GUERRE DU SO.NDERBOUXD
neutre et paisible. A ce point de vue, la cause du Sonderbound leur paraissait celle du droit. Toutefois, divisées d'intérêt, elles différaient de langage. « Beau pays, bon peuple, disait le roi Louis-Philippe, mais il est bien malade. Gardons-nous d'intervenir. Empêcher les autres de le faire est leur rendre un assez grand service. » M. Guizot n'en fit pas moins la proposition de»s'occuper des affaires de la Suisse dans une conférence, qui serait convoquée à Paris ou à Londres', mais il le fit sans succès. Un moment, des troupes autrichiennes, d'un côté, françaises, de l'autre, s'approchèrent de la Suisse, mais^elles ne tardèrent pas à être rappelées dans leurs cantonnements. M. de Metternich eût été volontiers de l'avant, s'il n'eût su que la France ne pouvait laisser l'Autriche intervenir seule. Dès lors, des deux puissances, l'une se contenta d'aider secrètement le Sonderbound par des envois d'armes et d'argent, et l'autre de prodiguer aux sept cantons les encouragements par la voix de son ambassadeur.
La Prusse hésitait, et recommandait à Neuchâtel la prudence. Le czar Nicolas ne comprenait une intervention que si les puissances avaient soixante mille hommes derrière elles. La Grande-Bretagne n'en voulait d'aucune sorte. Sous le ministère de lord Palmerston, un jeune chargé d'affaires, M. Peel, fils de l'illustre ministre de ce nom, choisit à Berne ses relations dans le club de l'Ours, où se réunissaient les radicaux. A Rome, l'ambassadeur de France, Rossi, l'ancien député de Genève en diète, avait été chargé de solliciter du pape Pie IX le rappel des jésuites de Lucerne : c'était
' Livre bleu. Affairs of Switzerland, N°« 24 et 33.
GUERRE DU SONDERBOUND 383
le moyen que l'on croyait, à Londres comme à Paris, le plus propre à rendre la paix à la Suisse, en enlevant au parti radical son principal grief et son drapeau. Le saint-père se contenta de faire savoir aux Suisses qu'il resterait passif dans la lutte engagée {passive se hahere decrevit).
La Suisse, en ces circonstances, se persuada que le moment était venu de déclarer franchement à l'Europe son intention d'être seule interprète de son pacte d'alliance ; d'en finir avec les questions qui la déchiraient, et de se constituer sur la base d'une démocratie élargie, équitable, qui la fit entrer, la première, sur la voie vers laquelle marchaient tous les peuples européens. Elle savait les états qui lui prodiguaient leurs conseils travaillés par l'esprit révolutionnaire, et incapables de s'unir contre elle dans une commune résolution. C'est sous l'empire de cette pensée qu'Ochsenbein ouvrit, le 5 juillet 1847, la diète des Confédérés.
Fils d'un hôtelier de Nidau , sans culture classique, mais doué d'une intelligence vive, prompte, et de formes agréables, il se présenta sans embarras devant une assemblée où siégeaient les chefs des deux partis qui divisaient la Suisse et à laquelle assistaient la plupart des ministres des puissances étrangères. La franchise caractérisa son discours. Pressentant une crise européenne : <f. Notre monde moderne, dit-il, repose sur des piliers vermoulus, sur des institutions qui n'ont pour appui que la puissance des habitudes et des intérêts , constructions qu'il suffirait du moindre orage pour changer en ruines; eh bien, cet orage approche, et le colosse ne s'en doute pas, il dort, d'un dangereux
384 GLERRE DU SONDERBOUXD
sommeil. » Descendant de ces hauteurs aux questions du moment, le président de la diète proclama le droit de la majorité, que toujours les Suisses avaient reconnu. Quand cette majorité se fut prononcée, il invita, en des termes bienveillants, tous les cantons à s'y ranger. Galame, député de Neuchâtel , exposa dans un langage ferme, digne, exempt de passion, la gravité des événements qui avaient donné lieu à une alliance séparée, et il demanda qu'on laissât à ceux qui l'avaient conclue le temps de se convaincre qu'elle n'était plus nécessaire. En fait, le vote de la majorité renfermait une déclaration de guerre ; la diète résolut toutefois de s'ajourner, afin de donner aux partis le temps, ou de se rapprocher, ou d'achever leurs préparatifs de campagne. Elle s'assembla de nouveau le 18 octobre. Deux délégués, porteurs de messages de paix, furent envoyés à chacun pies cantons du Sonderbound, mais ils trouvèrent peu d'accueil : des deux parts on voulait la guerre. Le 29 octobre, les députés des sept cantons quittèrent Berne et, le 4 novembre, il fut décidé que le décret, ordonnant la dissolution de leur alliance, serait exécuté par les armes. La diète mit sur pied 50 000 hommes et en confia le commandement, avec le titre de général, au colonel Dufour, de Genève. Aucun nom, dans l'armée, n'était entouré de plus de respect, aucun n'avait plus d'autorité. Dufour n'appartenait à aucun parti. D'instinct, il étart conservateur, mais il n'était pas moins homme de progrès. Il avait fait la guerre et publié sur la science militaire des écrits, fruit d'une longue et savante expérience. Aucun chef ne connaissait comme lui les milices des cantons, aux manœu-
GUERRE DU SOiNDERBOUND 385
vres desquelles il présidait depuis nombre d'années dans le camp de Thoune, comme instructeur supérieur du corps du génie. Aux qualités de l'homme de guerre, il unissait les vertus de l'homme de paix. Il était occupé de l'élaboration, sur un plan qu'il avait conçu, de l'admirable carte de la Suisse qui porte son nom, quand il fut appelé à laisser les travaux de l'homme d'études, pour en voir le champ se transformer en un théâtre de batailles. Il comprit le danger de la patrie, vit clairement son devoir, et ne songea qu'à l'accomplir. Il mit toutefois à l'acceptation du haut commandement les conditions qu'il jugea nécessaires. Il demanda un nombre suffisant de troupes et un plein pouvoir. Il obtint tout, non sans quelque résistance. On lui donna 100000 hommes et 260 pièces d'artillerie. Il distribua cette armée en sept divisions. Dans le choix des officiers supérieurs, il exigea qu'il ne fût tenu compte que de la capacité, sans nul égard à l'opinion politique. C'était, à la fois, le moyen de se donner d'excellents officiers et celui de préparer ce qu'il comprenait dans son devoir, l'apaisement, après la lutte, des haines qui l'avaient provoquée. En peu de temps, il ne fut plus question de politique à l'armée. S'adressant alors à ses chefs de divisions : « Je ne m'écarterai jamais, leur dit le général, des lois de la modération et de l'humanité. Etranger aux excitations politiques et me renfermant dans mes attributions militaires, je m'efforcerai d'établir l'ordre et la discipline dans les troupes fédérales ; de faire respecter les propriétés publiques et particulières ; de protéger le culte catholique dans ses ministres, dans ses temples et dans ses éta-
386 GlTiRRE DU SONDERBOl^D
blissements religieux, en un mot, de tout faire pour adoucir les maux inséparables d'une guerre. S'il s'exerce des violences, que ce ne soit pas de notre côté. Après le combat, épargnez les vaincus; il faut, quelque fort que l'on soit, redouter le désespoir de son ennemi ; nous n'aurons, au reste, qu'à nous féliciter, après la lutte, de n'avoir jamais perdu de vue qu'elle était entre Confédérés. »
Ces instructions répandues, le général résolut de ne rien confier au hasard, et de ne faire aucun mouvement offensif sans s'être assuré la supériorité de forces; c'était, il le savait, le moyen d'en finir plus tôt et avec moins d'effusion de sang. Bientôt se manifesta la confiance qu'il inspirait. Bàle-ville, longtemps indécis, lui envoya son excellente artillerie. Seuls, Neuchâtel et Appenzell intérieur persévérèrent à ne vouloir prendre aucune part à la guerre. La promptitude avec laquelle l'armée se trouva sous les armes, au grand complet, bien habillée, bien armée, surprit l'étranger. La répartition des troupes était commandée par la situation. Les pays occupés par le Sonderbound formaient trois masses distinctes, Fribourg, les cantons primitifs et le Vallais. Du four se proposa de les attaquer séparément, et de commencer par Fribourg.
Les puissances s'étaient fait une idée exagérée des forces du Sonderbound. Il ne pouvait guère mettre sur pied plus de trente mille hommes de troupes régulières. Les landstourms se composaient, il est vrai, d'un nombre d'hommes plus considérable ; mais n'ayant pas reçu une organisation suffisante , ils ne pouvaient être comparés aux excellentes réserves des grands can-
GUERRE DU SONDERBOUND 387
tons, et ne rendirent pas les services qu'on en attendait. Eloignés les uns des autres, les états séparatistes ne pouvaient d'ailleurs que difficilement se prêter appui. Les cantons primitifs essayèrent néanmoins de maintenir leurs voies ouvertes par le moyen d'une hardie offensive. Avant même que la diète eût commencé sa campagne, les Uraniens s'emparèrent des passages du Saint-Gothard (3 novembre), se jetèrent dans la Léventine, surprirent 3000 Tessinois, campés à Airolo, et les chassèrent jusqu'au pont de la Moësa; mais arrivés à ce point, ils se trouvèrent en présence de milices grisonnes et tessinoises , supérieures en nombre, et qui arrêtèrent leurs progrès. L'expédition n'eut d'autre conséquence que d'avoir retenu 2000 excellents soldats loin des lieux où devaient se porter des coups décisifs. Une tentative, faite de Lucerne, de pénétrer dans l'Argovie catholique, et de dégager Fribourg par le moyen d'une diversion, n'eut pas un meilleur succès.
Sans se mettre en peine de ces mouvements, Dufour ne se préoccupa que de concentrer ses forces, de manière à envelopper , sur toutes leurs frontières accessibles, les états du Sonderbound. Ses approvisionnements étaient assurés, ses hôpitaux organisés. Sitôt la rupture prononcée, le colonel Ochsenbein, qui présidait la diète, avait quitté le fauteuil pour se mettre à l'entière disposition du général en chef; le général le plaça à la tête des réserves bernoises, dont il fit sa septième division, et qu'il assimila à la troupe active. Il la cantonna d'abord sur la frontière lucernoise, et lorsqu'il se disposa à s'approcher de Fribourg, il l'ap-
388 GUERRE DU SONDERBOUND
pela à s'avancer vers cette capitale, de manière à faire croire qu'il allait l'attaquer du côté de l'est. Cependant 20000 hommes et 54 pièces d'artillerie, sous les colonels Rilliet, Bourkardt et Donatz, s'avançaient du nord et de l'ouest, par des routes diverses, et dérobant leur marche, pour arriver le même jour aux portes de Fribourg. Le 13, la ville se trouva cernée. Un chef expérimenté, le colonel de Maillardoz, l'avait entourée de défenses. On se préparait à attaquer ces forts extérieurs quand le gouvernement fribourgeois , reconnaissant l'impossibilité d'une résistance, rendit la ville, licencia ses troupes et renonça au Sonderbound. La prise de Fribourg n'eût pas coûté la perte d'un homme à l'armée fédérale si, par l'effet d'une méprise, une troupe vaudoise ne s'était précipitée sous les feux de la redoute de Bertigny, qui lui tuèrent sept hommes et en blessèrent un grand nombre.
Aussitôt que Fribourg eut capitulé, le général confia au colonel Rilliet le soin d'occuper le canton militairement, et de surveiller les débouchés du Vallais. Luimême, il courut à Arau, préparer l'investissement de Lucerne. Deux cours d'eau, l'Emme et la Reuss, protègent cette ville. Les ponts, sur ces rivières, avaient été rompus ou fortifiés. Le terrain sur lequel on prévoyait que se livreraient les plus sérieux engagements est le labyrinthe qui s'étend de la Reuss au lac de Zoug, enchevêtrement de collines boisées, où les passages avaient été obstrués par des abattis, des mines préparées dans les défilés. Il fallait attaquer ces fortes positions, parce qu'elles servaient de lieu entre Schwitz et Lucerne, et qu'un succès sur ce point était décisif,
GUERRE DU SONDERBOUND 389
tandis que partout ailleurs il ne l'était pas. Le chef que les cinq cantons avaient chargé du commandement de leurs milices, Ulrich de Salis- SogUo, l'avait compris et se trouvait sur ces lieux. Les forces dont il disposait étaient d'une vingtaine de mille hommes de troupes régulières et d'un nombre pareil de landstourms. Salis avait appris la guerre en combattant Napoléon. Sincère protestant, il n'en avait pas moins embrassé avec dévouement une cause. qui avait ses sympathies politiques, mais de laquelle il désespérait. La résolution prise de le forcer dans ses retranchements, Dufour fit marcher cinq divisions de son armée, des points divers qu'elles occupaient, en leur donnant Lucerne pour objectif. Les réserves d'Ochsenbein descendirent la vallée de l'Emme, domptant de vives résistances; les divisions Bourkhardt et Donatz s'approchèrent de l'Emme et de la Reuss entre les ponts de Wolhausen et de Gislikon; en même temps, les colonels Ziegler et Gmur, à la tête de trente et quelques mille hommes, attaquèrent Salis dans son camp retranché. Ziegler se rendit maître du pont de Gislikon et des défilés de Honau. Gmur, après avoir reçu, dans sa marche, Zoug à soumission, escalada les hauteurs de Meyerskappel. Tout leur réussit. La victoire fut chaudement disputée, mais les Schwitzois finirent par être rejetés vers Immensée, d'où ils se replièrent sur Art et Goldau. Les troupes des autres cantons se rabattirent sur Lucerne. La séparation de Schwitz d'avec ses alliés étant accomplie, de toutes parts les troupes fédérales marchèrent simultanément sur cette capitale. Une convention leur en ouvrit les portes, et, le 24 no-
390 GUERRE DU SOXDERBOUM)
vembre, Dufour y fit son entrée. Les jours suivants, les Waldstetten et le Vallais firent leur soumission. Vingt-cinq jours après le décret d'exécution, la tâche de l'armée était accomplie. Le Sonderbound n'était plus.
Les troupes d'occupation furent partout bien accueillies. La guerre n'avait pas été exempte d'excès; àFribourg, le collège des jésuites avait été saccagé ; dans le canton de Lucerne, des désordres avaient éclaté sur plus d'un point, mais l'état-major s'était efforcé d'y mettre promptement un terme. L'armée qui avait combattu sous le drapeau fédéral avait eu 78 tués et 260 blessés , celle qui avait servi- sous les enseignes diverses des cantons séparés 116 blessés et 24 morts. A Wilmergue, deux armées à peu près égales en force, et qui formaient à peine un total de 30000 hommes, avaient combattu en 1712, et il était resté plus de 2000 hommes sur le carreau. Il y avait eu cette différence entre les deux époques, qu'à la première on s'était battu plus qu'on n'avait manœuvré et qu'à la seconde on manœuvra plus qu'on ne combattit. Tout se décida par la stratégie.
A Fribourg, à Lucerne, à Sion, des proscrits, rentrés sous le drapeau fédéral, s'emparèrent des pouvoirs abandonnés par les vaincus; mais une lourde charge allait peser sur leur administration. On estime à 20 millions les dépenses que la guerre avait coûtées à la Suisse; les cantons du Sonderbound en avaient supporté leur part, et les frais de l'armée fédérale, évalués à 9 millions, furent en outre mis sur leur compte. Ils en étaient écrasés, quand des souscriptions s'ouvrirent, chez leurs confédérés, dans le but
GUERRE DU SONDERBOUND 391
de leur venir en aide. Elles produisirent une somme assez considérable pour porter l'assemblée fédérale à faire aux vaincus la remise d'une somme de 3 millions 334000 francs, qu'il leur restait à acquitter. C'était effacer les dernières traces de la guerre civile.
Mais d'autres soins encore incombaient à la Confédération; elle devait des indemnités aux blessés, aux veuves, aux orphelins. Elle eût eu peine à y suffire, dans l'épuisement de ses ressources, s'il ne s'était ouvert des souscriptions pour ce but aussi. Des étrangers y prirent part. Une somme de 415 000 francs fut réalisée. La diète y ajouta celle de 472 000 francs, imposés aux cantons de Neuchâtel et d'Appenzell intérieur, pour n'avoir pas envoyé leurs contingents à l'armée. Bientôt après, un citoyen de Genève, le baron de Grenus, institua la Confédération son héritière, à charge pour elle de créer une Caisse des invalides, dont les revenus seraient exclusivement affectés à ce. genre de secours. L'héritage fut de plus d'un million.
Cependant la diète n'avait pas attendu d'avoir rempli ces obligations pour exprimer à son général en chef la reconnaissance de ses concitoyens et lui prouver que les républiques ne sont pas toujours ingrates. Non-seulement le général Dufour avait rendu la paix à la patrie, mais il s'était également acquis le respectueux attachement des vainqueurs et des vaincus. Son nom les avait rapprochés. Lorsque, bientôt après la guerre du Sonderbound, l'orage que prévoyait le président de la diète éclata de toutes parts ; qu'au renversement du trône de Louis -Phihppe (24 février 1848) succéda l'ébranlement de tous les trônes, et que la
Suisse fut dans le cas, pour empêcher quelque violation de son territoire, de mettre sur pied une partie de ses contingents, l'on vit les miliciens qui s'étaient rencontrés à Meyerskappel et à Gislikon, rangés maintenant sous une seule bannière, se serrer la main. Ils rivalisèrent de zèle et de dévouement, voulant montrer que tout ressentiment était banni de leurs cœurs, et que leurs armes ne serviraient désormais qu'à repousser toute agression tentée contre leur commune patrie.