CHAPITRE XIII
Mère Sainte-Angélique prépare la communauté à adopter les dernières Constitutions du Bienheureux Pierre Fourier. — Aperçu historique de ces Constitutions. — Election de Mère Sainte-Scolastique. — Elle fait accepter par la communauté les grandes Constitutions.
VANT de déposer sa charge, Mère Sainte- Angélique avait eu la sagesse de préparer la communauté à une réforme qui devait être le sceau et le couronnement de toutes celles qui avaient été accomplies jusque-là. Nous voulons parler de l'adoption des dernières Constitutions du Bienheureux Pierre Fourier.
Le jour même de son élection, en 1830, le cardinal de Latil, étant entré dans la communauté, avait enjoint aux religieuses de suivre désormais les Eclaircissements qw. forme de Règle, connus communément sous le nom de Règle de Sens, et publiés, en 1674, par ordre de l'archevêque de cette ville, Henri de Gondrin.
La maison s'était soumise avec une docilité toute filiale à cette prescription.
Or il arriva, vers 1835, qu'une communauté de l'Ordre de la Congrégation, quittant la ville de Nesle, à cause de l'insalubrité du pays, passa à Reims pour aller s'établir à Mattaincourt.
Pendant son séjour au monastère de Reims, la supérieure de cette communauté, Mère Sainte- Victoire, eut occasion de parler des grandes Constitutions de l'Ordre, comme du dernier travail, et, en quelque sorte, du testament du Bienlieureux Pierre Fourier. Quelle ne fut pas sa surprise en apprenant que ces Constitutions, adoptées dans tant d'autres maisons, non seulement n'étaient pas suivies à Reims, mais n'y étaient même pas connues!
On chercha dans la bibliothèque, et l'on découvrit quelques volumes, tous différents les uns des autres, contenant des explications de la Règle du Bienheureux Fondateur. Mais il n'était venu à la pensée de personne qu'aucun d'eux pût être l'œuvre du Bienheureux lui-même. Et cependant il s'y trouvait un exemplaire de ces grandes Constitutions que Mère Sainte- Victoire venait de révéler, comme un trésor inconnu, aux filles de Notre-Dame. Parmi les religieuses anciennes, aucune n'en avait entendu parler, aucune ne se rappelait les avoir suivies avant la Révolution. Elles ne connaissaient, en dehors des Ec/^/rçissements de MonsQÏgneuY de Gondrin, que l'abrégé
qui leur avait été envoyé, en 1672, par le monastère de Nancy, et qui avait été imprimé à Reims l'année suivante.
La rédaction des Constitutions de l'Ordre avait, en effet, passé par plusieurs phases qu'il n'est pas sans intérêt de rapporter.
En 1598, le Bienheureux Pierre Fourier donna à ses cinq premières filles une simple ébauche de sa Règle, renfermée en dix-neuf litres ou chapitres. Il l'avait écrite, signée et datée de sa propre main. Elle fut conservée dans les archives des chanoines réguliers de Pont-à-Mousson.
Il en donna une seconde ébauche, déjà plus développée, en 1617, lorsque les premières Mères prononcèrent à Nancy leurs vœux solennels. Mais il déclara, en les leur remettant, qu'elles n'étaient pas complètes et qu'elles devraient être abrogées, quand les dernières seraient écrites. On fit toutefois de cette seconde épreuve plusieurs copies, qui furent délivrées aux supérieures venues à Nancy pour leurs vœux, et qu'elles emportèrent dans leurs monastères respectifs.
Enfin, peu de temps avant sa mort, en 1640, le serviteur de Dieu, ayant terminé son travail, après quarante ans de prières, déjeune et de pénitence, et se voyant sur le point de paraître devant son Juge, dépêcha un exprès à la Mère Cécile Raquemel, supérieure de la maison de Mirecourt, pour lui remettre en mains le manuscrit original de ses dernières et défini-
tives Constitutions. Incapable de tenir une plume, il pria le Père Pierre George, qui l'assistait, d'écrire en son nom à ses chères filles. Il le fit en ces termes :
« Notre Révérendissime Père général étant, depuis deux mois en çà, alité d'une fièvre double-quarte, et grandement malade, et partant, hors d'état de pouvoir vous écrire, m'a ordonné de vous envoyer ces présentes Constitutions, que vous attendez dès si longtemps, et de vous prier instamment de sa part qu'aussitôt que vous les aurez reçues, vous en fassiez tirer copie, une pour envoyer au plus tôt à M. le curé de Saint-Eloi, à Châlons, et d'autres pour envoyer aux religieuses de Bar, de Saint-Mihiel, de Pont-à- Mousson et de Metz ; de vous mander qu'auparavant sa maladie, il avait commencé un sommaire d'icelles Constitutions, duquel s'eussent servies toutes les religieuses en leur particulier ; mais que n'ayant pu continuer ce dit sommaire, la seconde partie desdites Constitutions suffira à toutes icelles religieuses, laquelle seule leur sera donnée par écrit à chacune en particulier ; et de plus, la règle particulière de chaque office ou charge à celles qui en auront l'administration. Qu'au reste, le corps des Constitutions devra être gardé en toutes les maisons par celles qui auront la supériorité es dites maisons, n'étant expédient de les communiquer à toutes indifféremment.
(( Et voilà, ma Révérende Mère, ce que j'ai à vous mander de la part de notre Révérendissime Père
général. Je me recommande à vos saintes prières, et à celles aussi de vos religieuses, à qui, et à vous premièrement, je suis et serai toujours, ma Révérende Mère, le très humble et très affectionné serviteur. — ■ Pierre George, chanoine régulier, A Graie, ce cinq décembre 1640 \
La Mère Cécile reçut ce livre comme un présent venu du ciel, et se hâta d'en faire part à ses filles. Le respect et la vénération qu'elles professaient pour leur saint Instituteur se reportèrent sur ce monument de son esprit et de son amour. Ces saintes lois, qu'elles désiraient depuis si longtemps, devinrent l'objet de leur admiration, et, pour les mettre en pratique, elles rivalisèrent de zèle et de fidélité.
Suivant les instructions du bon Père, elles en tirèrent immédiatement des copies, qu'elles envoyèrent aux maisons qu'il leur avait désignées. C'est sans doute parce qu'il connaissait mieux l'esprit de ces maisons, et qu'il savait avec quel empressement ses Constitutions y seraient reçues, qu'il avait voulu qu'elles en jouissent les premières. Et, en effet, elles les accueillirent avec le même respect et la même reconnaissance que leurs sœurs de Mirecourt.
Malheureusement toutes les maisons de l'Ordre
^ Cette lettre est conservée à Mattaincourt. En 1852, la Mère Saint-Stanislas de Kostka Goulvier, de Reims, en prit copie sur l'original.
n'étaient déjà plus dans les mêmes sentiments. Depuis plusieurs années, les opinions contraires de certains confesseurs avaient amené des dissidences au sujet de la clôture, de la pauvreté et de quelques points essentiels. Le saint Fondateur avait envoyé des Pères de sa réforme pour examiner les choses de près, et il avait eu la douleur d'apprendre que plusieurs communautés s'écartaient de la Règle, sous prétexte que certains points n'étant pas assez développés, il devenait nécessaire de leur donner des éclaircissements.
Aussi, voulant donner à ses filles spirituelles tout à la fois une dernière marque de son amour et une expression formelle de ses volontés suprêmes, il se fit remettre, au moment d'expirer, une copie de ses Constitutions, et, la tenant dans ses mains défaillantes : (( Yoilà, dit-il à ceux de ses enfants qui l'entouraient, voilà mon testament et mes dernières volontés, qui sont celles de Dieu. Je n'y ai rien mis qu'après avoir imploré l'assistance du Saint-Esprit, prié et jeûné à cet effet. Je vous prends à témoin et je vous charge de dire partout où vous vous trouverez, que je ne tiens pas pour religieuses de la Congrégation celles qui ne recevront pas ces Constitutions, et qui ne les observeront pas, notamment en ce qui touche la clôture et la pauvreté. »
Ce furent ses dernières paroles. Presque aussitôt, il rendit son âme à Dieu.
Malgré des recommandations si précises, il y eut
des communaulés qui refusèrent de recevoir la copie des dernières Constitutions. On disait qu'elles n'étaient pas de lui. On trouvait que celles de 1617 suffisaient, qu'on n'en pouvait avoir de meilleures, et que celles là, du moins, étaient approuvées et signées du bon Père.
Trois ans avant sa mort, les religieuses de Verdun lui avaient présenté un petit recueil de règlements qu'elles le prièrent de vouloir bien bonorer de son approbation, en attendant ceux auxquels il travaillait. N'y ayant rien trouvé que de bon, il leur écrivit une lettre fort obligeante, dans laquelle il donne des éloges à leur zèle, et leur accorde la permission de suivre ce recueil, jusqu'au moment où il leur enverra ses dernières Constitutions. Munies de cette approbation, elles le firent imprimer en 1643, sous le titre de Constitutions des Religieuses de la Congrégation de Notre-Dame. Elles mirent en tête du volume la lettre du bon Père, mais en supprimant les lignes essentielles, oii il déclare que son approbation n'est que provisoire. Ces Constitutions s'écartent notablement de l'esprit du Bienheureux Fondateur, car le Père Bédel n'y compte pas moins de vingt-cinq articles contraires à ceux des vraies Constitutions.
Les religieuses de Nancy, de leur côté, firent aussi, en 1647^ les frais d'une nouvelle édition des Constitutions, d'après celles qu'elles avaient reçues en 1617, lors de la profession des premières supé-
rieures. Elles avouent, dans la préface, qu'elles ont changé quelques articles peu importants, et elles déclarent que le motif qui les a portées à mettre au jour ce nouveau recueil, c'est qu'au lieu des derniers statuts qu'on attendait depuis longtemps, pendant la vie de leur saint Instituteur, il avait paru, après sa mort, un gros volume de nouvelles Constitutions, dont on n'avait jamais entendu parler jusque-là ; qu'il fallait donc s'en tenir à celles qu'il avait données luimême, et signées de sa main. Se croyant en sûreté de conscience après cette déclaration, les religieuses de Nancy suivirent sans aucun scrupule, pendant un grand nombre d'années, les règles qu'elles avaient fait imprimer.
Aussi, lorsque en 1672, la Révérende Mère Angélique Ravaulx, supérieure du monastère de Reims, s'adressa au monastère de Nancy, comme au premier de l'Ordre, pour avoir les véritables Constitutions du saint Fondateur, on lui envoya un exemplaire du recueil imprimé. Elle le reçut avec un grand respect, le regardant de bonne foi comme la pure expression des volontés divines à l'égard de sa maison, et elle obtint de l'archevêque Maurice Le Tellier la permission de le faire imprimer, ainsi que le cérémonial pour l'usage particulier de sa communauté. Les Religieuses de Reims ne connurent jamais d'autre Règle avant 1836.
Cependant les vraies Constitutions avaient été édi-
tées trois fois; une première fois, en 1648, à Aoste, avec l'approbation de Monseigneur Jean-Baptiste Yercellin, évêque de cette ville; une seconde fois, à Tout, en 1649, par ordre de Monseigneur André de Saussay, et une troisième, en 1694, dans la même ville, avec l'approbation de l'évêque du lieu, Monseigneur Scipion-Jérôme Bégon.
Des quatre-vingts monastères que l'Ordre comptait avant la Révolution, la moitié embrassèrent les dernières Constitutions, les autres s'en tinrent aux premières.
Quant aux Eclaircissements sur les Constitutions, imprimés à Paris, en 1674, par ordre de l'archevêque de Sens, Henri de Gondrin, pour les quatre monastères de son diocèse, Provins, Etampes, Joigny et Nemours, et qui devaient servir de supplément aux premières Constitutions, ils ne furent accueillis que par un très petit nombre de communautés.
Dès qu'il fut évident pour les religieuses du monastère de Reims que les Constitutions dont leur parlait la supérieure de Nesle, étaient bien Fœuvre définitive de leur Bienheureux Père, elles se sentirent tout de suite disposées à les adopter. Elles acceptèrent d'abord avec reconnaissance les quelques exemplaires que leur laissa Mère Sainte- Victoire, et elles en firent la lecture d'un bout à l'autre en com^ munauté,
Pendant le peu de temps qu'elle devait encore rester en charge, Mère Sainte-Angélique s'appliqua à faire goûter à ses filles la manne cachée sous cette doctrine, rigoureuse en apparence, mais si suave au fond et si propre à porter les âmes au sommet de la sainteté. Elle la leur présenta article par article, en en relevant par de judicieuses remarques les beautés et la profonde sagesse. Dès qu'elle eut ainsi préparé les esprits, elle ne songea plus qu'à déposer le fardeau de l'autorité.
Les élections auraient dû se faire en mars. Mais les supérieurs avaient jugé bon de les renvoyer au mois d'août. On prétexta, pour colorer ce retard, qu'il y avait trop d'inconvénients à faire des changements au milieu de l'année scolaire. Le vrai motif, que l'on ne disait pas, était que celle des religieuses sur laquelle toutes les vues se portaient, sœur Sainte-Scolastique Guérin, n'ayant pas trente ans accomplis, n'était pas encore éligible ; et l'on voulait attendre qu'elle le fût. Cette intention, cependant, n'échappait à personne. Sœur Sainte-Scolastique était la seule à ne la pas deviner.
Au jour marqué, elle fut élue, malgré sa jeunesse. Cette élection fit éclater au grand jour la foi, Fhumilité et l'abnégation des Mères anciennes. Elles vinrent, en effet, avec une docilité parfaite, se prosterner aux pieds de cette jeune religieuse, naguère encore leur élève, et aujourd'hui leur supérieure, et
lui promettre obéissance et respect, comme au représentant môme de Dieu.
Les nouvelles professes, qui la connaissaient pour un ange de piété et de douceur, et qui voyaient en elle toutes les qualités propres au bon gouvernement d'une maison, l'avaient placée à leur tête avec enthousiasme, pressentant déjà tout le bien qu'elle ferait à la communauté.
Le premier soin de Mère Sainte-Scolastique fut de faire adopter définitivement les grandes Constitutions.
La tâche était ardue. Ici le zèle ne suffisait pas ; il fallait y joindre une grande prudence. Les esprits sans doute étaient bien disposés ; mais il s'agissait de briser d'anciennes habitudes, et d'amener de vénérables Mères, avancées en âge, et qui avaient vécu longtemps dans le monde, à refaire, en quelque sorte, le noviciat d'une vie religieuse plus austère que celle qu'elles avaient primitivement vouée.
Toutes ces difficultés, l'œil perspicace de la jeune Supérieure les eut sondées en un moment. Mais toute remplie de l'esprit de Dieu, et animée du désir de sanctifier les âmes qui lui étaient confiées, elle sentit que la faveur même dont elle était entourée devenait un élément de succès, et qu'elle ne retrouverait peut^ être jamais d'occasion aussi favorable.
Quatre jours après son élection, elle tint donc le chapitre et proposa nettement la grande réforme,
Le succès fut complet. Par un premier scrutin, la Règle de Sens fut annulée, et, par un second, les dernières Constitutions du Bienheureux Pierre Fourier furent adoptées à l'unanimité. Une ère nouvelle s'ouvrait pour le monastère de Reims.
Les Constitutions une fois acceptées, toutes les religieuses eurent à cœur de s'y soumettre sans restriction. Les plus anciennes, Mère Saint-Charles Yincelet, Mère Sainte-Agathe Person, donnèrent l'exemple de la générosité, et elles apprirent, comme de jeunes novices, à pratiquer une Règle qu'elles n'avaient jamais connue, et qui ajoutait de nouvelles charges à leurs premiers vœux.
La Révérende Mère Sainte-Scolastique vint en aide aux volontés plus faibles. Elles s'attacha à leur faire comprendre que tout l'esprit religieux se résume dans l'obéissance, surtout l'obéissance de l'esprit et du cœur, du jugement et de la volonté. Par sa douceur, sa condescendance et la sagesse de sa conduite, elle sut entraîner toutes les volontés à la suite de la sienne, et, en peu de temps, elle eut la consolation de voir la nouvelle Règle fidèlement suivie par toute sa chère communauté.
On ne put, sans doute, en pratiquer à la lettre toutes les prescriptions, les changements amenés dans les usages et les mœurs par le cours des siècles rendant impossible l'observation littérale de quelques points particuliers. Mais, quant au fond, on s'attacha
à faire revivre l'esprit primitif du saint Fondateur, en établissant toutes les âmes dans les sentiments de la plus entière soumission.
La jeune Supérieure sentit bien qu'elle devait, avant toutes les autres, se pénétrer de l'esprit du Bienheureux Pierre Fourier, et connaître à fond les principes spirituels sur lesquels repose toute sa doctrine. Aussi se mit-elle à étudier les Constitutions avec ardeur. Après l'Evangile, elle en fit le sujet le plus ordinaire de ses méditations. Souvent on la voyait seule au chœur, à genoux dans sa stalle, profondément recueillie, la Règle en mains, cherchant devant Dieu à bien pénétrer le sens de cette loi sainte, et y puisant le sujet des instructions qu'elle adressait ensuite à la communauté.
De la Règle de Sens on ne garda rien à partir de ce jour. Quant à la Règle de Reims ^ qui était la Règle primitive donnée par le Bienheureux Pierre Fourier, on continua à la faire lire au réfectoire le premier vendredi de chaque mois.