MÈRE MARIE DE SAINT LOUIS 8P
encore, lorsque, trois ans plus tard, elle vit sa sœur cadette, Marie-Eléonore, frapper à la porte du couvent, et en demander l'entrée. Il y eut, dès lors, entre les deux sœurs, une sainte émulation pour s'avancer dans les voies de Dieu.
Mais ce fut la cadette, sœur Marie-Thérèse de Jésus, qui arriva la première au terme final. Dieu, la trouvant sans doute mûre pour le ciel, la rappela à lui à l'âge de trente et un ans, après l'avoir purifiée dans le creuset des souffrances. Elle sortit de la vie, la joie dans le cœur et le sourire sur les lèvres, pareille à l'oiseau longtemps captif, qui retrouve enfin la liberté.
Pendant sa dernière maladie, sœur Marie-Thérèse ne permettait pas qu'on la berçât de l'espoir de guérir; c'était l'affliger que de lui dire qu'elle allait moins mal. Elle exprimait son désir d'être délivrée des liens du corps, et réunie à Jésus-Christ, son céleste époux, dans des termes si touchants, que tous les cœurs en étaient attendris, et que chacune de ses compagnes souhaitait une mort semblable à la sienne.
« Vous ne pouvez douter de mon attachement pour vous, dit-elle un jour à sa sœur aînée, qui lui prodiguait ses soins. Cependant je me ferais grand scrupule de verser des larmes en vous quittant. Faisons en sorte que noire sacrifice soit généreux, et ne demandez plus à Dieu ma conservation; peut-être
que, si je vivais plus longtemps, je serais moins bien disposée. »
« D'où vient donc, disait-elle une autre fois, que mon âme a tant de peine à quitter son corps? car mon cœur est tout à Dieu. »
Le jour de sa mort, sa sœur la visitait dès quatre heures du matin. « Réjouissez-vous avec moi, ma sœur, lui dit-elle, car voici enfin l'heureux jour que je désire depuis longtemps. C'est aujourd'hui que je dois mourir ! » Et comme sa vue s'obscurcissait : « Je ne vois plus, dit-elle, les choses de ce monde, mais je commence à connaître celles de l'éternité. »
Lorsqu'elle eut exhalé son dernier souffle, toutes ses compagnes, admises à prier près de sa dépouille mortelle, ne se lassaient pas d'admirer sur ses lèvres inanimées le sourire de béatitude qu'y avait déposé en partant son âme purifiée.
Sa sœur, Marie de Saint Louis, ne chercha d'adoucissement à sa douleur que dans un total abandon au bon plaisir de Dieu. « Car si quelque chose est capable, dit Bossuet, de rendre un cœur libre et de le mettre au large, c'est le parfait abandon à Dieu et à sa sainte volonté î Cet abandon répand dans le cœur une paix divine, plus abondante que les fleuves les plus vastes et les plus remplis. Si quelque chose peut rendre un esprit serein, dissiper les plus vives inquiétudes, adoucir les peines les plus amères, c'est assurément cette parfaite simplicité et liberté d'un cœur
entièrement abandonné entre les mains de Dieu. L'onction de l'abandon donne une certaine vigueur dans toutes les actions, et épancbe la joie du Saint- Esprit jusque sur le visage et dans les paroles K »
Elue supérieure en raison de ses éminentes qualités, Mère Marie de Saint Louis gouverna avec sagesse, et parvint à la fin de son triennat sans que son passage eut été marqué par aucun événement saillant. Quatre ans après sa retraite, elle célébra le cinquantième anniversaire de sa profession. Selon toute probabilité, elle atteignit un âge très avancé, et dut mourir hors de son cher couvent, après la dispersion violente des religieuses.
Elle fut remplacée dans sa charge, le dix-sept février 1775, par la Mère Marie-Jeanne de Saint Ambroise, nommée dans le monde Jeanne Canelle.
Jeanne était née à Reims en 1714, d'un conseiller à la cour des monnaies, Henri Canelle, et de Catherine Hachette. Entrée au couvent à l'âge de dix-huit ans, elle n'avait eu, pour devenir parfaite, qu'à suivre les beaux exemples de plusieurs de ses parentes, qui y avaient fait profession. Son bon naturel, secondant la grâce divine, elle devint, en effet, en peu d'années, une des religieuses les plus accomplies de la maison, et se signala particulièrement par sa fidélité à toutes les observances régulières, par son zèle
^ Bossuet. Opuscules.
pour la bonne exécution de l'office du chœur, et par son dévouement aux enfants du peuple.
Aussi son mérite, malgré la modestie dont elle s'enveloppait, n'échappa point à l'œil exercé de ses supérieures, qui lui confièrent successivement les fonctions de zélatrice du noviciat, d'intendante des classes externes et de préfète du pensionnat. La communauté prouva bien qu'elle ratifiait ces marques de confiance en la nommant à son tour conseillère, assistante et enfin supérieure.
Fort peu de temps après son élection, toute la ville se mit en fête pour le sacre de Louis XYI. Le couvent s'associa à cette joie patriotique comme il s'était associé au deuil de la mort de Louis XY. Les classes vaquèrent tant que le roi fut dans la ville. La Révérende Mère de Saint Ambroise fit dresser à la porte de la Rue-Neuve une estrade en amphithéâtre, et le jour du sacre, onze juin 1775, toutes les religieuses purent admirer les splendeurs du défilé à l'aller et au retour de la sainte Ampoule.
Lorsque Sa Majesté posa la première pierre du Nouveau Collège, elles furent encore témoins de cette cérémonie du haut de leurs fenêtres de la rue du Barbâtre.
La ville, obligée, selon les traditions, de faire les frais du sacre, taxa la Congrégation à la somme de cinq cent soixante-six livres, payables en trois ans. Mais en retour, le trésorier royal lui fit une offrande de
cent vingt livres, se conformant, sans plus d'examen, à ce qui s'était pratiqué aux deux sacres précédents.
La mort de Mère Aimée de Saint Pierre, Marie- Louise Yarlet de la Loge, arrivée sur la fin de la même année, fut pour la Révérende Mère Canelle une épreuve bien sensible. Car c'était un sujet d'élite, qui s'était fait connaître dans la direction des classes, et dont on attendait dans l'avenir les plus grands services.
Fille de Nicolas Yarlet, vicomte de Saulx-Saint- Remi, seigneur de la Loge et président-juge des traites foraines, et de Jeanne-Marie Cliâtelain, Marie- Louise avait étudié, dans sa jeunesse, non seulement à la Congrégation, mais encore cbez les Dame^ de Longueau et à l'abbaye de Saint-Pierre. Elle avait perfectionné, par une solide éducation, le riche fonds qu'elle avait reçu de la nature. Au monde, qu'elle avait assez connu pour ne le plus aimer, elle n'avait emprunté qu'une plus parfaite aisance de manières et de langage, sans rien perdre de son aimable ingénuité. Aussi, devenue religieuse, perpétuait-elle, par sa grande distinction, les antiques et nobles traditions du monastère. Elle était encore secondée en ce point par sa jeune sœur, Louise-Thérèse, qui l'avait suivie en religion, et qui possédait, elle aussi, de brillantes qualités naturelles.
Mais au moment où, parvenue à la maturité de l'âge et du talent, Mère Aimée semblait devoir rendre le plus de services parlç conseil et l'action, Dieu
se plut à l'éprouver par de cruelles infirmités. Une surdité totale, qui vint s'y ajouter, la relégua en dehors du commerce de ses compagnes. Elle adora en silence les dispositions de la sagesse divine. Acceptant sa croix avec une parfaite soumission, elle la porta, sans se plaindre jamais, jusqu'au jour où Dieu l'appela à recevoir l'éternelle récompense.
La Mère Supérieure ressentit une vive douleur de sa perte, et en prit occasion de se consacrer, avec plus d'activité encore, au développement de la ferveur de ses filles. En 1776, elle ajouta à la rénovation annuelle des vœux les pieux exercices du Jubilé, qui furent donnés par un prédicateur plein de zèle. L'année suivante, pour raviver les résolutions prises et en perpétuer le fruit, elle fit encore prêcher à tout le couvent une retraite de dix jours. Elle sollicita et obtint du Souverain Pontife plusieurs indulgences plénières, les unes septennales, les autres à perpétuité. Celles-ci étaient fixées aux fêtes du Saint Nom de Jésus, de l'Assomption, de saint Augustin, fondateur de l'Ordre, et du saint martyr Dorothée, dont le couvent possédait les reliques.
Son zèle pour l'avancement des âmes n'enlevait rien de sa sollicitude pour l'administration du temporel. Elle avait l'œil à toutes les affaires ; et, bien qu'elle eût un jugement juste et solide, elle n'oubliait jamais de prendre conseil, et donnait volontiers la préférence aux avis d 'autrui. -.
En 1775, elle porta à deux cents livres la pension des jeunes filles internes, qui, depuis la fondation de la maison, n'avait été que de cent cinquante. Le prix croissant de tous les objets de première nécessité rendait désormais ce chiffre insuffisant. Il est vrai que le salaire annuel d'un domestique ne dépassait pas alors trente livres. Néanmoins la maison ne pouvait, avec d'aussi faibles recettes, faire face à ses affaires que par la plus sévère économie.
Depuis longtemps la communauté aurait même eu peine à se suffire, sans les Petites Pensmis que la plupart des religieuses recevaient de la libéralité de leurs familles, et dont elles usaient, sous le contrôle de l'obéissance, pour le bien de la maison ou des particulières. « Je ne manque de rien, écrivait Mère Fleuret, dans une de ses retraites, quoiqu'il me semble que je n'aie d'attache à rien, et que je n'aie rien qu'avec la connaissance et le libre consentement de mes supérieures. J'ai une pension suffisante pour ne me laisser rien ou que peu de chose à désirer, et je l'ai employée jusqu'à présent à me procurer ce qui pouvait me faire plaisir, mais toujours avec une entière dépendance. Si elle venait à manquer, j'en sentirais de la peine, parce que la maison ne nous fournit pas toutes les choses nécessaires, et que j'aimerais mieux mourir que de rien recevoir gratuitement de personne, à cause des suites que cela peut avoir. »
Pour ne point laisser improductifs les quelques fonds que la prudence obligeait de tenir en réserve, le chapitre eut l'intention d'acheter une petite ferme à Champfleury. Le projet n'aboutit pas. Mais à cette occasion, le Conseil de ville rendit à la communauté un témoignage public des plus élogieux, et qui, dans les circonstances où il fut rendu, et à la veille de la proscription dont les couvents allaient être l'objet, reste pour elle un précieux monument et un vrai tilre de noblesse. Il est ainsi conçu :
« 24 mars 1777. — Sur la demande faite par les Dames de la Cong-régation d'un certificat qui pût leur servir à obtenir des Lettres patentes pour acquérir une ferme à Champfleury, la Compagnie a unanimement arrêté que ledit certificat aurait lieu dans la forme ci-après :
« Nous, soussignés, Lieutenant, Gens du Conseil et Echevins de la ville de Reims, certifions et attestons à tous ceux qu'il appartiendra que la communauté des Dames religieuses de la Congrégation de Notre- Dame, établie en cette ville en l'année 1634, a toujours été et est encore aujourd'hui de la plus grande utilité pour les citoyens ; en ce que les religieuses qui la composent consacrent leurs jours à l'éducation de la jeunesse par des écoles journalières et gratuites ; que l'on reçoit dans l'intérieur du couvent des jeunes personnes du sexe en qualité de pensionnai-
res, à qui l'on enseigne, comme clans ces écoles gratuites, des ouvrages nécessaires à leur condition et tout ce qui constitue une éducation solide ; et que le zèle et l'intelligence qu'elles ont toujours apportés au devoir principal de leur institution leur ont mérité la confiance et la vénération des citoyens ;
« Qu'il est de notre connaissance qu'une maison aussi avantageuse ne possède pas autant de fonds qu'il lui en faut pour subsister, et qu'elle est extrêmement gênée dans son revenu, surtout depuis que plusieurs contrats de constitution, qui faisaient partie de sa fortune, ayant été remboursés, les intérêts ont cessé, et les capitaux demeurent entre leurs mains sans rien produire ;
« Que, pour assurer par la suite au public un établissement qui lui est si utile, il serait essentiel de confirmer, par Lettres patentes, l'acquisition qu'elles ont projetée d'une ferme située au village deChampfleury, à deux lieues de Reims, en dérogeant à la déclaration de 1749;
« Que, nonobstant un traité, fait entre lesdites Religieuses et le Corps municipal, en 1638, par lequel elles ne peuvent posséder aucun bien dans l'étendue de six lieues de la ville, nous croyons aujourd'hui pouvoir déroger à cet acte de 1638, pour elles seules exclusivement, et implorer en leur faveur la protection du Gouvernement, attendu l'avantage infini qui résulte de cet établissement, et la
crainte, qu'à défaut de pouvoir subsister, elles ne soient forcées, par la suite, de transporter ailleurs une maison d'une ressource aussi essentielle pour l'éducation publique.
« Nous sommes même persuadés que nos prédécesseurs ne se sont portés à imposer à cette maison une condition si onéreuse que parce qu'ils ne prévoyaient pas alors de quelle utilité elle pourrait devenir par la suite.
« En conséquence, bien convaincus de la nécessité d'entretenir cette maison, et du préjudice notoire que sa suppression ou son anéantissement causerait à la ville, nous pensons que l'acquisition projetée par lesdites Religieuses leur est non seulement avantageuse, mais nécessaire dans les circonstances où elles se trouvent.
— En foi de quoi nous avons signé le présent acte, au bureau de l'Hôtel de ville, le 24 mars 1777. SouYN, Coquebert, Lecomte, Sutaine, Favart d'Herbigny, Sutaine-Maillefer ^
Tout en poursuivant ce projet, la vénérable Supérieure, qui avait été maintenue dans sa charge, faisait une revue attentive des bâtiments conventuels, où les années faisaient de plus en plus sentir leur action destructive. Tout ce qui lui parut défectueux, au dehors comme au dedans, elle s'attacha à le res-
^ Conclusions du Conseil de ville.
taurer. Mais pour ne point trop engager les ressources de la communauté, elle employa au paiement de quelques-uns de ces travaux la pension que lui servaient ses parents. Son exemple excita l'émulation de ses fdles. Plusieurs voulurent donc imiter sa libéralité, et l'on vit les respectables Mères Daunoy, Madeleine Hachette, Jobart, Dorothée Noiron,Lelong, de Semeuse et Varlet de la Loge, rivaliser dans ce noble combat de g-énérosité.
Cependant les forces commençaient à trahir la bonne volonté de Mère Canelle, et, malg-ré le courage dont elle faisait preuve, il devint bientôt évident qu'elle ne terminerait pas son second triennat. Elle avait fait, dans ses dernières années, une dépense d'énergie qui dépassait les forces communes de la nature. Pour soutenir de son exemple les observances régulières, elle ne s'inspirait que de son zèle, et restait sourde à toutes les prières qui lui étaient faites de prendre plus de ménagements. Elle était supérieure; elle se croyait obligée, à ce seul titre, d'être le modèle vivant de ses filles, et elle aurait voulu pouvoir leur redire, à toute heure, la parole de saint Paul à ses disciples : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis de Jésus-Christ. »
Ne perdant jamais de vue la salutaire pensée dé ses fins dernières, elle se trouva prête lorsque la mort vint frapper à sa porte. Avertie de son approclie par le redoublement de ses douleurs, elle mit la dernièro
main à sa préparation avec la sérénité d'une vierg-e sage qui attend l'arrivée de l'Epoux, et, le douze février 1779, elle s'endormit du sommeil des justes.
Malgré l'esprit nouveau, dont le souffle commençait à passer sur la vieille société française et à faire le vide autour des couvents, elle avait encore donné l'habit religieux à quatre jeunes novices.
Le cardinal de la Roclie-Aymon, archevêque de Reims, était mort peu de temps auparavant. Toute la ville l'avait pleuré, surtout les pauvres, qui avaient perdu, en sa personne, un père compatissant et généreux. Son coadjuteur, M"'^ Angélique de Talleyrand- Périg-ord, lui succéda. Quelques jours après son entrée solennelle, le vingt-neuf avril 1779, il fit visite à la communauté sans cérémonie, et d'une façon tout intime.
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