CHAPITRE IX
lustallation de la Communauté à l'hospice des Magneuses. — Historique de cette maison. — Autorisation de la chapelle. — M. Dombry. — Retour des anciennes religieuses. — Développement du pensionnat et de Texternat. — L'externat gratuit. — Reprise successive des pratiques ,de la vie religieuse : costume, vœux, office. — Ferveur des religieuses. — Mgr de Talleyrand-Périgord. — Les Russes à Reiras. — Mort de la Révérende Mère Porriquet.
ENDANT les négociations entamées avec 'l'Etat, en vue d'obtenir l'autorisation civile, les Dames de la Congrégation avaient quitté leur domicile de la Couture, et étaient allées s'établir à l'hospice de Sainte-Marthe, autrement dit la Maison des Magneuses, situé dans la rue de la Peirière. Elles y étaient entrées à la Saint- Jean de 1807.
La maison qu'elles occupaient sur la Couture était devenue insuffisante, en raison du nombre toujours croissant de leurs élèves, et il avait fallu, à tout prix, en chercher une autre plus spacieuse.
Leurs regards s'étaient reportés avec envie sur le vieux couvent de la rue du Barbâtre. 11 leur eut été si doux de pouvoir en recouvrer quelque partie ! Mais il n'y fallait plus songer. La Révolution avait passé par là, et avait à peine laissé subsister quelques vestiges de l'antique monastère. Des divers corps de logis, les uns avaient été démolis et les autres avaient changé de destination. Les parties conservées n'avaient fait que passer de main en main, et, à ce moment même, la façade de la rue du Barbâtre était à vendre K
Mais comment oser acquérir ? D'un côté, les fonds manquaient ; de l'autre, l'autorisation de vivre en communauté se faisait toujours attendre. Bien plus, l'Empereur, irrité de la résistance du chef de l'Eglise à ses exigences tyranniques, n'apportait plus aucune bienveillance au règlement des affaires ecclésiastiques. Force fut donc aux religieuses d'assister à la vente de leur couvent en simples spectatrices, et de renoncer pour jamais à l'espoir, si doux à leurs cœurs, d'en redevenir propriétaires.
L'hospice de Sainte-Marthe, dit des Magneuses, était encore inhabité. Il avait servi jusque-là de magasin, de remise et d'écurie, et tous les bâtiments
^ La maison de la rue du Barbâtre fut adjugée en 1807 à M. Gros-Millet, au prix de 30,000 francs. C'était à peine la moitié de sa valeur.
en étaient en désordre. Mais il offrait l'avantage d'une chapelle, garnie d'une grande tribune. Cette considération décida les religieuses, qui conclurent un bail de neuf ans avec l'Administration des hospices, à la disposition de laquelle la ville avait remis cette maison. Le prix du bail fut de 1260 francs. La chapelle ne devait être disponible que l'année suivante '.
Que de touchants souvenirs attachés depuis longtemps à cet hospice de Sainte-Marthe ! et à combien de péripéties il était encore réservé !
Il avait été établi à Reims en 1638, la même an née que la Congrégation, par Dame Canard, veuve de Nicolas Colbert, seigneur de Magneux, commandant pour le roi dans la ville et le château de Fismes. Cette fondation charitable avait pour but d'élever gratuitement dix jeunes filles pauvres, de leur apprendre tous les travaux manuels utiles dans leur condition, de les former à la piété et aux bonnes mœurs, et de les placer ensuite comme femmes de chambre ou demoiselles de magasin. L'établissement de Reims devait avoir deux succursales, l'une à Rethel et l'autre à Fismes. On le nomma d'abord Séminaire des pauvres filles. Le modeste costume
* I.e bail fut passé le huit avril 1807, devant maître Doyen, notaire à Reims, et l'entrée en jouissance, fixée au vingtquatre juin suivant.
bleu que portaient les pensionnaires leur avait aussi valu le nom de Filles bleues.
Mais la fondatrice ayant fait placer au-dessus de la porte une plaque de marbre noir avec cette inscription : Hôpital de Sainte-Marthe^ fondé par Madame de Magneux en 1638., la maison finit par prendre son nom, et sœurs et élèves furent vulgairement appelées les Magnétises,
« Sous la protection des archevêques de Reims, dit ProsperTarbé, soutenu par la charité des habitants, cet établissement prospéra, et la communauté fit élever la magnifique et vaste habitation qui se voit aujourd'hui, rue de la Peirière. C'est là que descendaient les Bernardins de l'abbaye d'Igny ; leur ancien refuge avait fini par faire place à d'autres constructions. La communauté fut supprimée en 1791 , et les jeunes filles conduites à l'hôpital générale »
La maison fut abandonnée par la ville à l'administration des hospices, à titre de dédommagement des biens enlevés à ces établissements charitables pendant la période révolutionnaire. Ce fut donc avec cette Administration que la petite communauté traita, en 1807, de la location de l'immeuble.
Dès qu'elle s'y fut installée, sa grande préoccupation fut de pouvoir entrer en jouissance de la chapelle et d'y faire célébrer les saints mystères. La
' P. Tarbé. Reims, ses Rues et ses Monuments, p. 207.
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nécessité de sortir et de se mêler aux séculiers pour entendre la messe pesait lourdement à ces vénérables Mères. Il leur semblait qu'elles n'auraient vraiment retrouvé leur vie religieuse que lorsqu'elles posséderaient le Saint Sacrement au milieu d'elles, et qu'elles pourraient garder la clôture.
L'abbé Rondeau, qui s'occupait de leurs affaires avec autant de désintéressement que de zèle, et qu'elles regardaient déjà comme leur supérieur ecclésiastique, s'employa en leur faveur près de l'évèque de Meaux. Il sut si bien le mettre dans leurs intérêts, que ce prélat obtint de l'Empereur, le dix mars 1809, un décret autorisant la célébration de la messe dans la chapelle domestique de la maison.
On peut se figurer la joie de ces saintes filles, quand elles se virent enfin en possession d'une chapelle ! L'abbé Dombry leur fut donné comme chapelain et confesseur. Pour ne point ag-graver les charges de la communauté renaissante, il ne prit conseil que de sa charité, et, quoique pauvre lui-même, il ne voulut pas accepter d'honoraires. Dès le mois de novembre, les religieuses ne sortirent plus, et goûtèrent enfin le bonheur si longtemps désiré de leur nouvelle clôture. Les jeunes pensionnaires continuèrent toutefois à se rendre le dimanche à la paroisse.
Lorsque les amis de la maison et les parents des élèves apprirent qu'on avait rétabli le culte divin dans la chapelle, chacun s'empressa à l'envi de four-
nir les objets nécessaires pour rameublement et la décoration. Les Mères anciennes y mirent de leurs modestes épargnes, les élèves se cotisèrent, les personnes du dehors offrirent de l'argent, du linge, des ornements, des vases sacrés et des tableaux, et, en peu de jours, le lieu saint, longtemps désert et profané, reprit son air de fête et retentit de nouveau des chants sacrés.
Bien que cette autorisation accordée à la chapelle par le g"ouvernement pût être regardée comme une reconnaissance tacite de la communauté, les religieuses n'étaient pas entièrement rassurées. Elles craignaient encore qu'on ne leur intimât, d'un jour à l'autre, l'ordre de se séparer. Cette crainte, beaucoup de leurs amis la partageaient, et plusieurs des anciennes Mères s'en prévalaient pour ne point se réunir. ■Enfin, de toutes les conséquences de celte situation, la plus fâcheuse était l'impossibilité du recrutement. S'il se manifestait quelque vocation, l'incertitude du lendemain empêchait les familles d'y donner suite.
Dans ces perplexités, la Mère Porriquet fit parvenir au Ministre des Cultes, sur la fin de 1809, une nouvelle supplique. Mais malgré l'intervention de l'évêque de Meaux, l'affaire de l'autorisation n'avança pas pour le moment.
Mgr Faudoas, qui tenait les filles de Notre-Dame en grande estime, les encouragea à prendre patience, et leur accorda les permissions qu'elles sollicitaient
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pour la tranquillité de leurs consciences, au sujet de la clôture et de la récitation du bréviaire .
« Monsieur FEvêque, leur écrivait-on de Meaux, le sept avril 1810, a appris avec une vive satisfaction, Mesdames, les importants services que vous avez eu le bonheur de rendre à la ville de Reims, en vous consacrant à l'instruction chrétienne de la jeunesse de votre sexe. Ce prélat souhaiterait pouvoir vous accorder toutes les demandes que vous lui adressez ; mais il vous exhorte à attendre avec résignation le décret qui doit statuer sur votre sort, et sur celui de toutes les réunions qui se proposent le même objet que la vôtre. L'époque où doit paraître ce décret ne peut être éloignée. La prévenir serait pour vous inutile et dangereux. Sachons ne point faire comme nous le voulons le bien que Dieu nous a chargés de faire, mais faisons-le comme il veut que nous le fassions.
(( Votre âge et vos occupations ont motivé la substitution que vous avez été autorisées à faire du petit office de la Sainte Yierge à votre grand bréviaire romain. Les motifs se trouvant les mêmes et acquérant chaque jour plus de force par l'augmentation du nombre de vos années et de vos élèves, la permission qui vous a été accordée à cet égard se continue toute seule, sans avoir besoin d'être renouvelée.
<( Il en est de même de celle que désirent les per-^
sonnes que vous chargez de conduire vos élèves à l'ég-lise paroissiale et à la promenade. »
Sauf l'autorisation définitive, les religieuses de la Congrégation étaient enfin installées. Possédant une chapelle, gardant la clôture, vaquant à l'œuvre de l'éducation, elles apparaissaient désormais à tous les regards comme une vraie communauté monastique. Aussi virent-elles peu à peu revenir au foyer commun presque toutes les survivantes de l'ancien ordre de choses. C'est avec des âmes fortes et généreuses, trempées dans les flots amers de l'épreuve, que Dieu voulait rebâtir le nouvel édifice spirituel des Filles de Notre-Dame.
En quelques années, le groupe de la première heure se grossit de treize recrues, dont six avaient fait profession à l'ancien couvent de Reims, et sept avaient appartenu à divers autres monastères.
Les premières étaient Henriette Laleu, Jeanne Coutelas, Ursule de Gesne, Thérèse Goulet, Marie- Etienne Yincelet, et Marie-Thérèse Lelièvre. Leur retour, après tant d'années de séparation, fut pour leurs anciennes compagnes le sujet de bien douces jouissances. Car si l'absence, même dans les jours de paix, paraît longue et pénible aux cœurs qui aiment, combien plus douloureuse n'est-elle point dans les jours de l'épreuve? Quelle joie ne goûtent pas les amis de se voir enfin rassemblés, et de pouvoir se raconter leurs peines et se communiquer leurs impressions ?
Pour quelques-unes de ces anciennes Mères, quitter une seconde fois le monde, rentrer dans le cloître, et se plier aux multiples exigences d'une règle austère, était un sacrifice plus grand, plus vivement senti, plus difficile à accomplir que celui de leur première profession. Elles le firent pourtant, et avec générosité. Les craintes de la nature et les hésitations d'un moment durent n'avoir d'autre effet devant Dieu que celui d'augmenter leur mérite. Aussi Dieu fut-il, en retour, généreux envers ses servantes, et, le sacrifice une fois offert et consommé, elles y trouvèrent un contentement ineffable et n'eurent jamais lieu de s'en repentir.
Pourquoi faut-il qu'à côté de cette noble fidélité aux lois de la conscience, on ait à constater quelques défections ? Il se trouva en effet trois des anciennes Mères survivantes, qui n'eurent pas le courage de répondre à l'appel de Dieu. Deux d'entre elles, Madame Charlotte Trichet et Madame Julie de Semeuze, habitaient Reims K Souvent elles faisaient visite à leurs anciennes compagnes^ qui les pressaient vivement de se souvenir de leurs vœux et de quitter le monde. Ces dames le promettaient, puis alléguaient des prétextes pour différer, jusqu'à ce qu'enfin la mort les surprit au milieu de ces tergiversations.
^ Charlotte Trichet (Sœur Marie de l'Assomption), avait pris l'habit en i76o; Julie de Semeuze (Sœur Cécile de Sainte Agathe), en 1768.
Il a
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La troisième, nommée Nicole Lacuisse, sœur Sainte-Ursule, vivait dans sa famille, à Chamery. Elle avait pris riiabit en 1763, et, depuis sa sortie du couvent, elle était affligée de graves infirmités. On la sollicita plusieurs fois de rentrer au bercail, lui promettant tous les soins que réclamait sa position. Mais rien ne put la décider à quitter les parents qui l'avaient recueillie au jour du malheur. Elle mourut peu d'années après, se reprochant d'avoir manqué à ce devoir sacré.
Les sept religieuses venues d'autres monastères étaient Madeleine Person, la dernière professe de Sainte-Marie de Châlons; Marie Le Dieu, ursuline d'Epernay ; Catherine Warnet et Antoinette Doyen, de l'ancienne Congrégation de Rethel ; deux sœurs, Marie-Anne et Marie-Madeleine Judan, professes de la Congrégation de Laon; et Catherine Chauffert, originaire de Mars-sous-Bourcq, et professe de la Congrégation de Soissons.
Madeleine Person, en religion sœur Sainte- Agathe, était un type de vocation religieuse. Expulsée avec toutes ses compagnes de son couvent de Châlons, elle n'avait voulu ni rentrer dans sa famille, ni jouir de l'indépendance que lui rendait la Révolution. Et pourtant, elle n'avait alors que vingt-huit ans. Elle se retira, avec quelques-unes de ses compagnes, dans un très-modeste local, oii elles se rapprochèrent, autant que possible, de la vie religieuse,
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récitant le bréviaire, rendant service aux prêtres détenus pour la foi, favorisant par tous les moyens en leur pouvoir le ministère des prêtres cachés, et occupant le reste de leur temps à fabriquer des gants pour se procurer de quoi vivre. Inconnues d'ailleurs au monde, et uniquement attentives à servir Dieu dans la solitude, elles ne furent jamais l'objet des soupçons de la police révolutionnaire.
Marie Le Dieu avait fait profession chez les Ursulines d'Epernay. Le malheur des temps l'ayant rejetée dans sa famille, elle n'y perdit rien de l'esprit de son état. Dès que le calme commença à reparaître, elle se rendit à Reims, et se mit en pension chez deux anciennes religieuses de Saint-Pierre-les- Dames. Mais sans cesse poursuivie du désir de finir ses jours en communauté, elle alla frapper à la porte de la nouvelle Congrégation. Elle fit valoir avec instance ses soixante-treize ans, et ne demanda d'autre faveur que d'être reçue, dût-elle occuper la dernière place dans la maison. On l'accueillit avec une parfaite bienveillance, et l'on n'eut jamais qu'à s'en féliciter. Elle vécut encore douze ans, pendant lesquels elle donna l'exemple de toutes les vertus monastiques, surtout de la mortification et de la pauvreté. Elle s'éteignit doucement en 1822, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.
Catherine Warnet, Mère Marie des Anges, tirait son origine de Bannogne et avait fait profession à la
Congrégation de Relhel. Sur son refus de prêter serment à la Constitution civile du Clergé, elle fut incarcérée au Mont-Dieu. Après dix-huit mois de détention, elle allait monter sur la fatale charrette, quand la mort de Robespierre vint la mettre en liberté avec les autres prisonniers. Elle se joignit alors à l'une de ses anciennes compagnes, Mère Collet, et toutes deux s'adonnèrent à Finstruction de la jeunesse dans la ville de Rethel. Enfin la paix ayant été rendue à l'Eglise, et la maison de Rethel ne pouvant se relever, elles demandèrent à être reçues dans celle de Reims, ce qui leur fut accordé de grand cœur. Mais Mère Collet mourut avant d'avoir pu réaliser son désir.
Accablée sous le poids des années, de la faiblesse et des infirmités, il est inouï jusqu'à quel point Mère des Anges portait l'amour de Dieu et la pratique du renoncement. Incapable de se soutenir sans le secours d'un bras étranger, elle se faisait conduire à la chapelle et s'y tenait de longues heures prosternée devant le Saint Sacrement. Absorbée par la ferveur de son oraison, elle n'entendait ni allées, ni venues, ni même le son de la cloche, et, plus d'une fois, la Mère Supérieure fut réduite à l'arracher de force à sa prière pour l'obliger à prendre le pain matériel Elle n'en usait du reste qu'avec une extrême sobriété, juste autant qu'il fallait pour soutenir sa vie.
Marie-Antoinette Doyen, Sœur Saint-Joseph, avait
aussi fait profession à la Congrégation de Rethel. En 1792, fuyant la violence, elle s'était retirée à Givry, son pays natal, et avait continué, au sein d'une vertueuse famille, oii la foi chrétienne est héréditaire, à suivre fidèlement les observances de la vie religieuse. Dès qu'elle connut le rétablissement de la maison de Reims, elle vint en demander humblement l'entrée, et y vécut de longues années encore dans l'exercice de toutes les vertus '.
Les deux Sœurs Marie-Anne et Marie-Madeleine Judan étaient nées à Yervins et avaient fait profession à la Congrégation de Laon. Rejetées dans le monde par la Révolution, elles s'étaient retirées chez leur mère, qui vivait encore, et elles avaient profité des premiers moments de calme pour ouvrir, dans leur ville natale, un pensionnat de jeunes filles, qui obtint de grands succès. Mais s'étant trouvées par hasard en relation avec une des anciennes Mères de la maison de Reims, et ayant su que la communauté se reconstituait, elles sollicitèrent la faveur d'y être reçues, et y entrèrent toutes deux. Nous les retrouverons plus tard.
Enfin la maison de Soissons fournit aussi une
^ Une arrière-petite-nièce de Mère Doyen, native, comme elle, de Givr}', est encore aujourd'hui pensionnaire à laCongrégation de Xotre-Dame de Reims, et sa sœur aînée en est sortie depuis peu de temps.
bonne recrue à la petite communauté dans la personne de sœur Saint e-Chantal, Catherine Chauffert, orig-inaire de Mars-sous-Bourcq. Ses vertus peu communes en firent l'édification et le modèle de ses sœurs. Trempée par l'épreuve, et d'un détachement absolu, elle remplit avec grand succès les fonctions de maîtresse des classes externes, d'assistante et de maîtresse des novices. Elle mettait son principal soin à opérer entre ses compagnes la fusion des esprits et des cœurs, et souvent elle recommandait à ses plus jeunes sœurs d'être prêtes à tout endurer pour entretenir l'union mutuelle.
En même temps que les Mères dispersées rentraient au bercail, et que les religieuses des couvents disparus accouraient s'abriter dans le nouvel asile ouvert aux vierges chrétiennes, le souffle puissant de la grâce amenait doucement au port du salut de jeunes novices, qui allaient reprendre et perpétuer les saintes traditions du passé. La Révérende Mère Porriquet, qui était déjà fort avancée en âge, eut la joie de voir se renouer la chaîne des vocations, et d'admettre au saint habit, avant de mourir, plus de dix postulantes.
Dès 1807, malgré la situation précaire de la maison, la fille d'un avocat de Reims, Scolastique Louis, se présenta pour le chœur. Elle avait déjà quarantehuit ans, et jamais, depuis sa plus tendre enfance, elle n'avait abandonné son dessein d'entrer en religion. Elle avait même demeuré quelque temps à l'ab-
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baye de Fonlevrault, dans la pensée d'y faire profession ; mais elle s'était vue contrainte d'en sortir au moment de la suppression des Ordres monastiques.
Dans le cours de la seule année 1810, la maison reçut cinq nouvelles sœurs, quatre religieuses de chœur et une converse. Elles furent bientôt suivies d'une courageuse fille, nommée Sophie Garaudé.
Sophie songeait déjà à entrer au couvent lorsque éclata la Révolution. Après la dispersion des religieuses, elle avait fait société avec deux sœurs de l'Enfant-Jésus, et ouvert un petit pensionnat dans la cour du Chapitre. Pendant longtemps, elles fournirent un abri à un prêtre insermenté, l'abbé Bouquet, qui exerçait secrètement son ministère; plus d'une fois même elles s'exposèrent à la mort pour dépister les perquisitions des ag*ents delà tyrannie. Après le rétablissement du culte, Sophie continua, avec l'une de ses compagnes, à catéchiser les enfants pauvres de la paroisse de Notre-Dame, et, durant les douze ans qu'elle consacra à cette pieuse tâche, jamais elle ne consentit à accepter de rétribution. Toujours désireuse d'entrer au couvent, toujours elle était tenue à l'écart, ou soumise à de nouvelles épreuves; mais, à force d'instances, elle réussit à faire tomber tous les obstacles. Elle avait quarante-cinq ans, lorsqu'elle fut admise à la Congrégation.
Enfm en 1816, la Révérende Mère Porriquet reçut encore une pieuse fille, ignorante et sans lettres, mais
dont le cœur était tout brûlant de l'amour de Dieu, et dont les humbles vertus devaient édifier le monastère pendant de longues années. Elle s'appelait Victoire Rondeau, et elle fut admise au rang des converses sous le nom de sœur Véronique. Durant trente ans, elle fut chargée de la garde de la clôture, en qualité de tourière, et elle ne cessa de donner l'exemple de l'obéissance, de l'humilité, de la simplicité et de la charité la plus accomplie. Son exactitude aux mille détails de sa fonction était si ponctuelle qu'on ne la pouvait jamais surprendre en défaut.
Levée à quatre heures du matin, sœur Véronique assistait à l'oraison commune, puis se rendait au tour, où elle continuait de prier à genoux. Toujours le sourire sur les lèvres, elle accueillait tout le monde avec une égale bienveillance ; pauvres ou riches, enfants ou parents, ouvriers ou domestiques, gens bien élevés ou gens grossiers, pour tous elle avait une douce affabilité, pour tous, les prévenances proportionnées au rang de chacun. Malgré les diflicultés inhérentes à sa charge, malgré de fréquentes contrariétés, malgré la confusion inévitable à certains jours de rentrée ou de sortie, jamais elle ne manifestait de mécontentement, jamais son front ne se couvrait de nuages, jamais ses lèvres ne laissaient échapper la plus légère plainte.
Devenue infirme avec les années, elle acceptait ses souffrances comme un présent du ciel, et les suppor-
tait avec une angélique palience. Toujours unie à Dieu par le sentiment de sa présence, elle n'interrompait presque jamais sa prière. Lui restait-il quelque moment libre, elle l'employait à filer, mais toujours en priant. Si quelques enfants plus espiègles essayaient de la distraire, elle leur répondait sans se troubler, et poursuivait paisiblement son oraison. Comme elle ne savait pas lire, elle invitait parfois les jeunes écolières à lui faire une pieuse lecture, et les enfants, qui étaient remplies de vénération pour elle, se disputaient la faveur de lui rendre ce service.
Que de fois elle subit des avalanches de plaintes, de murmures, de reproches même, de la part des parents ou des enfants qui n'avaient point obtenu ce qu'ils avaient demandé! Sœur Véronique recevait la décharge en silence; puis, d'une douce parole, d'un aimable sourire, elle calmait les mécontents, et les laissait partir sous une meilleure impression.
Les supérieures ne la regardaient qu'avec respect et admiration, la considérant comme une source de bénédictions pour le couvent. Souvent, à son insu, elles la proposaient à leurs jeunes religieuses comme un modèle à suivre.
Grâce à ces nombreuses recrues, la communauté allait croissant d'année en année. Dès 1816, elle comptait déjà vingt-six membres, religieuses de chœur ou sœurs converses. Les novices avaient été mises sous la conduite de Mère Laleu, qui possédait,
outre ses vertus, le rare talent de former les esprits et les cœurs, et qui conserva celte délicate fonction tant que ses forces le lui permirent.
Tant qu'elles étaient sorties dans la ville et qu'elles s'étaient mêlées aux g-ens du monde, les religieuses avaient du se résigner à garder l'habit séculiei;; mais dès que les portes delà clôture se furent refermées sur elles, elles songèrent à se rapprocher le plus possible de la vie régulière. Comme il n'était pas encore permis de porter le costume religieux, leur premier soin fut de prendre au moins des vêtements uniformes et plus modestes.
La Mère Porriquet n'avait aucun titre officiel de supérieure, mais elle était regardée comme la mère de la famille. Le souvenir de son ancienne dignité, rehaussé de l'auréole de ses souffrances et de ses vertus, lui conciliait le respect de toutes ses sœurs, et lui donnait une autorité toute naturelle, à laquelle chacune était heureuse de se soumettre. De son côté, elle prenait le plus grand soin, malgré le fardeau des années, des affaires spirituelles et temporelles de toute l'association.
Nous avons dit que, jusqu'en 1810, les profits du pensionnat se partageaient, chaque année, entre toutes les religieuses. A ce moment, elles crurent le temps venu de se rapprocher davantage de leur ancienne Règle et de tout remettre en commun.
Après mûre réflexion, elles dressèrent aussi un
règlement provisoire et le soumirent à l'examen et à l'approbation de l'évêque de Meaux. L'évêque l'approuva, et rassura leurs consciences, qui s'alarmaient au souvenir des engag-ements sacrés pris autrefois, et qu'il leur paraissait impossible de remplir pour le moment'.
Elles étaient, en effet, en trop petit nombre pour pouvoir suivre exactement la Règle de l'Ordre. Les exigences de l'époque en matière d'enseignement les obligeaient, en outre, à y consacrer beaucoup plus de temps qu'il n'est marqué dans les petites Constitutions. A côté de la lecture, de l'écriture, de l'orthograpbe, du calcul et des travaux manuels, il devenait indispensable d'enseigner l'histoire, la géographie, et les arts d'agrément. Mais oii trouver des heures pour toutes ces leçons, sans négliger les exercices
* Voici ce règlement provisoire : « Les religieuses se lèveront à 5 heures; l'oraison, à 5 h. 1/2; à 6 h., Prime, Tierce, Sexte et None; à 7 h., la messe; à 8 h. 1/2, l'ouverture des classes ju«;qu'à 11 h. 1/2; à 12 h., le dîner et la récréation; à 1 h. 1/2, les Vêpres et les Complies; à 2 h., l'ouverture des classes jusqu'à 6 h. ; à 6 h. 1/2, Matines et Laudes, suivies de l'oraison; à 7 h. 1/2, le souper et la récréation; à 8 h. 1/2, les prières du soir, après lesquelles chacune va prendre son repos.
(' Les dimanches, si l'on peut avoir deux messes, la seconde se dira à 8 h. 1/2. Elle sera précétlée de Tierce et de l'aspersion de l'eau bénite; après la messe, on récitera Sexte; à 3 h., on dira None, Vêpres et Complies. Le reste comme à l'ordinaire. »
de piété auxquels elles tenaient avant tout? Il avait donc fallu en venir à une nouvelle distribution du temps et des emplois.
En conséquence, on avait décidé qu'on se lèverait à cinq heures, qu'on se coucherait à neuf, qu'on ferait en commun le matin, à la chapelle, une demi-heure d'oraison mentale, que les anciennes Mères continueraient à réciter le grand office le soir, et que les maîtresses de classes se borneraient au petit office de la Sainte Yierg-e. Il y avait donc là un sérieux acheminement vers l'observation de la Règle.
Pourtant il manquait encore un point essentiel, qui était l'objet de tous les désirs, c'était la reprise du costume religieux. Depuis longtemps la Révérende Mère Porriquet soupirait après le moment où il serait permis de déposer les livrées du siècle pour revêtir celles du cloître. Elle crut enfin pouvoir tenter cet essai. L'entreprise n'était pas sans danger ; et, malgré la prudence dont on voulait s'entourer, il fallait du courage pour en venir à cette résolution. Mais le Dieu qui avait protégé ses servantes dans les circonstances difficiles n'était-il plus là pour les protéger encore ?
Elles se firent donc des costumes réguliers, sur le modèle de ceux qu'elles avaient conservés, et, dans le cours de l'année 1811, elles parurent au chœur sous leurs nouvelles livrées.
Quelle joie pour elles, de se voir enfin parées comme au jour de leurs noces spirituelles ! Combien
elles se félicitaient mutuellement de leur courage! C'est alors qu'elles oublièrent leurs longues tribulations, et qu'elles se crurent revenues aux jours heureux de leur jeunesse.
Cependant les pieuses filles ne jouirent pas de leur bonheur sans quelques traverses. Elles s'étaient flattées de l'espoir d'échapper à l'attention publique, en évitant de paraître en costume religieux devant les personnes du monde, et en reprenant des vêtements séculiers pour aller au parloir. Il n'en fut rien, on chercha à les voir, et, dès qu'on sut qu'elles s'habillaient en religieuses, on porta plainte contre elles.
Un jour, quelques délégués du Conseil de ville viennent les surprendre à l'improviste. Ils leur demandent compte de leur conduite, et leur interdisent le port de leur costume. « Chaque citoyen, Messieurs, répond avec fermeté Mère Porriquet, a le droit de s'habiller chez lui comme il l'entend. Personne n'est sorti de cette maison en habit religieux, personne de nous n'a porté atteinte aux lois ni à la tranquillité publique. Nous ne sommes donc coupables d'aucun délit. » Les délégués ne répondent rien à cette apostrophe, mais ils s'éloignent avec humeur, en réitérant la défense de se montrer au dehors avec le costume religieux.
La défense fut, pour le moment, soigneusement gardée; mais pour l'intérieur de la maison, le fait était accompli, et rien n'y fut changé. Devant Téner-
gie de leurs réponses, on les laissa tranquilles. Cependant, jusqu'en 1826, il fut d'usage de laisser les postulantes deux ans au noviciat avec leurs vêtements du monde, et de ne leur donner l'habit religieux qu'au jour de leur profession.
L'incertitude des événements qui faisait prendre ces précautions engagea aussi les anciennes Mères à ne point permettre aux jeunes sœurs de s'engager par des vœux perpétuels. Les novices ne furent autorisées à faire que des vœux d'un an. Cette pratique dura de 1811 à 1822.
La situation parut même si inquiétante en 1812, que la profession des demoiselles Gressier et Blondel se fit à huis clos et fut entourée du plus grand secret.
A mesure que croissait le nombre des sœurs et que la réputation de la communauté se répandait au loin, l'œuvre de l'éducation prenait de nouveaux développements.
Les locaux des Magneuses, quoique bien plus spacieux que ceux de la rue de la Couture, ne tardèrent pas à être remplis, et l'avenir du pensionnat s'annonça sous le plus beau jour. Les classes furent confiées, en 1807, aux deux Mères Malot et Lacaille, à Madame Lebrun et à sa nièce, Mademoiselle de Yinay. La bonne sœur Denise, sœur Geneviève, et quelques autres converses s'occupaient du service matériel de la maison.
Mais au moment oii le succès du pensionnat parais-
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sait assuré^ son existence fut soudain remise en question. Madame Lebrun et sa nièce, qui, jusque-là, s'étaient acquittées avec zèle de leur emploi, se retirèrent tout à coup, sous prétexte qu'elles ne pouvaient s'accommoder du règlement qui leur était donné. Il fallut leur payer une indemnité et leur rendre tout le mobilier qu'elles avaient apporté. Elles allèrent s'établir dans un autre quartier de la ville, et entraînèrent à leur suite, à force de promesses, trente élèves de la Congrégation. Cette perte fut des plus sensibles à la maison, qui se trouva jetée dans une grande gêne, et obligée de prendre des maîtres en ville K
Bientôt après, Madame de Vigneuxse laissa ébranler par l'exemple de Madame Lebrun, et retourna comme elle dans le monde. Tout ce que peuvent faire la charité et le zèle, les religieuses le mirent en œuvre pour prévenir cette défection. Elles lui représentèrent qu'elle manquait de fidélité à sa vocation, et qu'elle exposait son salut éternel. Aucune raison ne
' Voici les noms des maîtres du dehors employés en 1813 : M.Ferbus, pour l'écriture et le calcul ; M. de S^ Germain, pour la géographie ; M. Horcel, pour le dessin ; M«"« Wider, pour le piano ; M«^"« Frédéric, pour la broderie ; M™« de la Morrhe, ancienne religieuse de Saint-Pierre-les-Dames, pour la grammaire et le français ; les demoiselles Louis Payen et Pauline Drue, comme sous-maitresses.
Les leçons de ces maîtres et maîtresses du dehors se donnaient en présence d'une ou de deux religieuses chargées de la surveillance.
put faire impression sur son esprit. Elle répondit qu'elle voulait s'en aller et que pcrsonnne ne l'en empêcherait.
Mais Dieu ne bénit pas l'entreprise de Madame Lebrun. Sa nièce eut à essuyer des contrariétés de tout genre. Elle tomba malade, devint folle, et mourut quelques années après, entre les bras de sa tante, dans un état voisin de la misère.
Malgré ces secousses, le pensionnat ne cessa de prospérer. Il comptait en 1815, quatre-vingts élèves. La Mère Laleu, qui remplissait les fonctions de préfète, sans en porter le titre, excellait à inspirer un bon esprit aux jeunes écolières. Aussi l'accord était parfait, et, chaque fois qu'il se présentait une occasion propice, les jeunes filles se faisaient une fête de témoigner leur affection à leurs maîtresses, en offrant quelque objet précieux pour l'ameublement ou l'ornementation de la chapelle.
Tout intéressants qu'étaient les succès du pensionnat, ils ne donnaient pas une complète satisfaction à ces bonnes Mères. Il manquait quelque chose à leurs cœurs. Les pauvres n'avaient point encore leur part, et le but de leur Institut ne leur semblait pas atteint, tant qu'elles ne donneraient pas l'instruction gratuite aux enfants du peuple.
Comme la seule difficulté qui s'opposât à la réalisation de leurs désirs était le défaut de ressources, l'entreprise leur paraissait impossible sans le concours
de la ville. La pctilion qu'elles avaient adressée au maire, en 1807, en vue d'être logées gratuitement, était demeurée sans réponse. Elles se décidèrent donc à la renouveler.
« Messieurs, écrivirent-elles, en 1809, à la municipalité, les Religieuses de la Congrégation de Notre- Dame de Reims, qui ont été spécialement établies pour l'instruction gratuite de la jeunesse, ont le plus vif désir de se rendre utiles au public, et surtout à la classe infortunée, qui, faute de moyens, laisse croupir ses enfants dans l'ignorance, ce qui a des suites fatales pour la société, en trouble la paix et l'harmonie, et fait trop souvent la honte de l'humanité.
(( Ces mêmes Religieuses, tout bien intentionnées qu'elles sont, se trouvent contraintes de représentera ces Messieurs qu'elles ne peuvent pas s'engager à cette instruction gratuite selon les primitives intentions de leur Institut, parce qu'étant chargées d'un loyer de maison considérable, avec tous les autres frais nécessaires à la vie, elles ne pourraient pas soutenir cette entreprise. En conséquence, elles espèrent, Messieurs, que vous voudrez bien avoir égard à des représentations aussi justes et aussi fondées que celles-là.
« Nous espérons. Messieurs, que vous voudrez bien nous procurer les moyens de vous prouver avec quel zèle nous sommes dévouées à l'utilité publique. »
Cette nouvelle pétition n'eut pas plus de suite que n 12
la première. Le Conseil de ville faisait grand cas des services rendus par ces dames dans le passé, et de leurs offres si obligeantes pour l'avenir. Mais il considérait, non sans de justes raisons, que les religieuses de la Congrégation élant cloîtrées, ne voudraient pas se transporter aux extrémités de la ville ^ et qu'elles ne pourraient grouper autour d'elles que les enfants pauvres de leur quartier. Il se décida donc à traiter avec une autre communauté, dont les sujets pourraient plus facilement aller partout. La vénérable Madame Pérot ayant rétabli les sœurs de l'Enfant- Jésus, il leur confia, en 1814, la direction des écoles communales qui furent créées dans les différents quartiers de Reims.
Cette solution ne dispensait point les dames de la Congrégation de l'obligation que leur impose la Règle de leur Bienheureux Fondateur. Aussi, dès la même année , elles voulurent y satisfaire , et ouvrirent aux Magneuses deux classes gratuites , qui furent aussitôt remplies d'enfants. La direction en fut confiée à Simone Malot, Mère Sainte-Rosalie, qui, la première, avait repris l'instruction des enfants après la Révolution. Elle pouvait bien dire avec Mère Alix le Clerc, la sainte fondatrice de l'Ordre: « Le zèle de l'instruction est le sujet de ma*vocation. » Elle prodigua ses soins aux enfants avec une tendresse toute maternelle, donnant toujours la préférence dans son affection aux plus pauvres ; et quand, plus tard, ses
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forces épuisées trahirent son courage, elle se prépara à la mort en disposant d'une partie de ses biens pour rinstruction gratuite.
On lui adjoignit pour la seconder la pieuse ursuline venue d'Epernay, Mère Le Dieu, dont la seule présence portait le cœur à la piété, et Sophie Garaudé, qui venait d'entrer au couvent, et qui ne tarda pas à faire profession sous le nom de sœur Saint-Remi.
Pendant vingt-cinq ans, sœur Garaudé conserva les fonctions d'institutrice à l'externat. Elle avait été accompagnée dans sa retraite par les regrets des familles et des ecclésiastiques qui avaient pu apprécier tout le dévouement qu'elle avait déployé pour enseigner la religion aux enfants. Aussi quarante de celles qu'elle instruisait refusèrent de la quitter et la suivirent à l'école de la Congrégation.
Rien n'égalait son zèle et sa charité dans ces humbles fonctions. Naturellement gaie, elle couvrait du manteau de sa belle humeur les plus pénibles sacrifices. Mêlée à tous les troubles de la Révolution, elle aimait à en rappeler les épisodes les plus dramatiques, et elle le faisait avec un feu qui charmait ses compagnes. Son abnégation, qui ne reculait devant aucune difficulté, fut bien des fois mise à l'épreuve. Les anciennes Mères, en ce temps-là, n'épargnaient guère à leurs novices les moyens de pratiquer la vertu, et elles ne connaissaient point ces ménagements d'amour-
propre, que la première éducation de la famille oblige trop souvent à prendre aujourd'hui.
Sœur Saint-Remi se prêtait de la meilleure grâce du monde aux leçons qu'on ne lui épargnait pas. Ses manières, quelque peu communes, contrastaient avec la grande distinction des Mères anciennes, et lui attiraient de fréquentes obsei'vations qu'elle acceptait avec une parfaite humilité. On aurait pris plaisir à l'exercer , tant sa patience et sa bonne humeur étaient imperturbables.
Si quelqu'un lui parlait de ces humiliations qu'elle recevait : « Ah ! disait-elle en riant, qu'est-ce que tout cela ? Dieu ne compte-t-il pas tout ce que nous faisons pour lui ? »
Aussi les sœurs qui étaient obligées de la reprendre avouaient qu'elle avait un cœur d'or, et l'en aimaient encore davantage. Elle termina sa vie de dévouement en 1849, dans sa quatre-vingt-deuxième année.
Mi ! qu'elle était grande la ferveur des religieuses dans ce temps de résurrection ! Rendues à leur ancien genre de vie, qu'elles avaient abandonné avec tant de larmes, ces bonnes Mères semblaient vouloir racheter les années écoulées hors du cloître, en rivalisant d'ardeur et de régularité. On ne savait qu'admirer le plus, ou des anciennes, que l'âge et les infirmités rendaient si dignes de dispenses et qui n'en voulaient accepter aucune, ou des jeunes religieuses, qui marchaient à l'envi sur les traces de leurs aînées.
Parmi les anciennes, chacune s'empressait, malgré Je poids des ans, de se remettre à la Règle et multipliait les etTorts pour servir Dieu suivant l'esprit de l'Ordre. Mais en dépit de leur bonne volonté, la dispersion avait produit ses fruits, les traditions s'étaient affaiblies , l'esprit monastique avait subi quelque atteinte, le monde avait déposé un peu de sa poussière sur ces âmes délicates, et les circonstances extérieures concouraient à rendre impossible la réalisation immédiate de leurs pieux désirs.
Parmi les nouvelles venues, l'ardeur était plus grande encore, et les supérieurs ecclésiastiques, tout en l'entretenant, avaient quelquefois besoin de la modérer, de peur qu'un zèle indiscret, plus généreux que prudent , ne vînt à rompre dans la maison le lien de la charité, en rompant celui de l'unité. La difficulté des temps, les souvenirs de la tourmente révolutionnaire, dont on entendait encore les sourds grondements, et le récit des hideux excès de l'impiété aiguillonnaient les vocations naissantes et alimentaient l'esprit de sacrifice. Les jeunes sœurs ne croyaient pas obliger le bon Dieu en se consacrant à son service, mais elles s'estimaient très honorées d'avoir été choisies entre tant d'autres pour occuper la moindre place dans sa maison, et elles appréciaient à sa juste valeur le bienfait d'être soustraites aux dangers du monde.
Aussi toutes les religieuses, anciennes et nouvelles, n'avaient qu'un seul idéal : revenir, dès qu'elles le
pourraient prudemment, à la parfaite observance de leurs Constitutions. « Oh ! puisse-t-il revenir ce temps heureux ! s'écrie la dernière annaliste. Puissions-nous bientôt voir revivre ce bel ordre, cette exacte régularité, cet empressement, ce désir insatiable de témoigner notre amour à notre céleste Epoux, cette douce union enfin, qui fait d'une communauté un paradis anticipé, où toutes celles qui la composent goûtent par avance les délices du ciel ! »
Tandis qu'elles travaillaient avec tant de zèle à se reconstituer et à exercer une salutaire influence sur la jeunesse, les événements publics prenaient une tournure d'une extrême gravité.
La fortune de Napoléon chancelait. En 1814, les Alliés ayant envahi le territoire de la France, les Prussiens arrivèrent à Reims en février, et les Russes les y suivirent de près. Chassés par Napoléon, ils y rentrèrent le vingt mars. Bientôt Napoléon abdiquait et partait pour l'île d'Elbe^et le trois mai,LouisXYIII arrivait à Paris.
Avec le roi était rentré l'ancien archevêque de Reims, Monseigneur de Talleyrand-Périgord, qui, depuis longtemps, vivait en exil. Les religieuses de la Congrégation lui adressèrent aussitôt une lettre, pleine de respect et d'affection, déclarant le reconnaître toujours pour leur Père et Pasteur, et le suppliant même d'approuver, pendant son absence, l'abbé Rondeau, pour leur supérieur.
N'y avait-il pas, peut-être, dans cette démarche, plus de cœur que de raison? N'oubliaient-elles pas que l'ancien archevêque n'avait plus aucun pouvoir sur les fidèles de Reims, et que la nouvelle circonscription des diocèses de France, quelque imparfaite qu'elle fut, ayant é'.é sanctionnée par le Souverain Pontife, l'Eglise de Reims ne devait chercher son pasteur légitime que dans la personne de l'évêque de Meaux ?
Aussi Monseigneur de Talleyrand, beaucoup plus correct et plus avisé, resta-t-il dans une prudente réserve au sujet des questions de droit soulevées dans leur lettre, et se borna-t-il à leur exprimer les sentiments de son cœur pour leur pieuse institution.
<( Mesdames, leur disait-il, j'ai reçu avec bien de la satisfaction la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le vingt et un de ce mois, par laquelle vous me mandez que vous avez conservé l'esprit de votre état, et que vous en avez pratiqué les règles, autant que cela a été possible, pendant la longue et terrible Révolution que la France vient d'éprouver, et qui laisse des suites si fâcheuses.
« Ce ne sera que par le moyen de l'instruction religieuse, à laquelle vous vous consacrez, qu'on pourra réparer les désastres et les plaies profondes qu'elle a causés. Jamais les enfants n'ont eu plus besoin de ce secours, et l'œuvre que vous entreprenez est certainement une des plus importantes pour la Religion et
pour l'Etat. Sous ce double point de vue, je vous encourage, Mesdames, à continuer.
(( Yous trouverez toujours en Monsieur Fabbé Rondeau le zèle dont il a bien voulu jusqu'à présent vous donner des preuves, et les consolations dont vous pouvez avoir besoin. Yous ne pouvez vous adresser à un ecclésiastique plus instruit et plus respectable.
(( Yous connaissez aussi, Mesdames, l'intérêt que j'ai toujours porté à tous les établissements religieux de mon diocèse, et particulièrement à ceux qui ont pour objet l'éducation chrétienne des enfants; et vous pouvez compter que je vous aiderai autant qu'il sera en mon pouvoir K »
Aussi longtemps que dura l'occupation de la ville par les Russes, la communauté n'eut à souffrir que de l'extrême cherté des vivres. Elle fit demander une sauvegarde au commandant militaire, et deux soldats russes veillèrent jour et nuit à la sécurité de toutes les personnes qui y habitaient. Le nombre en était alors fort considérable.
Comme on savait en ville le respect que professaient les Russes pour les communautés religieuses, plusieurs mères de famille, effrayées de la présence des soldats sous leurs toits, y avaient demandé un asile pour elles-mêmes ou pour leurs fdles ; en sorte
^ Archives de la Congrégation, Lettre du 28 juillet 1814.
que la maison fut, pour un temps, transformée en refuge. Le dévouement que les religieuses montrèrent en cette occasion augmenta encore la considération et l'estime dont elles Jouissaient, et beaucoup de personnes se firent un devoir de leur donner, dans la suite, des marques sensibles de reconnaissance.
Les Russes avaient d'abord célébré la messe, suivant leur rit, sur la place de l'ancienne église de Saint-Nicaise. Mais l'Etat-Major requit à cet effet la cbapelle de la Congrégation, et y installa le culte d'une manière permanente, le trente juillet 1814. Par suite de cette onéreuse servitude, la communauté fut réduite à célébrer ses offices dans la salle de délibérations du bureau des hospices.
Dès que les Russes sortirent de la ville , les religieuses se hâtèrent de reprendre possession de leur chapelle, et s'appliquèrent à l'orner plus décemment. Le sanctuaire fut pourvu d'un bel autel, et les murs décorés de plusieurs bons tableaux. L'humble sonnette, que Ton avait jusque-là conservée pour régler les exercices intérieurs, dans la crainte d'éveiller des susceptibilités, fut remplacée par une cloche plus sonore et plus joyeuse. L'ancien maire de la ville, M. Tronsson-Lecomte, qui n'avait rien diminué de son estime pour la Congrégation, accepta d'en être le parrain, avec sa femme Marie-Caroline, qui lui donna son nom (1816).
La mort avait jusque-là respecté l'institution renais-
santé, en ne lui enlevant aucun de ses membres. Mais enfin elle laissa tomber sa faux impitoyable et frappa successivement trois coups douloureux.
La première victime, ou plutôt le premier fruit que cueillit le Père de famille, fut Mère Malot. Elle mourut en 1815, aussi saintement qu'elle avait vécu, laissant à toutes ses sœurs le fortifiant spectacle d'une vertu à toute épreuve et d'un courage sans défaillance. C'est en grande partie à l'énergie de sa volonté et à sa grande force de caractère, comme nous l'avons dit plus haut, que l'on devait le rétablissement de la maison. Elle n'avait cessé d'assister Mère Porriquet de ses sages conseils et de la soutenir au milieu de ses difficultés et de ses épreuves.
A peine sa tombe s'était-elle refermée, que la communauté perdit l'appui d'un homme de bien, l'abbé Rondeau, aussi remarquable par sa vertu que par ses talents. Il avait rempli avec beaucoup de zèle les fonctions de supérieur ecclésiastique delà maison, et lui avait rendu, en plusieurs circonstances, d'éminents services. Il ne fut pas remplacé pour le moment.
Enfin la vénérable Mère Porriquet succomba ellemême sous le poids de l'âge et des fatigues. Pendant deux ans, l'affaiblissement de sa vue ne lui permit plus de réciter le bréviaire; mais pour le reste de ses obligations, malgré un dépérissement quotidien de ses forces qui effrayait celles qui l'entouraient, elle s'en acquitta très fidèlement jusqu'au terme de sa vie.
Elle donna à ses filles, dans les derniers temps, de plus grands exemples que jamais de patience, de soumission et d'abandon parfait à la sainte volonté de Dieu. Enfin la mort l'enleva en peu de jours, le quatre avril 1817. Elle était âgée de quatre-vingt-cinq ans. Il y en avait soixante qu'elle avait fait profession, et trente-sept qu'elle avait été élue supérieure.
Que de regrets excita sa mort et que de larmes elle fit couler ! Mère Cécile de la Providence avait été en effet l'instrument principal dont Dieu s'était servi pour conserver et relever la communauté, et son âge, son expérience, la justesse et la droiture de son esprit lui avaient concilié l'estime et l'affection de ses filles. Elle avait gouverné la maison, depuis son rétablissement, par une sorte de convention tacite plutôt qu'en vertu d'un titre régulier de supérieure. Car jusque-là, le chapitre n'avait nommé ni supérieure, ni assistante, ni conseillères. Les Mères anciennes, sans autre lien que la charité mutuelle, vivaient sur le pied de l'égalité, entourées par les plus jeunes du même respect et de la même vénération.
Après sa mort, on ne songea pas davantage à faire d'élection. L'abbé Rondeau n'avait pas encore de successeur comme supérieur ecclésiastique, et les religieuses ne savaient à qui s'adresser pour en obtenir un. Elles éprouvaient une visible répugnance à communiquer avec l'évêché de Meaux. Mère Lacaille continua donc, comme parle passé, à prendre soin de
la procure, et Mère Laleu, du pensionnat et des classes gratuites, et l'on attendit patiemment l'heure de la Providence.