‹ Histoire de la Confédération suisseChapitre 41 sur 66 · DA^-EL · texte numérisé non relu

DA^-EL

de la sentence qui le condamnait à mort, il refusa le cheval qui lui fut offert et voulut faire à pied le chemin qui, descendant à Vidy, le conduisait au tertre funèbre. A voir son calme, on eût dit un jour de fête. Près de donner sa vie et sur le seuil de l'éternité, il prit la parole et passa en revue les vices de ses concitoyens : la manie des procès, la débauche, la dégradation morale, qui ne laissait au peuple que le baptême pour marque de son christianisme, et l'ignorance où il était plongé par la faute de ses conducteurs spirituels. Il espérait, et c'était le sujet de la joie qu'il éprouvait en ce jour, il espérait que sa mort serait salutaire à son pays. Il dit, se dépouilla de son vêtement et présenta sa tête au bourreau, qui l'enleva de ses épaules.

Le peuple se dispersa timidement. Les petites villes du pays protestèrent à l'envi de leur dévouement à la seigneurie. En un temps oîi les grands cantons vivaient sous la domination de leurs capitales, les Vaudois ne crurent pas qu'il pût en être autrement de leur pays, ni que leur sort pût être plus heureux sous le gouvernement de Messieurs de Lausanne que sous celui de LL. EE. de Berne. A La Vaux, le nom du major, accusé d'avoir trahi la confiance de ses concitoyens, fut quelque temps un nom d'injure. Cependant de nombreux récits retracèrent l'aventure de Davel. Ils se ressemblent tous; ils laissent les faits passer, sans parti pris. Ils accusent la folie de Davel, mais en termes pleins de sympathie. Longtemps on tint ces écrits cachés. Le grain mûrit dans le secret pour germer à la fin du siècle.

Les Piiissances.

La France ne fut pas la dernière à s'unir aux félicitations que Berne, sortie de péril, reçut de toutes parts. Elle lui rappela, avec les bienfaits du roi, la nécessité de s'unir intimement à sa couronne. Trente années durant, elle poursuivit le renouvellement de l'alliance qui naguère unissait au royaume la Suisse entière ; mais tous ses efforts se brisèrent contre la réversale par laquelle Du Luc avait promis aux cantons catholiques de leur faire rendre les bailliages argoviens, perdus par eux en 1712, et dont Berne et Zurich leur refusaient la restitution.

La Confédération n'était pas seulement pour la France une barrière contre les Habsbourg, mais elle lui servait à conserver un grand nombre de bras employés aux arts, aux métiers, à l'agriculture, et qu'elle remplaçait dans son armée par des troupes dont tous savaient la valeur. Survenait-il une guerre, toutes les puissances, à l'envi, s'adressaient à la Suisse et le pays se remplissait d'enrôleurs. Ce fut ce qui arriva lorsque, en 1733, à la mort d'Auguste II, éclata la guerre de la succession de Pologne. De toutes parts surgirent des propositions rivales. Celles de la France furent accueillies même à Berne et à Zurich, où Ton considérait le service du roi comme une carrière de gloire et une pépinière de bons officiers. Toutefois, elles étaient

combattues par celles de la Hollande, qui eût voulu réunir tous les cantons réformés dans l'alliance qu'elle avait avec Berne; par les offres, toujours bienvenues, du roi de Sardaigne ; par celles du roi d'Espagne, dont le service était de tous le plus lucratif; par celles enfin de l'empereur, qui réclamait des régiments pour couvrir Milan et les villes forestières. Ce fut bientôt à qui courrait se ranger sous le drapeau de son choix. Les noms les plus glorieux furent ceux qui se vendirent le plus cher. Aucune Puissance ne songea à contester la neutralité de la Suisse; tout au plus fut-il question des hmites à lui donner; aussi s'en mit-on si peu en peine que, lorsque la guerre s'approcha des frontières de la Confédération, à peine se trouva-t-il une troupe suffisante pour défendre contre les insultes des étrangers les tombes des héros de Saint- Jacques.

Ces scènes se renouvelèrent quand mourut le dernier successeur de Rodolphe de Habsbourg, l'empereur Charles VI, et quand, après la guerre de la succession de Pologne, survint, en 1740, celle de la succession d'Autriche. La même année, Frédéric H s'assit sur le trône de Prusse. Prince de Neuchâtel et filleul de la république de Berne, il demanda aux villes suisses, au moment où il allait envahir la Silésie, deux bataillons de 800 hommes ; mais la crainte de mettre en péril la neutralité de Neuchâtel, fit rejeter sa proposition. Des Suisses en grand nombre n'en coururent pas moins renforcer les régiments du roi. Plusieurs années durant, la Confédération fut un marché, sur lequel les agents des Puissances se disputèrent la marchandise la plus chère qu'elle eût à leur offrir, ses enfants. Les

chiffres diront le reste. Lorsqu'en 1748 la paix d'Aixla-Chapelle mit fin à la guerre, 22000 Suisses servaient la France, 2400 la Hongrie, 13 600 l'Espagne, 6900 Naples, 10600 la Savoie et 20400 la Hollande. Nous ne parlons ni des gardes suisses du pape et de l'empereur, ni des fils des cantons enrôlés en grand nombre aux services, non avoués, de Prusse, de Saxe, de Bavière, de Russie et du Danemark. Près de 80 000 mercenaires avaient émigré d'un petit pays qui levait avec peine quelques bataillons pour maintenir sa neutralité. A la paix, la Suisse se repeuplait de soldats, revenant de tous lieux, déshabitués du travail, qui répandaient dans son sein le malaise et les divisions.

Quelques exemples suffiront à donner une idée de l'agitation entretenue à l'intérieur des cantons par cet état de choses. La petite ville de Zoug, enchâssée dans de verdoyantes collines, était un de ces foyers d'agitation. Une famille ancienne et opulente, celle des Zourlauben, y occupait le premier rang. Depuis deux siècles son nom brillait, au service de France, dans les hautes charges militaires, et la répartition des pensions françaises se faisait par son entremise. Béat de Zourlauben avait distribué ces faveurs de manière à mériter l'attachement de ses concitoyens. A sa mort (1717), son frère, Fidèle Zourlauben, hérita de ses prérogatives, mais non de sa loyauté. Il aimait le jeu, le vin, les réunions bruyantes. Il se fit des ennemis. A leur tête se glissa Joseph-Antoine Schoumacher, qui, par sa dévotion, ses aumônes, sa prétention à une sévère justice, réussit à devenir l'oracle du peuple et à rendre suspecte l'administration des Zourlauben. Les trois

communes rurales ayant, en ces circonstances, demandé, sans l'obtenir, l'égale répartition des pensions françaises, le peuple se partagea en deux partis, celui des durs, adversaires de la France, et celui des modérés, qui bientôt se vit réduit à la défensive. Zourlauben fut condamné à la restitution de toutes les régales dont sa famille avait illégalement joui. (1729.) Banni du canton pour cent et un ans, il mourut à Lucerne, regrettant sa ville natale plus que sa fortune. Ses biens furent distribués au peuple , qui salua par des cris de joie la chute de ceux qu'il avait adorés.

Schoumacher prit la place de Zourlauben à la tête de la république, mais il ne réussit pas à obtenir de l'ambassade de France qu'elle lui permît de distribuer selon son plaisir les pensions destinées à acheter des amis au roi. Ce fut le signal d'une rupture; le canton décida de n'accepter aucune pension. Deux anciens ammans, Weber et An der Matt, qui avaient signé, en 1715, le traité d'alliance avec la France, furent condamnés à une prison perpétuelle. Mais le peuple, accoutumé à la douceur des pensions, refusa de se laisser persuader qu'elles fussent un moyen de corruption. Il murmura. Les durs lui répondirent d'abord par l'amende et la prison ; ils finirent par multiplier les actes de \'iolence jusqu'à provoquer une réaction. En 1735, la commune de Zoug expulsa Schoumacher du Conseil. Bientôt après, le Conseil le condamna à trois ans de galères et au bannissement perpétuel de la Confédération. Ses biens furent dévolus au fisc. La France félicita le canton d'avoir reconquis sa liberté.

Des mouvements semblables jetèrent le trouble

dans les Rodes protestantes d'Appenzell. La nature s'y prêta ; le cours de la Sitter, en les divisant en deux parts à peu près égales, sépara plus d'une fois les esprits comme les territoires. On était, il est vrai, convenu que les assemblées générales se tiendraient alternativement devant ou derrière la Sitter, à Trogen ou à Hérisau ; que, des dix magistrats suprêmes, cinq seraient pris d'un côté, cinq de l'autre, et que Trogen, l'ancien chef-lieu du demi-canton, ne conserverait de privilège que celui de demeurer le siège de la haute justice criminelle; mais de vifs débats surgirent à l'occasion d'un traité conclu, en 1718, à l'invitation de Zurich et de Berne, entre les Rodes et l'abbé de Saint- Gall. Cette convention garantissait les Appenzellois contre toute agression de l'abbé ; mais elle les obligeait aussi à s'abstenir d'hostihtés contre ce prélat, et à remettre à l'arbitrage de quatre cantons confédérés tout différend qui pourrait survenir entre les parties. Or, cette obligation déplaisait à un peuple qui naguère jouissait de la liberté de recourir aux voies de fait, et en usait largement. Le temps n'avait pas permis aux signataires du traité de le soumettre à la landsgemeinde, et le jour devait venir où ce fait paraîtrait un crime de lèze-majesté populaire.

Ce fut ce qui arriva en 1732, quand Laurent Wetter fut nommé landamman à Ilérisau. Parti de bas, parvenu par l'industrie à une grande fortune, et avide de popularité, il accusa les Zellweger et les Tobler, les magistrats les plus honorés des Rodes de devant la Sitter, d'avoir trahi le pays et de gouverner sans le

peuple. Dès ce moment, les Rodes eurent, comme Zoug, leurs doux et leurs durs. Des satires, des pamphlets préludèrent à des voies de fait. Le Grand Conseil s'étant assemblé à Hérisau, les modérés y furent couverts d'injures et contraints à convoquer une landsgemeinde, qui élut Wetter landamman. Tout un peuple en armes suivit le nouveau gouvernement à Trogen, pour s'emparer du sceau de l'état, dont l'ancienne administration refusait de se dessaisir. Les modérés, qui s'étaient armés de leur côté, ne voulurent pas, pour un aussi faible motif, se jeter dans la guerre civile ; ils cédèrent et recherchèrent l'appui de Berne et de Zurich.

En leurs temps de jeunesse, les Confédérés parlaient et écrivaient peu; au dix-huitième siècle, ils écrivaient beaucoup et parlaient encore davantage. Les conférences succédèrent aux conférences. Une nombreuse députation des cantons évangéliques finit par monter à Hérisau, mais ce fut pour s'y voir insultée de la voix et du geste. « Les doux sont des rebelles, qu'ils obéissent! » leur cria-t-on. Les députés furent réduits à s'esquiver à la dérobée, abandonnant les modérés aux outrages de leurs adversaires. Des hostilités éclatèrent en plus d'un lieu. A Gais, la mêlée fut générale. Les femmes apportaient gourdins, bâtons ferrés, des tabliers remplis de pierres; le sang coula; les durs ne l'emportèrent qu'à l'aide de renforts considérables; le pillage suivit. Alors tout le pays prit les armes; les partis étaient en présence, au moment de s'entr'égorger, quand la grandeur du péril les en préserva : ils

prêtèrent, cette fois, l'oreille à la voix de représentants fédéraux.

Les plus violents n'en continuaient pas moins à faire sentir aux plus faibles la dureté de leur joug, lorsqu'il se fit un changement dans le nom des partis. Longtemps l'ambassadeur de France avait suivi du regard les mouvements de l'Appenzell, « sans savoir s'il y mettrait l'huile ou l'eau, » mais bien résolu, en tout cas, à les faire servir au renouvellement de l'alliance, auquel il travaillait. Toutefois il attendit pour se montrer que l'administration de la république passât des mains du landamman Wetter dans celles de son fils. (1733.) Adrien Wetter, de mœurs douces et d'un esprit délié, s'était donné à la France. Présidé par lui, le Grand Conseil permit l'enrôlement d'une nouvelle compagnie au service du roi, et nomma les officiers. La faction des durs devint alors la faction française, celle des modérés la faction autrichienne. Cependant, sous un nouveau nom, les durs l'emportèrent comme précédemment. Ils allèrent jusqu'à proposer d'expulser du pays tous leurs adversaires et de confisquer leurs biens pour en construire un hôpital. Wetter n'obtint pas sans peine l'ajournement de ces propositions « durant une petite année {ein Jœhrlein), afin de laisser aux doux le temps de s'amender. » Sa modération l'emporta, mais les flots remués par la tempête eurent besoin de temps pour se calmer.

LES PRINCES d'Église, la nonciature 241

Les princes d'église. La nonciature.

Les états ecclésiastiques alliés de la Confédération, et situés sur ses limites, n'en étaient pas la partie la moins agitée. L'évêque de Bâle travaillait à ranger sous sa domination absolue un petit empire, composé de provinces régies par des droits divers, mai^ de tous côtés il rencontrait une vive résistance. Impuissant à la dompter, il chercha du secours, et ne le trouvant ni chez les cantons catholiques, séparés de lui par le territoire de Berne, ni chez l'empereur, il se tourna vers la France. (1739.) Une alliance ne fut pas plus tôt conclue avec la cour de Versailles, que 600 hommes de troupes françaises entrèrent à Porentruy. Les chefs de l'opposition furent arrêtés ; trois d'entre eux, Péquignat, Riaz et Lion furent mis à mort; dès lors cent grenadiers suffirent à représenter, aux yeux du peuple, la force, à ceux des Confédérés, la présence de l'étranger.

Comme l'évêque de Bâle, l'abbé de Saint- Gall régissait un pays composé de provinces plus ou moins indépendantes. La plus difficile à maintenir dans l'obéissance était le Toggenbourg, en grande partie de religion protestante. L'insurrection y était à l'état permanent quand Berne et Zurich intervinrent, obtinrent la punition de bien des désordres et finirent par opérer, après vingt ans de négociations, la pacification du pays. (1759.)

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Les ligues grises, peuplades rapprochées plutôt qu'unies par le frêle lien d'une confédération commune, offraient à la discorde un champ riche à exploiter. Tout y contribuait à l'agitation, l'influence des puissances étrangères, leurs enrôlements, la fréquence des élections, l'action réciproque de l'église et de l'état. Le parti de l'Autriche l'emportait sur le parti français. L'empereur réussit à élever un Tyrolien sur le siège épiscopal de Coire. Vainement la ligue de la Maison-Dieu protesta ; vainement Berne et Zurich l'appuyèrent; les ligues étaient désunies; deux d'entre elles, alliées à l'étranger, se refusaient à reconnaître les privilèges de la troisième, qui ne réussit à obtenir, ni que l'évêque dût être nécessairement un fils du pays, ni que son élection fût soumise à la sanction de l'état. Rome était intervenue. Sa victoire marqua le progrès de l'épiscopat dans la tendance à s'affranchir des pouvoirs civils. (1729-1730.)

Les Vallaisans aussi luttaient contre leur prince. Ils s'assemblèrent, en 173*2, de leur propre mouvement et sans l'intervention d'aucun magi.strat. Trois jours durant, ils délibérèrent avec calme sur la convenance de tempérer, par l'introduction d'une landsgemeinde, les pouvoirs de l'évêque. Mais, dans la vallée du Rhône, les orages naissent et s'apaisent rapidement; l'ambassadeur de France et le nonce s'entendirent pour arrêter le torrent dans son cours, et quand des représentants des dizains se présentèrent, à Sion, pour traiter de leurs griefs, accueillis par l'évêque et le magistrat, ils obtinrent quelques concessions et laissèrent tomber

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la question d'une landsgemeinde. On se sépara les meilleurs amis du monde.

Dans tous les cantons catholiques de la Suisse existaient des luttes semblables entre les pouvoirs ecclésiastiques et civils. Elles se présentaient sous des aspects particuliers dans les cantons primitifs, où la religion, tantôt recueillie dans la prière, tantôt mêlée aux pèlerinages et tantôt alliée aux pompes des fêtes, occupait une grande place dans la vie publique. Vainement Rome avait jugé ces pays trop pauvres pour leur accorder la béatification de Nicolas de Flue, qui n'en était pas moins leur commun patron. Ils montraient, au reste, une grande révérence envers le saint-siége, et même dans les cas où les gens d'église, en outrepassant leur compétence, les contraignaient à défendre l'autorité civile, ils se montraient aussi soigneux de l'honneur du clergé que du leur propre. Un jour cependant le différend faillit s'envenimer.

L'abbé Dominique Passionéi s'était fait connaître à Lucerne par le tendre intérêt qu'il témoignait à la Suisse catholique et par ce qu'il disait de la nécessité de retrancher aux richesses trop considérables du clergé; aussi crut-on trouver en lui un soutien de l'autorité temporelle, quand on le vit, revêtu des fonctions de la nonciature, se présenter, en 1721, chez l'avoyer de la république. Le mécontentement n'en fut que plus grand lorsqu'il ouvrit des instructions pleines de prétentions anciennes et nouvelles, toutes s'attaquant aux lois de l'état. Vainement on lui rappela que « les deux tiers du pays appartenaient aux gens d'église;

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