CHAPITRE XII
(Marie-Louise-Séraphine MOLET)
M. l'abbé Legi-os. — Mère Sainte-Angélique Molet. — Restauration plus complète de la Règle : grille du parloir, manteau de chjeur, lever à quatre heures du matin. — Retraites de labbe Just et du Père Molet. — Supérieurs ecclésiastiques et Confesseurs de la Communauté : Monseigneur de Numidie, MM. Gros, Bara, Dumas, Lambert et Point. — Mère Saint-Stanislas Coulvier. — Mère Sainte- Pélagie Lecointre, — Mère Sainte-Angélique après sa sortie de cbarge.
.??A(^^^:?<n VEC 1830, on était arrivé à l'époque de l'éleclion. La mère Saint-Alexis, trois fois réélue supérieure, avait atteint le terme ^de ses fonctions. Tout en priant Dieu de les éclairer, les religieuses ne pouvaient se défendre d'une vive inquiétude, ne sacliant sur qui jeter les yeux pour la remplacer.
Il y avait au fond des âmes, sous le voile d'une grande charité mutuelle, un véritable dissentiment, causé par la diversité des tendances. Que chacune
voulût le bien, ce n'était un cloute pour personne; mais toutes ne le voyaient ni ne le cherchaient de la même façon. Comment eût-il pu en être autrement?
La communauté, en effet, ne se composait que de religieuses, ou très âgées ou très jeunes. Celles-ci, pleines de feu et difficiles à modérer, demandaient que la Règle fût observée aussi complètement qu'au temps des anciennes Mères. Celles-là, mûries par une longue expérience, étaient d'avis d'améliorer les observances progressivement et sans rien précipiter.
Heureusement elles avaient à leur tête, dans la personne de M. l'abbé Legros, un sage conseiller, déjà supérieur de plusieurs communautés et parfaitement au courant des détails et des besoins de la vie monastique. Après s'être rendu compte de la manière dont s'était faite la dernière élection, et des dispositions actuelles des religieuses vocales, il crut utile, nécessaire même pour la tranquillité de chacune et pour le bien général, d'inviter le cardinal de Latil à présider lui-même l'élection.
Le Cardinal accéda volontiers à ses désirs. Il porta même la condescendance jusqu'à écouter toutes les religieuses en particulier. Il recueillit leurs observations, et, tout en recommandant aux plus jeunes la modération et la prudence, il les encouragea dans leur désir d'une plus grande perfection.
Le deux avril 1830, Télection eut lieu en sa présence. La communauté porta ses voix sur Mère Sainte-
Angélique Molet. Le choix était significatif. Les idées généreuses des plus jeunes sœurs triomphaient; car la nouvelle élue était prise parmi elles et ne comptait encore que trente-trois ans. Le Cardinal en manifesta une grande satisfaction. Depuis longtemps, son œil perspicace avait distingué le mérite de cette jeune religieuse, et il lui avait donné en plusieurs circonstances des marques particulières de son estime.
Marie - Louise - Séraphine Molet était originaire d'Amiens. Elle était née le vingt septembre 1796, de sire Joseph-Dominique Molet et de dame Marie-Antoinette Engramer, tous les deux aussi distingués par leur piété que par leur naissance.
Avant son mariage. Madame Molet avait voulu embrasser la vie religieuse et était entrée au Carmel. Forcée par les orages politiques d'abandonner sa chère solitude, elle avait mis sa jeunesse à l'abri de toute atteinte, sous la sauvegarde du lien conjugal; mais elle avait conservé au fond de son cœur les sentiments de tendre piété qui avaient guidé ses pas vers le cloître.
M. Molet, de son côté, partageait toutes les inclinations de sa compagne. Un attrait irrésistible l'entraînait au désert et à la pénitence. Aussi, dès que les maisons religieuses se rouvrirent après la Révolution, il eut l'incroyable courage de faire à Dieu le sacrifice de toutes les tendresses de son cœur, et, d'accord avec sa pieuse épouse, dont l'héroïsme éga-
lait le sien, il quitta le monde et sa famille et se retira dans quelque solitude dont on ne sut jamais le nom. On croit cependant que ce fut dans un couvent de Trappistes. Sa jeune femme se chargea seule de l'éducation de ses trois petits enfants, et y réussit à merveille.
A peine âgée de seize ans, Sérapliine, attirée peutêtre à Dieu par les prières de son père , déclara à sa mère sa résolution d'entrer au couvent. Bien qu'elle éprouvât une secrète joie de voir revivre dans celte chère enfant une vocation qu'elle aimait et que les temps seuls ne lui avaient pas permis de suivre, Madame Molet ne put se défendre d'un grand serrement de cœur à la perspective de ce nouveau sacrifice. Mais sa foi la rendant plus forte que tous les sentiments de la nature, elle permit à sa fille de suivre l'appel divin, et, le cinq novembre 1812, elle la présenta elle-même à la Congrégation de Reims.
Le caractère éminemment religieux qu'elle avait su imprimer à l'éducation de ses enfants, avait ouvert l'âme de Séraphine aux plus suaves influences de la grâce. Aussi toute sa vie celle-ci lui en fut reconnaissante, et, au milieu de ses plus belles années religieuses, elle reporta toujours sa pensée avec bonheur vers le sanctuaire du foyer domestique. « Je n'ai d'autre désir, disait-elle plus tard, que de finir comme j'ai commencé ; car ma mère nous a élevés bien innocemment. » Se présentait -il quelque sujet de
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crainte : « Prions Dieu, mes enfants », nous disait-elle ; puis, la prière terminée, elle ajoutait : « Maintenant que nous avons prié le bon Dieu, il ne faut plus du tout avoir peur. »
Son entrée dans une communauté qui ne comptait presque plus que des Mères âgées , fut regardée comme une faveur céleste. Innocente et pieuse, intelligente, ardente au travail, douée d'un excellent cœur, elle ne demandait qu'à se dépenser pour le bien commun. Aussi son zèle fut aussitôt mis à profit. Dès qu'elle eut revêtu l'habit religieux, avant même d'avoir eu le temps de se former elle-même, elle fut employée à la formation des autres, et remplit successivement les charges de maîtresse de classe, de directrice du pensionnat et de maîtresse des novices.
Peut-être est-ce à cette précipitation de ses débuts qu'elle dut de conserver une imperfection de caractère, qu'elle avouait avec ingénuité, et dont elle gémissait même souvent, mais qu'elle ne parvint point à déraciner. La vivacité native de son esprit, qui, d'un bond, arrivait au but, la grande franchise de son caractère et la fermeté naturelle de sa volonté lui avaient fait contracter une promptitude de parole et d'action, qui ne souffrait pas de retard, et qui, frisant l'impatience, donnait à autrui d'assez fréquents sujets de mortification.
Mais qui voudrait peindre un mortel sans défaut, aurait contre lui tous les esprits sensés. Les plus
grands Saints ont payé eux-mêmes ce tribut à la nature humaine. Saint François d'Assise, cette vivante image du divin Crucifié, ne s'emplit-il pas un jour la bouche de fumier, pour se punir d'avoir répondu avec aigreur à son frère? Saint Pacôme, le plus mortifié des hommes, n'eut-il pas à venger contre lui-même une saillie de ce genre ?
Sœur Sainte-Angélique savait, du reste, racheter noblement ses vivacités. Selon l'esprit de la Règle, toute religieuse qui a pu contrister l'une ou l'autre de ses sœurs par ses paroles ou ses actions, est tenue de s'humilier devant elle et d'implorer à genoux son pardon. Sœur Sainte-Angélique n'y manquait pas. Son bon cœur prenait les devants, et un mot aimable, un gracieux sourire ne tardait pas à panser les petites blessures faites à l'amour-propre. Aussi, malg"ré cette imperfection, la communauté savait reconnaître le vrai mérite de la jeune religieuse.
Pour apprécier ce qu'elle fut dans les classes, il faudrait rappeler l'excellente conduite que tinrent dans le monde les élèves formées par ses mains, la fermeté de leurs principes religieux , l'affection qu'elles lui vouèrent et les larmes que leur arracha la nouvelle de sa mort. Son passage de cinq ans au noviciat n'eut pas une influence moins salutaire, et les jeunes sœurs qui lui devaient leur formation lui conservèrent toujours la plus vive reconnaissance. ; Placée à la tête dé la maison par les suffrages de
ses sœurs, Mère SainLe-iVngélique se trouvait, de prime abord, aux prises avec de grandes difficultés, Succédant à une vénérable Mère, dont la fermeté et l'expérience avaient su maintenir l'ordre dans une communauté composée des éléments les plus divers, ^Ue avait à redouter l'écueil même de sa jeunesse, et elle avait besoin, pour entretenir l'union des cœurs, d'une discrétion dans sa conduite et d'une sagesse plus qu'ordinaires.
Elle était à peine en fonctions depuis quelques mois, lorsque les événements publics vinrent compliquer la situation.
La révolution de juillet s'annonça comme une revancbe de l'impiété, et la ville de Reims fut de nouveau le théâtre des profanations les plus sacrilèges. Pendant quelque temps, l'on put tout craindre pour les communautés religieuses. Le cardinal de Latil suivit Charles X en. exil, et la Congrégation perdit avec lui un guide précieux et un puissant protecteur.
La religion devint l'objet de mille tracasseries. Les processions publiques du Saint Sacrement furent supprimées ; l'association de la Providence, qui tenait ses réunions dans la chapelle, et lui procurait ainsi quelques ressources, fut obligée de se dissoudre, et toutes les fêtes de dévotion furent interdites.
Ce réveil des idées révolutionnaires eut pour la maison un douloureux contre-coup. Le nombre des élèves baissa considérablement. « Tout, raconte la
Mère Sainte-Angélique, était de nature à nous donner des craintes : le mauvais vouloir du gouvernement à l'égard de la religion, le manque total de sujets dans notre noviciat, pas de novices ni de postulantes ; la disposition d'esprit de nos pensionnaires, très peu nombreuses d'ailleurs, et sur les têtes desquelles agissait le souffle de la Révolution... Elles trouvaient onéreux ce qui auparavant leur paraissait facile ; elles s'ennuyaient de la vie du pensionnat et soupiraient après le moment de le quitter. Pour comble d'ennui, plusieurs personnes de la ville se montraient indisposées contre nous, par suite de rapports inexacts.
« Heureusement, au milieu de ces circonstances pénibles, le Seigneur étendit son bras puissant pour nous protéger. Il inspira à Monseigneur Blanquet de Rouville, évêque de Numidie, auxiliaire du cardinal de Latil, de se déclarer ouvertement en notre faveur. Ce saint prélat daigna dès lors entrer en rapports intimes avec la communauté, et ne manqua aucune occasion de montrer l'intérêt qu'il portait à tout ce qui pouvait nous toucher. »
L'horizon paraissait si chargé et l'avenir si inquiétant, qu'à la profession de sœur Saint-Bruno, les supérieurs ecclésiastiques crurent prudent de ne l'admettre qu'à des vœux conditionnels. Ils firent insérer dans son acte de profession une clause formelle, qui lui permettait de se faire relever de ses
vœux, si elle était contrainte, par force majeure, de quitter le monastère.
Au milieu du débordement d'impiété qui inondait la France, les pieuses filles de Notre-Dame restaient étrangères, selon leur tradition, aux agitations politiques. Retirées derrière leurs grilles, et tout attentives à l'observance de leurs Constitutions, elles ne songeaient qu'au tort fait à la religion par ce déchaînement des passions publiques ; elles s'interposaient entre Dieu et les pécheurs, et lui demandaient, par de continuelles prières, le maintien de la foi catholique dans notre infortunée patrie.
« En voyant l'impiété prendre chaque jour de nouveaux accroissements, écrivait la Mère Sainte-Angélique, il nous semblait que nous, épouses privilégiées de Jésus, nous devions, par notre amour et nos adorations, le dédommager des outrages qu'il recevait de ses autres enfants, et lui demander grâce et pardon pour nos frères, en nous prosternant devant ses saints tabernacles. »
Aussi plus la tempête grondait, plus les religieuses s'affermissaient dans leur confiance en Dieu et dans leur total abandon à sa providence. Leur espoir ne fut pas déçu. L'orage ne tarda pas à se dissiper, et elles n'eurent plus qu'à remercier Dieu des marques sensibles de sa protection.
Sur la fin de 1831, la communauté, malgré la difficulté des temps, fît une nouvelle acquisition asse?:
considérable. Elle annexa au couvent des Antonins une maison contiguë, dont le jardin, parallèle à la rue Saint-Pierre-les-Dames, s'étendait jusqu'à la rue des Murs ^ C'est dans cette maison, qui avait appartenu jusque-là à M. Bouchard, que se trouvaient les précieux souvenirs, encore intacts, de l'abbaye de Saint-Pierre-les-Dames, dont nous avons parlé plus haut.
Les circonstances ne permirent à la communauté d'en occuper alors qu'une partie ; mais M. Pages, qui habitait le reste, lui céda aussi, en 1834, quelques autres parcelles, en nature de remise et de jardin; et, par un heureux concours d'événements, deux ans après, un troisième jardin contigu, qui appartenait à M. Baudet-Godret, fut encore réuni aux deux précédents. Cette réunion assura pour toujours aux religieuses l'air et la liberté de circulation, à l'abri de tous regards étrangers ou indiscrets.
Grâce à un surcroît d'économie, et à quelques libéralités providentielles, ces nouvelles dépenses furent bientôt couvertes, et la communauté put jouir avec sécurité de ces grandes améliorations, si propices à
^ C'est à l'extrémité de ce jardin, à l'angle formé par les deux rues, qu'on transporta, en 1837, Texlernat gratuit, installé jusque-là dans quelques salles qui font aujourd'hui partie .du pensionnat. Cette installation de 1837 vient d'être ellemême très avantageusement remplacée par les nouvelles écoles construites, en 1885, sur la rue de l'Université.
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la bonne installation des écolières, à la santé des maîtresses et à la parfaite observance de la Règle.
La Révérende Mère Sainte-Angélique, qui n'aspirait qu'au parfait rétablissement des anciens usages, songea aussitôt à profiter de ces agrandissements pour faire revivre une discipline plus régulière et pour rendre la clôture plus étroite. Le vénérable M. Hulot était mort, emportant dans la tombe le même désir, que les circonstances ne lui avaient pas permis de réaliser. Le cardinal de Latil, le jour de l'élection de la nouvelle supérieure, lui avait exprimé lui-même, en présence de la communauté, son intention de voir rétablir la clôture, conformément aux prescriptions de la Règle.
Mère Sainte- Angélique, soutenue par des encouraments venus de si haut, fit donc placer immédiatement une grille dans les parloirs des religieuses. Mais que cette réforme lui coûta cher ! Il y eut contre elle, au dehors, une vraie levée de boucliers : parents, élèves, ecclésiastiques même, tout le monde se plaignit, tout le monde blâma la mesure, et ne voulut y voir qu'un acte de zèle inconsidéré. Il fallut lutter pour en o1)tenir le maintien. Mais la jeune Supérieure n'était pas d'un caractère à faiblir. Elle tint tête à l'orage et la réforme demeura.
Le Cardinal régla, par une ordonnance spéciale, tous les détails de la clôture. Il détermina les mesures à prendre pour les élèves du pensionnat et de
Texternat, pour les maîtresses, les parents, les clames pensionnaires, et pour tous les ouvriers ou étrangers, que la nécessité obligerait d'introduire momentanément dans la maison.
Le costume régulier, que nous avons vu reprendre en 1811, n'était pas encore complet. La raison d'économie en était peut-être la principale cause. Les Mères anciennes se souvenaient toujours d'avoir porté, avant leur dispersion, le grand manteau de chœur, qui imprime à la démarche des religieuses tant de gravité et tant de dignité. Souvent elles en parlaient à leurs jeunes sœurs, et laissaient assez percer leur désir de voir remettre en pratique ce point des Constitutions.
La Révérende Mère Sainte -Angélique mit enfin un terme à leurs regrets, et, le vingt-cinq mars 1833, fête de l'Annonciation, elles eurent la joie de se voir toutes au chœur revêtues de cet habit régulier. Elles ne le portèrent d'abord que pour la sainte messe ; mais deux ans plus tard, elles en firent usage pour tous les offices du chœur.
Son triennat terminé, la jeune Supérieure, se voyant sur le point d'être réélue, ne consentit à reprendre sa charge qu'à deux conditions : la première, que la communauté se lèverait désormais à quatre heures du matin, et suivrait, pour tous les exercices de la journée, les heures prescrites par la Règle; la seconde, que la maîtresse des novices serait nommée,
non point par elle, mais par le chapitre. Elle espérait, par cette seconde condition, que le noviciat, jusque-là confié à la vénérable Mère Saint- André Judan, que son âge avancé rendait impropre à ce difficile emploi, serait remis en des mains plus jeunes et plus actives, sans qu'elle eût besoin d'intervenir personnellement.
Les deux conditions furent acceptées par le chapitre. La Mère Saint-André fut relevée de ses fonctions ; mais, contre toute attente, elle fut encore remplacée par une religieuse avancée en âge. Mère Saint-Remi Garaudé.
Les exercices du noviciat furent mis en règle. La communauté se leva dès lors à quatre heures, et récita les matines à cinq heures, après l'oraison, comme cela se pratique encore aujourd'hui. Les heures des exercices quotidiens furent modifiées conformément à la Règle. Chacune des religieuses se soumit généreusement à ces changements d'habitudes, assez faciles pour les plus jeunes, mais fort pénibles pour les anciennes Mères.
Que de fois la jeune Supérieure eut besoin de faire appel à toute sa force d'âme pour soutenir ce grand mouvement de réformes! Les personnes du monde ne manquaient pas de la censurer ; mais elle tint bon, et ni les contradictions ni les épreuves ne furent capables d'ébranler sa constance.
Pour la soutenir dans son noble dessein, la Provi- II 17
dence lui envoya plusieurs prédicateurs remarquables, qui disposèrent les esprits à tous les sacrifices dans une succession de pieuses retraites.
Jamais, depuis le rétablissement de la maison, il n'y avait eu de retraite collective. La première eut lieu en 1830, et fut prêcbée par le proviseur du collège de Reims, l'abbé Just, qui appartenait, sans qu'on le sût, à la Compagnie de Jésus. Déjà, en plus d'une occasion, il avait donné à la communauté des marques non équivoques de son dévouement. Ses prédications firent un tel effet sur l'esprit des religieuses, que le temps ne le put effacer, et qu'elles se les rappelèrent toujours avec bonlieur et attendrissement. Il quitta Reims en 1831. Plusieurs de ses lettres, pleines de l'esprit de foi qui l'animait, sont religieusement conservées dans les archives de la maison.
D'autres membres de la même Compagnie, le Père Dutemps, curé de Liesse, le Père Hilaire et le Père Fressencourt, donnèrent aussi ces pieux exercices avec succès K
Mais ce fut surtout le Père Molet, parent de la Mère Supérieure, qui entraîna et soutint la communauté dans la voie des réformes. L'extérieur grave et mortifié de ce saint religieux était à lui seul une
^ Le Père Dutemps prêcha les retraites de 1832 et 1837; le Père Hilaire, celle de 1838; et le Père Fressencourt, celle de
éloquente prédication. Comme Jésus, son maître, il pratiquait avant d'enseigner, et l'on sentait, en le voyant, qu'il ne parlait si bien de la vertu que parce qu'il la connaissait par expérience.
Sa retraite de 1833 produisit des fruits merveilleux. Il savait saisir les sens par des cérémonies touchantes, et profitait habituellement de ces dispositions pour entraîner les cœurs par sa parole apostolique. Ardent propagateur de la dévotion au Cœur de Jésus, il obtint que la communauté se consacrât à ce divin Cœur, et toutes les religieuses signèrent l'acte de consécration ^
« Il ne parlait que de sacrifices, disaient les Mères anciennes, mais il avait le talent de nous les rendre doux et faciles. Il nous inspira un tel amour de la régularité que, sans mettre le pied dans nos cellules, il les dépouilla de tout ce qui s'y trouvait de superflu, c'est-à-dire de ces petits riens, devenus indispensables par suite des habitudes contractées pendant notre séjour dans le monde. »
On avait conservé, sans y prendre garde, l'usage de couverts d'argent au réfectoire. Un jour le Père Molet l'apprend. Aussitôt il s'élève contre une pratique qu'il considère comme une grave infraction au vœu de pauvreté, et, le jour même, les couverts d'ar-
^ On étabUt à cette occasion le salut de tous les premiers vendredis du mois, qui est encore en usage.
gent disparaissent et font place à la cuillère et à la fourchette de fer.
Huit fois, en quatorze ans, il revint donner à la communauté ces saints exercices, et toujours avec un succès croissant. A mesure qu'il connaissait mieux l'esprit de la maison, il s'attaquait avec plus d'assurance à tout ce qui pouvait faire obstacle à la perfection religieuse; et, chaque année, il laissait les âmes plus pénétrées de reconnaissance pour les bienfaits de Dieu et plus avides de se donner sans réserve à Jésus-Christ ^
Dès la première retraite, la Mère Sainte-Angélique pressentit que ses efforts pour l'entier rétablissement de la Règle étaient assurés du succès. Son courage ne fit que redoubler, et elle envisagea l'avenir avec plus de confiance, persuadée que les fondements une fois posés, le reste de l'édifice s'élèverait peu à peu. Comme le laboureur, elle avait semé dans le travail, et elle se réjouissait à la pensée que la moisson mûrissait sous les chauds rayons du soleil, et que, bientôt, d'autres récolteraient ce qu'elle avait semé.
Ses efforts personnels pour la restauration de la discipline monastique étaient puissamment encouragés et soutenus par la direction des supérieurs ecclésiastiques et des confesseurs de la communauté.
^ Le Père Molet prêcha les retraites de la communauté en 1833, 1834, 1835, 1836, 1840, 1841, 1845, 1847.— Il prêcha celle (les élèves en 1841.
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Il semble, en effet, que Dieu lui fit présent, à cette époque, d'une pléiade d'hommes aussi éminents par leur piété que par leur dévouement.
Monseigneur Blanquet de Rouville, qui administrait le diocèse en l'absence du cardinal de Latil, non content de témoigner en toute rencontre l'attachement qu'il portait à la maison, voulut être le confesseur extraordinaire des religieuses. Malgré ses nombreuses occupations, il s'acquitta de ce ministère, pendant plusieurs années, avec autant de sagesse que de zèle.
Une mort subite ayant enlevé M. Legros à l'âge de soixante-dix-neuf ans ' , il fut remplacé, comme supérieur de la communauté, par M. l'abbé Gros, qui était lui-même vicaire général depuis cinq ans, et qui devait, peu d'années après, être promu à l'évêché de Saint-Dié, puis à celui de Versailles. Ni une santé délicate, ni des occupations multipliées ne Tempêchèrent jamais d'entrer dans les plus minutieux détails, dès qu'il s'agissait du bien de la communauté, ou de la sanctification de quelque religieuse. C'était surtout dans les visites canoniques de chaque année qu'il versait les trésors de sagesse, de patience et de bonté dont son cœur était plein, et qu'il donnait libre cours à son zèle pour l'avancement de ses filles dans les voies du détachement des choses d'ici-bas et de l'union parfaite de leur volonté avec Dieu.
' M. Legros mourut le 20 janvier 1832.
A côté do supérieurs aussi éminents, la maison possédait alors pour aumônier le pieux abbé Dumas, secrétaire de l'arcbevêché, si versé dans la science de la liturgie, qui fit renouveler par le Saint Siège toutes les indulgences plénières accordées à l'ancien monastère^; et pour confesseurs, le chanoine Bara, curé de Notre-Dame, qui devait bientôt monter sur le siège épiscopal de Ghâlons ; M. l'abbé Joseph Lambert, le type achevé de l'énergie et du dévouement sacerdotal, qui rendit à tout le diocèse de si éclatants services comme supérieur du petit séminaire et vicaire général; et M. l'abbé Point, qu'un zèle apostolique entraîna depuis jusque chez les sauvages du Haut-Canada^.
La crise causée au pensionnat par les événements de 1830 se fit sentir pendant plusieurs années, et même avec une intensité croissante.
Cependant il avait été remis sur un excellent pied par l'abbé Gros. Cet habile maître en avait sagement organisé les études, et avait voulu que chaque classe fût confiée h une seule maîtresse, avec la responsabilité exclusive de ses élèves. Il estimait avec raison que,
' Indulgence plénière le jour de la Nativité, de l'Annonciation, de l'Assomption, de saint Augustin, du B. Pierre Fourier et de saint Dorothée.
2 En 1886, M. l'abbé Pierre Point, âgé de 84 ans, est encore curé de Sandwich, dans le Haut-Canada,
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par ce système, la classe se rapprocherait davantage de la famille, qu'il s'établirait entre élèves et maîtresses une plus grande affection^ que les jeunes filles, soumises durant une année entière à une direction unique, profiteraient plus, au point de vue de l'éducation du cœur et de la volonté, qu'en passant continuellement d'une maîtresse à une autre.
A cette habile organisation, il ajoutait les efforts incessants de son zèle personnel, visitant souvent les classes, stimulant l'ardeur des enfants pour l'étude et ne craig-nant pas de donner aux maîtresses des leçons de pédagogie pratique.
Mais les circonstances trahirent sa bonne volonté et ne permirent pas à son système de porter immédiatement tous ses fruits.
L'établissement à Reims des Religieuses de la Visitation Sainte-Marie, qui se vouaient aussi à l'éducation, fit tout d'abord baisser le nombre des pensionnaires ^ La jeunesse de quelques maîtresses encore inexpérimentées contribua à refroidir le zèle des familles. Enfin le courant d'impiété produit par la révolution de Juillet, l'élection à la charge de supérieure de la Mère Sainte- Angélique, qui avait été jusqu'alors l'âme du pensionnat, mais surtout le terrible fléau du choléra, qui jeta l'effroi dans tous les
^ Les Dames de la Visitation s'établirent à Reims en 1827, et tinrent pensionnat jusqu'en 1861 .
cœurs et amena la dispersion des élèves, mirent pour un moment le pensionnat à deux doigts de sa ruine.
Devant cette désertion, dont nul ne pouvait prévoir les conséquences, la Mère Sainte-Angélique songea à occuper ses filles, et à procurer quelques ressources à la maison. Elle accepta donc, en 1832, de prendre soin du linge de l'église cathédrale. Il lui semblait, à juste titre, que ce genre d'occupations cadrait bien avec l'esprit des Constitutions de l'Ordre.
Elle ouvrit aussi l'entrée du monastère à bon nombre de dames pensionnaires en chambre. On en compta près d'une vingtaine en quelques années. De ce nombre était sa respectable mère. Madame Molet, qui avait accueilli avec bonheur la pensée de se rapprocher de sa fille bien-aimée, et qui vécut à ses côtés, tranquille et heureuse^ jusqu'à son dernier jour ^
Mais la jeune et ardente Supérieure avait trop de lumière et trop d'énergie pour se résigner à ces expédients. Au plus fort de l'épreuve, elle ne perdit pas l'espoir, et lutta avec persévérance contre vents et marées. S'apercevant du préjudice que sa retraite avait causé au pensionnat, elle se crut obligée, malgré sa charge, d'y reparaître, de visiter les classes, de se faire maîtresse d'ouvrage et de souffler partout la vie et l'entrain, afin de donner satisfaction aux familles.
' Madame Molet mourut le trois janvier 1843.
Le succès ne tarda pas à couronner ses efforts. Les jeunes filles, qui ne pouvaient échapper à son ascendant, et qui professaient pour elle une sorte de culte, se remirent bientôt à leurs habitudes de travail, d'ordre et de piélé. On vit refleurir, comme par enchantement, le bon esprit, la franche gaieté, l'attachement pour les maîtresses et l'union mutuelle des élèves.
En 1832, on obtint la permission de faire faire la première communion dans la chapelle, ce qui fut un attrait sensible pour les parents. L'année suivante, le jeune et brillant chanoine Maille, natif de Reims, et qui était en rapports quotidiens avec les meilleures familles de la ville, entrait dans la maison comme aumônier. Bientôt M. Fanart, déjà connu par son talent musical, offrait aux élèves et à la communauté un concours aussi désintéressé que bienveillant. Enfin, en 1835, Mère Sainte- Angélique organisait une exposition des plus beaux travaux des jeunes filles, tableaux d'écriture, cartes de géographie, dessins à la gouache, bouquets en chenille, fruits artificiels, couture, tricot, broderie. Heureuse innovation, qui frappa beaucoup la curiosité du public, et qui ramena avantageusement vers la maison l'attention des familles.
Aussi, en peu de temps, les craintes que l'on avait conçues pour l'avenir furent complètement dissipées. Le nombre des internes ne cessa plus de croître, et,
en 1835, à côté de l'externat payant, on ouvrit des classes pour les demi-pensionnaires.
Les religieuses, touchées de ces marques si sensibles de la protection de Dieu, ne savaient comment lui en témoigner leur reconnaissance. Elles imaginèrent de lui offrir une sorte de dîme. Elles adoptèrent donc, dans ce but, quatre enfants pauvres, qui furent désignées sous le nom de 'petites linyères^ et qu'elles formèrent à toutes les connaissances pratiques capables de leur servir dans le monde.
Cependant le temps approchait oii la Mère Sainte- Angélique arriverait au terme de son second triennat. Les difficultés qu'elle avait rencontrées sur son chemin, les efforts continuels qu'il lui avait fallu faire pour les vaincre et pour triompher d'elle-même, avaient fini par lasser son courage et par la faire soupirer après le repos. Aussi, dès le début de 1836, elle salua joyeusement sa prochaine délivrance et déclara sa ferme volonté de ne plus reprendre le commandement. Elle consentit pourtant, par des motifs de convenance, à le conserver encore quelques mois après l'expiration de son mandat. Elle avait reçu sept jeunes religieuses à la profession, et préparé, par son ascendant au pensionnat, l'entrée prochaine de plusieurs autres jeunes filles.
(( Quand on est jeune et que l'on a une vraie vocation, écrivait l'une de celles qu'elle reçut, Mademoiselle Yictoire Coulvier, on marcherait dans le feu et
l'on mangerait du fer! » C'était, en effet, parla seule énergie de sa volonté que cette courageuse enfant s'était fait ouvrir à elle-même les portes de la maison.
Pensionnaire pendant quelques années, Victoire Coulvier avait été rappelée dans sa famille pour y être éprouvée. « Je restai, dit-elle, dans le monde, environ dix-huit mois ; mais je ne pensais qu'à mon cher couvent. Y avait-il une lettre à porter à la poste, vite je m'en emparais, et, en allongeant un peu mon chemin, je passais devant la chapelle de nos bonnes Mères, faisant en sorte que ce fût toujours vers trois ou quatre heures. A ces heures-là, elles psalmodiaient l'office d'une voix si douce et pourtant si sonore que je les entendais de la rue. Je baisais furtivement les murs du chœur, en me disant : Quel bonheur ! quand j'y serai, pour chanter les louanges du bon Dieu! Puis, je refoulais mes larmes, et je rebroussais mon chemin pour regagner la maison. »
Ses désirs furent enfin exaucés. Victoire entra effectivement dans ce cher couvent, où elle prit le nom de sœur Saint-Stanislas de Kostka; mais ce fut pour y être attachée à la Croix du Sauveur. Car, après s'y être dépensée quelques années en divers emplois, elle fut saisie d'un rhumatisme goutteux, qui envahit peu à peu tout son corps, et la rendit percluse de tous ses membres. Pendant près de quarante ans, elle souffrit un martyre indicible. Mais, comme le juste que dépeint saint Paul, elle ne vivait que de la foi, et
elle puisait dans cette source divine le grand courage dont elle avait besoin. Jusqu'à son dernier soupir, elle donna à toutes ses compagnes les plus merveilleux exemples d'acquiescement à la sainte volonté de Dieu K
Dans les premiers jours de 1836, la communauté eut à déplorer la perte d'une autre religieuse de grande vertu, sœur Sainte-Pélagie, qui tomba victime de son zèle, à l'âge de trente-trois ans.
Elle se nommait dans le monde Suzanne- Antoinette Lecointre. Née à Chamery, d'une pieuse et patriarcale famille, elle avait reçu de ses parents une éducation solide, peu brillante, mais très cbrétienne. La vie des Saints, dont la jeune Suzanne faisait sa lecture favorite, avait produit une si vive impression sur son esprit qu'elle résolut, dans un âge encore tendre, d'en imiter les actions. Tantôt elle se retirait dans un ermitage, tantôt elle se tenait longtemps debout, les pieds nus. Quelques enfants, entraînés par ses exemples, essayaient de l'imiter, mais ils n'avaient pas toujours son courage. Parfois ils se plaignaient delà dureté des cailloux. Suzanne les en reprenait comme d'une lâcheté, et leur représentait, pour les animer, que les Saints en avaient souffert bien d'autres. Elle possédait alors, dans toute sa fraîcheur, cette
' Mère Saint-Stanislas de Kostka Coulvier mourut le vingtquatre octobre 1883.
aimable simplicité qui s'ignore elle-même , et qui étale ses charmes, comme l'innocente colombe, sans les connaître.
En sortant de Fenfance, Suzanne perdit cette vertu qui lui était naturelle. Les attraits du monde ne la trouvèrent pas insensible, et la captivèrent même un moment. Mais bientôt ce cœur, qui n'était fait que pour Dieu, se déprit de ces vanités, et sentit au-dedans de lui-même un attrait plus puissant qui l'appelait à la perfection.
Docile à cette voix intérieure, Suzanne sollicita la permission d'entrer au couvent ; mais la tendresse paternelle s'alarma et lui opposa une vive résistance. A force de persévérance, elle parvint toutefois à en triompher, et, à l'âge de vingt-un ans, elle entrait à la Congrégation de Notre-Dame.
Que de fois son respectable père, M. Lecointre, avait désiré rendre à Dieu, dans ses enfants, ce qu'il n'avait pu lui donner en sa propre personne! Mais, ô force de la nature ! sur le point d'en venir aux effets, il semblait oublier ses premières résolutions. Il ne se doutait guère alors que l'oiTrande de Suzanne n'était que les prémices de sa maison ; que bientôt la seconde de ses filles entrerait au Carmel, que la troisième irait rejoindre sa sœur à la Congrégation, que, de ses trois fils, l'aîné monterait à l'autel, et que le cadet, jaloux de marcher sur les traces de son frère, trou-
verait une mort prématurée dans le temps même de sa préparation au sacerdoce K
Revêtue du saint habit sous le nom de sœur Sainte- Pélagie, elle s'adonna au service de Dieu avec ce zèle toujours nouveau de l'âme fervente, qui ne voit que le bonheur de le servir, sans même prendre garde aux obstacles. Elle les apercevait le plus souvent après les avoir franchis, et elle comptait le nombre de ses combats par celui de ses couronnes. Se regardant comme rien, elle ne voyait, ne voulait et ne cherchait que Dieu en toutes choses. Aussi bien tout lui devenait possible dans cet état de fidélité.
Cependant, malgré sa ferveur, le noviciat fut pour elle bien pénible. Jusqu'à la veille de sa profession, elle vécut dans une cruelle incertitude du choix qu'elle devait faire. Entrerait-elle au Carmel, où l'attirait son goût pour les austérités? Préfèrerait-elle la Congrégation de Notre-Dame, dont elle appréciait la sainte mission? Un sage directeur mit fin à ses perplexités. Elle obéit, et aussitôt elle reçut de Dieu, comme récompense de sa docilité, une parfaite paix du cœur. Elle offrit son sacrifice, et, tranquille et heureuse, elle ne songea plus qu'à courir, sans s'arrêter, dans la lice spirituelle.
^ Marguerite Restitue Lecointre entra à la Congrégation le vingt-quatre juillet 1836, et y mourut le vingt-trois mai 1881. M. l'abbé Lié Lecointre, ordonné prêtre en 1834, est aujourd'hui chanoine de la métropole de Reims.
Sœur Sainte- Pélagie excellait dans la vertu d'obéissance. Fidèle à la Règle jusqu'au scrupule, elle n'eût jamais voulu en enfreindre le plus léger article de propos délibéré. Jésus au Saint Sacrement et la Vierge Marie étaient ses deux grandes dévotions. Elle recommandait souvent à ses compagnes de ne lui point laisser oublier cette bonne Mère à l'heure de son dernier passage.
Elle fut d'abord employée à l'instruction des externes ; mais, son zèle excédant ses forces, on lui retira cet emploi pour lui confier celui de zélatrice du noviciat. Ce fut alors surtout que sa charité ne connut plus de bornes. Elle s'oubliait elle-même pour ne plus s'occuper que de la formation de ces jeunes plantes, destinées à faire un jour l'ornement de la religion. Se croyant redevable à chacune en particulier, elle se rendit accessible à toute heure de la nuit et du jour, jusqu'à ce qu'enfin sa santé succomba sous le poids des fatigues.
Atteinte de la poitrine, elle languit deux ans avant de s'éteindre. D'un naturel vif et bouillant, que de sacrifices n'eut-elle pas à faire en se voyant ainsi, à la fleur de l'âge, réduite à l'impuissance et à l'inaction ! Elle accepta cet anéantissement en union avec Jésus crucifié, s'attachant à se purifier pour être plus agréable à son céleste Epoux.
La communauté l'ayant choisie pour conseillère, son humilité ne sut qu'inventer pour se défendre dQ
cette honorable fonction. Elle se voyait obligée de dire son avis sur les questions les plus délicates, elle qui se croyait incapable de tout bien ! Chaque fois qu'il lui fallait opiner, sa peine se ravivait, et ce n'était qu'en se faisant violence qu'elle exprimait son sentiment.
Enfin, le mal qui la minait triompha de la nature, et le six janvier 1836, elle entra doucement dans la joie du Seigneur. Suivant l'ancien usage, rétabli en 1833, par M. l'abbé Gros, ses obsèques eurent lieu dans la chapelle du couvent, sans faire passer son corps par l'église cathédrale.
Quand vint le temps choisi pour les élections, Mère Sainte-Angélique, qui, depuis plusieurs mois, s'appliquait à préparer les esprits à de nouvelles et sérieuses réformes, déposa joyeusement sa charg-e pour faire place à une âme d'élite dont nous ne tarderons pas à retracer les éminentes vertus. Mais, pour lui témoigner sa gratitude, la communauté l'élut assistante. Jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant vingttrois ans, elle conserva cette importante fonction, à laquelle elle joignit encore celles de procureuse, de maîtresse des novices et de maîtresse de l'ouvroir.
Chargée particulièrement des intérêts matériels de la maison et de la direction des sœurs converses, Mère Sainte-Angélique se renferma strictement dans le cercle de ses attributions, renvoyant à la Mère Supérieure les personnes que l'habitude engageait à
venir prendre encore ses conseils. « Ma fille, leur disait-elle avec simplicité, ce n'est plus à moi qu'il faut maintenant vous adresser ; je n'ai plus la grâce pour cela. »
La gêne fmancière, occasionnée par la mise en état des bâtiments, lui causait une inquiétude qu'elle ne pouvait dominer. Il semblait que cette âme, si pleine de confiance en Dieu pour elle-même, perdait toute son assurance dès qu'il s'agissait de la communauté. On crut même que cette disposition contribua à abréger notablement ses jours.
Malgré toutes les apparences de la santé et de la force, Mère Sainte-Angélique sentait approcher sa fin. (( Je n'ai plus que peu de temps à vivre, disaitelle souvent ; bientôt, mes sœurs, vous le verrez. » Le docteur Molet, son frère, vint de Chartres pour la voir. Comme elle lui expliquait le mal intérieur dont elle souffrait, il lui dit, après examen : « Vous pouvez vivre longtemps encore ; mais c'est par là, ajoutat-il en touchant la partie malade, que la muraille tombera. » — « Mon frère, répondit-elle, la mort ne m'effraye pas. » — Une tumeur cancéreuse s'était déclarée, et il n'y avait plus de remède. Mère Sainte- Angélique se soumit avec une parfaite résignation à la volonté de Dieu, s'estimant heureuse de pouvoir ainsi se purifier davantage.
Aux prises avec la souffrance, sa nature impétueuse, à peine soumise par de longs combats, sem^ n 18
bla vouloir reprendre le dessus, à mesure que ses forces diminuaient. Souvent, poussée par l'excès du mal, elle appelait la mort à son secours, et, comme si elle eût eu hâte d'en finir, elle s'obstinait à repousser tout aliment. Inquiètes de cette étrange disposition, ses sœurs prièrent M. Molet d'user de toute son influence près d'elle, de conseiller comme frère et d'ordonner comme médecin, afin de la déterminer à se nourrir. Il ne le voulut pas, un tel dégoût ne pouvant venir, disait-il, que d'une disposition de l'estomac à changer les aliments en poison.
Mais au milieu de cet accablement de la nature, la foi et la piété de cette sainte religieuse se manifestaient pourtant par intervalles, et brillaient soudain comme des éclairs au sein d'une nuit sombre.
Un jour qu'une de ses sœurs cherchait à lui inspirer une crainte salutaire des jugements de Dieu. (( Ah ! vous voudriez m' effrayer, lui dit-elle, et m'ôter ma confiance en Dieu ! Vous avez beau faire, je la conserverai toujours. » — <( Oui, mon Dieu, disaitelle souvent, bientôt je serai avec vous ! » Elle se plaisait à redire cette belle strophe d'une hymne de l'ofiice de la Sainte- Yierge : « 0 Marie, mère de grâce, mère de miséricorde, protégez-nous contre l'ennemi, et accueillez-nous à l'heure de la mort ! »
Enfin elle mourut d'épuisement et d'inanition, le dixsept décembre 18o9, âgée seulement de soixante-trois ^ns.
Mère Sainte-Angélique avait continué, pendant sa vie, la rédaction de la pieuse chronique du monaslère. En 1830, peu de temps après son élection, elle avait agrandi, g^râce aux libéralités de M^'" Delacroix, le chœur des religieuses, devenu insuffisant pour la communauté. Ses mains habiles en avaient garni le vestiaire de superbes ornements, tandis que d'autres bienfaiteurs, et les élèves elles-mêmes, l'enrichissaient de plusieurs vases précieux.