‹ Histoire de la Confédération suisseChapitre 42 sur 66 · LA NONCIATURE · texte numérisé non relu

LA NONCIATURE

que les laïques appauvris, voyant l'héritage de leurs pères passer en la possession des couvents, tandis qu'ils luttaient eux-mêmes contre la faim, jetaient un œil d'envie sur les monastères; que les magistrats, près de partager la ruine du peuple, allaient se voir obligés de s'emparer des biens de mainmorte, afin de maintenir le rang de Lucerne dans la Confédération, » le nonce n'y prit garde et poursuivit ses empiétements. Une querelle de village fit éclater le conflit : une danse, défendue par un curé, et permise par un bailli, en fut l'occasion. Le curé s'appuya sur l'évêque de Constance et sur le nonce ; le gouvernement le destitua, le bannit, et donna à la commune l'ordre de le remplacer, suivant son droit de « collation. » Retiré à Altorf, Passionéi menaça Lucerne de l'interdit. Mais sans se départir du respect qu'ils portaient au chef de l'église. Messieurs de Lucerne lui répondirent avec la dignité d'un état souverain : « Notre territoire est petit, mais nos droits sont égaux à ceux des rois. Les libertés que nous défendons sont de celles sur lesquelles la cour papale a déjà souvent tenté de porter la main, mais que nos pères ont su maintenir et que nous-mêmes sommes résolus à transmettre intactes aux générations futures. » Le peuple applaudit à ce langage. Tous les cantons catholiques revendiquèrent les mêmes droits que leur confédéré. Rome, réduite à laisser, cette fois encore, les Suisses « à leurs us et à leurs abus, » se contenta d'affirmer qu'elle le faisait « sans préjudicier à la sacrée immunité ecclésiastique. » (1725-1731.)

Maîtres et sujets.

Dans tous les cantons quelques familles puissantes composaient l'état. Dans les grands, on avait cessé de consulter le peuple, et dans les petits, les landsgemeindes s'étaient accoutumées à obéir à des hommes enrichis, formés au commandement dans le service mercenaire. Même Appenzell intérieur avait son Conseil secret, qui soumettait à la peine de mille florins la divulgation de ses délibérations. A Berne, à Fribourg, à Soleure, comme dans le Vallais et les Grisons, on saluait avec respect les titres de chevalier, de marquis et de comte, reçus à l'étranger. Dans les villes de fabriques, les prérogatives industrielles étaient l'objet principal de l'envie. Winterthour s'étant mise à fabriquer acier, toiles, soieries, une ordonnance attribua la fabrication de la soie à la seule ville de Zurich, et défendit au reste du canton soit de travailler la toile et le lin autrement qu'écrus, soit de vendre ces produits à d'autres qu'aux bourgeois du chef-lieu. (1717-1725.) Mais des gouvernements, les plus durs envers leurs sujets étaient ceux des cantons démocratiques.

Glaris avait acheté, en 1517, la seigneurie de Werdenberg, qui comprenait six villages, une petite ville et un château, admirablement situés entre des collines et le Rhin, en face des Alpes du Vorarlberg. Il faisait gouverner ses sujets par un bailli, et leur avait accordé

une lettre de franchise qui leur garantissait certains droits. En 1705, ce document fut demandé, pour examen, et ne fut pas rendu. Toutes réclamations furent inutiles.- Les pauvres gens recoururent à la diète : <( On nous appelle esclaves, dirent-ils, qu'on peut traiter comme l'on veut, ce que nous n'avons jamais été. » Ils réclamaient leur document. C'en fut assez pour que Glaris fit marcher ses bataillons. Tout s'enfuit dans les pays voisins. Vainement la diète intervint, l'occupation se prolongea jusqu'à ce que les malheureux se virent réduits à désarmer par leur soumission la colère de leurs maîtres. Us furent condamnés à l'annulation de leurs franchises et à de fortes amendes; s'ils ne furent pas châtiés plus sévèrement, ils le durent à l'intervention de Berne et de Zurich. (1722.)

Les Léventins s'attirèrent un sort semblable en suivant d'imprudents conseils. En possession de belles franchises, ils étaient traités par les Uraniens comme « leurs chers et fidèles compatriotes, » et jouissaient d'un sort qu'enviaient d'autres démocraties helvétiques; ils perdirent ces avantages en se laissant tromper par des préposés accoutumés à s'enrichir aux dépens de leurs veuves et de leurs orphelins. La landsgemeinde d'Uri, renseignée sur ces abus, ayant exigé que, tous les deux ans, ses baillis rendissent compte de leur administration, les magistrats que cette ordonnance avait en vue crurent conquérir la popularité, en persuadant un peuple ignorant et grossier de réclamer pour la Léventine la justice criminelle et le droit de péage. « Ainsi nous ferons, se dirent les paysans, et nous saurons tenir tête au petit

canton d'Uri. » Ils n'ajoutaient pas que, derrière Uri, se trouvaient les Confédérés : dans une cause qui les touchait tous, tous aussi les Confédérés se promirent bon appui. Avec le cor d'Uri marchèrent les premiers Unterwalden etLucerne. Il ne resta aux insurgés qu'à se soumettre. Tout le peuple de la vallée, rassemblé à Faido, dut jurer, à genoux, obéissance sans réserve. Trois de ses chefs furent décapités sous ses yeux, huit à Altorf. En un jour, les Léventins perdirent, avec leurs franchises, le port d'armes; ils tombèrent au rang de sujets sans volonté, perdus pour la défense de la patrie. Les Confédérés avaient agi dans un parfait accord, toutefois cette bonne intelligence entre eux n'avait pas été le fruit de l'union des peuples, mais de la solidarité des gouvernements. (1755.)

Neuchâtel avait pour prince Frédéric le Grand. Monarchie et république, aussi fier de ses libertés qu'il l'était de son prince, ce petit pays était toujours prêt à défendre les franchises qu'il s'était réservées en se donnant à la maison de Brandebourg. Cependant Frédéric, dans les commencements de son règne, avait quelque peine à comprendre qu'il ne fût pas roi, mais seulement prince à Neuchâtel. Aussi le vit-on prendre en régie les censés, jusqu'alors administrées par des gens du pays, et refuser de reconnaître aux Neuchàtelois le droit de sortir en guerre à leur gré, qu'ils possédaient selon l'accord de 1707. Surgit une question d'église. Petitpierre, pasteur d'une conduite irréprochable, ayant exprimé des doutes sur l'éternité des peines, ses collègues le destituèrent; ses amis recoururent au prince, et Frédéric ne négligea pas de

s'arroger un pouvoir que les bourgeois et le clergé lui contestaient : il sanctionna la destitution de Petitpierre. Vainement les communes invoquèrent l'appui de Berne, juge, d'ancienneté, des différends qui s'élevaient entre le comte et la ville : Berne ordonna la soumission.

Le peuple vit ses franchises en péril. Il se persuada que le dessein de la cour était de faire de Neuchàtel une province, soumise, comme celles du royaume, à l'administration de Berlin; il se souleva. Un avocat, Gaudot, naguère défenseur des droits populaires, ayant échangé ce rôle contre celui de serviteur de la cour de Prusse, et reçu pour récompense les charges d'avocat général et de percepteur des droits féodaux, renverser son carrosse, chasser ses laquais, fut l'affaire d'un moment. Sa maison fut assiégée. On tira sur les grenadiers qui la gardaient, et quand, le combat fini, la porte de la chambre de Gaudot fut enfoncée, on vit l'avocat général étendu sans vie sur le carreau.

Les jours suivants, 600 hommes, envoyés par les cantons alliés de Neuchàtel, entrèrent dans cette ville. Une enquête fut ouverte. Les délégués des cantons, Berne à leur tête, rendirent leur jugement. Quelques étrangers étaient condamnés à mort. Les droits du pays étaient reconnus. Le roi, se prêtant aux conseils d'une politique meilleure, agréa cette sentence. Il nomma gouverneur de Neuchàtel un Bernois, Scipion de Lentulus, d'une rare modération, en même temps qu'admirateur du monarque qu'il avait servi dans les combats. L'entrée du gouverneur dans la principauté

fut une fête de famille, à laquelle s'associa tout le pays. (1758 à 1768.)

Berne et Zurich semblaient devoir être à l'abri de semblables mouvements. Sous des magistrats tels que Gaspard Escher et Conrad Heidegger, Zurich avait vu finances, militaire, travaux publics, législation, instruction nationale, prendre un généreux essor. On ne vantait pas moins la sagesse de Berne et son aptitude au commandement. En possession d'un riche trésor et créancier de grandes monarchies, il traitait d'égal à égal avec les puissances. Des noms toujours les mêmes se montraient à la tète de la nation. Le peuple se rangeait pour voir passer ces hommes d'autre race; et cependant ce fut à Berne que, vers le miheu du siècle, se trama la conspiration qui faillit faire tomber de la main de ces demi-dieux le sceptre du gouvernement.

Au dire des patriciens, il fallait arracher les plumes à la bourgeoisie, pour l'empêcher de voler. Les bourgeois, de leur côté, à qui l'on venait d'interdire, à l'étranger, tout service non capitulé, et qui se voyaient, à l'intérieur, exclus de toutes les charges lucratives, essayèrent une plainte. Vingt-sept d'entre eux rappelèrent le droit des tribus à la représentation et demandèrent le redressement de graves abus. (1744.) On leur répondit en condamnant quelques-uns d'entre eux à cinq ou dix ans d'exil. Bientôt après, une mesure de police interdit de porter, sous les arcades, des charges, grandes ou petites, qui pussent gêner le passage de la seigneurie, et une seconde pourvut à ce que, sur les marchés, il ne pût être acheté aucune

denrée avant l'heure jusqu'à laquelle il appartenait à la seule noblesse d'y faire ses approvisionnements.

L'un des signataires de l'adresse de 1744 était Samuel Henzi. Fils d'un pauvre pasteur, il avait encore réduit sa fortune par l'achat malheureux d'une compagnie au service du duc de Modène. Revenu d'exil, il demanda une place de sous-bibliothécaire. Mathématicien, poète, versé dans les langues anciennes et modernes, et entré dans sa quarante-huitième année, il se vit préféré un patricien de dix-huit ans. A des griefs politiques s'unirent ainsi des griefs personnels. Sa lecture de préférence était l'histoire des grands conspirateurs; il noua une conspiration. (1749.)

Parmi les conjurés, au nombre de soixante et dix, se trouvaient un lieutenant de la garde soldée, Foueter, d'un caractère indompté, un négociant, Wouarnier, dont l'âme était encore plus ruinée que la fortune, des artistes, des gens de plume, le fils du général d'Erlach et un étudiant en théologie, qui les trahit. Leur plan était de surprendre les membres du Deux-Cents dans leurs hts, de les amener dans l'hôtel de ville et de les contraindre à l'abdication. Ce dessein trahi, ce furent les membres du Conseil souverain qui s'armèrent, gardèrent les portes de la ville et mirent la main sur les conjurés. L'enquête se fit en grande hâte. Sommé de livrer la Uste de ses complices, Henzi la tira de dessous son habit et, l'ayant déchirée, en avala les morceaux. Au reste, il ne cacha pas que le but de la conjuration était de faire rendre à la commune la libre élection et l'élaboration des lois. Condamnés à mort, les trois chefs de l'entreprise furent conduits à l'écha-

MAITRES ET SUJETS "AÔi

faud, Wouarnier pâle et tremblant, Foueter brisé par le repentir, Henzi calme, ferme, et confiant dans l'immortalité de l'âme humaine. Leur dessein ne pouvait qu'échouer : qu'eût gagné le pays à ce que des bourgeois citadins prissent la place des seigneurs, hautains sur leurs fauteuils, mais populaires dans les campagnes? On l'a dit : quand la révolte aspire à devenir révolution, elle doit être la révolte, non de l'égoïsme contre l'égoïsme, mais de l'intérêt général contre le privilège. Ce fut parce que les luttes engagées , vers ce même temps, à Genève, ne furent pas étrangères aux intérêts généraux de l'humanité qu'elles acquirent une importance universelle. Derrière les agitations d'une ville peu considérable se posaient des problèmes qui devaient ouvrir les voies à la liberté moderne et servir à la transformation de la société européenne. Deux Genève se trouvaient en présence, l'une aristocratique, en possession des avenues du pouvoir, cultivée, consciencieuse, qui rendait bonne justice et régissait les finances avec économie, mais dont la raideur blessait le commun des citoyens; l'autre, dépossédée, mais fière de ses souvenirs, de son droit, et prête à le reconquérir. Même réduit à n'être qu'un vain nom, le titre de membres du Conseil général entretenait chez les citoyens une haute idée de leur rôle dans l'état. La multiplication des clubs, où s'aiguisaient leurs esprits, les préparait à agir en commun. Les Conseils ayant, par l'augmentation de la garde soldée , et l'entreprise de travaux étendus de fortification, rendu de nouveaux impôts nécessaires, ils crurent le moment venu de se montrer.

Un patricien, Michéli, seigneur du Crest, avait le premier revendiqué pour les citoyens le droit de voter l'impôt; il en avait été puni parle bannissement et la confiscation de ses biens; aussi, rendus prudents par sa mésaventure, quand, le 4 mars 1734, les bourgeois se mirent en mouvement, fût-ce rangés en quatre régiments et trente-deux compagnies, qu'ils portèrent en pompe leurs représentations aux syndics. Quatre mois ils attendirent une réponse. Soudain se répand le bruit que des canons, placés à Saint-Gervais, ont été tamponnés, de peur que le peuple ne s'en emparât, et que d'autres ont été transportés près de l'hôtel de ville, dont la garde avait été renforcée. A cette nouvelle, les citoyens prennent les armes. Ils se rendent maîtres des portes de la ville. Réunis en Conseil général, ils décident l'achèvement des fortifications et le maintien de la taxe, pour dix ans, mais à la condition qu'à l'avenir aucun impôt ne soit levé sans leur adhésion. Ils vont plus loin et prononcent la peine de l'exil contre les conseillers, auteurs du taynponnement. Vainement on leur dit : « Pourquoi juger nos magistrats? pourquoi les bannir, sans les avoir convaincus? » Vainement Berne et Zurich conseillent le rappel des exilés. L'indignation s'accroît avec le temps ; trois ans plus tard on prend les armes, le sang coule; la victoire reste à la bourgeoisie. (21 août 1737.)

Le lendemain, magistrats et délégués de la bourgeoisie se rendent à l'hôtel du résident de France. Une trêve prélude à une médiation, que facilitent les dispositions bienveillantes, soit du cardinal de Fleury, ministre du roi Louis XV, soit des délégués de Zurich

et de Berne, Les médiateurs maintiennent les institutions existantes, en cherchant à les équilibrer; ils laissent le Conseil général en possession du vote des lois, le Petit Conseil et le Deux-Cents de leur mode d'élection réciproque et de la délibération législative. Ils confèrent aux citoyens le vote d'impositions nouvelles, mais non celui des budgets annuels. (1738.) C'était créer entre eux et les Conseils un antagonisme sans issue; mais quatre ans de discordes intestines avaient fait éprouver le besoin de paix, et la médiation laissait d'ailleurs Genève plus libre que ne l'était alors aucune autre ville suisse. Aussi le peuple accepta-t-il l'acte de pacification, et les vingt- cinq années qui suivirent furent-elles, en même temps que des plus heureuses qu'ait vécu la république, de celles où les arts, l'industrie et la science y firent le plus de progrès.

Développement intellectuel.

Les guerres des puissances avaient agité la Suisse, sans lui ravir la paix. En possession d'un calme que troublèrent à peine quelques discussions intestines, et mise journellement en contact avec l'étranger par ses relations diplomatiques et militaires, elle reçut, sur un sol fécond, les idées qui lui arrivaient de toutes parts. Un peuple intelligent, énergique, chez lequel les établissements d'instruction publique, quoique rares encore, étaient cependant plus nombreux que nulle part ailleurs, s'emparait de ces idées ; et comme des gou-

vernements, qui ne disposaient pas de la force de grands états, étaient obligés plus qu'eux de tenir compte de l'opinion publique, la pensée circulait assez facilement chez les citadins, qui tous avaient de l'instruction, et dans les campagnes, où le dernier paysan avait conservé sur le front quelque chose de la fierté de ses libres ancêtres ; aussi l'esprit moderne se répandit en Suisse plus tôt qu'ailleurs, lorsqu'il se fut manifesté, d'abord, par l'organe des grands écrivains du siècle de Louis XIV, puis par celui des beaux esprits de la philosophie française.

C'était avec la France que les Confédérés soutenaient les rapports les plus étroits ; ce fut de la France aussi que partit l'impulsion qui les sortit d'un long sommeil. Le réveil commença par la Suisse française. Rivalisant avec les presses de la Hollande, celles de Genève, de Lausanne, d'Yverdun multiplièrent les impressions d'ouvrages interdits en France et ceux d'écrivains nationaux. Les gouvernements firent quelque résistance. Attaquée par un de ses sujets dans un livre imprimé à Soleure, Berne se fit livrer l'imprimeur et le condamna à la fustigation, à la marque et à un bannissement perpétuel. Pendant quelque temps ses magistrats se montrèrent les gardiens de l'intérêt des classes régnantes; mais la philosophie, gagnant de proche en proche, ne tarda pas à envahir les rangs mêmes des membres de la seigneurie, et à renverser, chaque année, quelqu'un des obstacles qui s'opposaient à la dissémination de la pensée, en sorte que les magistrats finirent par ne se montrer sévères qu'envers la critique de leur propre administration.

DEVELOPPEMENT INTELLECTUEL 2oO

Vinrent les temps où Voltaire, J.-J. Rousseau, Gibbon attirèrent les regards de l'Europe sur leur cher pays romand; où Rousseau fit de Clarens la scène de la Nouvelle Héloise. Alors Genève s'illustrait des travaux des de Saussure, des Turretini, des Pictet, des Trembley, des Abauzit, des Bonnet, des Burlamaqui, des Delolme, des Tronchin, des Mallet. Les sciences l'emportaient à Genève, les lettres et le droit dans le Pays de Vaud. Tandis que Defélice éditait, à Yverdun, ses Encyclopédies, florissaient à Lausanne le médecin Tissot, l'astronome Loys de Cheseaux, l'historien Pvuchat. C'est à Lausanne que Court avait fondé le séminaire qui donnait des pasteurs aux protestants persécutés de France, et que son fils. Court de Gébelin, écrivait son Monde primitif. Les Bridel ouvraient la voie à une littérature nationale. Des femmes, parmi lesquelles se distinguaient M^^s de Charrière, de Poliez et de Montolieu, publiaient des romans sans nombre. ^jme Necker et Benjamin de Constant passèrent à Lausanne leurs premières années et ¥•"« de Staël y mit en scène les drames, œuvre de sa jeunesse.

Le grand Haller se rencontrait dans cette ville avec Voltaire. Relégué par l'aristocratie bernoise, à laquelle il appartenait, dans une retraite, au pied des Alpes vaudoises, il y cultivait des muses sévères, et réformait la poésie allemande en même temps qu'il était la gloire de la science. Ses vers faisaient aimer aux Suisses la patrie et leur apprenaient à la servir. Sa vaste intelligence dominait tous les domaines de la pensée. Mais ses concitoyens le comprenaient peu. Reconnaissant la nécessité d'un enseignement de mathématiques, qui

n'existait pas encore à Berne, et pouvant choisir entre Haller, deux Bernouilli, Castillion, qui venait de donner, à Lausanne, une excellente édition des œuvres de Newton, et d'autres hommes distingués, LL. EE. de Berne nommèrent à cet enseignement un homme sans valeur, qu'il fallut envoyer à Paris apprendre, à l'école de Nollet, à faire quelques expériences de physique, et qui revint dans sa patrie pour être la risée des étudiants. Berne mettait plus de prix à son bel arsenal qu'à de hautes études et voyait avec inquiétude se répandre des idées nouvelles, propagées par des hommes de talent.

A Bâle florissaient les Euler et les Bernouilli, auprès des Werenfels et des Iselin. Ce n'était pas que la magistrature fût favorable à la science. Le sort distribuait les chaires de l'université; il donnait parfois l'enseignement des lettres à un mathématicien, celui des mathématiques à un lettré; mais le dévouement de quelques hommes corrigeait bien des erreurs du sort. Sept Bernouilli se succédèrent, tous mathématiciens et physiciens de premier rang. Alors que Jacques, premier de ce nom, poursuivait la suite ininterrompue de découvertes, des plus belles qu'ait faites la science, il fut, un moment, question de renvoyer tous les étudiants étrangers qu'attiraient ses leçons; aussi l'université, qui possédait des professeurs du premier ordre, touchait-elle à son déclin.

Les Zuricois portaient plus d'estime à la science. Les études savantes se propageaient chez eux dans des familles telles que celles des Hottinger, des Breitinger, des Schoulthess, des Fussli, des Meyer, des Usteri, des

Rahn, des Gessner. Cependant bien des préjugés s'alliaient aux lumières de ces hommes de labeur. Une société des bienpensants, dont Scheuchzer était l'âme, discutait des questions comme celle de savoir si les comètes sont les avant-coureurs des punitions divines ou des révolutions du globe, et quels événements avaient rempli les trois heures, (îhacune de cinquantecinq ans, du premier jour biblique. Un disciple de Scheuchzer, Jean Gesner, mathématicien, naturaliste et médecin comme lui, eut à lutter ainsi que lui contre bien des difficultés. Point de jardin botanique. Aucun accès à l'hôpital. La dissection d'un cadavre exposait à perdre les droits de l'homme et du citoyen. Haller consolait dans ses vers le bon Gesner, son ami, son compagnon de voyage dans les excursions qui lui ont inspiré le poëme des Alpes. Un jour Gesner, succombant à la. fatigue, s'endormit dans une atmosphère glaciale, et Haller, qui le vit avec inquiétude livré à ce dangereux sommeil, se dépouilla de ses vêtements pour l'en couvrir ; puis il demeura les yeux attachés sur lui, sans se permettre un mouvement jusqu'à son réveil. Gesner lui témoigna sa reconnaissance en lui confiant toutes ses découvertes en botanique, et lui en faisant le sacrifice, sans vouloir que jamais son nom fût mis à côté de celui de l'écrivain de génie.

Des mains de Gesner le sceptre des sciences naturelles passa dans celles de Samuel Wyttenbach, de Berne. A son tour, Wyttenbach continua l'œuvre de faire connaître la Suisse aux Suisses. C'est à lui que Jean de Muller disait : « J'ai beaucoup voyagé en Suisse, mais vous avez jeté sur tout le pays un coup

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d'œil bien plus général que le mien ; vous m'aidez à construire le théâtre sur lequel je vais faire passer devant les yeux du monde et les races seigneuriales et les peuples heureux qui ont habité nos contrées de mémoire d'homme ; vos documents sont plus anciens que les miens. »

La tâche de l'historien était rendue plus difficile encore que celle du naturaliste. Les gouvernements lui prêtaient peu d'appui. Craignant pour leurs privilèges, ils redoutaient tout mouvement. Un jour la ville de Lausanne offrit de faire le traitement d'un professeur d'histoire dans son académie; Berne n'accorda qu'un enseignement d'histoire ecclésiastique. Ruchat écrivit VHistoire de la réformation, mais il ne lui fut pas permis d'en éditer la seconde partie. MuUer, à son tour, fut réduit à publier sous la fausse rubrique Boston le tome I*'" de son Histoire des Confédérés, cette épopée nationale, qui devait contribuer puissamment à relever la patrie, en apprenant à ses fils à croire et à se glorifier de nouveau en elle.

De libres congrégations fussent venues en aide à l'écrivain; mais les gouvernements ne redoutaient pas moins les associations que l'investigation du passé. L'esprit des associations est l'âme des républiques ; il concentre les forces, il est l'artisan des grandes choses; mais la politique des Conseils ne permettait pas ces réunions qui, de nos jours, se sont multipliées en Suisse, d'abord, puis ailleurs. On ne se voyait, on ne se connaissait pas. Arrivait-il que Hirzel visitât Iselin, ou l'ami de Bâle son ami de Zurich, on s'annonçait avec la solennité d'une ambassade. L'idée même ne

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venait pas à l'esprit qu'il fût possible aux hommes que la Suisse honorait pour leur science de se donner rendez-vous et d'échanger leurs pensées dans l'abandon de l'entretien. Un jour cependant, jour de hardiesse inouïe, un de ces hommes se figura le bonheur d'une semblable réunion; il en écrivit à ses amis. Vint le moment où neuf d'entre eux, appartenant à des cantons divers, s'étant senti le cœur de tout braver, se promirent de se rencontrer à Schinznach, au saint nom de la patrie et de l'amitié. Ils partirent à pied. Les sentiers furent préférés à la grande route. Enfin l'on arrive, je laisse à penser l'enthousiasme. On n'avait pas vu, comme en ce jour, catholiques et protestants serrer des mains fraternelles. Les Confédérés n'avaient pas eu depuis des siècles de joie pareille à celle que goûtèrent ces amis. L'expédition des Argonautes n'a pas ému la Grèce antique plus que le voyage des neuf patriotes n'a ému la Suisse d'il y a cent ans (1761). Ils rentrèrent heureux et tremblants à leurs foyers ; ils avaient jeté les fondements de cette Société helvétique, le hen de ce que la Confédération possédait, en cet âge, d'hommes les plus distingués; mais qu'allaient prononcer les gouvernements? Berne jugea ses ressortissants avec sévérité; le Contrat social venait de paraître et les idées de Rousseau travaillaient les tètes à Genève et dans le Pays de Vaud. Bàle, Lucerne, Zurich même interdirent à leurs sujets toute participation aux actes de la Société helvétique. L'orage menaçait; à son approche, les matelots se roidissent contre le vent. On en agissait en Suisse comme ailleurs en Europe. Si la gêne paraissait plus grande, c'est qu'elle contrastait

plus qu'ailleurs avec d'anciennes libertés. Les Conseils se montraient, du reste, désireux du bonheur de leurs ressortissants; la sage administration de Berne, l'état prospère de son canton étaient loués en tous lieux ; il ne refusait au peuple que l'émancipation. Inutile résistance; l'opinion n'en faisait pas moins de continuels progrès; aussi la Société helvétique a survécu aux gouvernements qui voulaient l'étouffer à son berceau, et, devenue l'asile et l'école d'un sage patriotisme, elle a été la mère de ces assemblées qui se sont plus tard multipliées chez les Confédérés.

Zurich avait donné l'impulsion. Ce canton avait fait de son collège Carolin un foyer de fortes études. Vers le même temps, la poésie s'était montrée sur ses rivages. Klopstock avait séjourné sur les bords de la Limmat et, tout en y ravivant l'enthousiasme pour les lettres, il avait senti fermenter en son génie les inspirations de patrie et de liberté qu'il a personnifiées dans son Hermann, le héros de l'indépendance germanique. ^Vieland vint, à son tour, visiter cette terre aimée des muses, où vivaient Gesner, Breitinger et Bodmer. A la voix des Suisses, les Allemands apprirent à secouer le joug de l'imitation, ou du moins à chercher leurs modèles chez les anciens et chez des peuples de leur race, et l'école nouvelle qu'on a nommée l'école de Leipzig se forma sous l'influence de la critique et des exemples que donnait l'école helvétique.

Déjà l'on voyait, dans la plupart des cantons, sous l'action d'un esprit nouveau , des bibliothèques se fonder et le goût des plaisirs de l'esprit se répandre jusque dans les campagnes. Déjà aussi la Suisse exer-

PROGRÈS DE l'industrie 261

çait sur l'Europe une influence égale au moins à celle qu'elle en recevait. Aucun pays n'a donné, proportion gardée de son étendue, un nombre aussi grand d'associés étrangers aux académies de Paris, de Londres, de Berlin et de Saint-Pétersbourg, aucun n'a plus contribué à enrichir les diverses contrées du globe. Combien d'hommes de premier ordre sont sortis de ses montagnes pour répandre au dehors des trésors de savoir et de génie ; combien ont porté dans les pays étrangers le flambeau de l'invention, de l'Evangile ou de la science; combien l'on en a vu, vers la fin du XVIIP siècle, assis dans les conseils des princes, honorés de missions difficiles, ou choisis, les uns pour élever des souverains, les autres pour exercer leur action dans le cercle plus modeste d'une famille !

Progrès de l'industrie.

Les arts profitèrent des découvertes de la science; aussi les progrès de la richesse suivirent-ils de près ceux de l'instruction publique. De nouveau Zurich donna l'exemple. Sa Société des sciences naturelles, née en 1747, enseignait à cultiver le sol d'une main plus intelligente. Un des membres de cette association, Gaspard Hirzel, ayant raconté comment un simple paysan, Jacob Guyer, de Hermatsweil, plus connu sous le nom de Kleinjogg, ou du petit Jacques, avait par sa sage activité triomphé de maints préjugés, son livre se répandit au loin, traduit dans les principales langues

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de l'Europe. A Berne, J. Rodolphe Tschiffeli fonda, sous le nom de « Société économique » une association, vouée à l'amélioration de l'économie rurale. Elle fit appel au patriotisme de toutes les classes. Elle introduisit le trèfle, la luzerne, l'esparcette, la pomme de terre, l'irrigation artificielle des prairies, la transformation des jachères. Bientôt Soleure, Fribourg, Schaffhouse, les Grisons eurent, comme Berne, leur société économique, et l'exemple donné trouva des imitateurs en Allemagne et en France.

Les lois prohibitives étaient, en cet âge, le grand moyen que savaient employer les gouvernements pour protéger le pays contre l'envahissement des produits étrangers. Nous avons vu Berne et Zurich les faire servir contre leurs propres campagnes. Bâle permit, en 1749, à un nombre limité de tanneurs de s'établir hors de ses murs, mais à la condition de payer un droit à la tribu des tanneurs citadins. Les cordonniers de Liestal étaient pareillement tributaires de ceux de la ville. C'était un progrès. Appenzell extérieur défendait encore aux étrangers de travailler pour quelqu'un du pays, et aux gens du pays de louer leurs maisons à des étrangers. Lugano et Mendrisio, villes voisines, allaient jusqu'à interdire, à l'égard l'une de l'autre, l'exportation des produits du sol.

Toutefois l'esprit d'industrie se joua de ces obstacles. Il pénétra dans les grands et dans les petits cantons. Les Bernois commencèrent à fabriquer le velours, les soieries, les draps. Les campagnes de l'Emmenthal et de l'Argovie se couvrirent de tisserands. Augustin Réding introduisit à Schwitz, l'abbé Salzmann dans la

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haute vallée d'Engelberg, la filature de la soie et du coton. Zurich fournit de marchandises recherchées les foires de Suisse, d'Italie et des pays du nord. La France s'était effrayée d'avoir encouragé les Suisses à venir commercer chez elle, et de s'être privée de soldats en donnant des rivales à ses manufactures les plus intéressantes. Elle essaya de réparer sa faute; elle fit aux cantons une guerre de douanes et de concurrence. Mais à peine se fut-elle affranchie du tribut qu'ils lui payaient pour leurs toiles, que Saint-Gall et Appenzell se l'assujettirent par leurs mousselines, et quand elle frappa les mousselines, ils prirent le chemin de la Hollande, dont les vaisseaux sillonnaient toutes les mers et répandirent leurs marchandises sur tout le globe. Unie aux ports de mer par le Rhin, Bâle surpassait par le commerce toutes les villes suisses.

Sur d'autres points fleurirent d'autres industries. L'horlogerie féconda les montagnes stériles de Neuchâtel. Un jeune homme de la Sagne, J.-J. Richard, avait vu, en 1679, la première montre apportée dans le pays; il l'imita; un siècle plus tard, le Locle et la Chaux de Fonds livraient annuellement 40000 montres à l'exportation. Vers le même temps la bijouterie, l'orfèvrerie et l'horlogerie avaient pénétré dans Genève et s'y développaient par le secours delà science; l!horlogerie seule occupait 6000 ouvriers. A ces sources de richesses, les Genevois ajoutaient les grandes affaires qu'ils faisaient dans les fonds publics. On estimait, en 1780, à dix millions les rentes qu'ils avaient dans les fonds de France.

Comparée aux pays voisins, la Suisse paraissait heu-

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reuse et prospère. Les beaux-arts s'y montraient auprès des arts utiles; elle produisait des artistes en grand nombre ; il est vrai que, pauvre et économe, elle ne les gardait pas. C'est à Paris qu'Arlaud et Liotard firent fleurir la peinture genevoise ; à Londres que le Zuricois Henri Fussli acquit la renommée d'un grand peintre et que firent fortune les SchafThousois Moser et Schalch. C'est à Rome que s'établit le renom des Vaudois Kaysermann, MuUener, Ducros, et celui d'Angélica Kaufmann, de Coire, l'amie de Gœthe et de Winkelmann. Les Tessinois peuplèrent l'Italie de statues. Les princes se disputaient la personne et recherchaient les ouvrages de Hedlinger, de Schwitz, qu'aucun de ses contemporains n'égalait dans l'exécution des médailles.

Deux Vaudois, Labalye et Perronet furent les architectes, l'un du pont de Westminster, sur la Tamise, l'autre du pont deNeuilly, sur la Seine. La Suisse ellemême se couvrait de belles constructions. Le Tessinois Pizzoni élevait, ;i Soleure, l'église de Saint-Ours. Berne se donnait son hôtel des ambassadeurs (Stift), ceux de la musique, des monnaies, de l'état extérieur, le grenier, labibUothcque, la maison des orphehns, l'hôpital de l'île, l'hôpital extérieur et l'église du Saint-Esprit, monuments dignes d'un grand état. En plus d'un heu, de généreux citoyens aidaient par leurs dons à ce déployement de la richesse publique. David Pury dota Neuchàtel, sa ville natale, de plusieurs millions, fruit du travail de sa vie entière.

Bien des ombres déparaient, il est vrai, ce tableau d'une situation prospore. Les routes, instruments du

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