LA SUISSE SOUS L'ACTE DE MÉDIATION
fendre contre l'Europe en armes. Aussi lorsque, dans le camp des alliés, les considérations militaires l'eurent emporté sur le désir de l'empereur de Russie de faire respecter les frontières de la Confédération, et lorsque l'entrée des coalisés fut devenue imminente, le général de Watteville crut-il, en licenciant ses troupes, et sacrifiant sa réputation même à l'intérêt de son pays, faire à la Suisse le plus grand sacrifice qu'un homme d'honneur pût lui faire.
Le 21 décembre 1813, les alliés franchirent le Rhin, invitant les Suisses à s'unir à la sainte cause de l'affranchissement des peuples de l'Europe. Tout en manifestant l'intention de ne point s'immiscer dans les affaires intérieures de la Confédération, ils trahissaient le dessein d'y rétablir « l'ancien et respectable ordre de choses. » Avec eux marchaient des Suisses, qui les avaient appelés. Au moment où les mihciens licenciés reprenaient tristement le chemin de leurs cantons, les uns brisant leurs armes, tous indignés de n'avoir pu se montrer dignes de leurs pères, ces membres d'anciennes aristocraties ne songeaient qu'au rétablissement de la Confédération des treize cantons. Ils firent de Berne le centre de cette réaction. Déjà des étrangers s'y employaient. Un gentilhomme saxon, Senft de Pilsach, séjournait à Lausanne, où il avait reçu un accueil hospitalier. Sa femme, née de Werther, avait été élevée dans cette ville. Tous deux avaient scandalisé la société dans laquelle ils vivaient par l'excès de leur admiration pour Bonaparte et les injures, souvent grossières, dont ils accablaient ses ennemis. Mais, à l'approche des alliés, changeant subitement
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de langage, de Senft avait pris le nom de représentant des puissances et s'était rendu à Berne, dans le but de recommander par quelque service signalé le titre qu'il se donnait. Après s'être adressé, sans succès, à l'avoyer de Mulinen, il s'était tourné vers des hommes plus passionnés, et s'étant mis à leur tète, il réussit à triompher de la résistance des premiers magistrats de la république. Un jour que les députés de la campagne au Grand Conseil avaient regagné leurs foyers, cette assemblée, réduite à un nombre de membres peu considérable, abolissant l'Acte de médiation, rendit les pouvoirs publics au souverain légitime, à l'avoyer, Petit et Grand Conseils de la ville de Berne. (23 déc). Le lendemain, les autorités administratives d'Argovie et de Vaud reçurent l'ordre de tenir les arsenaux et les caisses publiques à la disposition de la magistrature restaurée.
Cent trente mille Autrichiens traversèrent la Suisse, marchant par Bàle sur Belfort, par Neuchâtel sur la Franche-Comté, par Lausanne et Genève sur Lyon. Le 27 décembre, sous le plus beau ciel, ils arrivèrent à Lausanne, sous les ordres de Bubna, officier de fortune qui, sous les dehors d'une tudesque franchise, cachait une rare dextérité. Ses instructions l'invitaient à opérer, en passant, la réunion du Pays de Vaud au canton de Berne : toutefois le prince de Metternich le laissait libre d'agir selon les circonstances. « Eh bien, dit-il brusquement à une députation du Petit Conseil vaudois, que pensez- vous faire? — Nous nous proposons, lui répondit Pidou, de maintenir notre indépen-
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dance. Si un seul bataillon bernois avait suivi les troupes autrichiennes, trente mille Vaudois se seraient levés pour opposer la force à la force, non pas aux armées alliées, les alliés sont entrés chez nous comme amis, mais aux troupes de Berne. Nous voulons, à tout prix, maintenir notre existence. — C'est bien, répondit le général. Quant à moi, ma mission est de faire la guerre à la France; je ne me mêle pas de politique. Je suis cosmopolite, » ajouta-t-il en riant. En un moment où tout acte de faiblesse eût perdu le canton de Vaud, il fut sauvé par la ferme attitude de son peuple et de ses magistrats. Bubna poursuivit sa marche vers Genève, qui l'accueillit comme son libérateur. Vers le même temps, une division autrichienne pénétra dans le Vallais, qui s'empressa de recouvrer son indépendance, se mit en état de la défendre et demanda à rentrer dans le sein de la Confédération.
Toute la Suisse s'était mise en mouvement. Partout se manifestait une réaction. Chez les Grisons, le baron Henri de Salis-Zizers pénétra, à la tète de quelques cents hommes armés, dans la salle du Grand Conseil et le contraignit, non-seulement à se replonger dans l'ancienne anarchie, mais encore à rompre le lien qui l'unissait aux Confédérés. Les uns après les autres, les gouvernements succombaient, cédant la place à de nouveaux pouvoirs. La diète elle-même, convoquée extraordinairement, déclara, le 29 décembre, la suppression de l'Acte de médiation.