II
comment remercier Dieu du don précieux qu'il leur avait fait. Mais cette fleur était trop délicate pour vivre au contact du monde. A dix-huit ans, après avoir étudié au Saint-Sépulcre de Charleville, où elle fut le modèle des élèves du pensionnat, Yirg-inie vint à Reims solliciter son admission au noviciat de Notre-Dame, et, dès le début de sa carrière, elle retraça la vie angélique de l'aimable Saint qu'elle avait choisi pour patron.
Après plusieurs années passées dans la paix, Dieu permit qu'elle fut visitée par les tribulations et les peines intérieures. Il voulait sans doute qu'il ne. manquât aucun fleuron à sa couronne.
Ce cœur si pur, qui n'avait goûté jusque-là que les douceurs du service de Dieu, se remplit soudain de trouble et d'amertume. Mille tentations l'assaillent, le démon fond comme un vautour sur cette innocente proie, il la saisit, la tourne et la retourne, et ne lui laisse plus de repos, ni jour, ni nuit. Timide brebis, elle ne sait qu'opposer à ces violents assauts, ni de quel côté réclamer du secours.
Il lui semble qu'elle triompherait de son ennemi par les austérités corporelles ; l'inflexible obéissance en a réglé la mesure. Elle en appelle au Ciel, elle lui ofl're ses soupirs et ses larmes ; le Ciel paraît insensible à sa douleur. Elle croit, à certaines heures, que sa foi ne se soutient plus, et elle craint que son courag-e épuisé ne succombe. Enfin le Dieu qui cora-
mande en souverain aux vents et à la mer, satisfait de la fidélité de sa servante, reparaît au sein de l'orage, apaise la tempête, et ramène dans cette âme troublée un calme profond.
Nommée d'abord maîtresse des novices, sœur Saint- Louis fut ensuite placée à la tête du pensionnat, où elle se gagna tous les cœurs par l'amabilité de son caractère. Mais tandis qu'elle ne songeait qu'à se dépenser pour le bien de ses chères élèves, elle tomba dans un état de profonde langueur, dont elle ne put se relever et qui dura dix-huit mois entiers. Après cette longue purification, qu'elle supporta avec une angélique patience, Dieu l'appela au banquet de l'éternelle vie. Elle n'était âgée que de trente ans.
Cette perte fut un coup des plus douloureux pour le cœur si aimant de Mère Sainte-Scolastique, qui la regardait comme la plus vertueuse de ses filles, et qui fondait sur elle tant d'espérances ^
La mort de plusieurs autres religieuses, qui arriva dans le même temps, ne fit que prolonger et raviver sa douleur. Elle attribuait, non sans raison, ces accidents à l'insuffisance des cellules et des salles communes.
« Combien nous regrettons , disait-elle , que l'exiguité de nos bâtiments ne nous permette pas de
' Sœur Saint-Louis de Gonzague BilHer naquit en 1808, prit l'habit en 1827, et mourut en 1838.
rendre nos appartements plus sains et plus commodes ! Presque toutes nos sœurs sont deux dans une cellule, et les lieux où nous nous trouvons réunies nous offrent bien des sujets de mortification. C'est un grand avantage, sans doute, au point de vue spirituel ; mais les santés d'aujourd'hui ne s'accommodent plus de tout comme autrefois, et ce que nos anciennes Mères eussent regardé comme une délicatesse, est devenu une vraie nécessité. Vienne le jour où nous pourrons être moins à l'étroit, et nous en bénirons Dieu de tout notre cœur ! »
En cette même année 1838, la communauté perdit encore un puissant protecteur dans la personne de Monseigneur Blanquet de Rouville, évêque de Numidie, qui exerçait dans le diocèse les fonctions épiscopales depuis le départ pour l'exil du cardinal de Latil.
(( Combien de fois, dit l'annaliste, ce saint Evêque, encore plus respectable par ses vertus que par son âge, ne s'est-il pas dérangé pour nous donner sa messe 1 Combien de fois n'a-t-il pas pris la peine de venir nous entendre en confession ! Sa perte fut donc pour nous, qui avons senti de plus près les effets de sa paternelle bonté, un sujet de bien vifs regrets. »
Sa mort laissait le diocèse de Reims sans évêque, le Cardinal n'y ayant pas reparu depuis la départ de Charles X. La Cour songea à lui nommer un coadjuteur, et fit tomber son choix sur Monseigneur Gallard,
évêque de Meaux. Le Cardinal, qui connaissait avantageusement ce prélat, donna volontiers son assentiment à sa nomination.
Monseigneur Gallard était, en effet, bien digne de cette faveur. Réputé pour sa grande sagesse, sa haute piété et son zèle éclairé pour la discipline, il était depuis longtemps confesseur de la reine Marie-Amélie, et avait pris de l'ascendant sur l'esprit du roi, qui aimait à le consulter pour les affaires de l'Eglise.
Dès que sa nomination fut connue à Reims, la Révérende Mère Sainte -Scolastique s'empressa de déposera ses pieds les hommages delà communauté. Elle en obtint une réponse pleine à la fois de modestie et de dévouement. « Yous ne retrouverez pas en moi, lui disait-il, ce que vous regrettez avec tant de justice dans les prélats dont vous êtes privées. Je n'ai à vous offrir qu'un dévouement bien vrai et un désir sincère de coopérer de mon mieux à la perfection et à la sanctification de votre maison. Yous aiderez mon ministère et mon salut par vos prières. Ce me sera une grande consolation de penser que vous suppléerez toujours par vos pieux souvenirs devant Dieu à tout ce qui me manque. »
Mais Reims ne devait connaître Monseigneur Gallard que pour le pleurer bientôt. Arrivé le trenteun mai 1839, il officia pontificalement le jour de la Pentecôte, fit visite à quelques communautés, et entre autres à la Congrégation, oii il témoigna une exquise
bonté aux enfants des classes, tomba malade quelques jours après, et mourut, regretté de tous, le vingt-huit septembre suivant.
Deux mois s'étaient à peine écoulés que le cardinal de Latil terminait lui-même sa carrière au château de Gémenos, non loin de Marseille. Sentant approcher safm, il avait voulu revoir les rivages de la patrie^ et, prenant congé des augustes exilés dont il consolait le malheur depuis neuf ans, il était revenu mourir chez un de ses neveux. Il avait près de soixante-dixneuf ans.
A tous ces deuils s'enjoignit bientôt un autre, qui fut plus sensible encore au cœur de la Mère Sainte- Scolastique. Le supérieur ecclésiastique de la maison, M. l'abbé Gros, d'après les sages avis duquel elle n'avait cessé de se gouverner, fut appelé de Reims à l'archevêché de Paris, d'où il ne tarda pas à être promu à l'évêché de Saint-Dié et ensuite à celui de Versailles. En la privant de tout appui humain, Dieu voulait faire avancer cette grande âme dans les voies du détachement absolu, et lui apprendre que c'était en lui seul qu'elle devait désormais mettre sa confiance et chercher ses lumières et ses consolations. Mais M. Gros ne cessa, quoique éloig*né, de rester très attaché de cœur à la Congrégation et de lui donner en toute rencontre des marques sensibles de son dévouement.
Il fut remplacé dans la charge de supérieur par
M. Bara, chanoine et curé de Notre-Dame, qui ne l'accepta que sur les instantes prières de la communauté. Moins versé que M. Gros dans la connaissance de la vie religieuse, mais non moins dévoué à la maison, il s'en rapporta, pour la direction intérieure, à la vigilance et à la sagacité de Mère Sainte-Scolastique, lui laissant le soin d'agir avec liberté, et n'usant de son autorité personnelle que dans de rares occasions.
Réélue en 1839, en 1842 et en 1845, cette vertueuse Mère conduisait en effet la communauté avec une rare prudence. L'éminence de sa vertu et surtout la bonté de son cœur lui assuraient sur ses fdles un ascendant irrésistible, dont elle n'usait que pour les faire avancer dans les voies de la sanctification et les rendre chaque jour plus heureuses.
Cependant elle voyait approcher avec une secrète joie le terme de ses douze ans. Déjà elle se flattait de l'espoir de rentrer bientôt dans les rangs de la communauté et de n'avoir plus qu'à obéir. Sa santé, d'ailleurs, qui se ressentait toujours des austérités de son noviciat, semblait exiger du repos. Mais le Seigneur avait d'autres vues.
La révolution qui éclata en février 1848, et qui précipita de son trône le roi Louis-Philippe, fit concevoir pour un moment les plus vives inquiétudes. Des menaces de violence furent proférées du dehors contre la maison, les élèves se dispersèrent, une céré-
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monie de profession qui allait avoir lieu fut renvoyée à des temps plus tranquilles, en sorte que le trouble et l'incertitude s'emparèrent de tous les esprits.
On sentait le besoin, dans ces circonstances critiques, d'une main habile et expérimentée pour diriger la maison, et tout le monde souhaitait ardemment le maintien de la Mère Supérieure, bien qu'aux termes des Constitutions elle ne fût plus rééligible. Monseigneur Thomas Gousset, qui occupait alors avec tant d'éclat le siège de Reims, entra dans les vues de la communauté, et lui permit, par une dispense formelle de la Règle, de réélire une quatrième fois la même religieuse. Le scrutin eut lieu, et Mère Sainte- Scolastique, malgré son vif désir d'être déchargée, fut réélue, à la grande satisfaction de toutes ses filles. Plus les difficultés étaient grandes, plus elle s'attachait à sa chère communauté ; mais plus aussi ses filles spirituelles s'affectionnaient à leur bien-aimée Mère.
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