CHAPITRE III
MÈRE MAPtIE-ÏHÉPiÈSE DE SAINT FRANÇOIS XAVIER
(Marie-Thérèse De BLOIZ)
Marie-Thérèse De Bloiz. — Son éducation, ses goûts mondains. — Son entrée eu religion : ses qualités, ses vertus et ses emplois. — Le petit Couvent. — L'indulgence in articula mortis. — Secours aux Mères de Gondrecourt. — Réparations à la chapelle. — Association de prières avec le Saint-Sépulcre de Charleville. — Passage de la Reine. — Mort de Monseigneur de Rohun. — Monseigneur de La Roche-Aymon. — Mort de M. Le Pape de Kervilli. — Monseigneur de Sarepte. — Expulsion des Jésuites. — Fin de la Révérende Mère de Bloiz. — Marie-Madeleine Rogier. — Agnès Queutelot.
EPuis quelques années, écrit Mère Yicloire Fleuret, dans sa Retraite de 1760, nous avons une digne Supérieure qui ne cherche que les intérêts de Dieu en toutes choses. Je n'en ai jamais trouvé, et, selon toutes les apparences, je n'en trouverai jamais de telle. »
La personne à qui s'adressait ce bel éloge dirigeait le couvent depuis déjà cinq ans. Amesure qu'elle était mieux connue de ses filles, elle n'en était que plus appréciée et plus aimée. Aussi voulurent-elles rester sous sa conduite autant de temps que le permet la Règle, c'est-à-dire durant douze ans, de 1755 à 1767.
Marie-Thérèse de Bloiz, ainsi qu'elle se nommait dans sa famille, était une conquête de la grâce divine sur les vanités mondaines. Dans sa première jeunesse, ses regards s'étaient tournés avec avidité vers l'éclat des parures, ses oreilles s'étaient ouvertes à la voix enchanteresse des sirènes, ses pieds s'étaient portés dans les fêtes bruyantes, et son cœur s'était laissé séduire par les apparences de félicité qui éblouissaient ses yeux.
Mais un jour vint oii la lumière de Dieu inondant son esprit, Marie-Thérèse aperçut soudain, comme à la lueur d'un éclair, le vide de tout ce qu'elle aimait. Fatiguée et ennuyée de ces stériles agitations, qui absorbaient ses soins et son temps, sans lui apporter de joie et sans laisser à son âme la paix qu'elle poursuivait, elle se remit à penser au bonheur déjà lointain que son cœur avait entrevu et goûté au couvent. Elle fit repasser devant ses yeux les traits des pieuses Mères de Yitry qui avaient dirigé son enfance ; elle évoqua le souvenir de leurs pressantes exhortations, et bientôt son esprit fut comme saisi de la gran-
deur de la destinée à laquelle est appelée Tâme chrétienne.
Dès ce moment, le mirage trompeur avait disparu. Marie-Thérèse s'assit solitaire, comme les Hébreux exilés de Jérusalem, et, avec eux, elle redit le plaintif gémissement de Jérémie : « Nous nous sommes assis le long des fleuves de Babylone, et nous avons pleuré au souvenir de Sion. Nous avons suspendu nos harpes aux saules du chemin. Ceux qui nous avaient emmenés captifs nous priaient de chanter des cantiques. — Comment chanter des cantiques au Seigneur sur la terre étrangère? 0 Jérusalem, que ma main ne me serve plus, si je t'oublie jamais ! Que ma langue s'attache à mon palais, si je ne te regarde pas comme le premier objet de ma joie ! »
Dès lors plus de fluctuations, plus d'incertitudes. Elle prit résolument son parti, et dit comme le prophète : « Dieu seul sera mon partage à jamais ! »
Au premier signe de changement, le monde ne manqua pas de la censurer ; mais que lui importait le monde ? Elle en connaissait la malignité ; elle savait, pour l'avoir vu à l'œuvre, qu'il condamne toujours les serviteurs de Dieu. Jésus-Christ ne l'a-t-il pas prédit ? (( Si vous étiez du monde, a-t-il dit, le monde aimerait ce qui serait à lui ; mais parce que vous n'êtes pas du monde, il vous hait. » S'il ne peut accuser les actions, il s'en prend aux intentions. « Soit que les moutons aient des cornes, dit saint François de
Sales, soit qu'ils n'en aient pas, qu'ils soient blancs ou qu'ils soient noirs, le loup ne laissera pas que de les manger, s'il peut K »
Du même coup, Marie-Thérèse comprit la nécessité de la réforme personnelle, du détachement de toute créature, et de l'union de son âme à Dieu. Avec la lumière dans l'esprit, la chaleur de la grâce pénétra dans le cœur ; et, à partir de ce jour, sa volonté enflammée tourna toute son activité intérieure vers le soin de sa perfection. Se voyant âgée de vingt-quatre ans, et se trouvant encore les mains vides, elle voulut, comme dit F Apôtre, racheter le temps. Après avoir obtenu l'agrément de son père, Antoine de Bloiz, et celui de Claude Saubinet, sa mère, qui habitaient la ville de Reims, et qui ne cédèrent à ses instances qu'avec beaucoup de peine, elle courut s'enfermer à la Congrégation, désireuse de ne plus songer qu'à son salut éternel (1723).
Trente-deux ans de sa vie s'écoulent alors dans la retraite et la pénitence, pendant lesquels elle ne cesse de tirer vengeance d'elle-même, pour se punir d'avoir aimé et recherché le monde.
(( Dès le commencement, dit la relation de sa vie, elle courut avec tant de courage et de ferveur dans la carrière des vertus chrétiennes et religieuses, et
^ Introduction à la vie dévote, p. IV. ch. 1.
dans la pratique exacte des observances régulières, qu'elle fut admise avec joie par la communauté à la prise d'habit et à la profession; et, depuis lors, elle ne cessa de s'avancer dans la perfection, d'un pas toujours égal.
« Sa vertu était appuyée sur de solides fondements. La vivacité de sa foi lui découvrait Dieu en toutes choses, et le lui faisait considérer comme la cause première de tous les événements. Quand elle se sentait alarmée au souvenir de ses vanités passées ou à la vue de sa fragilité présente, elle relevait sa confiance par la pensée des grandes miséricordes de Dieu et des mérites de notre divin Sauveur, qu'elle offrait sans cesse pour suppléer à l'insuffisance des siens. Son amour pour Dieu lui donnait une grande délicatesse de conscience, et se reportait sur le prochain en qui^elle voyait son image. Aussi s'appliquaitelle à se montrer toujours aimable, prévenante et généreuse envers tout le monde. »
Aux qualités de l'esprit et du cœur Marie-Thérèse joignait une mémoire prodigieuse , à laquelle rien n'échappait. Grâce à des manières civiles et insinuantes, elle gagnait la confiance et l'affection de toutes ses compagnes.
Elle pratiquait tous les exercices de la religion avec esprit intérieur, zèle et amour, s'adonnant avec ardeur à tout ce qui lui était ordonné, se tenant en la présence de Dieu et s' efforçant de lui plaire eu toutes choses.
Entrait-elle au réfectoire, elle g-émissait de la dure nécessité à laquelle elle était assujettie ; elle s'humiliait de se voir semblable aux bêtes, obligée de faire une action qui lui était commune avec elles. Pour n'être point entraînée par la sensualité, et pour se retenir sur une pente si dangereuse, elle pensait tantôt au pain céleste de l'Eucharistie, dont elle se nourrissait par ses désirs, tantôt à la poussière du tombeau, s'excitant au mépris de son corps, tantôt aux longues abstinences et aux macérations des saints anachorètes, tantôt enfin à l'extrême disette de tant d'indigents qui manquent du nécessaire ; et elle ne sortait guère de table sans y avoir pratiqué quelque mortification.
Parmi toutes ses vertus, celle qui faisait son caractère dominant était sa dépendance parfaite de ses supérieures, pour qui elle professait une complète soumission d'esprit et de volonté.
Pour que sa perfection fût marquée du sceau divin, Dieu la fit passer de bonne heure par les souffrances. Des infirmités habituelles la clouèrent sur la croix, et lui hrent connaître le Calvaire beaucoup plus souvent que le Thabor. Mais elle marcha dans cette pénible voie, sans jamais rien perdre de sa constance ni de sa tranquillité d'esprit. En dépit de ses souffrances, elle remplit avec exactitude tous les emplois qui lui furent confiés.
Successivement tourière, maîtresse de classe, zéla-
trice du noviciat, elle était dépositaire depuis seize ans, quand ses sœurs la choisirent, pour la placer à leur tête. Elle avait alors cinquante-six ans. Elevée à cette dignité malgré sa modestie, elle en accepta généreusement la responsabilité, et, durant les douze années de son gouvernement, elle n'omit rien de ce qui pouvait contribuer au bien de la maison.
Il y avait à cette époque dans l'intérieur du couvent, à côté de la communauté des religieuses, une seconde communauté, formée par les demoiselles pensionnaires. Elle portait le nom de Petit Couvent.
Comme ces jeunes filles s'appliquaient par dessus tout à la partie éducative de l'instruction, et qu'elles mettaient tous leurs soins à s'avancer dans la vertu et à contracter l'habitude des pratiques chrétiennes, elles s'étaient organisées entre elles sur le modèle des religieuses. Il y avait dans leurs rangs des postulantes, des novices et des professes. Elles étaient conduites par une supérieure, une assistante et des conseillères, avaient leurs élections périodiques et leurs rénovations de promesses, et se partageaient entre elles les divers offices. En un mot, elles constituaient un petit couvent mitigé.
Ces pieuses jeunes filles eurent la pensée de se donner aussi des constitutions. Elles s'adressèrent donc, à cet effet, à Mère Victoire Fleuret, cette religieuse si distinguée, dont nous avons précédemment esquissé la biographie. Celle-ci accueillit leur demande avec
une grâce charmante et leur dressa une règle complète, qu'elle calqua sur celle du monastère, en proportionnant tous leurs devoirs à leurs forces et à leur situation. Le volume qui renferme cette règle, et que nous avons mentionné dans ses Œuvres, est encore aujourd'hui conservé au couvent.
La Révérende Mère de Bloiz fut informée, peu de temps après son élection, que les Mères de la maison de Gondrecourt, qui s'étaient vues obligées de relever leurs bâtiments, étaient tombées dans une grande détresse et faisaient appel à la charité de leurs sœurs. Elle eût voulu leur porter un secours efficace ; mais les impôts toujours croissants, la rareté de l'argent et les guerres continuelles mettaient obstacle à ses bons désirs. Elle leur fit cependant tenir cent livres, dont ces bonnes Mères furent très reconnaissantes. Toutefois leurs affaires étaient trop compromises pour qu'elles pussent se rétablir. Quelques années après, elles furent obligés de disperser une partie de leur personnel dans les autres couvents de l'Ordre.
Les affaires de la maison de Reims, sans être brillantes, se soutenaient mieux. La Révérende Mère put faire renouveler tous les arbres du jardin, plantés autrefois par le baron de la Môle, et dont la plupart étaient morts ou couronnés. Le nouveau plant d'ormes lui coûta quatre cents livres. Elle prit soin de la décoration de la chapelle. Elle y ht placer un grand tableau de prix et exécuter d'importants travaux. En
MÈRE MARIï:-THÉRÈSE de saint FRANÇOIS XAVIER 59
face d'une nouvelle réduction de rentes, elle vendit à la ville la maison du marché au blé, pour une somme de cinq mille six cents livres.
Au décès de chaque religieuse , il était d'usage d'envoyer une circulaire à tous les monastères de l'Ordre, afin de demander les suffrages des sœurs en faveur de la défunte. Dans ce nombre était compris le couvent du Saint-Sépulcre de Charleville, avec lequel la maison de Reims avait fait une association de prières. La communauté, trouvant que l'envoi de ces circulaires occasionnait trop de frais, eu égard aux circonstances des temps, décida, en 1763, qu'elles seraient supprimées à l'avenir, et que la somme qui y était consacrée serait désormais employée à l'acquit des messes célébrées pour le soulagement de chaque défunte.
La Mère de Bloiz obtint vers le même temps, en 1761 , par l'entremise du Révérend Père de Vaux, général de rOrdre des Minimes, l'indulgence plénière in articulo mortis^ que le pape Clément XIII accorda à perpétuité à toutes les religieuses du couvent.
Cependant l'illustre archevêque Jules de Rohan était mort, après avoir occupé avec éclat le siège de Reims pendant quarante et un ans. Une fièvre violente l'avait emporté dans un voyage de Strasbourg à Reims. Quinze jours plus tard, il était remplacé par l'archevêque de Narbonne, Charles- Antoine de la Roche- Ay mon.
La communauté s'empressa d'adresser au nouveau Prélat une lettre de félicitations et de se recommander à sa bienveillance. Huit jours après, elle recevait une réponse dans laquelle il l'assurait de tout son dévouement.
Au commencement de 1763, Mgr de la Roche- Aymon prit possession de son siège et fut reçu par les habitants avec d'éclatantes démonstrations de joie. « Il nous fit l'honneur, dit l'annaliste, de venir chez nous le onze mai, veille de l'Ascension. Nous le reçûmes à la porte de l'église, au son des cloches et de l'orgue. Il ne fit que passer par le chœur et se rendit au jardin, oii il remarqua la grande incommodité que nous causait le bâtiment élevé par les Frères des Ecoles chrétiennes ^ Il nous plaignit, mais c'était un mal sans remède. Les Frères, en effet, voulant élever un bâtiment contigu au mur de notre jardin, nous avaient demandé permission d'abattre le mur mitoyen, et s'étaient engagés à le relever à leurs frais, pour en faire le pignon de leur bâtiment. Nous y consentîmes un peu trop légèrement, et nous avons bien sujet de le regretter, car ils ont vue sur tout notre
^ L'ancienne maison des Frères avait son entrée dans la rue de Contray, et touchait par derrière au jardin de la Congrégation. Dépouillés à la Révolution, ils sont rentrés dans cette maison, acquise par le comité des Ecoles chrétiennes libres, le 24 juin 1880.
jardin et sur une partie du dortoir, en sorte que nous ne sommes plus libres chez nous.
« Après avoir visité toute la maison, Mgr de la Roche-Aymon entra au chapitre. Il nous parla avec une grande bonté, nous assura de sa bienveillance et de sa protection, et après nous avoir donné sa bénédiction, il sortit. »
L'année suivante, la mort enleva M. Le Pape de Kervilli, qui était supérieur de la maison depuis trente-deux ans. Il lui léguait la Bible de Sacy, en vingt-trois beaux volumes, et cinq cents livres pour le vestiaire de la chapelle. La Révérende Mère se remit aussitôt entre les mains de l'Archevêque, demandant à ne dépendre que de lui, ou, à son défaut, de l'un de ses grands vicaires.
Comme le Prélat, étant grand aumônier de France, résidait le plus souvent près du roi, dont il était très considéré, il consentit à confier le soin de la communauté à son premier grand vicaire, Mgr de Sarepte, qui gouvernait le diocèse en son absence, et il le présenta lui-même aux religieuses avec beaucoup de bonté.
Le lieutenant des habitants de Reims, Jean Rogier, venait de créer la place Royale, l'une des plus remarquables de France à cette époque. Grâce à l'influence de deux ministres rémois, Trudaine et Bertin, la ville avait obtenu du roi pour l'exécution de cette grande entreprise un secours de 600,000 livres. Par
un sentiment de reconnaissance, elle fit élever, au milieu de cette place, la statue de Louis XY,dont elle confia l'exécution au ciseau de Pigalle.
L'inauguration de ce groupe artistique, qui eut lieu en 1765, fut signalée par de splendides réjouissances. La pieuse reine Marie Leczinska y fut présente.
Lorsqu'elle passa dans la Rue-Neuve, la communauté s'avança à la porte du jardin pour la voir. La reine fit ralentir la marche de son carrosse, et salua les religieuses très affectueusement. Mais un an s'était à peine écoulé depuis cette fête, que l'on apprenait la mort du Dauphin, père de Louis XYL La communauté s'associa de grand cœur au deuil national, et fit des prières publiques pour le repos de l'âme de ce vertueux prince.
L'expulsion de la Compagnie de Jésus, qui avait eu lieu peu de temps auparavant, était pour la maison une épreuve plus pénible encore. Les Jésuites étaient tombés sous les coups de la coalition des Philosophes et des Jansénistes, également ennemis delà foi catholique, pour le maintien et la pureté de laquelle la célèbre Compagnie n'avait cessé de combattre.
La Congrégation de Reims leur devait beaucoup de reconnaissance ; car c'était en grande partie grâce à leur direction, qu'elle avait pu échapper aux influences des funestes doctrines de la secte, et conserver l'intégrité de sa foi. Aussi, dès que les projets du ministre Choiseul furent connus, la communauté
tomba dans une grande inquiétude. La Mère Elisabeth Fleuret s'adressa à un très savant ecclésiastique, docteur de Sorbonne,d'une foi très pure,et lui demanda quelle ligne de conduite les religieuses devraient suivre, s'il arrivait qu'on leur enlevât leurs confesseurs pour leur en donner de jansénistes. Ce docteur répondit qu'elles pourraient en conscience, faire près d'eux leurs confessions et recevoir la communion de leur main, attendu que les opinions de ces confesseurs n'étaient pas un motif suffisant pour s'abstenir des sacrements, à moins qu'ils ne fussent vraiment schismatiques et séparés de l'Eglise.
La fréquentation de la sainte communion, tant combattue par les Jansénistes, était demeurée au couvent ce qu'elle avait toujours été. Toutes les religieuses communiaient au moins aux jours de règle, c'est-à-dire les dimanches et fêtes de garde. Sur les conseils de leur confesseur, un certain nombre d'entre elles demandèrent même à communier plus souvent. La Révérende Mère de Bloiz, qui estimait avant tout la communion fervente, fit d'abord quelques difficultés, et les exhorta surtout à se rendre dignes de cette faveur. Enfin elle y consentit, et toutes celles qui le désiraient purent communier quatre fois la semaine. La Mère Fleuret nous apprend cependant qu'il n'y eut pas uniformité, et qu'au bout de quelque temps, le confesseur lui-même jugea bonde s'en tenir aux usages suivis auparavant.
La Révérende Mère de Bloiz prêchait d'exemple en faveur de la fréquente communion; elle s'en approchait le plus souvent qu'elle pouvait, et, dans les dix jours de sa retraite annuelle, elle n'en passait aucun sans la faire très dévotement. La plus grande peine que lui causaient ses infirmités était d'être forcée de s'abstenir quelquefois de cette manne dont elle n'était jamais rassasiée.
Bien que la Mère de Bloiz ne fut pas encore fort âgée, sa santé se trouva si compromise qu'elle se vit dans l'impuissance de s'occuper de la direction spirituelle de ses filles. Plusieurs d'entre elles, qui connaissaient les grandes lumières de Mère Fleuret, y recouraient volontiers et lui ouvraient leur cœur. Mère Fleuret ne les vit pas venir sans scrupule ; elle craignait avec raison, en acceptant de les diriger, d'entreprendre sur la fonction de la Supérieure, et de causer quelque trouble dans la maison. Cependant, après avoir pris l'avis de son confesseur, elle les accueillit et les assista de ses bons conseils. La Révérende Mère de Bloiz, avec une rare humilité, l'encourageait elle-même à la suppléer auprès de ses filles et à les soutenir dans leurs difficultés. « Peu m'importe, disait-elle, par qui se fait le bien, pourvu qu'il se fasse. »
Epuisée de soucis, de fatigues et d'infirmités précoces. Mère de Bloiz ne cherchait de repos que dans la prière, et s'en acquittait avec tant de ferveur, que
son exemple inspirait aux autres le désir de prier avec elle. C'était là^ disait-elle, que son esprit se délassait le mieux et puisait la lumière, les forces et Fonction de la parole dont elle avait si souvent besoin. Son union avec Dieu dans Toraison et l'office divin était si étroite et si tendre, qu'elle ne le perdait presque pas de vue, et qu'elle sentait croître sans cesse son désir de s'unir à lui de plus près dans le Saint Sacrement.
Elle survécut trois ans à sa sortie de charge. Malg-ré ses souffrances, elle continua à se lever chaque jour à quatre heures du matin, voulant être fidèle à la régie jusqu'au bout, et laisser aux jeunes religieuses l'exemple de l'énergie à se vaincre soi-même et à triompher de la chair par l'esprit.
Le trois août 1770, elle fut atteinte d'une attaque de paralysie qui l'enleva en quelques heures. Elle avait soixante-onze ans d'âge et quarante-cinq de profession. Elle fut assistée et inhumée par le curé de Saint- Jean, le pieux abbé Paquot, qui était confesseur de la maison, et que nous verrons plus tard verser généreusement son sang pour la foi.
Pendant les douze années du gouvernement de la Mère de Bloiz, la communauté reçut dix novices ; mais en revanche elle perdit onze professes, la plupart d'une haute vertu. Parmi les types les plus achevés, nous aimons à citer le nom de la Mère Madeleine Rogier, qui soutint si dignement la réputation H 5
de piété de sa famille, et qui sut couvrir ses solides qualités du voile de la modestie et de l'humilité. Elle avait obtenu la permission d'étudier le latin, afin de pouvoir mieux goûter son office, et, durant cinquante anS;, elle remplit avec bonheur les fonctions de chantre, auxquelles semblaient la destiner les agréments d'une voix aussi forte que douce. Elle s'éteignit doucement en 1760.
Une autre de ses compagnes, Agnès Queutelot, morte en 1766, à l'âge de trente-sept ans, laissa tout le couvent embaumé de la bonne odeur de ses vertus. Née à Rethel, d'un avocat au Parlement de Paris, elle pouvait dire, comme Salomon, « qu'elle avait reçu en partage une âme bonne et inclinée à la vertu. »
Elevée par sa vertueuse aïeule dans les sentiments de la religion la plus pure, elle s'était sentie de bonne heure attirée à Dieu. Ses parents, dont elle était tendrement aimée, mirent tout en œuvre pour la détourner de son dessein, et étalèrent à ses yeux tout ce qu'ils crurent capable de faire impression sur son cœur ; mais, comme Jésus-Christ en était déjà le maître, rien ne put ni la séduire ni l'ébranler. Loin d'être attirée par les plaisirs mondains, elle en conçut une aversion qui alla toujours croissant, jusqu'au jour où ses parents lui permirent enfin de se retirer à l'ombre du cloître, et où elle put chanter, comme Saint-Bernard : « 0 bienheureuse solitude, ô seule vraie béatitude ! »
Morte d'avance au monde, jamais on ne l'entendit parler de ce qu'elle y avait vu, ni de ce qu'elle y avait laissé de plus cher. Morte à elle-même, elle n'eut plus d'autre volonté que celle de ses supérieures, et ne se souvint de son corps que pour le mortifier.
Sa vie ne fut qu'une course rapide de vertu en vertu. Elle excella surtout par son amour pour le sacrement de l'autel, par son esprit de recueillement, par son attrait pour l'austérité, et par sa charité sans bornes à l'égard du prochain, qu'elle obligeait en toute occasion de la façon la plus gracieuse.
Atteinte d'une maladie mortelle à la fleur de sa vie, elle attendit, la lampe à la main, comme une vierge sage, la venue de l'Epoux. Elle le vit arriver avec joie, et lorsqu'elle fut près d'expirer, elle prononça ces paroles, qui furent les dernières : « Attirezmoi à vous, Seigneur, car vous avez la force suprême d'un Dieu, d'un époux et d'un roi. »