ESSAI DE RÉVISFON DU PACTE
devenu méconnaissable pour ceux qui l'avaient d'abord le plus chaudement accueilli, fut soumis par la diète aux votes des cantons. Les partis extrêmes le repoussèrent à l'envi. Les catholiques craignirent pour leur religion, Vaud pour sa souveraineté. Les suffrages se balancèrent. Ce furent, à la surprise générale, les communes rurales de Lucerne qui firent pencher la balance du côté du rejet. (Juillet 1833.) La question était ajournée, mais aggravée. Elle ne se résoudra désormais que sur les champs de bataille. Quinze ans plus tard, ce que venait de refuser la coalition de Sarnen a été subi par les vaincus du Sonderbound.
Ils prévoyaient si peu cet avenir, au moment où s'agitait la question de la révision du pacte , qu'ils crurent pouvoir opposer Confédération à Confédération. Déjà ils avaient pris la résolution de n'assister à aucune diète où siégeraient des députés de Bâlecampagne et de Schwitz extérieur. (Novembre 1832.) Quatre mois plus tard, Zoug et Appenzell intérieur suivirent leur exemple, et tous, rompant avec les Confédérés, tinrent à Schwitz, en mars 1833, leur diète séparée. •
Cependant la diète fédérale venait de se réunir à Zurich, sous la présidence du bourgmestre Hess. Après d'inutiles tentatives de rapprochement, elle n'hésita plus à recevoir dans son sein les députés des deux nouveaux demi-cantons. Mais ce fut le signal d'une prise d'armes. Le 31 juillet, le colonel Ab Iberg, à la tête de 600 hommes, envahit le territoire de Schwitz extérieur, et trois jours après, le colonel Yischer avec 1600 hommes celui de Bàle-campagne. Ils agirent dans leur impru-
dence. Battus à Prattelen (3 août), les Bâlois durent rentrer dans leurs murs, après avoir perdu une soixantaine de leurs gens, et les Schwitzois ne tardèrent pas à se trouver en présence d'une armée fédérale de 5000 hommes, qui les contraignit à la retraite. La diète fit occuper militairement les deux cantons, et prononça la dissolution de la ligue de Sarnen. Bâle persévérant à repousser tout arrangement, sa séparation d'avec la campagne devint définitive , tandis que Schwitz, en acceptant une constitution qui consacrait l'égalité des droits entre les deux parties du pays, obtint le maintien et la pacilication du canton dans son intégralité.
Neuchàtel qui, depuis sa victoire sur les républicains, ne cachait plus son dessein de rompre avec la Suisse, fut le dernier à faire sa soumission. Il fallut l'approche de 6000 soldats fédéraux pour le déterminer à envoyer ses députés reprendre en diète leur place accoutumée. Ce ne fut plus, toutefois, comme représentants de la principauté, mais du canton de Neuchàtel, qu'ils furent admis.
La Suisse, terre de refuge.
D'âge en âge la Suisse a été hospitalière. Les vaincus des partis les plus divers y ont successivement trouvé un asile. Dans les années qui suivirent la révolution de juillet, ils s'y déversèrent à grands flots, la
plupart hostiles aux gouvernements des pays voisins. Un grand nonîbre appartenaient à des sociétés secrètes et rêvaient un renouvellement social. Ils ne tardèrent pas à avoir, chez nous, leurs journaux, leurs foyers d'action. Le plus influent des réfugiés était un homme d'un hardi génie, d'une souplesse et d'une activité extraordinaires, dont l'idée fixe était celle d'une confédération des peuples et d'une république universelle. De sa retraite, à Granges, dans le canton de Soleure, Mazzini travaillait, avant tout, à la régénération de l'Italie, sa patrie. Tout inflexible qu'il était dans sa théorie, il n'allait pas moins à ses fins par les voies les plus diverses. Réunissant autour de sa personne des réfugiés de plusieurs nations, il en formait une Jeune Italie, une Jeune Pologne, une Jeune Allemagne, plus tard, une Jeune Europe, associations prêtes à courir au but qu'il leur désignerait. Des réalités, des obstacles, du droit établi, du sang versé, des réactions probables, il ne se souciait aucunement. Aussi, lorsqu'il apprit que des Polonais, débris d'un peuple héroïque, quittant brusquement la France, leur premier asile, s'étaient jetés au nombre de 7 à 800 dans le Jura bernois, s'empressa-t-il de les convier à une expédition insurrectionnelle dans les états du roi de Sardaigne.
Les Polonais n'hésitèrent pas à se mettre en chemin, cachant leur marche ; et comme ni les populations, ni les gouvernements suisses ne s'armèrent contre eux, ils arrivèrent sans avoir éprouvé de résistance près de Nyon, sous la forêt de Prangins. D'autres se réunirent à des Italiens et des Allemands près de Genève, à Carouge, où le général Ilamorino se mit à leur tête. Cette
petite armée franchit, le 2 février 1834, la frontière, arborant le drapeau de la Jeune Italie. Mais celle qui, partie de Nyon, avait passé le lac, ayant été arrêtée sur territoire genevois, ne put la rejoindre, et deux colonnes, attendues de France, venaient d'y être désarmées. Réduit à sa troupe, et se voyant accueilli par les populations savoisiennes avec étonnement et défiance, Ramorino s'effraya. Ses gens ne tardèrent pas à rentrer en grand désordre à Genève, d'où les Polonais furent renvoyés dans le canton de Rerne.
Déjà la Suisse passait, dans les cours, pour être un foyer de révolution. Après l'expédition de Savoie, les notes diplomatiques plurent sur elle de toutes parts. Elles lui demandaient l'expulsion des Polonais, des Italiens et des Allemands qui avaient « pris part à l'attentat, » et la menaçaient d'un blocus en armes. Les Confédérés, tout en réclamant le droit d'agir dans leur indépendance, se montrèrent prêts à faire ce qu'exigeait le droit des gens. Ils renvoyèrent un certain nombre de réfugiés. La France ayant accordé aux Polonais de pouvoir traverser son territoire, pour aller chercher un nouvel asile loin du continent européen, on crut les menaces abandonnées et la plainte endormie.
Une scène d'auberge la réveilla. Des ouvriers allemands, réunis au Steinhœlzli, près de Berne, avaient, avec mépris , jeté l'un après l'autre loin d'eux des drapeaux aux couleurs des souverains de l'Allemagne, pour élever à leur place celui de la république allemande. (27 juillet 1834.) Sur ce fait, le ministre d'Autriche somma tous les compagnons ouvriers autrichiens en séjour dans le canton de Berne, d'évacuer
ce canton dans huit jours. Des sommations pareilles furent adressées par les ministres de Prusse, de Ba- Tière et de Baden à leurs ressortissants. Des troupes s'approchèrent de la frontière. Berne fléchit. Les réfugiés qui avaient compromis la Suisse furent en grand nombre, et brusquement, chassés du pays.
Peu à peu cependant ils en reprirent le chemin, ou furent remplacés par d'autres. Des Allemands furent arrêtés, à Zurich, au moment où la Jeune Allemagne allait tenter au delà du Rhin une expédition semblable à celle de Savoie. De retour à Granges, Mazzini convoqua la Jeune Europe autour de lui. (28 mai 1836.) Cette fois, ce fut la France qui demanda des mesures répressives et le fit, la voix haute, par l'organe de son ministre en Suisse, le duc de Montebello (18 juillet 1836.) Le ton était celui du commandement; il blessa; la Suisse se roidit. M. Thiers, président du Conseil du roi, la menaça d'un blocus hermétique. Toute l'Europe se montrait d'accord avec la France, Les Confédérés promirent d'agir avec énergie contre les réfugiés qui, par des faits constatés, auraient rompu les rapports internationaux. (11 août.) Mazzini n'en demeura pas moins à Granges plusieurs mois encore sans être inquiété.
C'est en ces circonstances qu'un agent de la police secrète du roi Louis-Philippe, entré en Suisse sous un faux nom, fut signalé par le duc de Montebello comme un réfugié, dont il demandait l'expulsion. Le duc ignorait la mission d'Auguste Conseil. Mieux informé, il l'éloigna d'abord, puis le fit revenir, toujours sous un faux nom. Mais l'espion, qui vivait parmi les
réfugiés, fut surpris sous son masque. On le soumit à une enquête, qui fut répandue en France, sans avoir été envoyée officiellement. Il y avait matière à irritation. Les Suisses se plaignirent des moyens dont on usait chez eux. La France fit entendre la voix du plus fort; elle demanda satisfaction et rompit, jusqu'à ce qu'elle l'eût obtenue, toute relation avec la Suisse. (27 septembre.) Comme toutefois elle ne voulait pas la guerre, elle se contenta de la simple déclaration, que jamais l'intention des Confédérés n'avait été de porter atteinte aux relations amicales qui existaient entre les deux pays, et les communications furent aussitôt rétablies. (Novembre 1836.)
Deux ans plus tard surgit un nouveau différend. La reine Hortense, veuve du roi Louis Bonaparte, avait fixé sa résidence à Arénenberg, dans le canton de Thurgovie. Son fils, le prince Louis-Napoléon, y avait reçu la bourgeoisie d'honnew. Il avait été nommé membre du Grand Conseil. A Thoune, il suivait les cours de l'école militaire; mais là même, il aimait à entretenir ses compagnons d'armes du jour où la roue de la fortune le porterait sur le trône de France. En 1836, il fit, pour parvenir à ce but, l'expédition de Strasbourg. Arrêté, et transporté en Amérique, il en revint pour établir de nouveau sa demeure à Arénenberg. Y était-il rentré comme citoyen suisse, ou comme prétendant français? Cette question ne pouvait tarder à se poser devant la diète des Confédérés.
Le duc de Montebello requit, à Berne, l'expulsion du prince. Mais ses habitudes de commandement avaient persuadé les députés genevois et vaudois,
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Rigaud et Monnard, de la nécessité de ne pas laisser leur patrie descendre au rang d'une province, docile aux injonctions d'un puissant voisin; ils parlèrent selon cette persuasion. Reconnaissant au prince Louis les droits d'un citoyen suisse, la diète répondit à l'ambassadeur par un refus d'obtempérer. C'était déclarer la guerre au roi Louis-Philippe. On vit alors les milices des cantons les plus attachés à la France, et les plus exposés en cas d'invasion, s'assembler sous un chef aimé, le général Guigner, l'enthousiasme grossir les bataillons, des vieillards offrir leurs services, le pied du Jura se couvrir de soldats, et les troupes des cantons plus éloignés se mettre en marche. Les visages annonçaient le calme et la résolution. Déjà, des hauteurs, on découvrait les manœuvres des divisions françaises, réunies dans le Pays de Gex, quand le départ du prince Napoléon fit tomber la querelle. Les miliciens se hâtèrent de déposer l'uniforme, pour reprendre la brante, et achever des vendanges interrompues par la prise d'armes. La France ne tarda pas à rappeler de Berne son ambassadeur. (1838.)
Le Sonderbound.
La présence de nombreux étrangers n'avait pas seulement influé sur les relations extérieures de la Suisse, mais elle avait encore exercé son action à l'intérieur des cantons. A plusieurs de ces hôtes avaient été con-
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fiés de hauts enseignements. Dans l'académie de Lausanne, reconstituée en 1838, le Polonais Miskiéwitz et l'Italien Mélégari avaient pris rang auprès de Monnard, des Secretan, d'Olivier et de Yinet. A Neuchâtel, Desor s'associait aux travaux d'Agassiz. A Bâle , de Wette, Schœnbein, Wackernagel étaient collègues de Hagenbach et de Mérian. Monnard avait jeté, en diète, l'idée d'une université suisse, qu'il voulait à Lucerne, rapprochant réformés et catholiques; il n'avait toutefois réussi qu'à hâter la création de deux universités cantonales, celles de Zurich (1832) et de Berne (1834), dans lesquelles plusieurs chaires avaient été confiées à des étrangers. Partout répandus, les réfugiés initiaient le peuple suisse à leurs idées avancées. Ils contribuèrent à un nouveau développement de la démocratie et à la formation, dans les cantons libéraux, d'un nouveau parti, composé d'hommes moins préoccupés que leurs "devanciers de scrupules légaux et plus pressés d'arriver à leur but, n'importait par quels moyens. Avant qu'on l'eût fait ailleurs, les progressistes donnèrent aux conservateurs qu'ils devançaient le nom de doctrinaires et prirent eux-mêmes celui de radicaux. Résolus à renverser le Pacte de 1815, ils se disposèrent à reprendre la question de la révision, mais avec l'aide de nouvelles armes. La plus puissante était celle que la question ecclésiastique allait mettre en leurs mains. Cette question se présentait à des points de vue bien divers. A Lausanne, l'église venait d'être réorganisée. La Bible avait remplacé la Confession de foi helvétique comme règle d'enseignement. A la demande de savoir qui, de l'église ou de l'état, serait en dernier ressort
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interprète du Livre saint, l'état n'avait pas osé répondre clairement ; toutefois il s'était réservé les droits de l'évêque. Le clergé avait subi la loi, plus qu'il ne l'avait acceptée. Yinet la rejeta. « Quand le gouvernement a une religion, dit-il, l'homme n'en a point. Je dois à ma patrie tout ce que je suis, tout ce qui m'appartient; mais ma conscience ne m'appartient pas; une société d'où la conscience serait bannie pourrait être socialiste, mais non sociale; elle ne serait pas humaine, elle ne serait pas une société. Je ne veux, ni le socialisme, ni la théocratie qui, demandant à l'homme l'abandon de sa conscience, lui refusent le titre d'homme et mettent également l'espèce humaine en régie; toute religion est une liberté. »
A Zurich aussi, les esprits tendaient à la liberté, mais par les voies de la science. Les travaux de l'Allemagne leur étaient familiers. Après que Strauss eut pubhé sa Vie de Jésus, et que, ne voyant dans la foi qu'une forme imparfaite de la pensée, il eut transformé cette vie en un mythe, le gouvernement l'appela à un enseignement dans son université. Il s'agissait de faire subir à l'église le renouvellement qu'avaient reçu les institutions politiques ; mais aussitôt s'éveillèrent les instincts conservateurs et la foi des aïeux. Déjà le mécontentement régnait dans la ville, à laquelle une récente mesure avait enlevé de derniers privilèges, en la plaçant, comme tout le canton, sous l'égale loi du suffrage universel, (1837.) Il gagna les campagnes. De nombreux comités se formèrent, à la voix de Hurlimann-Landis, honnête industriel de RichtenschwyJ. Des pétitions se signèrent ; quarante mille signatures
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demandèrent la révocation de l'appel adressé à Strauss, et, dans le Grand Conseil, 149 suffrages contre 38 ordonnèrent la mise à la retraite du docteur wurtembergeois. (18 mars 1839.)
Mais ce succès ne suffit pas aux comités de la foi. Ils voulaient l'abdication d'un gouvernement qui ne possédait pas la confiance du peuple. Ils y travaillèrent avec d'autant plus d'ardeur, que Zurich était Vorort, que la diète siégeait dans ses murs, et qu'ils craignaient une intervention des Confédérés dans la lutte engagée. Soudain le bruit se répand de secours offerts au gouvernement zuricois par des cantons qui avaient, avec lui, signé le concordat des sept. A cette rumeur, les cloches s'ébranlent, les enseignes se déploient. Les premiers, les paysans de Pfefikon, d'un village pauvre de la partie orientale du canton, se rangent autour de leur pasteur, Bernhard Hirzel, connu comme traducteur du drame indien de Sacontala. Dans la nuit du 5 au 6 septembre, ils partent, à pied, à cheval, sur des chars. Les uns ont pris des fusils, d'autres des outils de campagne ou simplement des bâtons. Hurlimann- Landis, qui n'approuvait pas cette prise d'armes, finit par être entraîné dans le mouvement. Alors, des diverses contrées du pays, tout un peuple se met en marche vers Zurich. Il y entre en bon ordre, les carabiniers en tête, puis l'infanterie; suit la multitude. Tous chantent : « C'est ici la journée que le Seigneur s'est faite, que l'univers s'en souvienne, r> et tous se dirigent vers l'hôtel de la poste où siège le gouvernement.
Le Conseil commençait à s'avouer l'inutilité d'une
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résistance, et cependant, ne pouvant se résoudre à donner sa démission, il avait mis sur pied quelques troupes, contre lesquelles se heurta le flot populaire. Des coups de feu furent échangés ; il y eut des blessés et des morts. Tout à coup, la peur s'en mêlant, on eût dit une fuite générale. Les paysans fuyaient devant les dragons du gouvernement; les dragons, sur l'ordre de se retirer, battaient en retraite, et les membres du Conseil se dispersaient, les plus compromis sous des déguisements divers. Un d'entre eux, Hégetschweiler, qui venait d'obtenir du bourgmestre Hess l'ordre de faire cesser le feu, avait couru porter cet ordre aux officiers qui commandaient la cavalerie ; il élevait le bras vers l'un d'eux, le papier à la main, quand une balle, partie des rangs des insurgés, le fit tomber, atteint d'une blessure mortelle : homme de science, il s'était fourvoyé dans les voies de la politique.
Ainsi s'accomplit l'insurrection zuricoise, le Zuriputsch, du 6 septembre 1839. Le Grand et le Petit Conseil furent renouvelés. Les bourgmestres Hess et de Murait furent placés à la tête du Petit Conseil, et Bluntschli, l'illustre jurisconsulte, fut appelé à représenter Zurich dans la diète, que Hess continua de présider. Tout s'était fait sous les yeux de cette assemblée, qui avait laissé l'événement arriver à son terme. Vainement l'avoyer de Berne, Neuhaus, pressait ses collègues de faire occuper Zurich par des troupes fédérales, et de transporter provisoirement leurs séances dans quelque ville voisine. « Le peuple a changé son gouvernement, lui répondit Druey, député de Vaud, nous devons respecter le vœu du peuple. » C'est ce
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que fit la haute assemblée. Bientôt après Zurich renonça à l'alliance que les sept cantons avaient contractée en 1832 pour la garantie réciproque de leurs constitutions.
La question ecclésiastique ne préoccupait pas moins les cantons catholiques et mixtes de la Suisse que les cantons protestants. Sept d'entre eux avaient, en 1834, à la demande de Lucerne, conclu à Baden un concordat dans le but de combattre les prétentions du saintsiége. Ils se promettaient par cette convention de chercher à rattacher les diocèses suisses à un lien métropolitain, en faisant ériger, s'il était possible, l'évêché de Bàle en archevêché, auquel ressortiraient tous les catholiques de la Suisse. Us s'engageaient à maintenir les droits des laïques, entre autres le placel des gouvernements. « Nous aurons l'œil sur les séminaires, se disaient-ils. Nous rendrons les couvents à la surveillance épiscopale. Nous prélèverons sur leurs biens une part pour l'utilité publique. Au besoin, nous nous réservons le droit d'exiger que le clergé prête serment à l'état {Landeseid). »
Il n'y avait, dans ces principes, rien que la cour romaine n'eût accordé depuis longtemps à des états tels que l'Autriche et la France ; mais pour avoir fait ces concessions à de grands peuples, elle n'en avait pas moins condamné le concordat de Baden, Ce fut une première cause de défaveur auprès des populations catholiques romaines. Leur inquiétude s'accrut lorsqu'elles virent les états concordants se faire rendre compte du revenu des couvents et prélever sur ces revenus des contributions. Dans les cantons qui pri-
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rent l'initiative de ces mesures, des populations catholiques et protestantes cohabitaient en nombre rapproché de l'égalité. Déjà dans des siècles précédents, leurs pays avaient été le théâtre de guerres civiles auxquelles la religion avait servi de prétexte. Leur sol fertile, nourri par les alluvions de l'Aar, de la Reuss et de la Thour, était couvert de riches monastères, sur lesquels des gouvernements, composés de protestants en majorité, avaient depuis longtemps arrêté leurs regards. Voyant ces gouvernements procéder, comme ils le faisaient, à l'exécution du concordat de Baden, les populations romaines craignirent de voir la fortune de leurs monastères tomber en des mains profanes. L'alarme gagna bien des catholiques attachés jusqu'alors à la cause libérale et qui l'abandonnèrent.
Le premier effet de ce mouvement fut de modifier la majorité dans plus d'un canton. Déjà, dans celui de Saint-Gall, le peuple avait opposé son veto à l'exécution du concordat. Ailleurs des émeutes avaient éclaté et avaient été comprimées par les armes. Dans les premiers jours de 1841, des populations se levèrent, dans les cantons de Soleure et d'Argovie, au nom de la religion en péril. A Soleure, il suffit à un magistrat ferme et populaire, Joseph Munzinger, de mettre sur pied quelques milices pour en triompher. Mais en Argovie, l'agitation fut plus sérieuse.
Dans maint canton mixte, la minorité catholique avait, en d'autres temps, acquis une position privilégiée. A Glaris, entre autres, elle s'était fait assurer, dans les pouvoirs publics, une part égale à celle de la majorité protestante; mais, en 1836, les protestants
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venaient de la contraindre à reconnaître la loi de l'égal suffrage de tous les fils du pays. Cinq ans plus tard, une mesure semblable, introduite en Argovie par le moyen d'une révision constitutionnelle, blessa les populations catholiques; elles réclamèrent une division confessionnelle du canton, et ne l'ayant pas obtenue, elles se levèrent en armes. Sur un signal donné à Bremgarten et à Mouri, leurs bandes marchèrent sur Arau. Arrivées à Wilmergue, elles furent dispersées par les troupes du gouvernement. Aussitôt huit couvents, accusés d'avoir été les foyers de l'insurrection, furent sécularisés, et leur fortune, d'environ sept millions, fut versée dans les caisses de l'état. Le Grand Conseil qui, le 13 janvier 1841, prit cette résolution, et l'exécuta sans retard, ne se mit en peine ni du saintsiége, ni de la maison d'Autriche, fondatrice du couvent de Mouri, ni du pacte de 1815, dont l'article 12 avait placé les monastères sous garantie fédérale ; il ne se soucia pas davantage des populations catholiques de la Suisse, qu'il achevait de jeter en un même camp. La cause fut portée en diète. Douze et deux demicantons ordonnèrent le rétablissement des couvents. Argovie leur offrit de relever trois couvents de femmes. Il assurait aux moines dépossédés une pension annuelle, et réservait le reste des valeurs séquestrées à des œuvres de bienfaisance et d'utilité publique. Reprise en ces termes, la question ne put aboutir. Elle fut renvoyée de session à session, sans qu'une majorité put se former, jusqu'à ce que le parti radical reprit le dessus à Zurich et ailleurs. Le gouvernement argovien fit alors la proposition de rétablir un qua-
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trième couvent de femmes, et douze cantons et demi l'ayant agréée, la question des monastères d'Argovie fut mise hors de recès. (31 août 1843.)
Mais tandis que le parti catholique succombait à Soleure et en Argovie, il l'emportait à Lucerne, et la question rejetée par la diète renaissait au cœur de la Suisse sous une forme nouvelle. Tout ce qui s'y trouvait d'hommes de vieille foi traditionnelle et d'antique piété s'était précipité dans le camp de la réaction. Un riche paysan lucernois, Leu d'Ebersol, s'était promis de ne négliger aucun moyen de procurer à ses coreligionnaires les garanties que des Confédérés leur refusaient. Les Schwitzois lui avaient donné l'exemple. Oubhant que leurs pères avaient, en 1 758 , condamné à des peines sévères quiconque oserait proposer à la landsgemeinde de recevoir les jésuites , ils venaient, en 1836, de les étabhr chez eux. Leu demanda, en 1839, l'admission des révérends pères à Lucerne ; il le fit toutefois prématurément : sa proposition fut repoussée, à 68 voix de majorité contre 22. Changeant alors de terrain, il travailla à une révision constitutionelle. Autour d'un comité central (Riiswyler-Verein) se groupèrent des associations répandues dans tout le canton. Le moment venu, des chefs habiles se montrèrent. Sorti d'humble lieu, mais nourri de bonnes études, Siegwart s'était élevé par le talent, avait épousé la sœur du landamman Muller, d'Uri, et s'était fixé à Lucerne. Radical à ses commencements, il changea de parti quand s'accentua la lutte nouvelle. Bernard Meyer, doué de plusieurs des qualités qui font l'homme d'état, s'unit à lui. Ils proposèrent au peuple une charte,
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sanctionnée à Rome, et qui, donnant au clergé de nouveaux pouvoirs, à la nation le droit de réviser tous les ans sa constitution, transformait Lucerne en une démocratie cléricale, assez semblable à celle des petits cantons. Le peuple l'accepta à une majorité de 16723 suffrages sur 23613 votants. (Mai 1841.)
Lorsque la diète eut sorti de son recès la question des couvents d'Argovie, Lucerne fit un nouveau pas. A sa voix, une conférence réunit, le 13 septembre 1843, dans la salle de son Conseil d'état, des délégués d'Uri, Schwitz, Unterwalden , Zoug et Fribourg. Us jetèrent les bases d'une alliance défensive , qu'ils devaient tenir secrète jusqu'au moment opportun. Bientôt après, Lucerne ajouta à la gravité de ce fait en conférant à Siegwart la charge d'avoyer, alors que, près de devenir Vorort, il l'appelait par cette nomination à la présidence de la diète. Cette position prise, leSonderbound chercha des alliés.
Il reçut peu d'encouragements. Bâle l'avertit du danger au-devant duquel il courait, Berne de celui dont il menaçait la Confédération. Les partis se balançaient à Saint- Gall. A Zurich, le parti radical était près de reconquérir le pouvoir; les élections de 1844 et 1845, en portant à la charge de bourgmestre deux campagnards, Zehnderet Fourrer, replacèrent. ce canton à la tête de la Suisse libérale. Au sud, une prise d'armes, dirigée par le colonel Luvini, avait déjà en 1839 jeté le Tessin dans les mêmes rangs. Mais le Yallais donnait au parti catholique de meilleures espérances.
11 y régnait depuis longtemps une profonde agita-
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tion. Les dizains du Haut-Vallais, moins peuplés, repoussaient la représentation par tète, que réclamaient les Bas-Vallaisans. La diète intervint. Ses efforts furent infructueux. Se levant alors comme un seul homme, les Bas-Vallaisans surprirent leurs adversaires et les contraignirent à la nomination d'une constituante. (3 janvier 1839.) La loi que formula cette assemblée établit l'égal suffrage de tous et remplaça la d'ète du pays par un Grand Conseil. L'évêque de Sion perdit son droit à quatre suffrages, mais conserva son fauteuil dans la nouvelle représentation du pays. Un second député fut accordé au clergé. Le peuple se maintint en possession du droit de prononcer en dernier ressort sur toutes les lois. Deux frères, Joseph et Maurice Barmann, entrèrent dans le gouvernement et y portèrent un esprit nouveau; les écoles furent dotées, des routes construites ; un code civil fut élaboré. Mais les Haut-Vallaisans n'avaient subi qu'à contrecœur cet ordre de choses. Après la formation du Sonderbound, le gouvernement deLucerne leur fit craindre pour leurs monastères le sort de ceux d'Argo%ie. Les prêtres proclamèrent la religion en danger, et la Jeune Suisse leur répondit par des actes de violence. D'un côté, l'on jetait au Rhône les presses de la feuille cléricale, la Gazette du Simplon, et de l'autre on y précipitait, percé de vingt-quatre coups de poignard, le cadavre d'un paisible libéral. Les excès succédaient aux excès. Lnpuissant à dominer l'anarchie, le gouvernement demanda à ses voisins de Yaud et de Berne un appui, qu'ils lui refusèrent. Alors tout se mit en mouvement. Une lutte s'engagea, bien différente de
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celle de 1839, dans laquelle tous le Bas-Vallais avait combattu sous le même drapeau; car, cette fois, ses vallées latérales se levèrent avec le Haut , pour la défense de la religion. Huit mille hommes descendirent des hauts dizains, sous les ordres de Guillaume de Kalbermatten, qui, dans la précédente guerre, avait combattu contre eux. Ils s'emparèrent de Sion, au moment où i2 àl500 Jeunes-Suisses accouraient pour les en empêcher. (18 mai 1844.) Il ne resta à cette petite troupe que d'opérer une difficile retraite. Beaucoup de ceux qui la composaient se dispersèrent. Au passage du Trient, ceux qui restaient sous lés drapeaux se virent tout à coup entourés d'ennemis, descendus des Alpes voisines, et postés derrière les saillies de rochers inaccessibles; ils ne passèrent qu'après avoir perdu beaucoup de monde. Quelques cents Vaudois, qui venaient à leur secours, se hâtèrent de repasser le Rhône. Les vainqueurs, après avoir achevé par la terreur la soumission de la vallée, s'empressèrent de donner la main au Sonderbound.
Fortifié par ce succès, le gouvernement de Lucerne n'hésita plus à reprendre la proposition, rejetée trois ans auparavant, de l'appel des jésuites. Ni l'opposition d'une grande partie du clergé, ni celle de magistrats distingués du parti conservateur n'arrêtèrent sa résolution. Le 24 octobre 1844, la Suisse apprit que Lucerne venait, à une majorité de 70 voix contre 24, de confier son enseignement théologique aux pères de la Société de Jésus. C'était jeter le gant à la Suisse protestante, comme Argovie l'avait jeté à la Suisse catholique. La colère avait répondu à la colère, la provoca-
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tion à la provocation. Lucerne était un des trois cantons chargés de représenter alternativement la Confédération devant l'Europe, et de gérer ses intérêts généraux, et Lucerne se plaçait sous la tutelle d'un ordre qui ne connaissait aucune nationalité. L'indignation, à ce fait, se répandit comme une flamme de ville en ville et de village en village. D'une extrémité de la Suisse à l'autre se fit entendre le même cri : « Point de jésuites au cœur de la Confédération! » L'agitation s'accrut encore lorsqu'on eut connaissance certaine de l'alliance qu'avaient formée les cantons ultramontains, et de l'assistance qu'ils s'étaient promise. Ainsi se leva l'orage qui, grossissant toujours, allait renverser dans son cours tous les gouvernements qui chercheraient à modérer sa violence.
Déjà Augustin Keller, député d'Argovie, avait demandé en diète l'expulsion de l'ordre des jésuites du territoire suisse. Un demi-canton seul l'avait appuyé; tous les autres avaient considéré la question comme étant d'ordre purement cantonal. Ils avaient écouté favorablement Druey, député de Vaud. presser ses collègues de ne pas se faire jésuites pour chasser les jésuites, et soutenir que les seules armes à leur opposer étaient celles de la raison. (19 août 4844.) Cependant, à Lucerne même, l'appel des jésaites semblait avoir produit une réaction. La cause libérale y gagnait du terrain. Elle avait chance de l'emporter dans de prochaines élections, quand elle fut ruinée par l'impatience. Une conjuration fut ourdie. Six cents volontaires accouraient d'Argovie, de Soleure et de Bàlecampagne; sans même les attendre, leurs amis, dans
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Lucerne, prirent les armes, attaquèrent la troupe du gouvernement, et bientôt, saisis d'une terreur panique, s'enfuirent en grand désordre. (8 décembre 1844.) Ce fat la ruine du parti libéral dans le canton. Le gouvernement le traita comme rebelle, et consultant moins la générosité que la vengeance, il multiplia les condamnations à l'exil et à la confiscation des biens. Les fugitifs se répandirent dans les cantons voisins. Leurs récits nourrirent les haines. Le levain gagna de proche en proche. Ce fut alors que les assemblées populaires succédèrent aux assemblées populaires, toujours plus nombreuses, et qu'elles s'emparèrent de la question soulevée pour demander l'expulsion des jésuites par tous les moyens. Elles atteignirent la Suisse romande. Le Grand Conseil du canton de Vaud avait jusqu'alors refusé d'entrer dans aucune ligue autre que celle qui l'unissait à tous ses confédérés; il se réservait pour un office de pacification, quand trente-deux mille pétitionnaires lui demandèrent l'expulsion des jésuites. Déjà Berne et Zurich, ne se sentant pas la force de résister au mouvement populaire, se disposaient à se mettre à sa tète. Cherchant à composer en diète une majorité de douze cantons, qui prêtassent la forme légale à la cause qu'ils embrassaient, ils s'adressèrent à Genève et à Lausanne. Les deux gouvernements résistèrent. Celui de Vaud refusa de sanctionner un principe, dont, le lendemain, l'on eût pu se faire une arme contre lui. Mais aussitôt le peuple se leva; Druey, changeant brusquement de langage, se mit à sa tète, et, le 14 février 1845, une insurrection renversa l'ordre de choses fondé en 1830. Le
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10 août, une révision constitutionnelle fut votée à la majorité de 17 672 suffrages sur 28522 votants.
Le gouvernement de Genève faillit avoir le même sort que celui deVaud. La question des couvents d'Ârgovie avait, dans l'un comme dans l'autre canton, mis les partis en présence. Déjà deux fois, en 1841 et 1843, ils en étaient venus aux mains dans Genève. La première lutte avait abouti à une révision constitutionnelle, la seconde à une apparente pacification. Après la révolution vaudoise, les hostilités furent près de s'engager de nouveau ; cependant quelque temps encore le gouvernement réussit à se maintenir au pouvoir; son heure n'était pas venue.
La diète s'assembla à Zurich. (Février 1845). Il s'en fallut de deux voix qu'elle ne prononçât l'expulsion des jésuites, tant on avait fait de chemin; toutefois, elle n'alla pas plus loin, et, près de se dissoudre, elle défendit la levée de corps francs. Mais tandis qu'elle formulait cette interdiction, 1200 proscrits lucernois et quelques mille volontaires se réunissaient sous ses yeux, et, le 31 mars, ils franchirent la frontière lucernoise. A leur tète marchaient un avocat de Nidau, Ulrich Ochsenbein, officier de l'état-major fédéral, et le docteur Piobert Steiguer, l'un des proscrits de Lucerne. A Hellbuhl, ils se partagèrent en deux colonnes, dont l'une se laissa battre sur le chemin, et l'autre n'atteignit le Gutsch, colline qui domine la ville de Lucerne, que pour s'abandonner à l'indiscipline, se mettre en retraite et subir, à Malters, un sanglant échec, qui laissa près de 2000 prisonniers aux mains des vainqueurs.