les uns vers Zurich, les autres vers Lucerne et l'abbé. La querelle, politique à son origine, était devenue confessionnelle. (1707.)

A ce moment, Berne venait de se prononcer, dans la succession de Neuchâtel, contre les intérêts du roi de France, et l'ambassadeur de Louis XIV pressait vivement les catholiques de secouer le joug des Vororts. La diète s'était transformée en un champ de discorde. La guerre eût éclaté, si La Tour n'eût eu de

justes motifs de contenir l'impatience des sept cantons : « Les batailles, leur dit-il, ne se décident plus avec la hallebarde et l'épée, comme aux jours de Winkelried, et vos adversaires l'emportent dans tout ce qui donne aujourd'hui la victoire : la population, les armes, la richesse. Tandis que l'église possède presque toutes vos rentes, et qu'ainsi votre bouclier vous écrase de son poids, chaque jour ajoute à la grandeur et à la puissance des villes. Chez elles se trouvent la persévérance et l'ardeur, chez vous l'insouciance, avant-coureur des grands revers, d Réveillés par ce langage, les cantons catholiques s'assemblèrent à Lucerne, pour s'occuper d'un plan de campagne, d'achats d'armes et de la création d'une caisse commune.

Berne et Zurich n'appelaient pas moins la guerre de leurs vœux, mais c'était dans la conscience de leur force. Berne avait 40000 hommes à mettre sur pied. Dans ses mihces se trouvaient peu d'hommes qui n'eussent appris la guerre à l'étranger. Les Vaudois surtout, depuis que les compagnies franches leur avaient ouvert une carrière de gloire, s'y étaient jetés en foule, et se faisaient remarquer par l'intelligence et la valeur. De bons soldats, d'excellents officiers s'étaient formés, les uns sous Villars, les autres sous Eugène et Marlborough. Les Zuricois, qui avaient 20000 hommes à mettre en ligne, montraient plus d'ardeur belliqueuse que Berne, mais c'était une ardeur inconsidérée. Le bourgmestre Escher contenait ses gens, tandis que Willading, à Berne, avait à suggérer de hardies résolutions à un sénat où siégeaient beaucoup d'hommes âgés et circonspects. Lorsqu'il eut réussi à

y faire entrer, par le moyen du sort, seul correctif qu'il sût trouver à la corruption de l'état, un nombre de jeunes hommes, les chefs des deux républiques, d'accord dans leurs vues, s'entendirent pour imaginer « quelque moyen innocent de piquer l'abbé. » Le prétexte trouvé, les cohortes du haut Toggenbourg se levèrent. Zurich leur avait donné pour guide un homme d'humeur gaillarde, cordonnier, soldat, déserteur, avocat enfin, auquel un air résolu, une confiance généreuse, et un entier dévouement à la cause qu'il servait en enfant perdu, avait gagné tous les cœurs; Nabholz à leur tête, elles se précipitèrent, comme une avalanche, sur le bas pays. (13 avril 1712.) Des Alpes au Rhin les tambours appelèrent les peuples sous les armes.

Les villes ouvrirent la campagne en envahissant, d'un côté, les terres de l'abbaye de Saint-Gall, et en assurant, de l'autre, leurs communications entre elles par la prise de possession des bailliages libres. Il ne fut pas difficile de disperser les troupes de l'abbé, qui s'enfuit en Souabe. Le monastère fut occupé. On en emporta la bibliothèque, les cloches et 4000 chars de vin. LaThurgovie et le Rheinthal prêtèrent hommage. Les Toggenbourgeois se crurent au moment de devenir un quatorzième canton.

La guerre fut plus sérieuse sur les bords de la Reuss, Bremgarten fut le prix de la fusillade connue sous le nom du « Combat des buissons. » Baden se disposait à se bien défendre, quand une bombe éclata devant la porte de l'ambassadeur autrichien, comte de Trautmansdorf; mille tuiles se brisèrent; l'ambassadeur

avait refusé de quitter la ville ; frappé de terreur, il demanda la suspension des hostilités. Le général Sacconay, le vrai chef de l'armée bernoise dont il était l'âme, lui envoya Davel, son aide de camp. Un mélange d'intrépidité, de sang-froid, d'élévation et de bonté chrétienne donnait à Davel de l'ascendant sur tout ce qui l'approchait; il s'adressa aux magistrats de Baden, réunis chez l'ambassadeur et, le verre en main : « Nous ne sommes pas des ennemis irrités, leur dit-il; nous exécutons avec douleur des ordres qui doivent réduire votre ville en cendres. » Tout en leur tenant ce langage, il les persuada de demander une capitulation. Berne en agréa les termes, mais Zurich ne voulut recevoir les assiégés qu'à merci. Subissant la loi de la nécessité, Baden dut prendre l'engagement de demeurer ville ouverte et neutre en temps de guerre. Ses fortifications furent rasées.

Les deux villes ayant atteint le but qu'elles se proposaient en entrant en campagne, leurs armées se séparèrent. Les Zuricois campèrent à Maschwanden, les Bernois sur le Meyengrun. Tous les regards se portèrent vers les médiateurs. Réunis à Arau, les Confédérés traitèrent de la paix. Lucerne et Uri la signèrent. (18 juillet) Ils cédaient la partie des bailliages libres situés au-dessus d'une ligne tirée d'Hermetschwyl à Sarmenstorf. Les droits des deux religions étaient déclarés égaux. Les différends devaient être jugés par des arbitres en parité. La paix de 1531 abolie, celle de 1712 devait seule porter le nom de paix de religion. Mais à la nouvelle que Lucerne et Uri venaient de signer ces conditions, tout un peuple se leva. Acker-

mann fit flotter un drapeau franc dans l'Unterwalden, Trinkler à Zoug. « Les seigneurs, dirent pâtres et paysans, s'entendent pour nous perdre; courons donc sous les drapeaux francs; là, ni censés, ni dîmes; plus de lettres de rente dans les petits cantons. »

Lucerne hésitait entre la paix jurée et l'entraînement populaire, quand, se levant brusquement, et résolus à rompre une paix abhorrée, Ackermann et Réding mirent fin à toute irrésolution. L'armée bernoise avait, sur l'ordre du sénat, pris ses cantonnements à Mouri, et fait porter ses postes avancés jusqu'à Sins, à cinq heues de Lucerne. Quelques compagnies vaudoises, sous le colonel Monnier, occupaient cette position, que Sacconay jugeait périlleuse. La petite troupe ne tarda pas, en efl'et, à se voir enveloppée par les corps francs d' Ackermann; elle se défendit jusqu'à ce que, n'ayant plus ni poudre, ni plomb, Monnier tendit son cachet, en signe de reddition. Irrités de sa résistance, les corps francs l'eussent massacré, si leur chef ne l'eût arraché de leurs mains. (21 juillet.)

A la nouvelle du désastre de Sins l'armée bernoise, forte de 8000 hommes, recula jusqu'au plateau qui se prolonge de Wohlen à Wilmergue, tandis que les catholiques, au nombre de 10 à 12000, marchaient sur ses pas. Le jour de la saint Jacques, 25 juillet, au grand matin, les Bernois se rangèrent en bataille entre Hembrounn et Dintinkon. Des dragons vaudois fermaient la marche lorsque les Lucernois, se déployant sur les collines, leur envoyèrent une grêle de balles et de boulets; aussitôt Davel, montrant à ses gens les canons à peu de distance, leur donna l'exemple, cou-

rut sur les artilleurs, les dispersa, et revint avec les pièces.

L'armée catholique s'était partagée. Les Lucernois, sous Schweizer et Sonnenberg, avaient pris les hauteurs, tandis que les petits cantons, impatients, mal armés, sur quinze de profondeur, comme aux temps où la victoire appartenait à la phalange, filaient le long des pâquis de Wilmergue. Leur attaque fut puissante ; toutefois Sacconay, entraînant sur ses pas ses bataillons, la baïonnette en avant, finit par rejeter leurs bandes les unes dans les bois, les autres dans les eaux enflées de la Bunz.

Témoins de cette déroute, les Lucernois se précipitèrent éperdus du haut des monts, et attaquèrent avec impétuosité. La lutte fut longue et acharnée. Quelque temps la fureur et le mépris de la mort semblèrent devoir l'emporter sur le courage réglé par la tactique; mais lorsque, avec le vieux banneret Frisching, se montra Sacconay, qu'une blessure avait un moment éloigné du champ de bataille, l'armée bernoise s'ébranla, si ce n'est dans le meilleur ordre, du moins le pas ferme, et faisant ployer ses adversaires, elle les rejeta sur les flancs des monts. Les Lucernois se retirèrent lentement vers les hauteurs, défendant chaque pouce de terrain. Soudain, vers quatre heures, un grand bruit de tambour se fit entendre : c'était le colonel May, tout couvert des blessures qu'il avait reçues à Malplaquet, qui arrivait avec des troupes fraîches, rassemblées en Argovie. Jetant alors leurs armes, les catholiques s'enfuirent de toutes parts. Trois mille et quelques cents cadavres jonchaient le champ de bataille.

Ce fut le nonce Caraccioli, génie inspirateur de cette guerre, qui, parti pour aller animer par sa présence le courage des fidèles, et rentrant en hâte à Lucerne, y porta le premier la nouvelle de la défaite. Bientôt y parvint l'avis d'autres revers et celui de l'entrée des Zuricois dans le pays de Zoug. Alors tout fléchit. Les cinq cantons se soumirent aux conditions que Lucerne et Uri avaient souscrites à Arau. (18 juillet.) Les ^^lles, préoccupées du soin d'assurer leurs communications, exigèrent que le comté de Baden leur fût abandonné. Elles demeurèrent en possession de la partie inférieure des bailliages libres, dont la partie supérieure resta sous la domination des huit anciens cantons. Berne acquit une part dans l'administration de la Thurgovie, du Rheinthal et de Sargans. Rapperschwyl enfin, devenue dans les dernières guerres la place d'armes des cinq cantons contre Zurich, demeura, selon les termes de sa capitulation, sujette des Vororts. (11 août.)

Berne vit avec orgueil ses miliciens reprendre le chemin de leurs foyers. Pour la première fois la république les avait pris à sa solde et les avait vêtus uniformément; tous ils portaient large chapeau, redingote gris de fer avec col noir, revers et bas rouges. La pique ne se voyait plus que dans la main des officiers : la baïonnette au fusil l'avait remplacée. Les soldats s'étaient distingués par l'intrépidité, les chefs par le coup d'œil et la grandeur d'âme. Sacconay, versé dans les opérations de la guerre par masses, avait su les appliquer avec prudence à des milices ; Berne le récompensa par le don de la haute bourgeoisie et d'une place dans le Grand Conseil.

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Mais tandis que les villes réformées triomphaient, la plaie faite au cœur de la vieille Suisse était saignante. Les cinq cantons passaient tour à tour de la colère à l'abattement. L'irritation l'emporta lorsqu'ils apprirent que, le 21 juin 1712, Berne venait, par l'entremise d'un habile négociateur, Pesmes de Saint- Saphorin, de contracter une alliance perpétuelle avec les Etats-généraux. Elle mettait vingt-quatre compagnies au service de Hollande ; les Hollandais s'engageaient, de leur côté, à défendre tous ses sujets et ses combourgeois, spécialement Genève. A la nouvelle de ce traité, les cinq cantons, égarés par le désespoir, offrirent à la France de se donnera elle, à la condition qu'elle les vengeât. Ils étaient ainsi disposés lorsque, le 6 mars 1714, la paix fut conclue à Rastadt entre Louis XIV et l'empereur d'Allemagne, et quand les plénipotentiaires se donnèrent rendez-vous à Baden en Suisse, pour en arrêter les dernières conditions. Du Luc, ambassadeur de France en Suisse, fut chargé d'y représenter son maître et de renouveler son alliance avec les Confédérés. (Avril.) Mais Louis la voulait avec tous les cantons, Du Luc avec les seuls catholiques. Les voyant, chaque fois que le mot de restitution était prononcé, se troubler et n'écouter plus que les inspirations de la haine, il crut que c'était à la France d'en tirer parti pour les enchaîner. Sans se soucier de la teneur de ses instructions, il leur fit agréer une convention qui les donnait pour toujours au roi , leur défendait de servir sous d'autres drapeaux que les siens, et qui, ne déterminant pas le nombre de soldats que pouvait lever le monarque, ni la force des armées qu'il

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pouvait envoyer en Suisse à titre de secours, mettait en ses mains l'avenir de la Confédération. Un article secret promettait aux catholiques la restitution de leurs droits. L'alliance et la réversale furent placées dans une boîte ( Truckli ) qui fut confiée à la garde des députés de Lucerne. Persuadé que, d'un trait de plume, il venait de faire de la Suisse une terre française, Du Luc régla le nombre des coups de canon qui, pendant que les députés buvaient à la santé de Louis le Grand, portèrent un premier message de mort à l'ancienne Confédération. (1715.)

Bientôt après mourut Louis XIV. Deux ans plus tard succomba l'abbé Léger de Saint-Gall, tremblant de vieillesse, mais inflexible de volonté. Vainement la France lui avait offert un appui qu'il s'obstinait à chercher auprès de l'empereur. Il était réservé à un Autrichien, son successeur, de restaurer le monastère à la ruine duquel travaillait la confiance illimitée d'un Suisse dans la maison d'Autriche. Une convention, du 15 juin 1718, rendit à l'abbé ses pays et conféra aux Toggenbourgeois, sinon la liberté qu'ils espéraient, du moins la confirmation de leurs anciennes franchises.

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Lorsque jadis Berne ajoutait chaque année une fleur à sa couronne et des terres à son domaine, ses fils étaient libres et égaux. Tous les ans les bourgeois éli-

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saient le conseil etl'avoyer; la commune faisait la loi. Mais quand la république se fut accrue et enrichie, les conseils prirent la place de la commune, ils se complétèrent eux-mêmes et prirent le nom de souverain. Les deux avoyers le furent à vie, se succédant en charge d'année en année. Dans le XVIP siècle nouvelle modification; soixante-deux préfectures, administrées par autant de baillis, permettaient à ces gouverneurs, à la fois civils et militaires, d'accroître, en six ans de règne, leur fortune de 25 à 30000 écus. L'opulence, l'habitude du commandement, l'esprit du siècle et la soumission des paysans avaient fait aux grandes familles un rang élevé. En 1680, elles déclarèrent fermé l'accès au droit de gouverner l'état. Les bourgeois qui l'étaient avant 1643 furent déclarés seuls aptes à parvenir aux grandes charges. Les citoyens de date plus récente furent exclus de la magistrature à jamais, et rejetés dans une classe inférieure, sous le nom « d'habitants perpétuels. » On leur laissa les métiers, le commerce : j'excepte celui du vin, que la classe régnante s'était réservé. Au dernier rang furent mis les « domicihés, » gens soufferts aussi longtemps qu'ils se rendaient utiles et payaient un tribut annuel de 4 couronnes. Ces distinctions établies, une Chambre fut chargée de veiller à leur maintien. Un « livre rouge » reçut les noms des 360 familles « gouvernementales, » parmi lesquelles 80 se partageaient en réalité tous les pouvoirs de l'état.

La justice était administrée par deux Chambres, qui recevaient les appels, l'une des pays allemands, l'autre du Pays de Vaud. Depuis la guerre des paysans, Berne

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avait érigé en maxime d'état le devoir d'une exacte justice et proclamé l'égalité de ses sujets devant la loi. On citait tel paysan qui avait obtenu gain de cause contre son bailli. Les juges n'avaient pas fait de la science du droit leur étude ; le bon sens leur en tenait lieu. La procédure était sommaire. Le droit romain n'était suivi qu'autant qu'il paraissait conforme à l'équité, La torture cédait peu à peu la place à la preuve par témoins. L'accusé dont l'innocence avait été reconnue recevait, au sortir de prison, une rose blanche de la main d'une jeune fille.

La loi se publiait sous la forme d'ordonnances ou de mandats. C'était un confus arsenal d'armes tournées tantôt contre la routine, et tantôt contre l'innovation, un jour, contre le désordre, et le lendemain, contre la liberté. Mandats sur mandats s'attaquaient à l'usage du tabac, du thé, du café, du cacao. D'autres combattaient les toiles d'or, d'argent, de brocard, et comme une adresse ingénieuse savait éluder la loi, celle-ci poursuivait la mode jusque dans les rephs les plus mystérieux de la toilette. Une sainte colère s'empara de LL. EE. à la nouvelle qu'il se trouvait à Vevey un maître de danse, catholique, dont la présence donnait lieu à de grands scandales, comme à des bals, de nuit, entre les deux sexes. L'étranger fut chassé, et la ville de Vevey censurée pour sa tolérance criminelle.

Telle était Berne, telles étaient, à maints égards, les villes suisses. A Bâle aussi, le gouvernement se disait l'état. Durant dix ans, le Grand Conseil fut une seule fois convoqué, les comptes de la république ne furent l'objet d'aucun contrôle. Mais la division s'étant

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mise entre deux familles puissantes, celles des Bourckard et des Socin, il en naquit une lutte entre le sénat et les Soixante. Les Soixante s'appuyèrent sur le Deux- Cents. La balance penchant d'un nouveau côté, le sénat crut devoir recourir aux tribus. Assemblés dans leurs poêles, les bourgeois des tribus se comptèrent ; ils se souvinrent qu'ils avaient jadis élu le Grand Conseil et cherchèrent à se remettre en possession de libertés, héritage de leurs pères. Deux fois ils tinrent le magistrat assiégé, lui commandant l'expulsion de conseillers qu'ils jugeaient criminels; mais ils ne les eurent pas plus tôt remplacés par des hommes de leur choix que l'envie, la lassitude se montrèrent, ensorte que les partis s'accordèrent pour agréer l'intervention des Confédérés. (1691.)

La médiation fut bienveillante; toutefois les magistrats dépossédés n'attendirent pas qu'elle eût achevé son œuvre, pour remonter les uns après les autres sur leurs sièges, et les médiateurs quittèrent Bâle, laissant le pouvoir aux mains d'hommes qui avaient à se venger. Ce ne furent, les jours suivants, que condamnations à l'amende, à la flétrissure, aux galères et aux travaux forcés. Les premiers coups portèrent sur les plus nobles têtes. Pétri, MuUer, Fatio reconnurent avoir été inspirés par l'étude qu'ils avaient faite des annales de leur patrie, en un temps où partout en Suisse cette étude était devenue un crime. L'échafaud fut dressé, et le fut devant l'hôtel de ville, afin que, tout en vaquant à leurs affaires, les membres des Conseils pussent goûter le plaisir des dieux, la vengeance. Fugitif, Pétri fut pendu en effigie. Une amnistie fut

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publiée lorsqu'on ne vit plus personne à punir. Puis les Bâlois retournèrent aux spéculations qui, chaque année, ajoutaient à leurs richesses. L'amour des lettres s'était conservé dans quelques familles; néanmoins l'art de prêter était, aux yeux du grand nombre, bien supérieur aux sciences enseignées dans l'université. Le sénat n'appelait plus de l'étranger des hommes de grand savoir; il leur préférait les familles bâloises; heureusement que, parmi celles-ci, se rencontraient celles des Bernouilli, des Bouxtorff, des Wettstein, et celle encore des Bauhin, qui avait enseigné à la botanique la langue qu'elle a parlé jusqu'à Linné. Guy- Patin, dans le récit de son voyage en Europe, assurait n'avoir rencontré nulle part des hommes d'un sens meilleur et de plus de culture qu'à Bâle.

A Genève, il n'existait pas de « livre d'or; » les Genevois ne s'en partageaient pas moins en trois ordres. Les familles riches et anciennes habitaient le haut de la ville, attentives à se distinguer du commun des bourgeois, tandis que, dans les rues basses se pressaient, avec la foule des citoyens, les réfugiés et les simples habitants, classe industrieuse, remuante, exclue du droit de suffrage. Au dehors, on rencontrait les Genevois en tous lieux, non plus comme missionnaires, mais comme spéculateurs et aventuriers. Les spéculateurs profitaient du besoin d'argent des puissances belligérantes pour leur prêter, à gros intérêts, des sommes considérables. L'un des hardis aventuriers, François Le Fort, un noble cœur, était devenu, en Russie, pour Pierre le Grand ce que le général Laharpe a été de nos jours pour Alexandre I'"", un

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guide et un ami. L'histoire le connaît sous le nom de l'amiral Le Fort. Au dedans, les anciens édits subsistaient : le jeu, la danse étaient défendus; néanmoins, dans les grandes maisons, les bals se prolongeaient jusqu'au jour, et c'était manquer de savoir vivre que de ne pas se livrer au jeu. Toutes les classes s'observaient d'un œil jaloux. Moins la ville était grande, et plus le joug de l'aristocratie paraissait insupportable. Aussi les grandes questions qui devaient agiter la société moderne, celles de la souveraineté du peuple et des limites des pouvoirs, devaient-elles se poser dans Genève plus tôt qu'ailleurs; toutefois les citoyens attendirent, pour les soulever, que le sceptre de Louis XFV eût cessé de menacer l'existence de la république.

Ce fut en 1707, et lorsque Berne eut pris parti dans l'affaire de la succession de Neuchâtel, que les citoyens de Genève osèrent engager le combat : ils demandèrent le vote « à la ballotte, » et non plus à l'oreille du secrétaire, l'élection des Deux-Cente par ses propres membres et la publication des édits. Comme à Bâle, ils choisirent un Fatio pour les guider. Bientôt, s'enhardissant, ils exigèrent la convocation de l'assemblée des citoyens. Les magistrats appelèrent à leur aide le temps, puis les Confédérés. Les premiers pas des révolutions, comme ceux de l'enfance, sont chancelants, incertains; les rangs sont faciles à rompre; ceux des citoyens se partagèrent en deux camps, et celui qui attendait de la modération le salut de la république l'ayant emporté, ce fut la ruine des nouveaux Enfants de Genève. La seigneurie avait à sa solde quelques cents hommes de troupe régulière; elle les fit avancer,

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