‹ Histoire de la Confédération suisseChapitre 55 sur 66 · ÉLABORATION D'UN NOITS'EAU PACTE · texte numérisé non relu

ÉLABORATION D'UN NOITS'EAU PACTE

abandonner Constance et les pays naguère sujets des Grisons. Mais l'acquisition de Constance fut sacrifiée à des considérations secondaires, et les Grisons repoussèrent la proposition de réunir à leur pays leurs provinces, formant une quatrième ligue, égale en droit aux anciennes, parce que, en l'acceptant, ils eussent donné chez eux la prépondérance aux catholiques. Restaient les réclamations de Berne. Un moyen s'offrait d'y satisfaire par compensation : l'évêché de Bâle, incorporé à la France, avait été conquis parles alliés; ils l'offrirent en quelque partie à Bàle, en très grande partie à Berne, espérant avoir par cette indemnisation achevé la pacification de la Suisse.

On en était à ce point quand éclata comme la foudre la nouvelle du débarquement de Bonaparte sur le rivage de Provence. Ainsi que des moissonneurs, voyant tout à coup la flamme à l'horizon, abandonnent brusquement l'œuvre commencée, les alliés tournèrent d'un commun accord leurs regards vers les lieux où venait de reparaître l'incendie. Ils se hâtèrent de terminer leurs difl'érends, pour n'avoir plus à songer qu'à leurs préparatifs de guerre. Les affaires de la Suisse, suspendues par lassitude, furent reprises avec précipitation. Le congrès reconnut les vingt-deux cantons. Argovie, Yaud, Tessin et Saint-Gall eurent à payer aux petits cantons de la Suisse primitive 500000 francs (720000 monnaie actuelle) : c'était, disait-on, le prix auquel les nouveaux venus devaient acheter leur affranchissement. A l'annexion de l'évêché de Bàle au canton de Berne, Laharpe fit mettre la condition de l'égalité de droits. Les trois vallées, sujettes des Gri-

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sons, étaient définitivement réunies à la monarchie autrichienne.

Déjà les armées étaient entrées en campagne. Invités à y prendre part, les Suisses se divisèrent. Berne voulait marcher sur la France, Vaud se refusait à toute agression. La diète ne prit ni l'un ni l'autre parti. Elle adopta un système défensif, mais pour le tourner contre Bonaparte. Elle leva une armée de 40000 hommes, l'échelonna sur la frontière de l'ouest, et n'hésita pas à en confier le commandement à un adversaire de Napoléon, au général Bachmann. Cependant les alliés voulaient davantage; ils demandaient le passage et l'accession à leur cause. Tous les cantons l'accordèrent, sauf Bâle, placée sous le canon de Huningue, et Vaud, qui n'estima pas que l'honneur lui permît de signer cette convention. Son Grand Conseil la rejeta, unanimement, sans discussion, d'un vote silencieux, en même temps qu'il envoyait à Genève des armes , des troupes, et qu'il se disposait à ne rester en arrière d'aucun de ses Confédérés dans l'accomplissement de ses devoirs envers la commune patrie.

Le 24 juin se répandit la nouvelle de la bataille de Waterloo. Les jours suivants , l'armée suisse reçut l'ordre de franchir la frontière française. Le vieux général qui la commandait n'avait pu contenir l'ardeur de son état-major, et il avait donné cet ordre sans même attendre d'avoir reçu de la diète une approbation qu'elle ne devait pas lui donner. Il prétextait des attaques journalières et la nécessité de mettre un terme à l'anarchie qui régnait dans le Jura. Trente mille hommes, resserrés par les armées autrichiennes, s'a-

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vancèrent dans un pays montueux et pauvre. Les bataillons vaudois obéirent, tristes, mais sans murmurer. Ils venaient d'avoir sous les yeux l'exemple des régiments suisses en France, qui étaient rentrés dans leur patrie à la voix de la Confédération, témoignant ainsi d'un sentiment profond du devoir, vertu plus rare chez le soldat que le courage militaire. Comme eux, les Vaudois marchèrent sans hésitation, et sous un noble chef, le colonel Guigner, ils se distinguèrent par leur discipline, leur abstention de tout désordre, et leur compassion pour les souffrances de voisins avec lesquels on les vit partager généreusement leurs rations.

Après la victoire des alliés, un nouveau congrès de Paris termina l'œuvre du congrès de Vienne. Un Genevois, Pictet de Rochemont, y plaida avec distinction la cause de son canton et celle de sa nouvelle patrie. Il obtint la cession à Genève, de Versoix, qui mit le canton en communication avec la Suisse. Fernex fut laissé à la France, grâce au nom de Voltaire, invoqué par la Restauration cette seule fois. La vallée des Dappes demeura française de fait, de droit au canton de Vaud. La France en demandait l'abandon; mais Pictet n'avait de pouvoirs pour céder aucune partie du territoire suisse. Huningue fut rasé. Les Confédérés reçurent trois millions pour leurs frais de guerre. Berne finit par accepter l'indemnité qui lui était offerte. Rien dès lors ne s'opposant plus à la prestation du serment fédéral par tous les Suisses, le nouveau Pacte reçut le sceau des vingt-deux états, et leurs députés, précédés des huissiers aux couleurs cantonales,

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se réunirent dans le grand-moutier de Zurich, pour jurer fidélité à la nouvelle Confédération. Ils se tendirent la main et se promirent, comme dans les anciens temps, amitié fraternelle et fidèle assistance, dans les bons comme dans les mauvais jours. (7 août 1815.)

La Suisse sous le Pacte de 1815.

Le nouveau Pacte a régi la Suisse trente-trois ans, interprété de 1815 à 1830 dans un sens réactionnaire, et de 1830 à 1847 dans l'esprit d'une renaissance. Comme il consacrait le retour à une confédération d'états, tous souverains, il avait permis à Neuchàtel de devenir suisse, tout en demeurant sujet du roi de Prusse. Les cantons se promettaient fidèle assistance dans le danger, qu'il vint du dedans ou du dehors. Ils s'interdisaient de former entre eux des relations qui fussent préjudiciables au Pacte fédéral, et de contracter avec l'étranger des alliances politiques ; toutefois ils restaient libres de conclure avec lui des capitulations militaires et des conventions commerciales. Ni le droit d'association, ni la libre émission de la pensée, ni la liberté religieuse n'étaient garantis. Les contestations entre cantons ressortaient au droit confédéral. En diète, tous étaient égaux; les grands, les petits avaient même suffrage. Leurs députés étaient liés par des instructions. Ils prononçaient, à la majo-

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rite des trois quarts des voix, sur les questions de guerre, de paix, d'alliances, à la simple majorité sur. celles de commerce ou d'organisation militaire.

Trois cantons Vororts, Zurich, Berne et Lucerne, alternant de deux en deux ans, géraient les affaires fédérales; on ne saurait dire toutefois qu'ils constituassent un pouvoir permanent, chargé de présider à tous les mouvements de la Confédération, car, en cas de péril, ce n'était pas du Vorort, mais de ses coétats, que le canton menacé réclamait « la fidèle assistance. » Il n'existait plus de sujets, mais le Suisse ne pouvait transporter indifféremment son domicile d'un canton dans l'autre ; il ne possédait que dans le sien l'exercice des droits politiques. La liberté des relations commerciales était garantie; mais cette garantie était rendue illusoire par le rétablissement de corporations, par des droits multipliés de péage, de route, de pontonnage, et par un prélèvement que, sous le nom de droit de consommation {Ohmgeld), le canton de Berne établit le premier, et d'autres après lui, sur les vins de provenance suisse. (Dès 1815.)

Les droits politiques ne pouvaient devenir un privilège en faveur d'une classe de citoyens, et cependant les chartes cantonales avaient été octroyées aux peuples, le patriciat rétabli, la séparation des pouvoirs supprimée. Les tribunaux tombèrent sous la dépendance des gouvernements. Dans les cantons aristocratiques la petite bourgeoisie et les campagnards furent insensiblement exclus des hautes charges. Lors d'une première nomination de préfets, Zurich avait fait la part égale entre la ville et la campagne ; lors d'une

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nouvelle élection la campagne fut exclue. L'administration était économe, équitable; mais la séparation des classes sociales se tranchait toujours davantage. Arrivait-il qu'un lieu public, la maison de bains du Gourniguel, par exemple, rapprochât la haute société de la classe inférieure, les patriciens se réunissaient pour la danse avant le repas du soir, et dès que, après ce repas, un bourgeois se montrait sur le seuil de la salle, tous prenaient le bras de leurs dames et sortaient fièrement. A Schwitz, la landsgemeinde ne craignit pas d'exclure de toute participation aux biens communaux, et de l'éligibilité aux charges, toute une classe d'hommes {Beysassen, Landsassen) que la constitution reconnaissait comme les égaux de leurs concitoyens. (1829.) Les Haut-Vallaisans rétablirent leur domination sur le Bas-Vallais. Même dans les nouveaux cantons il se formait de^ majorités compactes et quelques hommes influents disposaient de la chose pubhque.

Ce qui se passait chez les Suisses se manifestait pareillement autour d'eux; tous les gouvernements travaillaient à l'affermissement de leur pouvoir et au relèvement du passé. La réaction se montrait dans l'éghse comme dans l'état. A la suite des grandes révolutions politiques apparaissent d'ordinaire, dans le cours de l'histoire, des agitations religieuses. On devait donc s'attendre, après les guerres nées de la révolution française, à voir se produire, au sein de la paix, un réveil des consciences. Il eut heu, en Suisse comme ailleurs, chez les cathohques comme chez les protestants, chez chacun selon l'esprit de sa religion.

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Alors le nonce sortit de l'obscurité dans laquelle il avait longtemps vécu. Son langage ne différait pas de celui que Rome tenait dans les siècles précédents. Le système qu'il représentait était celui qui fait du pape un roi des rois, des évêques ses ministres, des moines ses milices, et qui leur assigne pour but la conquête de la terre. Trois faits signalèrent son apparition : l'inscription dans le nouveau Pacte d'un article consacrant l'inviolabilité des biens des couvents, la réorganisation des circonscriptions épiscopales, et le retour des jésuites, dont l'ordre avait été supprimé dans le dix-huitième siècle.

On comptait, dans la Suisse catholique, 416 couvents, d'ordres divers. Ils renfermaient 1500 religieux et 1000 religieuses. Le nombre des clercs était de 5000; c'était une personne ecclésiastique sur 180 habitants. Les biens des monastères s'élevaient à près de 30 miUions. Ce capital, ajouté à celui qui servait à l'entretien du clergé séculier, formait un total de 80 minions, somme bien supérieure à celle du capital de l'état. En possession d'une fortune aussi considérable, quels services rendaient les monastères? Il en était qui s'occupaient d'éducation. Les moines de Mouri passaient pour habiles éleveurs de bétail. Einsiedlen était visité, chaque année, par 150 mille curieux et pèlerins. Le Saint-Bernard exerrait une généreuse hospitalité. Néanmoins les temps n'étaient plus ceux où les religieux étaient les avant-coureurs de la civilisation, leurs maisons les asiles de la prière, de la science et du travail. Cependant Rome ne jugea pas leur décadence un motif suffisant pour renoncer à leur

maintien, et le nonce, ayant su gagner en leur faveur les voix de trois cantons protestants, réussit à faire entrer dans le Pacte cet article 12, qui plaçait les biens des couvents sous la garantie de la Confédération entière, et devait, un quart de siècle plus tard, partager de nouveau la Suisse en deux camps.

La réorganisation des diocèses fut une œuvre longue et difficile. La Suisse ressortait à sept évêchés. Le plus considérable était celui de Constance, qui embrassait presque tous les cantons orientaux. Rome, dont la politique était de diviser le pays en circonscriptions d'une moyenne étendue, sur lesquelles l'action de la nonciature pût s'exercer facilement, sépara la Suisse d'avec l'antique évêché, pour en réunir une partie à l'évêché de Bâle (1828), et en faire servir une autre à former un nouveau diocèse, celui de Coire- Saint-Gall. (1824.) Toutefois n'ayant pas obtenu pour cette dernière création l'adhésion des gouvernements, elle se vit contrainte à former du canton de Saint-Gall un évêché distinct. (1837.) La révolution avait brisé le lien qui rattachait l'évêque de Lausanne, ou de Fribourg, au métropolitain de Besançon, et le cours des événements avait ajouté Genève à son diocèse. L'évêque de Sion avait perdu le titre et les droits de prince souverain du Vallais ; on lui avait conféré, comme indemnité, le privilège de siéger, avec un quadruple suffrage, dans la représentation du pays. La Suisse catholique se trouva donc, au nord des Alpes, partagée en cinq évêchés, tous relevant immédiatement de Rome. Au sud, le Tessin continua de dépendre de

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l'évêque de Cùme et, pour quelques communes, de l'archevêque de Milan.

Le troisième événement qui suivit de près la réapparition du nonce fut le retour des jésuites, rétablis par la bulle Sollicitudo omjiium. (48i4.) Le Vallais les accueillit le premier. Trois ans après, ils rentrèrent dans Fribourg (1818), reprirent possession de leur collège de Saint-Michel et recouvrèrent une dotation d'un million et demi de capital. Fribourg possédait alors dans la personne d'un franciscain, modèle des religieux, l'un des hommes qui ont le mieux compris l'éducation dans un sens évangéhque, le père Girard; l'œuvre du père Girard fut renversée. Bientôt s'éleva dans Fribourg une maison, devenue célèbre. L'on compta dans le collège et la pension des pères jésuites 57 prêtres et 15 professeurs, la plupart étrangers. Ils surent faire aimer l'obéissance. L'avenir apprendra s'ils respectaient tout l'homme dans l'homme. Dixhuit ans plus tard, les jésuites furent reçus à Schwitz.

Un vent nouveau souffla sur les cantons catholiques. L'école de théologie de Lucerne avait pour professeurs des hommes d'un talent original, dont l'enseignement avait répandu les principes libéraux qui régnaient autour de l'évêque de Constance, Henri de Wessenberg; des premiers, ces professeurs courbèrent la tête. Ceux qui ne le firent pas durent s'éloigner. Troxler, qui cherchait dans la connaissance de l'homme les éléments de la vérité, et dans la démocratie des forces à opposer à l'absolutisme, fut contraint à .son tour d'abandonner Lucerne. Un Bernois, Charles-Louis de Haller, converti au catholicisme par l'effroi qu'il avait

conçu de l'anarchie, écrivit la Théorie de la Restauration. Les évêques interdirent la lecture de la Bible et ne permirent plus les mariages mixtes. Des associations semèrent sur le pays des récits de miracles et des encouragements aux pèlerinages. Le même esprit se répandit, à la fois, dans la Suisse allemande et dans la Suisse française. Dans les villages mixtes, où les enfants des deux confessions avaient vécu dans des rapports journaliers, parents, enfants reçurent l'ordre de s'interdire la fréquentation des protestants; dans ceux où le même temple servait aux deux cultes, il s'éleva de riches églises à l'usage du seul culte romain. D'autres s'élevèrent dans nombre de villes de la Suisse protestante. Le zèle suffisait à tout. La discipline permettait à l'armée de vaincre avec son chef. Il s'agissait, selon l'expression reçue, de renverser Carthage et d'édifier Rome.

De leur côté, les églises protestantes avaient aussi leur réveil. De jeunes hommes poussèrent le cri de régénération. Ils relevèrent l'antique flambeau, et répandirent, avec d'éternelles vérités, les fausses clartés d'esprits que l'expérience n'avait pas éclairés. On a attribué cette oeuvre à des étrangers; elle fut bien plutôt le retour à la religion des réformateurs, de qui ces étrangers avaient reçu les doctrines qu'ils rapportaient aux lieux d'où ils les avaient reçues. Le peuple s'agita. Il le fit surtout chez nos populations de langue française , qui ne savent pas comme celles de l'Allemagne renfermer leurs impressions religieuses en elles-mêmes, ou les répandre en vague poésie. La déchirure en fut plus sensible. Une loi vaudoise, du

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24 mai 1824, interdit les conventicules, sous peine de l'amende, de la prison et de l'exil. L'effet de la loi fut de provoquer des émeutes, d'exalter le zèle et de donner un corps à la dissidence. La tolérance ne renaîtra qu'avec la liberté.

Toute l'Europe obéissait, comme la Suisse, à des tendances restauratrices. Les grandes puissances, ayant contracté en 1815 une sainte-alliance, dans le but de combattre tous mouvements révolutionnaires, elle les comprimèrent en Allemagne, en Espagne, en Italie. Mais ces mesures firent affluer en Suisse de nombreux proscrits, et l'hospitalité qu'elle leur accorda fut le sujet de plaintes fréquemment renouvelées. Le pays se remplit d'espions, charges de surveiller les fugitifs. Les agents de la diplomatie accusèrent l'impui-ssance des gouvernements, la licence de la presse; la diète se vit obligée à inviter les cantons à des mesures sévères (1823), et répéta ces invitations jusqu'à ce que la plupart d'entre eux s'y furent soumis. Bâle refusa néanmoins de livrer deux réfugiés, professeurs dans son université, et dont la Prusse demandait l'extradition.

La Suisse, en cette situation, ne pouvait échapper au sentiment de sa faiblesse. Des traités réglèrent ses relations d'établissement, de domicile et de commerce avec ses voisins. La France seule, dont les marchandises jouissaient dans la Confédération d'une entière liberté, maintint, par l'élévation de ses tarifs, ses marchés fermés aux produits de nos manufactures. Les années se succédaient, dans la paix , mais sans progrès apparent. La diète essayait-elle de corriger le

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désordre des monnaies, d'améliorer le système postal, de donner une patrie aux Heimathlosen, de supprimer les douanes à Tintérieur, tout échouait contre les résistances cantonales. Tout ramenait, semble-t-il, la Confédération à l'aveu de son impuissance ; et cependant il se faisait dans son sein, comme autour d'elle, un travail lent, mais continu, qui la guidait vers la voie de la démocratie et du progrès. Les peuples, dans nos sociétés modernes, aspirent à se gouverner eux-mêmes et pour eux-mêmes. La Suisse éprouvait, autant au moins qu'aucun autre, ce besoin. La réorganisation de l'armée fédérale en fut le premier témoignage. Le Pacte avait porté le contingent de 15000 à 30000 hommes. On les réunit à Thoune, en une école centrale, pour y recevoir une commune instruction. Ils s'y formèrent, à la fois, à l'exercice des armes et à l'habitude de se voir et de s'estimer. D'autres camps furent établis. Les arsenaux se remplirent. Un conseil d'inspection dirigea ces mouvements. Rentré dans sa patrie après vingt ans d'absence, le général Jomini, qui n'avait connu que les contingents de l'âge révolutionnaire, fut frappé du spectacle que lui présentèrent les milices nouvelles; à l'entendre, il ne leur manquait qu'un meilleur état-major pour pouvoir bientôt rivaliser avec les vétérans de l'Europe. En même temps , il est vrai, qu'elle se créait une armée, la Suisse avait des régiments en France, en Espagne, à Naples, à Rome et dans les Pays-Bas. Ils y étaient appelés à la défense des trônes et à la garde des souverains ; mais ces régiments capitules estimaient contribuer à la paix de l'Europe et préparer aux milices fédérales de

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bons officiers; ils représentaient, à l'étranger, la bravoure et la fidélité suisse : c'est ce que nous dit le Lion de Lucerne^ monument élevé en 1821.

Le réveil de l'esprit public se manifesta par la création de nombreux établissements, caisses d'assurance, caisses d'épargne, orphelinats, asiles, maisons d'éducation pour les aveugles et les sourds-muets. Quand vinrent les années calamiteuses 1816 et 1817, la bienfaisance se déploya sur un champ nouveau. Les Hellènes se soulevèrent , réclamant l'indépendance , et leur cause trouva chez les Confédérés peut-être plus de sympathie que nulle part. Les réfugiés furent accueillis. Hahn, Meyer, Heidegger portèrent à la Grèce le secours de leurs talents militaires, Eynard celui de son inépuisable générosité.

On se préoccupa d'éducation. Pestalozzi poursuivait, à Yverdun, son œuvre, essentiellement populaire. De Fellenberg comprenait la sienne autrement que Pestalozzi ; il acceptait les inégalités sociales, et, voulant que chacune des classes de la société fût élevée pour des devoirs spéciaux, il les rapprochait sans les confondre. Il fonda à Hofwyl une école d'agriculture, dans laquelle il réunit d'abord sous l'admirable direction de Wehrli, des enfants pauvres, des vagabonds, des repris de justice; les commencements furent difficiles, mais la persévérance et l'exemple de Wehrli, dont le christianisme se manifestait moins en paroles qu'en action, triomphèrent de tous les obstacles. Alors de Fellenberg superposa à l'école de pauvres une école pour les classes moyennes, et à celle-ci un établissement supérieur, que remplirent de jeunes hommes apparte-

nant aux classes élevées de l'Europe et de l'Amérique. A tous les degrés l'agriculture fut enseignée. Les élèves de Hofwyl ont la plupart honoré le nom de Fellenberg par la noblesse d'àme qu'ils ont portée dans leurs carrières diverses. L'exemple une fois donné, il fut suivi. Claris, un des cantons que l'orage révolutionnaire avait le plus cruellement ravagés, fonda l'école de la Linth, sur le modèle de celle de Wehrli. Dans l'Appenzell, Gaspard Zellweguer, toujours cachant la main qui donnait, enrichit ses concitoyens d'utiles établissements d'instruction, et le fit presque malgré eux, tant était grande alors, dans les cantons démocratiques, la crainte de ce qui pouvait faire naître l'inégalité parmi les fils du pays.

De bons collèges furent créés, à Coire, grâce à une persévérance qui triompha de bien des obstacles; à Arau, grâce à la généreuse impulsion de Meyer qui, parvenu de l'indigence à la richesse, ne crut pas pouvoir faire de sa fortune un meilleur usage que de la consacrer à des œuvres utiles. Zurich, Bâle, Berne et Vaud développèrent leur instruction publique. Bâle fonda, en 1810, un institut philotechnique. A Zurich, Gaspard d'Orelli, poète, historien, philologue , théologien même, porta dans tous ces domaines de la science son originalité, sa pénétration et sa fermeté de jugement. Berne avait divisé son enseignement supérieur en un enseignement philosophique et général, et en enseignements spéciaux de médecine, de jurisprudence et de théologie. Deux écrits périodiques, VOhservateur et les Archives devaient seconder l'impulsion donnée à ces enseignements. Le tort fut de trop gou-

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