LA REFORME DANS LES PAYS ROMANDS
songe. Berne, de son côté, fut avisée de l'état des choses.
L'heure était venue de prendre une résolution ; aussi Berne le fit-elle hardiment. Toutefois elle ne poussa pas son cri de guerre sans s'être assurée qu'elle pouvait compter sur l'appui de son peuple. Elle avait 20000 hommes à mettre sur pied; elle en leva 6000, qu'un second corps, de même force, devait se tenir prêt à appuyer au besoin. Ses miliciens avaient coutume de s'assembler sous les enseignes de la ville à laquelle ils ressortissaient ; cette fois, ils furent appelés à se ranger sous des étendards aux seules couleurs de la capitale. Comme il s'agissait de faire oublier au Pays de Vaud les désordres qui avaient accompagné de précédentes expéditions, et de préparer le peuple à accepter de nouveaux seigneurs si la conquête devait être le fruit de la campagne, elle prit son armée à sa solde, remit en vigueur les anciennes ordonnances militaires et chargea de les faire observer un chef digne de sa confiance. Frantz Nsegueli réunissait à l'expérience de la guerre et des affaires le tact nécessaire à un chef de milices ; ses soldats ne le nommaient que de son nom de baptême : « notre Frantz ; » ses seigneurs l'investirent d'une dictature, et, le l^"" février 1536, l'armée se mit en marche.
Pierre de Savoie avait jadis commandé à Berne; c'était Berne maintenant qui s'avançait dans l'héritage de Pierre de Savoie. Fribourg, encore irrésolu, accorda le passage. Près de Morges, Naegueli rencontra les escadrons du marquis de Musso, qu'il avait naguère combattus sur la rive du lac de Côme, et les dispersa sans peine. Les Italiens s'enfuirent, comme dit Fro-
GUERBE DE GENÈVE 67
ment, « bataillant de l'épée à deux pieds. » N'ayant pas éprouvé d'autre résistance, l'armée fit son entrée à Genève, sans bruit, les rangs serrés, à la manière des Suisses, et faisant flotter sur ses étendards l'image de l'ours, la vaillante bête.
Déjà le succès portait ses fruits. Les Vallaisans s'avançaient sur Evian, assurant à Berne leur appui si le duc cherchait à prendre sa revanche. Le roi de France qui, de son côté, débouchait sur Chambéry, pria ses bons compères de lui être en aide et de compter sur son secours. En ces circonstances, Nsegueli ne crut pas devoir poursuivre le cours de ses conquêtes; il suffisait à Berne de s'être emparé du Pays de Vaud, de Gex et du Chablais, provinces dont l'étendue égalait presque celle de son ancien territoire. L'armée, gorgée de butin, et voyant Genève affranchie, jugeait aussi la campagne terminée. Il restait toutefois à savoir si Berne, en délivrant Genève, avait conquis les droits qu'y possédaient le duc et l'évêque ; mais quand Nsegueli manifesta la volonté de ses seigneurs de se les attribuer : « Si notre intention, lui répondirent les Genevois, eût été de rendre Genève sujette de quelqu'un, nous n'aurions pas tant combattu, ni tant souffert ; ne songez donc qu'à maintenir notre bon droit, puisqu'en vous est notre confiance, après Dieu. » A ce langage, à la vue de la ferme attitude de Genève, les capitaines de Berne respectèrent l'infortune unie au courage, et comprenant qu'indépendante la noble cité serait pour la Suisse un rempart plus sûr que mécontente et asservie, ils partirent la laissant dans la joie d'avoir reconquis la liberté.
Conquête et réforme du Pays de Vaud.
L'armée bernoise traversa de nouveau le Pays de Vaud, prélevant rançons et recevant à soumission les villes et les châteaux. Yverdun seule, où s'étaient jetés quelques gentilshommes, se disposait à résister et ne se rendit que près d'être foudroyée par la grosse artillerie. Ses bourgeois furent désarmés, et il ne fut laissé à chaque ménage qu'un couteau à couper le pain. Les Fribourgeois avaient été invités par Berne, qui voulait les intéresser à la défense de ses conquêtes, à s'emparer de quelque pays ; ils prirent possession d'Estavayer, de Romont, de Rue, de la partie du Pays de Vaud qui est demeurée fribourgeoise. Vevey leur eût donné un port sur le Léman; mais les Veveysans, sachant Berne plus puissante à les protéger, coururent porter à ses capitaines les clefs de leur ville. Le comte Jean III de Gruyère ne conserva son petit empire, au sein des Alpes, qu'à la condition de n'avoir pas d'alliance plus étroite que celle qui l'unissait à Berne, et de lui prêter hommage pour les terres qu'il possédait dans le Pays de Vaud. L'armée rentra dans Berne sans qu'aucun nom manquât à l'appel, sans qu'aucun deuil troublât la joie de son retour.
Mais la guerre n'était pas terminée. L'évêque s'agitait. Chillon n'était pas pris. Tandis que Bonivard restait captif dans ses murs, le gouverneur de la forte-
resse, Antoine de Beaufort, se promenait fièrement sur le lac, attaquant les anciens et les nouveaux sujets de la république. Il venait de piller l'hospice et le bourg de Villeneuve. A la nouvelle de ces hostilités, Berne appela mille hommes sous les armes. (Mars.) Nsegueli reçut le commandement et les Genevois furent invités à le seconder. Ils jetèrent sur deux galères de l'artillerie et ce qu'ils avaient, de meilleurs soldats. Quelques jours après, Chilien était pris et Bonivard rendu à la liberté. Il ne resta à Berne, pour avoir achevé la conquête du pays, que de mettre fin à l'existence de l'antique évêché de Lausanne. L'évèque s'était enfui à Fribourg; le l^"" avril, l'armée entra dans sa capitale et prit possession, au nom de ses seigneurs, des droits divers de l'épiscopat. Les paroisses de La Vaux, Lucens, Avenches se soumirent. Bulle se donna à Fribourg. Les Lausannois ne purent qu'insensiblement être amenés à comprendre, qu'ayant pris la place de leur prince, Berne avait acquis sur eux les droits du souverain.
Le pays conquis, ses nouveaux seigneurs le divisèrent en bailliages. Ils confièrent l'administration de la justice à des Conseils, à la nomination desquels les baillis eurent la grande part, et auxquels fut donnée la régie des biens des cités. Les assemblées communales furent supprimées ou modifiées. La législation était dans le chaos, les procès n'avaient pas de fin; on promit bonne et briève justice d'Allemagne. Le pays était plein de dissensions; Berne lui imposa la paix, et condamna qui la violerait par parole à 25 florins, par œuvre de fait à 50, et par effusion de sang à perdre la
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vie. Selon les coutumes de Vaud, nul ne pouvait être distrait de son juge ordinaire; le débat devait se faire en présence de l'accusé; néanmoins Berne autorisa ses officiers à arrêter et à incarcérer « les méchants. » Vainement les peuples rappelèrent les conventions qui leur garantissaient leurs franchises : le vase d'argile se heurtait au vase de fer.
Les nouveaux maîtres du pays n'étaient pas moins pressés d'y introduire leur religion que leurs justices. Aussi, déjà Viret prêchait à Lausanne, Farel dans le Chablais. Quelque temps la messe et le sermon, selon l'expression de nos pères, se tinrent ensemble, tant bien que mal, tous les jours aux prises. Vint le moment où Leurs Excellences de Berne convoquèrent à Lausanne une dispute de religion. Tandis que les armées de François P"" et de Charles V se combattaient au sud des Alpes, tout un peuple se porta vers la cathédrale, œuvre d'un âge où l'on faisait servir à décorer la maison de Dieu ce que nous employons à rendre agréable nos propres demeures. Sur la rampe qui conduisait, entre les gazons et les croix du cimetière, à la porte des apôtres, s'avancèrent Farel, Viret et Calvin. Dans le centre de l'église s'assirent quatre commissaires bernois. Des présidents, deux étaient de Berne et deux de Lausanne. (Octobre 1536.)
La principale thèse affirmait le dogme que tous les réformateurs se sont accordés à considérer comme le fondement du christianisme : Farel établit que l'homme n'est point justifié devant Dieu par ses œuvres, mais par sa foi en l'amour divin, seul principe d'une vertu humble et pure. La lice fut ouverte. Les chanoines, en
corps, en appelèrent à un concile de l'église universelle. « Beau concile! s'écria Farel; combien dans cette assemblée trouverez-vous de vrais membres de Jésus-Christ? Il vous souvient du concile de Constance. » Quelques opposants s'avancèrent; Viret, Farel leur répondirent. Calvin prit une seule fois la parole; ce fut pour repousser le reproche fait à son parti de mépriser les anciens docteurs, et quand il eut parlé, il y eut un moment de silence et de surprise. Jamais la finesse de l'esprit ne s'était unie à plus de gravité, la richesse des vues à une dialectique plus puissante. Les plus savants n'hésitèrent pas à dire : « Voilà notre maître! » Farel résuma la discussion. Des zélateurs n'attendirent pas que Berne eût prononcé sa sentence pour briser les images de la cathédrale et détruire « la grande Dame » de Lausanne, la grande Diane, comme la nommaient les réformateurs.
Des prescheurs, étrangers pour la plupart, se trouvaient en grand nombre à la dispute ; Berne ne les laissa pas se disperser sans leur assigner, à chacun, un champ d'action. Ses baiUis, à leur tour, se rendirent de lieux en lieux, obligeant les communes à renverser, à leurs frais, les images, naguère objets de leur vénération. Puis elle publia son édit de réforme. Les sacrements étaient réduits à deux. L'élection des pasteurs était laissée au clergé, mais les seigneurs se réservaient de sanctionner la nomination. Le jeu, la danse, le luxe, nommément celui des chausses tailladées, étaient défendus. Le crime d'accepter pension de l'étranger, ou de porter les armes au service des princes entraînait, pour les officiers, la perfe de la vie,
pour les simples compagnons, la peine de la prison. (1537.) L'édit fut exécuté avec ménagement, mais avec persévérance. Des prêtres, des moines, des religieuses abandonnèrent en grand nombre leur patrie. Pvcstaient les richesses de l'église. Berne en fit quelques largitions à des villes, naguère ses alliées; elle en fit servir une part à l'entretien des pasteurs, des maîtres d'école, des indigents, et s'empara du demeurant. A des réclamations, elle opposa les dettes dont les ducs de Savoie avaient grevé le pays.
Les Confédérés après la révolution religieuse.
La Suisse avait atteint ses limites naturelles. Elle n'aspirait plus qu'à jouir , tranquille et respectée , du rang qu'elle avait conquis parmi les nations. Au dehors, c'étaient comme simples auxiliaires que ses fils prenaient part aux dernières luttes de François P"" et de Charles V. Au dedans, la réforme l'avait brisée et affaiblie; il y avait deux Suisse , deux diètes , et cette plaie sera des siècles à se fermer.
La réforme entrait dans une nouvelle existence. A Luther, à Zwingli succédèrent Mélanchton, BuUinger, Calvin, aux héros les hommes d'organisation. Les villes suisses formulaient leur foi. Elles convinrent à Bâle, en 1536, d'une confession commune. Quoique la querelle sacramentaire les eût laissées sans amis au mi-
eu de l'Europe déchirée, elles se bornèrent, dans
LES COTÉDÉRÉS APRÈS LA RÉVOLUTION RELICTEUSE 73
cette formule, à éviter les expressions qui eussent blessé inutilement Luther, et se gardèrent de rechercher l'appui de l'Allemagne aux dépens du principe de la réforme et de cette noble indépendance qui a fait, dans leurs beaux âges, la gloire des peuples helvétiques. Dictée par cet esprit, la Confession de Bâle fut agréée par Luther, qui répondit aux théologiens suisses comme un frère répond à des frères.
En même temps que leur foi, les villes s'appliquèrent à régler leurs mœurs. Tandis que la chaire conduisait aux sources élevées auxquelles l'homme puise la force de l'âme , l'église et l'état s'accordaient pour ramener les peuples à la vie domestique, au travail, à l'ordre, aux goûts simples, à la vieille piété. Les vœux exprimés par les synodes se transformaient en ordonnances. Les jeux étaient défendus. Une danse honnête n'était .permise que le seul jour des noces, jusqu'à l'heure de la prière du soir. Dans toutes les paroisses un Consistoire, composé d'ecclésiastiques et de laïques, fut chargé de veiller à l'exécution des lois disciplinaires, mais particulièrement de celles qui avaient pour objet la sainteté des mariages et la paix des familles. Les pasteurs demandèrent tolérance pour les anabaptistes, mais Berne n'en condamna pas moins au bannissement tous les sectaires, qu'ils fussent papistes ou dissidents ; en temps d'orage, elle voulait savoir sur qui compter.
Il se manifestait un grand zèle pour les lettres, et surtout pour l'étude des saintes Ecritures, la charte du peuple chrétien. Avant que Luther eût achevé sa Bible, les pasteurs de Zurich, réunis en école de prophètes,
OU d'interprètes des Livres saints, en avaient donné une traduction populaire en langue allemande. Cette œuvre achevée, ils en éditèrent l'édition latine connue sous le nom de Léon Jude , son principal auteur, et que, deux ans après, Robert Etienne réédita à Paris presque sans changement. ( 1545. ) Pour répandre la connaissance de la Bible dans les campagnes, des écoles d'explication du saint Liwe furent ouvertes en plus d'un Heu.
Après la conquête du Pays de Vaud, Berne porta sa sollicitude sur sa nouvelle province. Les hommes de Dieu s'y trouvaient en petit nombre et leur parole retentissait fréquemment dans le désert. Les baillis, hommes de guerre pour la plupart, étaient les premiers à tourner en mépris ce qu'ils ordonnaient au nom de LL. EE. Ils faisaient publier l'amende de soixante sous contre qui s'absentait du prêche; mais eux-mêmes avaient garde de s'y montrer. Les notables suivaient leur exemple. Les gentilshommes se renfermaient dans leurs châteaux. Des prêtres, des moines parcouraient le pays, disant la messe et faisant espérer le retour de Mgr de Savoie. Témoin de la lutte engagée, et voyant les pasteurs, pauvres, absorbés par le combat, toujours en contact avec l'ignorance, exposés par cela même à descendre au niveau de ceux qu'ils enseignaient, Berne reconnut la nécessité de créer dans le pays un foyer de lumières et fonda l'académie de Lausanne. (1540.) Les noms de Viret, de Conrad Gesner, de Mathurin Cordier, de Curion, illustrèrent les commencements de cette institution. Un typographe , Jean Rivier , offrit timidement d'étabUr
ses presses auprès de l'académie; il venait de Genève, où de nombreuses imprimeries étaient florissantes; les seigneurs de Berne hochèrent la tète , et mirent à la permission qu'ils lui accordèrent la condition qu'il se bornerait à publier des livres d'école et de dévotion.
Ce n'était pas que la réforme et la renaissance ne missent en culture d'autres parties du champ de l'intelligence humaine. L'histoire entre autres inspirait de nobles travaux. Glaréan avait ouvert la voie à la critique historique. Vadian , Werner Stein , Valentin Tschoudi faisaient des annales de leur patrie le sujet de leurs veilles. Kessler crut devoir se justifier devant ses fils d'avoir, lui, pauvre artisan, retracé dans le livre qu'il a intitulé Mes Sahhaths la révolution religieuse dont il avait été témoin : « Je suis sellier le jour durant, leur dit-il; mais lorsque tous cherchent ■le repos, je vais à ce qui me délasse selon les besoins de mon cœur ; me condamnerez-vous d'avoir employé mes loisirs à ce que Cicéron loue Scipion l'Africain d'avoir aimé? » Lemnius, chez les Grisons, retraçait en vers virgiliens les événements de la guerre de Souabe. Dans les pays romands, le chroniqueur d'Orbe, Pierre de Pierrefleur, mouillait de plus d'une larme les pages auxquelles il a confié le récit de la révolution religieuse et civile du Pays de Vaud, tandis que, à l'invitation de Messieurs de Genève, Froment et Bonivard racontaient, dans leur style d'une naïveté pittoresque, les événements qui avaient transformé l'illustre cité. Mais tous ils ont été surpassés par Egide Tschoudi, qui nous a donné la première histoire diplomatique de la Confédération suisse, et par Bullinger, qui n'a pas le sa-
voir historique de l'écrivain glaronnais, mais l'égale au moins pour la grâce de l'esprit, la candeur et la grandeur d'âme.
D'autres investigations eurent la nature pour objet. La science commença à interroger les Alpes. Rhétius et Rhellican escaladèrent les monts géants de l'Oberland; Vadian, Gesner et Bauhin explorèrent le Pilate, Fabrice, pasteur à Coire, le Haut Galanda. Jean Bauhin fut le père d'une famille de naturalistes qui, deux siècles durant, illustrèrent l'université de Bâle et réveillèrent le souvenir des Asclépiades de l'ancienne Grèce. Conrad Gesner fut le Pline de cet âge de renaissance. Sa Bibliothèque imiierselle, encyclopédie du XVP siècle, son Histoire des animaux, base de la zoologie moderne, et son Mithridates , premier essai d'une philosophie comparée des langues, sont les principaux monuments élevés par l'homme qui unissait à l'esprit le plus vaste de son siècle le cœur d'un enfant.
Partout pénétrait la renaissance. Plus les langues modernes étaient incultes, plus l'antiquité paraissait belle. Les imprimeurs de Bâle en reproduisaient les trésors avec une élégance et une correction admirables. Sitôt sortis de presse, leurs livres étaient expliqués, à Zurich, par Bibliander, PelHcan, CoUin, à Bâle, par Munster et par Thomas Platter. Le bon génie de son temps avait amené Platter, à travers mille aventures, des hautes alpes vallaisannes, où il était chevrier, à Bâle, où il dirigeait une école supplémentaire de l'université, après avoir été l'éditeur de la première édition de V Institution chrétienne de Calvin. Son fils, Félix Platter, était destiné à devenir, par ses ensei-
gnements dans les sciences naturelles et la médecine, la gloire de l'université. On eût dit que les Suisses eussent transporté sur le terrain de paisibles et féconds travaux l'ardeur que naguère ils déployaient sur les champs de bataille.
L'ordre matériel se renouvelait comme l'ordre moral. Des forces qui naguère se consumaient au service mercenaire s'emploient à féconder le sol et à servir l'industrie. La vente des biens d'église a accru le nombre des propriétaires. A Zurich, à Saint-Gall et dans l'Appenzell le lin, le chanvre, le coton, sont mis en œuvre par des métiers nombreux. La population s'accroît ; on commence à amasser des capitaux ; l'ordre et l'économie se montrent avec l'aisance. Le travail et les lois s'accordant pour faire disparaître les dernières traces de servage, peu d'années suffisent pour que les cantons évangéliques se distinguent, par les apparences de la richesse, de ceux qui ont conservé l'ancienne foi.
Ces cantons s'étaient plus que jamais jetés dans les guerres étrangères. Vainement un petit-fils de Nicolas de Flue, Conrad Scheuber , qui , après avoir été de toutes leurs batailles, avait fini par se persuader que le ciel condamnait le service mercenaire, cherchait à les retenir; ils n'en couraient pas moins se ranger sous les drapeaux de François l^'. Leur plus glorieux fait d'armes fut la bataille de Cérisole, dans laquelle ils renversèrent les lansquenets , réparèrent l'échec subi par quelques mille soldats envoyés au roi de France par le comte Michel de Gruyère, et firent fuir devant eux les vieilles bandes espagnoles. (1544.) Par ce fait
d'armes, ils se trouvèrent avoir contribué à maintenir l'équilibre européen, à amener la paix de Crespy, que Charles V et François I" conclurent vers la fin de l'année, et à assurer à Berne la possession de ses dernières conquêtes.
Toujours les catholiques reprochaient aux réformés d'avoir détruit la vieille Confédération , tandis que les réformés en accusaient le service des princes et la corruption de l'église; toutefois, comme à cette époque les mercenaires rapportaient de l'étranger des \ices, mais non le fanatisme et ses haines, on s'accoutumait à se supporter. Survenait-il un événement qui fit appel au sentiment national, comme il arriva quand la ville alliée de Rotweil fut attaquée par les gentilshommes du Hégau, catholiques et protestants se levaient comme un seul homme, et il suffisait de leur approche pour mettre fin aux hostilités. Il était encore, chez les catholiques, des magistrats que n'aveuglait pas l'esprit de parti. Il en était, dans les villes protestantes, qui ne s'étaient pas vu sans douleur fermer les chemins de la fortune et de la gloire. Ces hommes savaient se faire écouter dans les Conseils. Il est vrai qu'à Zurich ils étaient contenus par la haute considération dont jouissaient les conducteurs de l'église ; mais à Berne , le parti réformateur était moins puissant; à SchafThouse et à Bâle , il s'était vu déborder; dans ces deux villes, les Conseils avaient fait servir l'abaissement de l'église et de la noblesse à l'affermissement de leur pouvoir. La manière d'agir des quatre cités à l'égard du service des princes donnait la mesure de la place qu'occupait dans leur sein
le parti politique : Zurich refusait le passage aux mercenaires ; Berne l'accordait ; Bâle et Schaffhouse ne se bornaient pas à gracier ceux de leurs ressortissants qui avaient pris du service à l'étranger, mais elles étaient bien près de s'y laisser engager de nouveau.
Jetés entre les deux camps, les états mixtes avaient aussi la mission de les rapprocher, d'adoucir les frottements, de calmer les haines. Appenzell s'en tenait à la paix de 4529. Glaris avait bien sa landsgemeinde réformée et sa landsgemeinde catholique ; mais ses magistrats de confession différente étaient demeurés amis; les catholiques ne se faisaient point scrupule d'envoyer leurs fils à Zurich, puiser aux sources de la science. Valentin Tschoudi continuait, quoique marié, d'être le ministre des deux cultes ; le même maître d'école chantait à la messe et au prêche; Brounner, pasteur à Bettschwanden, allait à Linththal faire l'office pour les catholiques, trop peu nombreux pour avoir un prêtre.
Glaris offrait l'exemple de la tolérance, les Grisons de la liberté religieuse. Nulle part la réforme n'avait causé moins de surprise que chez les ligues, où les langues diffèrent comme les mœurs, où la commune est à la commune ce que, en Suisse, les cantons sont aux cantons. La dispute s'était assise à tous les foyers. Jeunes gens et vieillards avaient prêté l'oreille aux raisons des prêtres, à celles des prescheurs, et chacun avait suivi sa conscience ou son penchant. Sur la terre des contrastes, la liberté des cultes ne parut qu'un contraste de plus. Ainsi prit rang parmi les privilèges de la Rétie des libertés la première, la sanction de
80 LES CONFÉDÉEŒS APRÈS LA REVOLUTION REUGIEUSE
toutes les autres, la liberté des esprits. Le principe auquel la force des choses amène lentement des peuples vieillis s'était fait jour sans peine au sein d'un peuple enfant.
Le Yallais s'était pareillement ouvert à la réforme. Schinner, banni de son diocèse et réfugié à Rome, avait obtenu de l'empereur une charte, confirmant les droits que l'évêque de Sion estimait avoir reçus de Charlemagne, et il était mort laissant à d'autres le soin de faire reconnaître la Caroline, l'acte portant les deux noms de Charlemagne et de Charles V. Les évêques, ses successeurs, avaient accepté ce legs; et comme une vive querelle n'avait pas tardé à s'engager entre le peuple, qui repoussait la Caroline, et l'évêque, qui voulait la faire respecter, la réforme n'eut pas de peine à pénétrer en ces circonstances dans la vallée du Rhône. Le Bas-Vallais en reçut les germes de ses voisins d'Aigle, le Haut, d'un de ses fils, Thomas Flatter. Déjà Flatter était professeur à Bâle lorsque ses Vallaisans l'appelèrent à venir desservir au milieu d'eux la charge de maître d'école; il accourut; il est vrai que, lorsqu'il arriva, l'évêque avait disposé de la place en faveur d'un autre, mais il n'en demeura pas moins dans des relations étroites avec ses compatriotes. Bientôt de jeunes Vallaisans allèrent à Bâle faire leurs études. D'autres se rendirent à Lausanne, à Berne, à Zurich, dans le même but. A leur retour, ils propagèrent les doctrines évangéliques dans la vallée du Rhône, où elles s'allièrent si bien à l'amour du peuple pour l'indépendance et à son animosité contre l'évêque, que vers le milieu du siècle les deux partis, catho-
lique et protestant, finirent par se balancer et la tolérance par être proclamée la loi du pays. (1551.)
Quelque temps on crut en Suisse à la possibilité d'un accord entre l'ancienne et la nouvelle foi. Un pape semblait le désirer. A son avènement, Paul III n'avait à la bouche que des paroles de paix. Autour de lui, Pôle, Gontarini, Sadolet appelaient de leurs vœux une réforme. Le dogme de la justification par la foi, que Luther nommait le fondement de l'éghse, était à leurs yeux ce la pierre précieuse, qu'ils s'estimaient heureux d'avoir découverte. » Comme ils voulaient toutefois une réforme sans une révolution, il s'agissait de trouver les termes d'une confession de foi qui pût être signée par les deux partis. Une diète fut dans ce but convoquée à Ratisbonne en 1541. On était à l'œuvre, quand le souverain pontife, saisi par la crainte devoir la pacification de l'Allemagne ajouter à la puissance de l'empereur et rompre l'équilibre européen, mit brusquement fin aux conférences ouvertes et aux derniers efforts tentés en ce siècle en faveur d'une réconciliation de la chrétienté.
Calvin à Genève.
Vers la fin de l'an 1534, deux élèves de l'université de Paris s'en éloignèrent, l'un pour aller offrir au souverain pontife le moyen de soutenir l'église romaine, et l'autre, qui fuyait la persécution, pour chercher hors de France comment constituer l'église de la ré-
forme, à laquelle il appartenait. Homme d'imagination, Ignace de Loyola se proposait de relever le vieil édifice, avec ses pompes et ses légendes, et Calvin, chez qui tout s'assujettissait aux lois d'une dialectique sévère, de construire le nouveau sur le seul fondement des saintes Ecritures. Arrivé à Bâle, il y publia son livre de VInslitution chrétienne, résumé de la science théologique de son temps. (1536.) Le livre, qui rappelait les apologies des pères de l'église, s'adressait, comme les leurs, au prince persécuteur. Il éveilla l'étonnement. Telle doctrine que saint Augustin luimême n'avait exprimée que d'une lèvre tremblante, la bouche du jeune homme de vingt-sept ans l'articulait franchement, car seule, à ses yeux, la prédestination absolue ne faisait pas dépendre Dieu des résolutions humaines. Du dogme, il faisait dériver les règles d'une morale qui ne laissait rien au sommeil et se résolvait en une austère discipline. Les théologiens s'étaient divisés sur le sujet du gouvernement de l'église ; chez Calvin, nulle hésitation : « Il faut, disait-il, que les dispensateurs de la parole divine forcent tous les grands de ce monde à s'incliner devant la majesté de Dieu; qu'ils commandent à tous; qu'ils épargnent les brebis et exterminent les loups; qu'ils lient, délient, foudroient, le tout selon la parole de Dieu. » {Institution chrétienne, édition de 1536, pag. 208.)
L'homme qui tenait ce langage, reprenant après quelque séjour en Italie le chemin de Bâle, s'arrêta dans Genève, pour y passer la nuit, et comptant n'y voir personne. Mais le bruit s'étant répandu, qu'on avait vu descendre de voiture un voyageur, grêle de
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corps, le teint jaune, la barbe noire et pointue, et que l'on croyait être l'auteur de V Institution, Farel courut à l'hôtellerie. Succombant à sa tâche, il supplia Calvin de s'arrêter à Genève, pour lui prêter secours; et comme Calvin s'excusait sur ses goûts, qui le portaient vers le repos : « Vers le repos ! s'écria Farel, Dieu le maudisse, ton repos, puisque tu nous refuses ton aide en un si grand besoin, et puisse la paix que tu cherches loin de Jésus-Christ fuir sans cesse devant tes pas ! » Calvin crut voir Dieu l'arrêter par un coup violent de sa main, et, quelque temps après, il avait commencé dans Genève des leçons de théologie. Vint le jour où le peuple de Genève, assemblé par ses dizeniers, prêta serment d'obéir à une règle de conduite et de croyance. La règle entraînait des conséquences pénales : la cène était refusée aux pécheurs obstinés. Mais l'édit était plus facile à émettre qu'à faire exécuter dans une communauté récemment émancipée, et qui, dans son effervescence juvénile, s'était habituée à traiter comme des égaux ses magistrats et ses pasteurs. Les marchands dont se composait le Conseil, tout en tenant les rênes de l'état d'une main tremblante, s'étaient, à l'exemple de Berne, unis aux réformateurs. On ne tarda pas néanmoins à voir se promener par bandes, dans la ville, la multitude de ceux qui, se plaignant d'avoir été contraints à jurer ce qu'ils ne comprenaient pas, déclaraient ne vouloir pas la foi sans la liberté. Leur parti, connu dans l'histoire sous le nom de parti des Libertins, s'accrut si rapidement que, le jour des élections venu, quatre d'entre eux furent nommés syndics de la république. (1538.)
Berne intervint. Pour avoir abandonné le droit de souveraineté qu'elle avait réclamé sur Genève, elle n'en était que plus jalouse de n'y rencontrer aucun pouvoir rival du sien. Partout où la réforme avait pénétré, la question s'était posée, comme à Genève, de savoir si les pouvoirs disciplinaires passeraient de l'église romaine au clergé nouveau. Zwingli l'avait résolue négativement; Œcolampade avait introduit à Bàle une discipline pour les grands scandales; Berne l'avait adoptée, mais pour elle, et non pour le clergé. Ses seigneurs avaient conféré le soin de frapper les pécheurs à un corps qu'ils avaient composé de deux pasteurs, de deux membres du Petit et de deux du Grand Conseil. Mais comme ces nouveaux magistrats emprisonnaient, imposaient des amendes, faisaient office de juges plus qu'ils ne cherchaient à amender par les voies de l'Evangile, toutes les églises s'en plaignaient. Aussi Berne, quoiqu'elle n'eût pas vu sans peine les Genevois introduire chez eux une discipline différente de la sienne, n'osa pas attaquer leur mode d'agir; elle s'y prit autrement; comme elle avait conservé l'usage du pain sans levain et adopté celui de célébrer annuellement quatre fêtes religieuses, elle pria Genève, qui avait aboli cet usage et ces fêtes, d'adhérer à ses cérémonies. Les Conseils y consentirent, les pasteurs s'y refusèrent. Ce fut un nouvel aliment jeté dans le feu de la discorde. Arrive le jour de Pâque; Farel et Calvin montent en chaire, sans se soucier de la défense du Conseil : a Comment, direntils, profanerions-nous la cène en la donnant confusément li cette foule qui vient bien plutôt s'enivrer de
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la colère de Dieu que prendre le pain de vie! » Et comme, après avoir tenu ce langage, ils se retirèrent, sans avoir distribué le sacrement, entre les épées dégainées contre eux, ils furent le lendemain, 23 avril 1538, condamnés à quitter la ville dans trois jours.
Farel fut appelé à Neuchâtel, Calvin à Strasbourg, où des réfugiés français avaient formé une congréga- ^tion. Strasbourg devait le mettre en rapports avec les théologiens de l'Allemagne, dont l'accueil fut celui de l'admiration. Il essaya, par une interprétation des paroles de l'institution de la cène moins mystique que celle de Luther, moins rationnelle que celle de Zwingli, de rapprocher les éghses allemandes de celles de la Suisse; mais le vent souffla sur ces efforts, ainsi que sur ceux de réconciliation de la réforme avec l'église romaine, tentés à cette époque à Worms et à Ratisbonne. Calvin assistait, comme envoyé de Strasbourg, à ces conférences de paix, lorsque se présentèrent à lui des députés genevois. Tout ayant été de mal en pis dans Genève depuis l'expulsion des réformateurs, ces envoyés venaient le supplier de rentrer dans leurs murs. « J'eusse donné ma vie pour votre église, leur répondit Calvin, mais sachant les difficultés qui m'y attendent, je ne me sens pas en état de les affronter. » Cependant lorsqu'aux sollicitations de Genève s'unirent celles de Berne, de Bâle, de Zurich, et qu'à leurs voix Farel eut joint le tonnerre de la sienne : « J'ai donné mon cœur en immolation à Dieu, j'irai donc, » dit Calvin. Il partit, comme on marche au combat, ne songeant qu'à se montrer ministre fidèle de Jésus- Christ. (1541.)
Genève, comme à genoux, demandait d'être tirée de l'anarchie. La règle naissait de cette situation, comme la réforme était née de la corruption du catholicisme, l'indépendance de l'oppression des ducs de Savoie. Aussi Calvin ne fut-il pas plus tôt arrivé qu'il demanda l'élaboration d'ordonnances ecclésiastiques. L'élection de nouveaux ministres fut confiée à la Compagnie des pasteurs, la confirmation au Petit Conseil. Des anciens,, des diacres furent établis. Calvin répétait volontiers la parole d'Ambroise à un empereur : « Un bon prince vit dans l'église, et non point au-dessus d'elle; » il dut consentir toutefois à ce que les différends qui pourraient naître entre les pasteurs et les anciens ressortissent au Conseil. Des anciens, deux devaient être pris dans le Conseil étroit, quatre dans le Soixante et six dans le Deux-Cents. Réunis sous la présidence d'un syndic, les ministres et les anciens formaient le Consistoire. A ce corps fut confiée la charge de veiller à la conduite de chacun, de visiter les familles, d'y maintenir l'ordre, et d'user, au besoin, de peines telles que l'admonition privée, la censure publique et l'excommunication. Y avait-il lieu à un châtiment corporel ou pécuniaire, c'était au Conseil à l'infliger.
Tel fut le modèle de ces ordonnances qui conquirent en peu de temps la France, l'Angleterre, une grande partie de l'Europe. Elles portaient en elles des germes de république, en même temps que de discipline; ce n'était pas cependant que Calvin inclinât vers une forme ou vers une autre de gouvernement; mais trouvant h Genève un mélange d'aristocratie et de vie populaire, il s'y rangea. Tous les ans, les citoyens éli-
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saient les quatre syndics de la république. Le Conseil ordinaire, ou des Vingt-Cinq, se composait des quatre syndics sortis de charge, des quatre nouveaux, et de dix -sept membres élus par le Grand Conseil. Les Vingt-Cinq, à leur tour, complétaient le Soixante et le Deux- Cents. Pour la défense de cet ordre, tous les citoyens portaient les armes. Une révision des édits, demandée par Calvin, ne changea rien à cet ordre de choses.
Le peuple avait accepté les ordonnances de discipline, mais il restait à les mettre à exécution. Ce fut matière à des comparutions toujours nouvelles devant le Consistoire. Bonivard fut amené sur la sellette, accusé d'avoir un soir, en attendant le souper, joué aux dés un quarteron de vin avec Clément Marot. Sébastien Castalion, l'homme de son temps qui s'exprimait le plus purement en grec et en latin, avait été chargé de régir le collège de Genève ; coupable d'avoir émis des opinions d'une tendance rationnelle sur le Cantique des cantiques^ il fut contraint à s'éloigner. Son mérite lui fit trouver un asile à Bâle. Pierre Ameaulx, du Conseil, avait après souper, chez lui, devant témoins, nommé Calvin un méchant homme et un faux docteur. Aussitôt Calvin déclara ne vouloir pas remonter en chaire que réparation n'eût été faite du blâme versé sur le nom de Dieu. L'accusation ayant été « publique, ï) il exigea que la réparation le fût plus encore. Le Conseil obéit. Ameaulx fut promené dans la ville, tête nue, en chemise, une torche allumée au poing, et contraint à faire sur trois des principales places l'aveu de son crime. Un pasteur, jugé son complice, reçut sa
démission. Calvin s'en prenait aux grands comme aux petits, sans acception de personnes. François Favre, riche vieillard, venait d'être dénoncé pour libertinage. Son gendre Perrin, capitaine général de la république, fut jeté en prison, avec vingt des premiers de la ville, pour avoir pris part, chez Antoine Lect, à une danse au son du tambourin.
Voici que des Enfants de Genève demandent de pouvoir représenter devant le public un drame, les Actes des apôtres; les ministres avaient lu la pièce et n'y avaient rien trouvé que d'édifiant. Calvin laissa faire; les représentations scéniques n'étaient pas criminelles à ses yeux : toutefois il craignait l'empire qu'elles prennent sur ceux qui s'y livrent. Tel était l'enivrement que Cop, un des pasteurs, crut ne pas devoir se taire; il prêcha contre la comédie; mais il n'eut pas plus tôt achevé que les acteurs, se constituant partie criminelfe, demandèrent la prison jusqu'à ce que la justice eût déclaré leur innocence. Genève était tout entière à ce débat, quand la nouvelle lui parvint que l'empereur marchait, à la tête de cent mille hommes, contre les protestants d'Allemagne (1546); c'en fut assez pour changer les accents de l'ivresse en ceux de la prière. Les temples se remplirent. Les dizeniers se rendirent de maison en maison, pour amener au catéchisme les personnes qui ne surent pas rendre raison de leur foi. Un libre penseur, Gruet, fut comme blasphémateur condamné à perdre la vie. En même temps l'on fondit des canons. Genève se tint prête à tout sacrifier à la défense de sa religion et de sa liberté.
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Un nouveau roi de France, Henri II, ayant en ces circonstances fait témoigner à Genève son amitié, la république crut devoir profiter d'un vent favorable pour envoyer Perrin demander quelques privilèges pour son commerce. Pendant ce temps, la querelle engagée entre Calvin, qui considérait comme un devoir de soumettre toute société chrétienne à la loi morale, et les hommes qui l'accusaient de les injurier dès la chaire, tout en ne sachant supporter lui-même aucune contradiction, demeura suspendue par l'effet des événements du dehors. Mais au retour de Perrin, déjà la lutte avait recommencé, plus vive, plus emportée que jamais. Dans les Conseils, les partis allaient jusqu'aux coups. Dans les rues, les fils de Berthelier, héritiers de son humeur altière, vociféraient contre les Français, toujours plus nombreux, que la persécution jetait dans Genève. Un tumulte finit par éclater. Cahin le raconte dans une lettre à Viret, du 17 décembre 1547 : (( J'accours, dit-il; le spectacle était affreux; je me précipite dans les rangs les plus serrés. On m'entoure pour que je ne reçoive aucun mal. Je prends alors à témoin Dieu et les hommes, que je me suis présenté au milieu des combattants pour offrir mon corps à leurs glaives; je les exhorte à commencer par moi, s'ils veulent verser le sang. Mes paroles parurent les calmer. Tous pensent que c'est grâce à moi qu'on a échappé à un carnage épouvantable. Dieu nous a fait cette grâce que même les plus scélérats assurent qu'ils considéreraient à l'égal d'un parricide la plus légère offense contre notre personne. Je n'en suis pas moins perdu, si Dieu ne nous vient en aide. »
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Le calme qui succéda à cet orage fut, en effet, de peu de durée. Chaque jour amenait dans Genève de nouveaux réfugiés. Tel était leur nombre que la population de la ville passait pour s'être élevée, en quelques années, de treize à vingt mille âmes. Située entre l'Allemagne, la France et l'Italie, Genève était destinée à devenir la cité de la réforme, sa Rome, sa Jérusalem. Un pauvre prescheur y était devenu le roi d'un monde. Sa correspondance le gouvernait. Son livre de VInsti' tution, ses Commentaires sur les saintes Ecritures, son catéchisme, sa liturgie, des copies de ses sermons se répandaient dans toute l'Europe. Avant lui, il y avait des réformés, grâce à lui, ils se constituèrent en un corps puissant. Cependant, comme jadis le pape Grégoire VII, celui qui dirigeait ces mouvements succombait dans la ville qui en était le foyer. Ses écrits étaient soumis à la censure. Le Conseil avait pris la direction du culte; tantôt il donnait l'ordre aux pasteurs de prêcher tous les matins, mais des sermons abrégés, tantôt il leur enjoignait de redire journellement le décalogue et l'oraison dominicale. Quand, dans les premiers jours de l'an 1549, le peuple procéda à des élections, ce fut Perrin, le chef des Libertins, qu'il nomma premier syndic. Tout un peuple s'insurgea. Les enfants même des écoles, que leurs magisters n'allaient plus chercher de maison en maison pour les conduire au collège, se battirent entre eux, divisés en deux factions. Il ne restait que d'enlever au Consistoire la discipline, pour la conférer au magistrat; le gouvernement finit par se l'attribuer. BertheUer, qui était excommunié depuis cinq ans, fut autorisé à se présenter à la table sainte.
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Si Calvin fléchissait, c'en était fait de son règne. Il monta en chaire : « Plutôt mourir cent fois, dit-il, que de donner, de cette main, la cène aux contempteurs de Dieu. » Berthelier n'osa pas approcher. Le lendemain, le Conseil renvoya l'exécution de son décret jusqu'à ce qu'il eût consulté les villes suisses sur le sujet de la discipline. (1553.)
C'est en ces circonstances que pénétrèrent successivement dans Genève Bolsec (1551) et Servet (1553). Bolsec attaquait la prédestination, il fut banni. Servet, médecin espagnol d'une instruction variée avait, dans un livre sur la Restitution du christianisme, nommé la Trinité un songe d'Augustin et réduit la rédemption à l'exercice éclairé du libre arbitre. Jeté dans les fers à Vienne, sur une dénonciation venue de Genève, il eût été brûlé vif s'il ne fût parvenu à s'évader. Partout, dans le XVI^ siècle, l'état et l'église, se croyant chargés de défendre l'honneur de Dieu, avaient écrit dans leurs codes la peine de mort contre le blasphème. Aussi Calvin n'eut-il pas plus tôt appris que Servet s'était ghssé dans Genève, qu'il se promit, si son crédit pouvait encore quelque chose , de ne l'en pas laisser sortir vivant. Un étudiant, son serviteur, prit en main l'accusation ; mais dès qu'il l'eut formulée, le magistrat l'en déchargea, et Genève se déclara partie contre Servet. La république prit conseil des villes suisses. Asiles de réfugiés nombreux, dont plusieurs, les Italiens surtout, ne se renfermaient pas dans les formules de la réforme, ces \illes étaient accusées à l'étranger d'accueillir l'hérésie; elles crurent que Dieu leur offrait l'occasion de se laver de ce reproche et
conseillèrent aux Genevois « de mettre le méchant hors d'état de répandre son poison. » Vainement les Libertins firent quelques efforts pour sauver Servet; le 23 octobre 1553, le malheureux fut brûlé vif sur la place de Champel.
Ce fut à Calvin un titre de gloire. De toutes parts lui parvinrent des témoignages d'approbation. L'église romaine lui envia l'honneur d'avoir purgé la terre d'un monstre. Mélanchton, Bullinger, Farel exaltèrent le service qu'il venait de rendre à la religion. Il n'y eut pas jusqu'à Bolsec qui n'applaudît. Un homme toutefois ne s'unit pas à ce concert de louanges : « Le temps ne \iendra jamais d'une parfaite unité dans les opinions, écrivit à Cah-in le chancelier de Berne, Nicolas Zerkinden, et si nous prétendions réserver l'exercice de la charité pour le jour de cet universel accord, je crains bien qu'elle ne trouvât jamais d'emploi. L'homme est d'ailleurs ainsi fait qu'il cède plus sûrement à la persuasion qu'à la force, et tel s'est roidi devant le bourreau qui n'eût pas résisté au langage de la douceur. » Nobles paroles, que de bûchers s'allumeront avant qu'elles soient comprises !
Cependant Cahin s'était relevé. « Les gens de bien, dit Roset, se sont enhardis. » Les élections qui suivirent ne furent pas favorables aux Enfants de la ville. Arrivèrent, dans le cours de l'an 4554, les réponses des villes suisses sur la question de la discipline ; Berne se contentait de l'envoi de quelques-unes de ses ordonnances sur la matière, mais Zurich était plus explicite ; Bullinger, tout en avouant que le mode d'agir de Calvin n'était pas le sien, conseillait néanmoins, dans
un siècle où les hommes devenaient toujours plus méchants, de le maintenir en son entier. Ce fut le conseil que suivit le peuple de Genève. Il déclara les ordonnances de l'église inviolables, choisit les quatre syndics de 1555 parmi les gens de bien, et admit à la bourgeoisie de nombreux étrangers, les De Roche, les Colladon, les De Gandolle, les Sarrazin, les Trembley, les Etienne. Perrin finit par s'écrier, en jetant son bonnet à terre : « Ces Français nous chasseront ! » Berthelier jura d'abandonner sa patrie plutôt que d'y vivre esclave. Le 16 mai, ils tentèrent, sans succès, une attaque nocturne. Le lendemain, les chefs des Libertins avaient quitté la ville. Quatre d'entre eux, Berthelier entre autres, qui se laissèrent faire prisonniers, eurent la tète tranchée. Soixante et un furent condamnés comme rebelles et la peine de mort fut prononcée contre qui parlerait de les rappeler. La charge de capitaine général fut supprimée.
Tout fléchit dès lors sous l'ascendant de Calvin. En proie à plusieurs maladies, le corps brisé, mais la tête haute, il gouverna dix ans les Genevois par ce que ses amis nommaient « la majesté de son caractère. » Des éléments réunis sous sa main, il fit un peuple nouveau, de mœurs simples, sévères, d'habitudes frugales, d'un grand zèle, qui réunit à la vigueur de la trempe suisse la précision de l'esprit français et la sagacité circonspecte de l'Italien. Une ville toute gauloise se trouva ainsi transformée en une Sparte chrétienne. Plus de jeux, sinon ceux qui pouvaient contribuer à l'adresse et à la vigueur du corps. Une académie, fondée le 5 juin 1559, fut mise au service d'une grande activité
intellectuelle. Jusqu'alors la seule académie de nos pays romands avait été celle de Lausanne, dans laquelle enseignaient Viret et Théodore de Bèze ; mais l'orage grondait depuis quelque temps autour de cette institution. Les amis de Calvin, Farel et Viret, s'étaient efforcés d'introduire, l'un à Neuchâtel, l'autre à Lausanne, ses lois disciplinaires. L'impétueux Farel avait échoué le premier ; Viret succomba à son tour, et son échec eut pour conséquence la démission et l'exil des pasteurs et des professeurs qui partageaient ses convictions. Les exilés s'étant la plupart retirés à Genève, Calvin n'eut pas de peine à obtenir que les plus distingués d'entre eux fussent appelés à desservir les chaires de l'académie, destinée à devenir l'ornement de la cité, l'école de politique, de théologie et de science des éghses réformées. Bèze fut nommé recteur de la nouvelle institution, comme il l'avait été de celle de Lausanne. Ceux des réfugiés qui ne trouvèrent pas leur place à Genève, se tournèrent vers la France, dont le cours des événements leur ouvrait le chemin. Les églises de Lyon, de Nîmes, de Montpellier, et celles du royaume de Navarre se constituèrent à la voix de Viret. Deux mille églises s'organisèrent pareillement suivant les conseils de Calvin et de ses amis. Toujours davantage Genève devint la ville du refuge et celle de la mission. Elle enverra Knox à l'Ecosse, Marnix de Sainte-Aldegonde aux Pays-Bas, Pierre Martyr à l'Angleterre, et, durant soixante ans, elle disputera la France à l'éghse romaine.
UVRE SECOxXD RÉACTION DU CATHOLICISME
Eelèvement de l'église romaine.
Les conférences de Ratisbonne ' furent, en cet âge, le dernier essai d'une réconciliation de la chrétienté. Ce n'est pas que Paul III eût cessé d'avoir sur ses lèvres le mot de réforme, mais des conseils bien différents de ceux qu'il avait d'abord suivis lui en dictaient le sens. Il ne s'agissait plus de rapprochement, mais d'un empire à rétablir et de l'extermination des hérésies qui en avaient détruit l'unité. Tout devait contribuer à ce but, l'enseignement et les armes, aussi bien temporelles que spirituelles. Un concile fut convoqué, non plus en Allemagne, mais à Trente, sous les yeux du souverain pontife. (1545-1563.) Il reçut pour mission le rétablissement de la discipline et le retranchement des branches mortes de l'église. Pour marcher à cette fm, le cardinal Caraffa fit agréer l'inquisition (1542) ; Ignace de Loyola le secours d'une miUce obéissante, qui fût pour le saint-siége ce qu'avaient été les
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Bénédictins lors de l'invasion des Barbares, les Ordres mendiants, lors de premières attaques dirigées contre la corruption de l'église. (1540.) Les nouveaux soldats de Jésus, les Jésuites, ne porteront pas le nom de moine, il était tombé trop bas ; cependant comme les moines ils vivront séparés du siècle et soumis à une règle d'obédience. Ils sauront unir la politesse à l'austérité, la science mondaine au savoir religieux. On reprochait à l'église d'être stationnaire ; ils recommenceront l'œuvre de la mission. La vente des indulgences avait été l'occasion du schisme ; ils ne prendront aucune rétribution pour l'exercice des fonctions saintes ; personnellement , ils feront vœu de pauvreté , mais la Société pourra s'enrichir. Leur morale s'accommodera à leur rôle et leur politique à celle du siècle. Dès lors plus de trêve; l'heure des compromis est passée : l'église s'est armée et se dispose au combat.
Au moment où s'accomplissait cette évolution , Charles V et François I" conclurent la paix de Crespy (1544) et se promirent de travailler, d'un commun accord, à sauver la foi catholique des périls où la réforme l'avait jetée. Bientôt se déployèrent les effets de ces promesses. Quelques cents Vaudois de Provence , échappés à un massacre affreux, atteignirent à travers mille dangers la terre libre de Genève; reste d'un peuple digne d'un meilleur sort, ils avaient vu détruire leurs habitations et envoyer ramer sur les galères du roi ceux des leurs qui n'avaient pu s'échapper. L'empereur se disposait, de son côté, à remplir ses engagements; mais procédant à sa manière, il cachait la guerre en la préparant et, tout en parlant de liberté de
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conscience, il semait la division entre les princes et les villes de l'Allemagne. Tout à coup l'on apprit que les vieilles bandes espagnoles et romaines franchissaient les Alpes du Tyrol, et bientôt après, que les Confédérés de Smalkalde, surpris, découragés par la désertion de plusieurs d'entre eux , rassemblaient en hâte leurs soldats. Il en fut d'eux comme des villes suisses dans la guerre de Cappel. Vainqueur à Muhlberg (1547), Charles V parcourut l'Allemagne dans l'appareil d'un conquérant, et ayant convoqué à Augsbourg la diète de l'empire, il imposa aux vaincus la transaction connue sous le nom d'Intérim, parce qu'elle devait servir de règle jusqu'à ce qu'un concile eût prononcé. (1548.) Sur les bords du Rhin, comme naguère sur ceux du Rhône, les chemins de la Suisse se couvrirent de fugitifs.
Sur les pas des réfugiés ne tarda pas à s'avancer une armée. Constance s'élève à l'extrémité des plaines de la Thurgo\ie, comme Genève aux confins du Pays de Vaud. Elle s'était, après la réforme, alliée aux villes suisses ; mais la paix de Cappel avait brisé ce lien. En son nouveau péril, elle laissa les villes impériales faire l'une après l'autre leur soumission , et ne demanda grâce que lorsqu'elle fut brusquement assaillie par terre et par eau, (Août 1548. ) Les Confédérés la laisseront-ils tomber aux mains de l'empereur? Des volontaires coururent en grand nombre lui offrir leurs bras. Rerne et Zurich se disposèrent à la secourir. Si les cantons catholiques eussent partagé cet élan. Constance était sauvée ; mais ils mirent à leur concours la condition qu'elle recevrait l'Intérim, et jetèrent ainsi
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