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CHAPITRE XI

(Marie- Anne JUDAN)

Triple réélection de la Révérende Mère Saint-Alexis. — M. Hulot, supéi'ieur. — Retour plus complet à la vie religieuse : grand bréviaire, voile blanc, voeux perpétuels, clôture, prise d'habit solennelle; supplique à Rome au sujet des vceux et du droit de tester. — Etat du pensionnat de 1818 à 1830. — Sacre de Charles X. — Reliques de saiute Bove et de sainte DoJe. — Statue de la Sainte Vierge, du X!' siècle. — Autorisation de la communauté par I Etat. — Mort de M. Hulot et de M, Dombry. — M. Bara, confesseur. — Fin de Mère Saint- Alexis.

UAND vint la fm du triennat de Mère Saint- Alexis, ses filles, heureuses sous sa houlette, lui continuèrent ses pouvoirs par une seconde élection, qu'elles renouvelèrent encore deux autres fois. Cette vénérable Mère resta donc en charge douze ans consécutifs, c'est-àdire aussi longtemps que le permettent les Constitutions.

Bien que le siège archiépiscopal de Reims eût été

rétabli, Monseigneur de Coucy n'en ayant pas encore pris possession, la première réélection de Mère Saint- Alexis, en 1821, eut lieu sous la présidence d'un vicaire général de l'évêque de Meaux, M. Thomas Yallet, spécialement chargé de l'administration spirituelle des arrondissements de Reims et d'Epernay.

Depuis la mort de M. Rondeau, arrivée en 1815, la Congrégation était privée de supérieur ecclésiastique. Dès que Monseigneur Jean-Charles de Coucy eut pris en mains la direction du diocèse, il se hâta de combler cette lacune, et confia la communauté aux soins éclairés de M. l'abbé Hulot, son vicaire général, archidiacre de Saint-Remi. Cet homme de Dieu mit aussitôt tout son dévouement au service d'une maison dont il appréciait l'esprit et les services, et il n'épargna ni temps, ni fatigues pour en soutenir tous les intérêts spirituels et temporels.

Témoin du désir que témoignaient les religieuses de revenir peu à peu à l'observation complète des anciennes règles, il entra de plain-pied dans leurs vues, qui, d'ailleurs, répondaient à ses propres idées. Aussi bien, pendant qu'il resta chargé de la communauté, non seulement il lui fit reprendre plusieurs usages importants, mais il entretint de près ce salutaire mouvement de réformes, qui devait aboutir au rétablissement intégral de la Règle.

La première question qui le préoccupa fut celle de la récitation de l'office divin. Depuis plusieurs années,

MÈRE SAINT-ALEXIS 21 i

ce point de règle, dont Timportance frappe les yeux des moins clairvoyants, était un sujet de division latente, mais très grave, entre les religieuses. On pouvait déjà prévoir que les divergences dans la pratique amèneraient avec le temps des divisions fatales à la communauté.

Lorsque les deux sœurs Judan avaient demandé, on 1813, à se réunir à leurs sœurs de Reims, elles avaient posé pour condition expresse qu'il leur serait loisible de profiter de la dispense qu'elles avaient obtenue de leur évêque diocésain, relativement à la récitation du grand office et à l'observation du vœu de pauvreté ^

La Mère Porriquet, qui pressentait de graves difficultés pour l'avenir, si toutes les religieuses n'étaient point soumises à la même règle, s'était adressée de nouveau à Monseigneur de Talleyrand-Périgord,pour en obtenir une direction.

« Monseigneur, lui disait-elle, j'ose vous prier de vouloir bien me permettre de vous exposer quelques observations sur la proposition que l'on nous fait de substituer l'office de la Sainte Vierge à l'office romain, qui est beaucoup plus long.

« Si nous voulons avoir des élèves aujourd'hui,

^ L'évéque de Soissons, Mgr Jean-Claude de Beaulieii, leur avait permis, eu 1812, de substituer l'office delà Sainte Vierge au bréviaire romain, et les avait relevées de leur vœu de pauvreté.

nous sommes obligées de leur donner beaucoup plus de temps qu'il ne nous est prescrit dans nos Constitutions, où noire Bienlieureux Père Instituteur nous assigne deux heures seulement d'instruction le matin, et deux heures l'après-midi. Cependant son intention était de nous donner l'office de la Sainte Vierge avec les autres exercices qui sont d'usag-e dans les communautés. Mais le Souverain Pontife, qui était alors assis sur la chaire de saint Pierre, nous a obligées au bréviaire romain; et, au jour de notre profession, on nous a fait promettre, en face des saints autels, le bréviaire à la main, de le réciter habituellement. Or, voilà ce qui fait aujourd'hui le sujet de nos scrupules et de nos difficultés. De sorte que si l'autorité supérieure ne tranche pas nos perplexités et ne soumet pas toutes celles qui se réunissent à nous au même office, il peut en résulter de très mauvais effets.

« Nous sommes au nombre de quinze ; dans quelques jours, nous serons près de vingt. Je vous avoue, Monseigneur, que j'aurais beaucoup de peine de voir introduire parmi nous deux sortes d'offices. Ainsi, je laisse le tout à la sagesse et à la discrétion de Votre Excellence, à laquelle je me conformerai de tout mon cœur. »

La lettre de Mère Porriquet resta sans réponse. Il fallait s'y attendre, puisque Monseigneur de Talleyrand-Périgord n'avait plus aucune juridiction sur le diocèse de Reims.

Dans cette incertitudo, les religieuses suivirent les habiludes prises , les unes continuant à réciter le bréviaire romain , les autres l'office de la Sainte Yierge. Les jeunes sœurs avaient adopté ce dernier, qui est beaucoup plus court, et qui leur semblait plus compatible avec leur mission d'éducatrices.

Les choses en étaient là en 1822. La situation devenait donc de plus en plus délicate. Imposer le grand office pouvait causer à la communauté une dangereuse secousse ; s'en tenir au petit office de la Sainte Vierge, c'était consacrer une altération essentielle de la Règle. M. Hulot porta longtemps sur ce point ses prières et ses réflexions. Puis, quand il crut avoir reconnu la volonté de Dieu, il engagea fortement toutes les religieuses à se conformer à la Règle, et à réciter le bréviaire romain,

« Croyez bien, mes Sœurs, leur dit-il, que Dieu bénira vos efforts, et qu'il vous accordera les forces et les moyens nécessaires pour remplir vos fonctions d'institutrices, et pour vous acquitter en même temps du devoir de la prière que vous a prescrit l'Eglise. Ne faut-il pas, dans ces temps de rénovation, lever sans cesse vers le ciel et les cœurs et les mains, pour en faire descendre la grâce sur la terre? Et qui, mieux que des religieuses, pourrait s'acquitter de cette sublime mission? Ayez donc confiance, et Dieu vous récompensera certainement en ce monde et en l'autre. »

Dociles à la voix de ce saint homme, toutes les

Mères acquiescèrent d'un commun accord à ses conseils, et chacune d'elles reprit le bréviaire romain. Toutefois, au lieu de se lever à quatre heures pour dire matines, elles continuèrent, jusqu'en 1833, à les réciter le soir ^

Ce retour aux Constitutions était une réforme essentielle, et un gage de paix intérieure pour l'avenir. Les esprits étaient d'ailleurs si bien disposés qu'ils étaient prêts à adopter toutes les modifications compatibles avec les circonstances.

Déjà, en 1818, on avait remis en usage le voile blanc. En 1822, on se décida à mettre fin aux vœux annuels que la prudence avait fait adopter au moment de la reconstitution de la communauté, et, le jour de la fête de saint Augustin, sept professes se consacrèrent à Dieu par des vœux perpétuels. Leur exemple fut désormais suivi par toutes les novices.

Tant que la communauté demeura aux Magneuses, il ne fut pas même possible de songer à la clôture complète ; l'espace manquait. Aux Antonins, on fit un pas de plus ; mais jusqu'en 1830, il fallut compter avec les événements, et l'on ne crut pas prudent de presser les choses.

La cérémonie si touchante de la vèture n'avait pu,

^ Elles faisaient alors usage du bréviaire réformé par Clément VIII, qui était toléré jusqu'à l'épuisement des éditions faites avant Urbain VIII. Ce ne fut qu'en 1844 qu'elles adoptèrent l'édition de ce dernier pape.

elle non plus, être encore remise en vigueur. Les postulantes prenaient le voile sans aucun apparat. Persuadé qu'il n'y avait plus d'inconvénient sérieux à ressusciter l'ancien usage, M. Hulot engagea vivement le chapitre à faire prendre l'habit aux postulantes suivant les prescriptions du cérémonial. On se rendit de grand cœur à ses raisons.

Ce fut Laurence Géruzet, sœur Saint-François, qui inaugura ce retour à l'ancienne coutume, et qui, la première, reparut dans la chapelle extérieure, en présence du public, avec des habits séculiers, pour aller ensuite revêtir, dans l'intérieur du monastère, les saintes livrées de la religion. C'était le six juin 1826. La cérémonie attira une foule de personnes, qui n'avaient aucune idée de cet émouvant spectacle, et qui s'en retournèrent attendries et édifiées.

Mais quelle mortification, quel supplice pour celle qui en fut l'objet ! Agée de cinquante et un ans, d'une humilité et d'une modestie devenues proverbiales, Laurence Géruzet n'avait jamais voulu, malgré la position de sa famille, se soumettre aux exigences tyranniques de la mode ^ Simple dans sa mise, elle ne s'était appliquée qu'à vivre inconnue et cachée, et elle s'était flattée, en entrant au couvent, d'échapper enfin et pour toujours aux regards indis-

^ Laurence Géruzet était fille de Jean-Baptiste Géruzet et de Marie-Suzanne Dévillé.

crets du monde. iVussi que de soupirs, quand elle se vit obligée par l'obéissance de se couvrir, pour quelques instants, de vêtements somptueux, emblème des vanités du siècle qu'elle allait fouler aux pieds, et surtout de prêter sa tête aux frisures alors à la mode chez les femmes du monde 1 Elle se soumit par vertu et par condescendance ; mais cette humiliation volontaire n'était rien moins chez elle que de l'héroïsme.

Cependant une vague inquiétude pesait toujours sur la conscience des religieuses au sujet de l'observation de leur vœu de pauvreté. Ce vœu, tel que les anciennes Mères l'avaient prononcé avant la Révolution, éidiïi solennel y et entraînait, comme conséquence, l'incapacité radicale de posséder et de tester. La Constituante avait bien déclaré abolis les vœux solennels en France. Mais que pouvaient sur la conscience et devant Dieu les déclarations d'une assemblée délibérante, sans autorité et sans mission? D'autre part, dans la nouvelle situation qui leur était faite par la force des événements, comment vivre et subsister sans posséder? Et comment posséder et surtout transmettre la propriété, sans que les personnes privées fissent acte de propriétaires ? Car la communauté, n'étant point encore autorisée par le roi, n'avait pas d'existence légale et était inhabile à posséder? Il fallait donc, de toute nécessité, asseoir les nouvelles acquisitions sur la tête de quelques reli-

gieuses, et, à leur décès, les faire passer sur d'autres par des dispositions testamentaires. Or c'était précisément cet exercice du droit de propriétaire qui troublait leurs consciences, leur paraissant incompatible avec la solennité des vœux de religion.

En 1827, elles se décidèrent à consulter le Saint Siège, et le firent par l'organe de M. l'abbé Hulot. Elles demandaient Tabsolution de toutes les fautes qu'elles avaient pu commettre jusque-là contre leurs engagements sacrés, l'autorisation de s'en tenir aux modifications apportées à leur Règle par l'évêque diocésain, et la faculté de pouvoir disposer de leurs biens par testament.

La réponse de Rome fut conforme à leurs désirs. Elle était ainsi conçue : « La Sacrée Pénitencerie, par expresse et spéciale autorité apostolique, la chose mûrement pesée, déclare que les vœux émis par les suppliantes dans l'état actuel, ne peuvent être reconnus pour solennels, mais qu'ils sont simples. En conséquence, en vertu de la même autorité apostolique, elle leur accorde pleine et entière absolution des fautes qu'elles pourraient avoir commises contre leurs vœux, elle guérit leurs actes eux-mêmes en tant que de besoin, et déclare qu'ils sortissent leurs effets pleins et entiers. Elle leur confère en outre avec bienveillance, la faculté de faire des testaments, de recueillir des successions , de faire toutes sortes de contrats et d'exercer licitement les droits de proprié-

laires à l'effet dont il s'agit dans la supplique '.

« Quant à l'Ordinaire -, elle lui donne commission pour approuver et sanctionner provisoirement les modifications qu'il jugera plus opportunes devant Dieu, en raison des temps, des lieux et des personnes, dans la Règle dont elles ont fait profession, pourvu que les articles substantiels soient conservés; et ce, nonobstant tout ce qui peut être contraire au présent rescrit. Donné à Rome, à la Sacrée Pénitencerie, le vingtsept juin 1827. — J.-A. Sala, Dataire de la Sacrée Pénitencerie ^. »

Grâce à cette décision de l'autorité suprême, les consciences inquiètes retrouvèrent une profonde tranquillité.

C'était merveille de voir avec quel zèle on poursuivait le parfait rétablissement des saintes Constitutions de l'Ordre. Quelle jouissance pour les anciennes Mères, chaque fois qu'elles assistaient à la reprise d'un usage qui faisait revivre à leurs yeux des temps déjà lointains et si souvent regrettés î Quels élans chez les jeunes religieuses, leurs dignes émules, pour se porter en avant avec une ferveur qui avait souvent besoin d'être modérée ! Tous les esprits étaient d'ac-

^ C'est-à-dire en faveur de la communauté, à l'exclusion de tout autre.

2 C'est-à-dire l'évêque du lieu.

3 Le rescrit latin est aux archives de la Congrégation, 8" tiroir, 5** carton, n'' 2.

cord sur le but à atteindre. Ce qu'on ne pouvait faire encore, on le désirait vivement , et l'amour de la Règle régnait dans tous les cœurs.

La restauration progressive de leur vie monastique ne faisait point oublier aux religieuses la fm essentielle de leur Institut, c'est-à-dire l'instruction de la jeunesse. Aussi ne négligeaient-elles rien pour apporter à cette œuvre capitale toutes les améliorations en leur pouvoir. Les écoles gratuites, établies dans les bâtiments de l'ancienne abbaye de Saint-Pierre-les- Dames, attiraient toujours de nombreuses élèves. Le pensionnat, de son côté, en comptait quatre-vingts.

Il avait cependant passé par des vicissitudes qui avaient mis un moment son existence en danger. Dans l'espace d'une seule année (1819), la communauté ayant perdu cinq de ses membres, quelques familles inquiètes avaient d'abord retiré leurs enfants. Pour soutenir l'enseignement, on avait cru bon de faire appel au concours de maîtres et de maîtresses du dehors ; mais ce concours lui-même, au lieu d'être un appui, était devenu un péril.

La Révérende Mère Saint-Alexis avait reçu dans l'intérieur du couvent, avec trop de confiance peutêtre, une jeune dame douée de tous les talents propres à la direction d'une maison d'éducation. Vivacité d'esprit, grandes connaissances acquises, abord gracieux, conversation distinguée, sentiments parfaits de religion, rien ne lui manquait. A la faveur de ces

dehors séduisants, elle prit un grand ascendant sur quelques novices, se lia avec elles d'une amitié trop tendre, et bientôt, trahissant les lois de l'hospitalité, elle sortit de la maison, entraînant à sa suite deux jeunes professes, auxquelles elle avait inspiré le dégoût de leur sainte vocation. L'une d'elles, touchée de la grâce, ne tarda pas à rougir de sa défection, et à rentrer au couvent. Elle y mourut la même année, accablée sous le poids du remords. L'autre resta dans le monde. Mais elle sentit si vivement sa faute, qu'elle en fit demander pardon à ses compagnes, et n'osa plus jamais se représenter devant elles.

Malgré ces secousses, qui eurent un douloureux retentissement dans la maison, les développements du pensionnat ne se ralentirent plus, et les familles continuèrent à lui témoigner une confiance toujours croissante ^

La communauté avait quitté l'hospice des Magneuses et pris possession de la maison des Antonins, le vingt-neuf juin 1824, jour de la fêle de saint Pierre^.

^ Jusqu'en 1830, le prix de la pension des internes était de 400 francs.

^ La diapelle des Magtieuses, apr^^s le départ des religieuses de la Congrégation, devint le siège du tribunal de commerce, qui avait occupé jusque-là l'hôtel de ville, mais qui le quittait pour faire place au tribunal civil, obligé de sortir de l'archevêché. Un peu plus tard, elle fut donnée aux Protestants. La maison des Magneuses fut depuis occupée par l'administration des postes. Elle sert, pour le moment, depuis 1885, de Ivcée de filles.

Après avoir aménagé les lieux destinés au pensionnat, elle s'était occupée de rendre à sa première destination la chapelle que l'on avait transformée en fabrique. Quoique les ouvriers y fussent occupés depuis le mois de février, les travaux à exécuter étaient si considérables qu'on n'espérait pas pouvoir y célébrer le saint sacrifice avant la fête de Pâques de l'année suivante.

Mais le roi Louis XYIII étant venu à mourir au mois de septembre, il fallut s'occuper aussitôt du sacre de Charles X, son successeur. Comme cette cérémonie exceptionnelle nécessitait de grands préparatifs à l'église cathédrale, le Chapitre fit choix de la chapelle de la Congrégation pour y célébrer ses offices, tant que dureraient les travaux.

L'archevêque Jean-Charles de Coucy, enlevé par une mort prématurée au mois de mars de la même année, avait été remplacé sur le siège de Reims par le cardinal Antoine de Latil. Ce prélat fit presser les réparations de la chapelle, et en bénit lui-même l'autel ; et, le vingt-sept décembre, le Chapitre put y commencer les offices. Comme la grille et les stalles étaient déjà posées, les chanoines prenaient place au chœur pour l'office canonial, et la communauté se retirait à la tribune.

Souvent le pieux cardinal, dont la demeure provisoire était tout proche, assistait à la messe capitu- II 15

laire ^ Il se plaisait à entrer dans la communauté, s'informait de ses affaires, lui témoignait beaucoup d'intérêt et charmait tout le monde par son affabilité et la parfaite distinction de ses manières. Madame de Latil, sa cousine, résida plusieurs mois dans le couvent.

Quelques jours avant la solennité du sacre, le vingt-deux mai 1825, le cardinal, qui voulait faire entrer les précieux débris de la sainte Ampoule dans le nouveau chrême destiné à l'onction du roi, convoqua dans la chapelle, à l'issue de la messe capitulaire, le Chapitre, le clergé de la ville, notamment celui de Saint-Remi, les autorités civiles et judiciaires, et les anciens dépositaires de la sainte Ampoule. En présence de tous ces témoins, et de la communauté groupée avec les élèves à la tribune, il opéra la transfusion dans le nouveau chrême de l'antique baume liquéfié, et renferma le mélange dans un splendide reliquaire. Cette œuvre d'art, dessinée parLaffitte, et exécutée par l'orfèvre Cahier, était estimée plus de cent mille francs. Le roi en avait fait don à l'église métropolitaine. Le cardinal termina la cérémonie de la transfusion par un procès-verbal qui fut signé de tous les assistants.

^ Monseigneur de Coucy avait habité les bâtiments de la sous-préfecture actuelle. Monseigneur de Latil avait repris provisoirement ce petit bôtel, en attendant que l'archevêché l'iU remis en état.

Pendant les fêtes du sacre, la CongTcgation, sur l'invitation de la ville, olïrit l'hospitalité à la vicomtesse de Yaudreuil et à la comtesse de Yillefranclie. Ces dames y demeurèrent huit jours avec leurs serviteurs, et se montrèrent fort reconnaissantes, à leur départ, des attentions délicates dont elles avaient été l'objet.

Madame la Dauphine et Madame la duchesse de Berry voulurent aussi visiter la chapelle, et lui firent cadeau d'un ornement en tapisserie qu'elles avaient brodé de leurs propres mains, et qui représentait, dans des médaillons, plusieurs des noms mystiques de la Très Sainte Yierge. Cet ornement fut conservé avec soin dans le monastère, en souvenir des augustes donatrices.

Peu de temps après le sacre du roi, le cardinal de Latil fit à la communauté un présent beaucoup plus précieux encore. Il lui confia le dépôt des reliques de sainte Bove et de sainte Dode. Sauvées des profanations révolutionnaires, ces reliques se trouvaient alors déposées, après bien des vicissitudes, dans sa propre chapelle. Il voulut qu'à l'avenir elles fussent honorées dans la maison religieuse qui avait remplacé celle dans laquelle ces pieuses vierges s'étaient sanctifiées.

Dans la châsse qui contient le corps de sainte Bove, il fit enfermer lo décret par lequel il avait cons-

taté rauthenticité de ces précieux restes. L'original est en latin, en voici la traduction :

(( Jean-Baptiste-Marie-Antoine de Latil, par la miséricorde de Dieu et la grâce du Saint Siège apostolique, archevêque de Reims, légat-né du Saint Siège, primat de la Gaule-Belgique, pair de France, commandeur de l'Ordre royal du Saint-Esprit, etc., à tous ceux qui ces présentes verront, plénitude de salut en Notre-Seigneur.

« Depuis que Nous sommes monté, par un effet de la Providence divine, sur le siège de l'Eglise de Reims, voulant ne pas dégénérer de la piété de tant d'archevêques, nos illustres prédécesseurs, Nous n'avons rien eu de plus à cœur que de faire rendre aux reliques sacrées des Saints, de ceux-là surtout dont les vertus ont illustré notre diocèse, l'honneur qui leur est du, et qui leur a été anciennement déféré. C'est pourquoi Nous avons voulu qu'on Nous fit un rapport détaillé, et ayant spécialement trait aux attentats de l'impiété contre les corps des Bienheureuses Bove et Dode, premières ahbesses du monastère des Religieuses de Saint e-Marie-la-Rotonde, ou de Saint-Pierre-le-Supérieur, dans l'intérieur de la ville de Reims, et de ce qui s'est fait ensuite pour leur conservation.

<( Nous avons donc chargé M. Henri-Louis Hulot, prêtre et docteur en théologie, notre vicaire général et officiai diocésain de noire cour spirituelle, archi-

diacre de Saiiit-Remi et chanoine titulaire de notre Eglise métropolitaine, de rassembler, par tous les moyens possibles, des documents certains sur ce sujet, et de nous les présenter ensuite.

(( Et de fait, il est parvenu à mettre sous nos yeux divers témoignages et instruments qui ne se trouvei*ont joints, il est vrai, à nos présentes Lettres, que dans la châsse destinée à recevoir le corps de sainte Bove, mais qui ne laisseront pas d'avoir la même valeur pour assurer l'aulhenticité du corps de sainte Dode. Car d'après ces témoignages, il est constant et absolument certain :

« 1° Que les corps de sainte Bove et de sainte Dode, soigneusement conservés depuis tant de siècles dans l'église de Saint-Pierre-les-Dames, étaient autrefois renfermés dans deux chasses de bois, couvertes d'une feuille d'argent doré et soutenues par quatre petites colonnes ' ;

(( 2" Que ces deux châsses, avec les Reliques qui y étaient renfermées, furent enlevées, il est vrai, le quatre septembre 1792, par ordre du district, au moment où les Religieuses étaient expulsées nuitam-

^ L'inventaire, dressé le quatre septembre 1790, et certifié par l'abbesse de Saint-Pierre-les-Dames, Jacqueline de Lauzières de Thémines, par la prieure, Marie de Lauzières de Tbémines, et par la dépositaire, Barbe Trolianne, porte textuellement ce qui suit : « Mobilier et trésor de la sacristie : Deux grandes châsses de bois, couvertes d'une feuille d'argent.

ment de leur monastère, et où tant de massacres recommençaient à Reims, et qu'elles furent portées au couvent de Saint-Denis, aujourd'hui notre grand Séminaire, où le district tenait ses séances ; mais que le jour suivant, ou tout au plus le surlendemain. Madame de Lauzières de Tliémines, dernière abbesse de Saint-Pierre, envoya avec sœur Anne Seigner, religieuse professe, un homme du nom de Nicolas- Pierre Cordier, très avantageusement connu, et témoin encore aujourd'hui vivant et demeurant à Reims, lequel, conformément à la promesse faite par le district de rendre ces Reliques, les recueillit effectivement, avant qu'elles n'eussent été retirées de leurs châsses, les déposa dans une corbeille, en les arrangeant séparément, et les apporta sur-le-champ à Madame l'abbesse ;

« 3" Qu'à la mort de la même abbesse, arrivée peu de temps après, ces Reliques passèrent aux mains de Madame Marie de Lauzières de Tliémines, sa sœur, ex-prieure de l'abbaye, qui les plaça séparément dans

dont l'une est dorée en partie, dans lesquelles reposent les corps des saintes Bove et Dode, fondatrices de l'abbaye ;

Un chef de sainte Bove sur un pied de quatre petites colonnes d'argent doré ; le dessus garni d'une couronne d'argent doré ;

Un autre chef de sainte Dode, absolument semblable ;

Un petit reliquaire contenant les deux mandibules. » Chàlons, Archives départementales.

un coffre, elles déposa quelque temps chez M. Moisson, prêtre, chanoine de l'église de Reims, qui les lui rendit ensuite à sa réquisition ;

« 4''Qu'au décès de ladite prieure, les mêmes ossements furent conservés avec honneur par la sœur Geneviève Fournier, dans deux châsses de bois ; et que, le vingt-quatre avril 1806, ils furent visités par M. Delaunois, prêtre et chapelain de Saint-Marcoul, et par M. Jacques-Nicolas Pierret, officier de santé, puis énumérés et désignés en détail par ce dernier, reconnus en même temps par toutes les religieuses de Saint-Pierre-les-Dames encore existantes, et résidant à Reims, comme authentiques et comme étant, à leur parfaite connaissance, les os de sainte Bove et de sainte Dode ;

«5" Que la sœur Geneviève Fournier élant morte en 1814, ces précieuses Reliques furent fidèlement conservées par la sœur Thérèse de la Morrhe, autre professe encore survivante de l'abbaye de Saint-Pierreles-Dames, jusqu'au mois de janvier 1817, où, de concert avec une sœur converse du même monastère, Françoise Faille, qui vit encore aujourd'hui, elle les apporta à un vicaire de Notre-Dame de Reims, M. l'abbé Chevalier, qui les reçut en dépôt, et plaça les deux châsses à la petite sacristie, où elles demeurèrent jusqu'au vingt-sept décembre 1824, et furent de là transjiortées par notre ordre dans notre chapelle privée ;

(V 6" Enfin, que le trente et un janvier de la présente année 1823, il fut fait, avec notre permission, par M. Navier, docteur en médecine, et M. Duquenelle, docteur en chirurgie, une nouvelle visite et reconnaissance des mêmes Reliques, en présence de notre vicaire général susdit, et que, dans l'une et l'autre châsse, on trouva, avec les deux têtes, absolument les mêmes ossements qui avaient été désignés et déposés en 1806.

« L'authenticité de ces saintes Reliques, appuyée sur tant de témoignages et de documents, ne pouvant être révoquée en doute par aucune personne raisonnable. Nous avons fait faire à nos frais deux nouvelles châsses.

« Dans celle qui présente sur sa face ces mots : Sainte Bove, Nous avons fait transférer les ossements qui étaient renfermés dans l'ancienne châsse du même nom, savoir : La tête, les deux fémurs, les deux tibias, les deux péronés, l'omoplate gauche, la clavicule droite, l'humérus gauche, les deux cubitus, deux vertèbres, les deux os des hanches, le sacrum, huit côtes et la moitié d'une autre côte.

« Dans la châsse qui porte sur sa face ces mots : Sainte Dode, Nous avons transporté les ossements qui étaient contenus dans l'ancienne châsse du même nom, à savoir : La tête, neuf vertèbres entières, tant dorsales que lombaires, et quatre vertèbres qui n'ont conservé pour ainsi dire que leur partie centrale,

treize fragments plus ou moins considérables de côtes, la partie supérieure du sternum, les deux clavicules, riiumérus droit, les deux radius, les deux cubitus, cinq os du carpe, sept petites phalanges, les deux os des hanches et le sacrum, les deux fémurs, la rotule gauche, les deux tibias, le péroné droit, cinq os du tarse et un os du métatarse.

(( De peur que ces ossements sacrés ne vacillent pendant qu'on les portera, et qu'ils ne soient renversés d'une façon peu convenable les uns sur les autres, Nous avons pris la précaution de les assujettir dans les deux châsses, à l'aide de bandelettes blanches, à des anneaux disposés de chaque côté; et, après avoir apposé notre sceau en divers endroits. Nous statuons et décrétons que le présent diplôme, bien qu'il ne doive se trouver que dans la châsse de sainte Bove, aura pareillement toute sa valeur pour les ossements de sainte Dode.

« Mais ces précieuses Reliques ayant été conservées avec tant de sollicitude par nos hlles bien-aimées dans le Seigneur, les religieuses de Saint-Pierre, après leur expulsion du couvent, et leur église étant d'ailleurs détruite de fond en comble, Nous Nous faisons une joie de leur donner une marque de notre paternelle bonté, en décidant, pour leur consolation, que ces Reliques seront de nouveau offertes à la vénération des fidèles presque dans le même lieu où, depuis plus de mille ans, elles recevaient les honneurs

qui leur sont dus, c'est-à-dire dans l'église des religieuses de la Congrégation de Notre-Dame, puisque celles-ci occupent une partie de leur ancien monastère de Saint-Pierre, et semblent devoir leur succéder.

« C'est pour le même motif que Nous Nous sommes décidé, en décembre dernier, à dédier leur église à Dieu non seulement sous le vocable de Notre-Dame et de saint Antoine, mais encore sous celui de saint Pierre. Ainsi ces saintes Vierges, si dignes de l'amour de Dieu et des hommes, et si belles par leurs vertus, ayant été unies par le sang pendant leur vie, ne seront pas plus qu'autrefois séparées de corps après leur mort.

« Il paraît toutefois équitable que les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame, dont Nous venons d'enrichir et d'illustrer l'église par ces dépouilles sacrées, se montrent, elles aussi, reconnaissantes envers l'ancien monastère de Saint-Pierre, dont ces saintes Vierges ont été les premières abbesses.

« Nous ordonnons donc que, le vingt-quatre avril, fête de sainte Bove et de sainte Dode, l'office de ces Vierges soit célébré à perpétuité, sous le rit solennel, par les religieuses de la Congrégation, comme il l'étais jadis par celles de Saint-Pierre-les-Dames. Depuis les premières vêpres, et durant tout le jour suivant, les deux chasses seront exposées, de chaque côté du sanctuaire, près de la balustrade; et, après

les secondes vêpres, elles seront pieusement portées en procession dans l'intérieur du couvent, sur les épaules des religieuses, au chant de Thymme de ces saintes Yierges ; elles seront ensuite reportées dans le sanctuaire, tandis qu'on récitera le De Profundis, avec l'oraison convenable, pour les religieuses défuntes de Saint-Pierre-les-Dames. Enfin, après compiles, le prêtre donnera aux assistants la bénédiction solennelle du Saint Sacrement selon le rit ordinaire.

« Fait à Reims, l'an de l'Incarnation du Verbe 182o, le premier jour d'octobre. — Jean-Baptiste, archevêque de Reims K »

Ce fut donc le premier octobre que le monastère reçut ce précieux dépôt. Les corps des deux saintes Vierges étaient placés dans deux belles châsses de fer de Berlin, ornées de colonnettes à chapiteaux dorés? Elles furent placées sur le haut de la grille du chœur. Mgr de Latil accorda quarante jours d'indulgences aux fidèles qui viendraient les honorer au jour de leur fête -.

' Le dossier renfermant les pièces originales relatives à cette reconnaissance des Reliques, est conservé aux archives de la Congrégation de Notre-Dame, 8® tiroir, 1" carton, no 4.

- Il existe aux archives de la Congrégation, une Vie de sainte Bove et de sainte Dode, manuscrit in-i8 de 200 pages, écrite en 1653-1654, par M. Destry, religieux, et dédiée à Madame Marguerite-Angélique de Béthune, abbesse de Saint- Pierre-les-Dames.

Ce fut aussi à cette époque que le couvent acquit une très ancienne et très intéressante statue de la Sainte Yierge. Cette statue, d'une authenticité incontestable, remonte au xf siècle, et provient de l'abbaye de Saint-Remi. La Yierge, portant l'Enfant Jésus, est assise sur une petite chaise jadis dorée et aujourd'hui peinte. Une concavité pratiquée dans le dos renfermait toutes les pièces qui établissent sa très haute antiquité.

Un imprimé latin, trouvé sous le sceau qui fermait la cavité, la fait remonter à Fan 1100. «L'an du Seigneur 1098, y est-il dit, notre monastère ayant été en grande partie consumé parles flammes, en souvenir de la préservation de notre église, qui avait été dédiée peu de temps auparavant par le Seigneur pape Léon, et de la restauration de notre monastère aux frais du très vaillant duc Guy de la Trémouille, parent de notre abbé, et pieux défenseur de l'Ordre de saint Benoit, de retour de la prise de la sainte Jérusalem, où il avait fait voile pour secourir le roi Godefroy, Monsieur notre abbé, voulant que l'on en rendît grâces à Dieu tous les samedis, fit placer cette statue de la Mère de Dieu dans l'oratoire des novices, l'an onze cent K »

^ Anno Domini MXCVIII, cum incendio consuniptum fuisset magna ex parie Monasterium nostrum, ob servatam Ecclesiam nostram no vain, quœ non multo an le dedicata fuerat (a) Domino Papa Leone, et restauratum monasterium sumptibus

Restaurée en 1642 par dom Pichard, cette statue de la Vierge fut mentionnée, en 1774, par dom Châtelain, dans son Recueil des inscriptions pour servir à r histoire de l'Eglise de Saint-Remi. En 1792, au moment où des mains sacrilèges allaient en faire la proie des flammes, elle fut remise par Dom Sutaine à M. Letemple, bedeau de l'église de Saint-Remi. Retrouvée, en 1821, dans la maison du fils de Letemple, par Tliibault-Yernant, qui écrivit une relation historique de tout ce qui s'y rattachait, elle fut déposée en 18oo, au couvent de la Congrégation, où elle est conservée avec un religieux respect. Elle est placée au-dessus de l'entrée de la salle d'honneur du pensionnat.

En 1826, lors du grand jubilé, Mgr de Latil ayant ordonné, conformément aux instructions pontificales, que l'on ferait dans Reims cinq processions solennelles, désigna deux fois, pour lieu de station, la chapelle du monastère. L'année suivante, quand l'hôtel-Dieu fut transféré des bâtiments où se trouve actuellement le palais de justice, dans l'ancienne abbaye de Saint-Remi, il fit encore choix de la même

fortissimi Ducis Guidonis Trimoliensis, cognati abbatis iiosiri, et Ordinis sancti Beiiedicti pii defensoris, reducis ab expugnatione sanctœ Hierusaleni, quo navigaverat in auxilium Golfridi régis; Dominus abbas noster, ut singulis sabbatis gratia3 Deo redderentur, hanc Deiparae Virginis efligiem in Oratorio >'ovitiorum posait, anno M. G.

chapelle pour y tenir les réunions de l'Associalion de la Providence. Cette association avait été fondée en 1821 par M. de Forbin-Janson, en vue de perpétuer les fruits de la célèbre mission donnée à Reims à cette époque. La section des hommes se réunit donc dans cette chapelle pendant plusieurs années, tous les premiers jeudis du mois. M. l'abbé Maquart, qui en était le directeur, y donnait chaque fois une instruction, à laquelle assistait la communauté. Mais cette œuvre excellente ne put survivre à la révolulion impie de 1830.

La Révérende Mère Saint-Alexis eut enfin la satisfaction d'obtenir de l'Etat l'autorisation tant de fois sollicitée pour le couvent.

En 1817, la vénérable Mère Porriquet, près de mourir, avait renouvelé ses démarches ; mais sans résultat. Ces lenteurs officielles, que l'on pouvait croire calculées, avaient menacé sérieusement le développement de la maison. Les religieuses, ne se sentant pas autorisées, n'étaient pas tranquilles. Elles craignaient toujours que la malveillance ne les dispersât de nouveau. D'un autre côté, les acquisitions considérables faites en 1821 et 1822, reposant sur la tète de quelques-unes des sœurs, la transmission de ces propriétés pouvait donner lieu dans la suite à de grands embarras. Cependant, après la dernière tentative de Mère Porriquet, elles restèrent longtemps sans faire aucune instance. Le sacre de

Charles X eût été, semblait-il, une occasion propice. Elles n'en usèrent point. Pour quel motif? Elles n'ont consigné que ces mots dans leurs mémoires : « Nous aurions pu être approuvées plus tôt, mais des raisons de conscience nous ont forcées d'attendre. »

Ces raisons de conscience tenaient probablement aux scrupules que leur causaient la crainte d'avoir manqué dans le monde aux obligations de leur saint état, et l'impossibilité où elles se trouvaient encore d'observer à la lettre la Règle de leur Institut.

Elles n'avaient donc rien voulu tenter près de l'Etat, avant d'avoir obtenu du Saint Siège l'absolution de tout ce qu'elles avaient pu faire de contraire à la Règle, et d'être bien fixées sur la nature de leur vœu de pauvreté.

Mais dès qu'elles eurent obtenu de la cour de Rome le rescrit dont nous avons parlé, n'ayant plus de motif de différer davantage, elles sollicitèrent de nouveau l'autorisation du Gouvernement, et elles l'obtinrent enfin, le trente mars 1828. Il y avait juste deux cents ans que leur Institut avait été définitivement approuvé par le Souverain Pontife, pour se consacrer, par un vœu spécial, à l'instruction des jeunes filles.

A peine cette autorisation légale reçue, Mère Saint- Alexis en profita pour faire transférer au nom de la communauté les bâtiments acquis depuis quelque temps. Les religieuses qui étaient propriétaires eii

nom, n'eurent rien de plus pressé que de déférer à ce juste désir. Elles firent donation de leur propriété à la communauté, et l'Etat ratifia cet acte sans opposition.

La maison vivait heureuse sous la sage direction de M. l'abbé Ilulot, lorsqu'il plut à Dieu de lui retirer cet appui. Il n'avait été que sept ans supérieur officiel, mais long-temps avant d'en avoir le titre, il en avait rempli les fonctions, et, depuis la mort de M. Rondeau, toutes les religieuses avaient trouvé en lui un guide prudent et sûr, toujours prêt à leur rendre service dans leurs difficultés. Pour faciliter les développements du pensionnat, il avait poussé la condescendance jusqu'à donner lui-même des leçons aux élèves, et il ne dédaignait pas de s'abaisser au niveau des plus petites intelligences, pour y distiller la vérité goutte à goutte. Importunités, espiègleries, malices des enfants, rien ne lassait sa bonté : « Laissez-les, disait-il à leurs maîtresses, ce sont mes enfants. » Aussi était-il entouré, comme un père, du respect et de l'amour général.

Rien de plus sincère que son attachement à la communauté : « Je ne suis plus vicaire général, dit-il à ses filles après la mort de Monseigneur de Coucy ; mais je m'en console aisément, en pensant que je suis encore votre père et votre supérieur. »

Ce saint homme était âgé de soixante-douze ans, quand il rendit sa belle âme à Dieu. Sa mort, arrivée

le premier septembre 1829, excita d'unanimes regrets et la communauté lui voua une éternelle reconnaissance.

Sur le point de faire une longue absence, le cardinal de Latil, qui prévoyait la fm prochaine de M. Hulot, avait désigné pour son successeur un de ses vicaires généraux, M. Legros. Cette fois encore, la communauté put admirer la bonté de Dieu à son égard. Malgré son âge avancé et ses nombreuses occupations, le nouveau supérieur ne le céda en rien à son devancier. Pour mettre les religieuses chargées des classes à la hauteur de leur mission, il se fit lui-même leur instituteur, et, dans le courant de l'année scolaire, il se plaisait à parcourir les classes pour stimuler les élèves par ses questions et ses encouragements. Hélas! il devait, lui aussi, leur être bientôt ravi!

L'abbé Dombry, dont nous avons déjà signalé le dévouement, se retira vers cette époque. Pendant de longues années, ce respectable prêtre, quoique fort pauvre lui-même, avait rempli pour l'amour de Dieu, et sans vouloir accepter d'honoraires, les fonctions d'aumônier et de confesseur de la communauté. Pressé enfin par la nécessité, il vint prier la supérieure de se pourvoir d'un autre prêtre, parce qu'il ne pouvait plus dire la messe gratuitement. Mais la communauté lui avait trop d'obligations pour le délaisser dans le besoin, et, malgré la gêne dont elle souffrait elle-même, elle vint généreusement à son aide. Après Il 16

vingt ans de bons et affectueux services, ses forces le trahissant, on lui adjoignit pour auxiliaire le jeune abbé Bara, que ses mérites devaient porter plus tard jusqu'à la dignité épiscopale.

La vénérable Mère Saint- Alexis était arrivée ellemême au terme de ses fonctions, après en avoir vaillamment porté le poids pendant douze ans, malgré son grand âge. Sa dernière réélection ne s'était pas faite sans difficulté. Elle avait reçu dans la maison, suivant l'usage adopté depuis le rétablissement de la communauté, une dame pensionnaire, qui avait ensuite donné lieu à des plaintes assez graves. Sollicitée à plusieurs reprises par les religieuses de la renvoyer, Mère Saint-Alexis, toujours portée à l'indulgence, n'avait pu s'y résoudre, et cette dame n'était sortie que grâce à l'intervention prudente et sage de M. l'abbé Hulot. Les élections, qui coïncidaient avec cette agitation intérieure, en reflétèrent la trace. La Mère Saint-Alexis fut réélue, il est vrai, mais avec peine. Le calme cependant se rétablit bientôt, et personne n'eut à se repentir du maintien de cette respectable Mère. Son égalité d'humeur, qui était à répreuve de toutes les difficultés, ne se troubla pas de cette opposition d'un moment. La bonté de son cœur, d'une part, et son humilité, de l'autre, firent tous les frais de la situation, et cet incident ne laissa pas de traces.

En 1830, elle remit ses pouvoirs comme le prescrit

la Règle. Véritable imitatrice de l'humble Fondateur de l'Ordre, elle rentra avec joie dans la dépendance, et, durant six ans qu'elle vécut encore, elle remplit, à la satisfaction commune, la charge de conseillère. Plus qu'octogénaire, elle commandait à son corps avec l'énergie de la jeunesse, et l'habitude de la régularité était devenue un vrai besoin pour sa généreuse nature.

Elle gémissait des ménagements excessifs que réclamait la santé délicate des jeunes religieuses. Mais si sa charité les excusait, elle avait la conviction profonde que ces ménagements tenaient surtout aux idées d'un siècle affadi, qui ne connaît plus les saintes joies de l'austérité, et elle espérait qu'avec le temps les santés s'affermiraient, ou plutôt que l'es^ prit de ces jeunes sœurs, devenant de plus en plus religieux, comprendrait que le corps n'est qu'un serviteur, qui se montre d'autant moins exigeant qu'on lui accorde moins d'attention.

Atteinte d'une paralysie jugée mortelle dès la première heure, elle se prépara à la mort avec une sérénité parfaite. Toute pénétrée de reconnaisance pour les services qu'on lui rendait, elle disait avec effusion : « Dieu seul, mes sœurs, oui, Dieu seul peut reconnaître vos bienfaits et les soins que vous me prodiguez ! » Elle expira le vingt-neuf juin 1836, âgée de quatrevingt-deux ans. Elle avait reçu à la profession quinze nouvelles religieuses pendant les douze années de

son g-ouvernement. De rares talents d'administration, une solide piété, un jugement droit et surtout une remarquable impartialité envers toutes ses filles lui avaient valu l'estime universelle.

Elle ne tarda pas à être suivie dans la tombe par sa respectable sœur, Saint-André Judan, qui donna à toute la communauté les plus édifiants exemples de patience et de conformité à la volonté de Dieu. Jamais une seule plainte ne s'échappa de ses lèvres, jamais le moindre signe d'ennui ou d'impatience. La sérénité, la paix, la joie même étaient peintes sur son visage. La mort tardait trop avenir à son gré. « Quand donc, disait-elle, aurai-je le bonheur d'être au ciel? Combien de jours pensez-vous que j'aie encore à vivre ici-bas? Je voudrais bien voir le bon Dieu ! J'espère toujours en sa miséricorde. »

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