CHAPITRE VI
(Marie-Madeleine PORRIQUET)
Election de Mère Cécile de la Providence (Madeleine Porriquet.) — Sœur Agnès Vincelet, dernière professe. — Cinquantenaire de Mère Saint-Rerai Hachette. — Sœur donnée. — Défense de recevoir des postulantes. — Abolition des vœux solennels. — Pensions civiles. — Diot, l'évèque intrus. — Agitation populaire. — Arrestation de l'abbé Paquot. — Visite domiciliaire au couvent. — P'ermeture de la chapelle. — Autorisation de vivre en commun. — Réouverture de la chapelle.
A nouvelle supérieure que Dieu appelait au g"Ouvernement de la maison était destinée à traverser les plus terribles épreuves. Il lui faudra bientôt, en effet, assister aux attentats d'une Révolution jusque-là sans précédent, subir les fureurs d'une populace délirante, se voir spoliée de son couvent et de tous ses biens, et pleurer, fugitive elle-même, la dispersion de toutes ses filles.
Mais c'est à elle aussi qu'est réservé l'honneur n 7
de cacher le feu sacré pendant la tourmente, et de le faire briller d'un nouvel éclat, dès que Dieu aura rendu la paix à son peuple.
Mère Cécile, originaire de Revigny, dans la Meuse, était fille de Nicolas Porriquet, procureur fiscal, et de Catherine Boudart de Beuré. Elle se nommait dans le monde Marie-Madeleine. Née en 1732, elle était entrée au couvent en 1755, à l'âge de vingttrois ans, et avait pris le nom de sœur Cécile de la Providence . Elle avait quarante-sept ans quand elle fut placée à la tête de la maison. La force de son tempérament faisait augurer pour elle une très longue vie. Nous la verrons, en effet, devenue l'âme de la communauté pendant trente-sept ans, faire revivre, après la Révolution, grâce à sa longévité, les saintes traditions de l'ancien monastère.
Chargée successivementde presque tous les emplois, <( Mère Cécile de la Providence s'était toujours fait remarquer par son aptitude à les bien remplir. Supérieure, elle fut surtout attentive et vigilante. Elle allait au-devant des plus petits besoins de ses filles, et avait pour elles la tendresse et les prévenances d'une bonne mère. Toujours la première à tous les exercices, elle était une règle vivante. Sa politesse, sa délicatesse de sentiments, sa belle modestie, et, par dessus tout, son esprit religieux édifiaient et charmaient toutes les personnes qui avaient des rapports avec elle. »
Cependant elle faillit trouver un obstacle à sa mission dans celle même qui lui avait été donnée pour la seconder. La Mère Fleuret, qui était son aînée de plus de dix ans, avait été élue assistante, et n'entrait qu'avec peine dans ses vues. Elle se sentait vivement inclinée à contredire à plusieurs des dispositions que prenait Mère Cécile, aussi bien pour le spirituel que pour le temporel. Mais la charité mutuelle facilita leur entente, et les observations faites par la perspicacité de l'assistante furent pour la Supérieure un utile contrôle, qui contribua à la former plus complètement.
Uorag-e politique qui approchait se faisait pressentir depuis longtemps par divers signes avantcoureurs, et notamment par la diminution graduelle des vocations religieuses. Jusqu'alorsla Congrégation de Reims en avait peu souffert ; mais au moment où nous sommes parvenus, elle fut atteinte du mal commun. En 1780, Mère Porriquet donna l'habit à deux novices; en 1782, elle en admit encore une, et ce fut la dernière.
C'était une pieuse fille de laboureurs, venue de Berry-au-Bac. Elle s'appelait Marie Vincelet, et avait pris en religion le nom de Sœur Agnès de Saint Charles. Formée, pendant six ans, par l'habile main de Mère Fleuret, elle devint bientôt une âme d'élite, à l'exemple de sa maîtresse, dont elle avait sucé la forte doctrine, et dont l'héroïque patience dans les
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infirmités lui laissa des impressions qui ne s'effacèrent jamais de son esprit. Ayant une fois bien compris la grandeur de la destinée humaine et l'absolue nécessité du salut éternel, elle fit de cette pensée l'unique règle de sa vie. « Je veux me sauver ! » tel fut le désir constant de cette grande âme, dont nous aurons souvent occasion de parler , telle fut sa maxime favorite, tel fut le principe de ses héroïques vertus. Sans cesse elle y revenait, et, chaque fois, elle y puisait une nouvelle vigueur pour le bien.
Au moment oij elle entrait dans la carrière, une des plus anciennes religieuses de la maison. Mère Saint-Remi Hachette, s'apprêtait à chanter le cantique d'adieu du vieillard Siméon. Mais avant de se réunir au Dieu qu'elle avait uniquement aimé et servi, elle célébra avec éclat le cinquantième anniversaire de sa profession. Son frère, Mgr de Glandève, présida lui-même la cérémonie, et adressa à sa sœur de touchantes paroles :
« Cinquante années, ô ma chère sœur, lui dit-il, passées dans le service de Dieu, consacrées aux travaux de la vie religieuse et marquées par de continuels progrès dans la vertu et dans les voies de la perfection ! Cinquante années sans autre époux que Jésus- Christ, sans autres délices que sa croix, sans autre volonté que l'obéissance, sans autres richesses que sa grâce, sans autre espérance que ses promesses et ses récompenses, quelle carrière!... Qu'elle a paru
longue au monde et à ses amateurs, mais qu'elle vous a paru courte et délicieuse, toujours animée de cet esprit de foi et de ferveur qui a signalé vos premiers pas dans la religion, toujours soutenue par une vocation solide, par un attrait puissant et par un nouveau zèle pour les fonctions laborieuses de l'instruction de la jeunesse, auxquelles vous vous êtes dévouée ! Vous avez éprouvé combien le joug du Seigneur est doux, combien son fardeau est léger ; et, comme le saint roi David, vous vous êtes écriée mille fois : « Heureux, ô mon Dieu, ceux qui habitent votre maison ! Un jour passé dans ce saint asile est préférable à des années entières prodiguées au monde, à ses folies et à ses amusements. »
Un usage assez répandu dans les monastères d'hommes et de femmes consistait à admettre quelques séculiers à une certaine participation de la vie régulière sous le nom à'oblats ou de frères ou sœurs donnés. Ils ne faisaient pas profession de la Règle, et ne portaient pas l'habit de l'Ordre ; ils se donnaient simplement au monastère, eux et leurs biens, pour y vivre sous l'obéissance du supérieur, en servant la communauté.
La Congrégation de Reims avait bien reçu au xvii* siècle, quelques pensionnaires perpétuelles, mais jamais elle n'avait eu de sœurs données. En 1787, elle enaccepta une, qui paraît avoir été la première et la dernière. C'était une fille de trente-six ans, Marie-
Péreite Desforest, qui désirait depuis longtemps terminer ses jours dans la communauté et y travailler comme les sœurs adjutrices. Elle fut revêtue d'un costume religieux, fit vœu d'obéissance entre les mains de la supérieure, et se soumit généreusement à toutes les prescriptions de la Règle.
Cependant le roi avait convoqué les Etats-Généraux pour travailler aux réformes depuis longtemps réclamées par l'opinion publique. Mais il fut évident, dès le début, que les élus de la nation, outre-passant leur mandat, allaient renverser et détruire ce qu'ils avaient mission de réformer. Imbus pour la plupart des théories progressistes des auteurs de l'Encyclopédie, ou pleins des rancunes de la secte janséniste contre la religion catholique, ils prirent immédiatement l'Eglise pour point de mire. Aussi vit-on se succéder avec une effrayante rapidité les attentats les plus audacieux contre ses droits et sa constitution.
Avant la fin de décembre 1789, un décret de l'Assemblée Constituante ordonnait la mise en vente de tousles biens duclergé, déclarés propriétés nationales. Parce décret inique, l'Assemblée répondait aux vœux tant de fois émis par les philosophes. En réduisant le clerg"é de la condition de grand propriétaire terrien à celle de simple salarié, elle visait à le dépouiller tout à la fois de sa considération, de son influence politique et sociale, de son indépendance et de saliberté.
Bientôt après, l'ordre était intimé aux maisons
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religieuses de ne plus recevoir de nouveaux sujets, et de renvoyer les novices actuellement présents.
Le treize février 1790, les vœux monastiques étaient déclarés abolis, les ordres religieux supprimés, et les profès de tous les monastères proclamés libres de rentrer dans le monde. Mais au couvent de la Congrégation de Reims, comme dans la plupart des monastères de femmes, pas une seule religieuse ne fit défection. Toutes restèrent fidèles à leurs saints engagements, et donnèrent ainsi un formel démenti aux gémissements hypocrites des philosophes, qui se plaisaient à les représenter devant l'opinion comme les victimes de préjugés tyranniques.
Quelques jours plus tard, tous les biens des couvents étaient confisqués. A ces sources de revenus, aussi sûres que légitimes, l'Assemblée substituait des pensions sur le trésor public, qui furent d'abord payées en papier-monnaie, et bientôt ne le furent plus du tout.
Poursuivant ses attentats, l'Assemblée votait, le deux juillet 1790, la Constitution civile du Clergé, et obligeait, bientôt après, tous les ecclésiastiques à y prêter serment, sans que la condamnation du Pape l'arrêtât dans cette voie funeste. Des évêques intrus étaient sacrés et mis partout en possession des sièges épiscopaux. Le triste abbéDiot, ex-curé de Vendresse, avait osé accepter le titre d'évêquc métropolitain de Reims. Au mois de mai 1791, il s'installa sur son
siège usurpé et entreprit la visite des communautés religieuses. Mais il eut l'humiliation de se voir évincé , aucune d'elles n'ayant voulu le recevoir.
Cependant les passions populaires allaient s'échauffant de jour en jour. L'arrestation du roi fugitif mit le comble à l'exaltation des esprits. Après l'ouverture de l'Assemblée Législative, trente septembre 1791, toute sécurité disparut pour les citoyens, et le sort des honnêtes gens fut à la merci des clubs révolutionnaires. C'est alors que commencèrent les souffrances des religieuses de la Congrégation*.
Le six novembre 1791, un membre de la Société Populaire de Reims fit remarquer à ses compagnons qu'en passant à onze heures du soir, près de la porte
^ Consulter, pour tous les événements qui vont suivre, les Archives municipales de Reims, particulièrement les Registres des Conclusions du Conseil de ville, et celui des Délibérations du district de Reims ;
Les Annales manuscrites de la Congrégation, rédigées sur des notes de Henriette Laleu, sœur Notre-Dame de Grâce, contemporaine et témoin des faits (sac 12. 'Pièces relatives à la Révolution).
Lacatte-Joltrois ; Notes historiques et chronologiques sur les massacres à Reims, des 3, 4 et 6 septembre il 92, in-12 ; 1853.
M. Barbât de Bignicourt. Les massacres à Reims en 092 ; in-8% 1872.
M. l'abbé Ch. Cerf. Le Clergé rémois pendant la grande Révolution, dans le Bulletin du diocèse, 1873 ; Annales de Reims de 1789 à 1802, in-8'>, 1883.
L'abbé Aimé Guillon. Les Martyrs de la Foi pendant la Révolution française, 4 vol. iu-8% Paris, Germain Mathiot,
de ce couvent, il avait aperçu deux personnes déguisées, portant une calotte ou un bonnet de laine, qui se seraient introduites dans l'intérieur. Un peu plus loin, il avait rencontré cinq particuliers, vêtus de manteaux, s'entretenant de prêtres réfractaires. « Tant que notre municipalité sera aussi molle, se disaient-ils entre eux, nous ne pouvons espérer aucune tranquillité, et nous devons craindre de voir se renouveler dans notre ville les désordres arrivés à Nantes. »
Comme le témoin est convaincu que les personnes qu'il a vues entrer dans le couvent sont des aristocrates, qui se rendent là pour y tenir des conciliabules dangereux , il a fait sa motion , pour dénoncer cette maison à la municipalité, afin quelle en ordonne la visite.
La Société Populaire, ne trouvant pas suffisantes les preuves de rassemblement, ne crut pas devoir alors provoquer de perquisition domiciliaire. Mais à dater de ce jour, la maison était devenue suspecte, et les patriotes ne la perdirent plus de vue. L'occasion de se signaler contre elle ne tarda guère.
A peine huit jours s'étaient-ils écoulés que l'abbé Paquot, confesseur delà communauté, la leur fournit bien innocemment.
Ce vénérable prêtre, doyen des pasteurs de la ville, avait refusé de prêter le serment à la Constitution civile du clergé. Pour l'en punir, les administrateurs du district l'avaient banni de l'église de Saint-Jean, dont il était curé. Mais ce saint homme, qui, depuis
trente ans, faisait l'édification de la ville, consacrant toutes ses journées aux fonctions de son ministère, et prenant sur ses nuits pour vaquer à la prière et aux travaux de l'esprit, était resté sur sa paroisse et y prodiguait ses soins aux âmes fidèles.
Or il arriva que le quatorze novembre, trompé par la clarté de la lune, il sortit de chez lui vers trois heures du matin, et se rendit à la Congrégation pour y dire la messe et y entendre les confessions. Au moment où il frappait à la porte du sacristain, il est reconnu par une patrouille, qui lui demande ce qu'il vient faire en ce lieu. Sur son refus de s'expliquer, la patrouille lui déclare qu'elle l'arrêterait, si elle était secondée. Au même moment, la porte s'ouvre, et le sacristain, fort surpris de le voir à cette heure insolite, lui fait remarquer sa méprise. Les religieuses n'étant point encore au chœur, où elles avaient coutume d'entrer à quatre heures et demie, il l'invite à attendre chez lui que l'heure soit venue. Mais l'abbé Paquot s'en excuse, dans la crainte de lui causrer quelque désagrément, et sort sans plus tarder.
Chemin faisant, il est insulté par deux citoyens malveillants. A peine rentré au logis, il fait réflexion que, peut-être, sa démarche trop matinale va compromettre le couvent, et qu'il serait à propos qu'il allât donner des explications au poste le plus rapproché. Il se rend donc à la porte Dieu-Lumière, où se tenait la garde nationale.
La sentinelle l'interpelle plusieurs fois à distance, et, n'obtenant pas de réponse, faute d'être entendue, elle lui barre le passage de sa baïonnette. Conduit au commandant, le vieillard lui donne paisiblement raison de sa conduite. Mais celui-ci, trop défiant, ou peu satisfait de ses explications, le retient prisonnier jusqu'au jour, puis le dirige, sous escorte, vers l'bôtel de ville.
A neuf lieures, le maire, Nicolas Hurtault, assisté de quelques officiers municipaux, se fait rendre compte en détail des circonstances de l'arrestation. Convaincu qu'il n'y a de la part de l'abbé Paquot ni délit, ni infraction à la loi, il ordonne sa mise en liberté.
Mais tandis qu'on délibère, les administrateurs du district sont avisés qu'à la suite de cette arrestation, il se forme des attroupements tumultuaires, et qu'il y a lieu de craindre une nouvelle insurrection du peuple. Immédiatement le maire fait appel au commandant de la garde nationale et aux volontaires en garnison dans la ville, afin d'en obtenir main-forte, s'il en est besoin. L'abbé Paquot, témoin de ces mesures, lui fait remarquer qu'il a tout lieu de craindre, malgré son innocence, d'être maltraité par les agitateurs, et prie l'assemblée de le faire conduire en lieu sur. Le Conseil, dans l'intérêt de la tranquillité publique, le fait renfermer provisoirement à la maison d'arrêt.
A onze heures, l'agitation redouble. Les meneurs
attroupent la foule dans la rue du Barbâtre, près du couvent de la Congrégation, et veulent y pénétrer de force, pour mettre la main sur les aristocrates qu'ils prétendent y être cachés.
Quatre officiers municipaux, députés par le Conseil, les citoyens Jouvant, Chéruy, Oudin-Deligny et Lémerez, se rendent sur les lieux, escortés de plusieurs compagnies de gardes nationaux et de volontaires du département de la Côte-d'Or. Ils se trouvent bientôt aux prises avec une populace soudoyée, qui réclame à grands cris la visite de l'établissement, sous prétexte qu'il renferme des ennemis de la Révolution.
Informée de ces accusations, la Mère Supérieure et son conseil offrent spontanément de laisser faire la visite, afin de dissiper tout soupçon.
Un officier municipal entre donc avec quelques hommes du peuple. Ils parcourent la maison de la cave au grenier, et, comme il était naturel, ils ne trouvent personne. Ils font aussitôt part des résultats de leurs recherches à la foule impatiente, et cherchent à la calmer. Peine perdue. Le rassemblement va croissant d'heure en heure. Mais à défaut de suspects, quelques-uns des émeutiers qui ont pénétré dans la maison, se sont fait servir à boire, et ont bu jusqu'à perdre la raison.
Un renfort de troupes est envoyé de l'hôtel de ville. La foule avinée menace d'en venir aux derniers excès.
Elle insulte les soldats, et se livre aux propos les plus offensants contre les religieuses et contre les membres du district et de la municipalité. Passant bientôt des insultes aux voies de fait, elle lance des pierres sur les troupes et sur les membres des corps administratifs.
L'autorité municipale, se sentant débordée, s'entoure de toute la garde nationale, proclame la loi martiale, arbore le drapeau rouge et marche de l'hôtel de ville sur le lieu des attroupements. Une seconde visite du couvent, faite par les officiers municipaux pour la satisfaction de la populace, n'amène pas plus de résultats que la précédente. Enfin, grâce à l'énergique attitude de la municipalité, la foule recule devant la force armée et se disperse aux approches de la nuit. Plusieurs arrestations sont faites, et les prévenus sont conduits à l'hôtel de ville.
Comment peindre les angoisses des religieuses durant ces mortelles heures? Tremblantes à la pensée des périls qui les menaçaient, elles levaient vers le ciel leurs mains suppliantes, et imploraient le secours de la Yierge Marie et de tous leurs saints protecteurs.
« Que d'obligations n'avons-nous pas, écrit l'annaliste, à M. Dessain de Ghevriëre ^, qui mit à nous sauver tout le zèle et toute la prudence que sa belle âme lui suggéra ! Ces Messieurs avaient à craindre
^ M, Dessain de Ghevrière était le père de M°^° de Joncières,
pour leur vie comme pour la nôtre. Ileureusement que nous avions une porte qui donnait sur la Rue- Neuve, ce qui permit à l'un d'eux de sortir pour demander du secours. Oh! Providence divine, il y avait alors dans la ville le régiment de la Côte-d'Or, qui avait chassé toutes les religieuses de leurs maisons dans les lieux où ces soldats avaient passé. Dieu s'en servit pour nous délivrer du danger oià nous étions. Les honnêtes bourgeois chez qui ils étaient logés les engagèrent à demander l'autorisation de faire rentrer les malveillants chez eux. Non seulement ils le firent, mais plusieurs d'entre eux eurent la bonté de rester chez les voisins pour nous garder pendant la nuit. »
La tranquillité était rétablie dans la rue; mais la disposition des esprits restait la même. Quelques mois s'écoulèrent dans des incertitudes et des craintes continuelles. Les clubistes, qui ne pardonnaient pas à l'abbé Paquot de leur avoir échappé, firent circuler une pétition contre lui, et le dénoncèrent, ainsi qu'un autre prêtre, pour le seul crime d'avoir dit la messe à la Congrégation. Le premier mai 1792, le conseil général de Reims, de plus en plus entraîné par les passions populaires, donna satisfaction aux pétitionnaires, en arrêtant que l'église de la Congrégation serait fermée et que les scellés y seraient apposés. Ce qui fut exécuté sans retard.
La douleur des religieuses fut extrême. Elles étaient
inconsolables de se voir traitées avec plus de rigueur que les chrétiens les plus ordinaires, et d'être privées du saint sacrifice de la messe et des sacrements, qui faisaient toute leur consolation et toute leur force. Elles versèrent leurs peines dans le cœur compatissant de Tabbé Paquot, qui adressa à sœur Yincelet une touchante lettre de consolation.
« Il est sans doute bien pénible et bien douloureux, leur disait-il, de vous voir privées tout à coup des secours spirituels que la Providence vous avait accordés en abondance. Mais, pensez-y bien, c'est cette même Providence qui suspend pour un temps le cours de ses dons ; c'est une épreuve ou une punition de sa part. Si c'est une épreuve, efforcez-vous d'en tirer tout le fruit possible par votre constance à la supporter; si c'est une punition, soumettez-vous avec résignation à la volonté de Celui qui punit toujours en père dans cette vie. Peut-être aussi. Dieu permet-il que les sources de sa grâce cessent quelque temps de couler sur nous, afin de nous en faire mieux sentir tout le prix et toute la valeur ; car nous sommes naturellement assez ingrats, ou au moins assez insensibles, pour être peu touchés des bienfaits que nous obtenons facilement, et souvent, nous ne sentons pas ce que valent les choses, à moins que nous n'en soyons privés.
« Profitez donc de cette privation même des sacrements, pour vous convaincre de plus en plus de l'ex-
cellence et de l'efficacité de ces précieux remèdes, formés du sang adorable de Jésus-Christ. Regrettez sincèrement de n'en avoir pas toujours usé avec le respect, l'amour et la reconnaissance que doit nous inspirer la charité immense du Sauveur qui nous les a procurés; et formez la résolution, moyennant la grâce de Dieu, d'en faire dans la suite le plus saint usage possible. Yoilà le moyen de tourner à votre sanctification et à votre perfection l'obstacle même que le monde et le démon veulent mettre à votre salut. Dans les temps difficiles, nous devons veiller avec plus d'attention sur nous-mêmes. Priez et veillez. »
En face de mesures aussi rigoureuses, la communauté craignit pour son existence même. La Révérende Mère Porriquet en écrivit donc au procureur général syndic à Ghâlons, qui se hâta de la rassurer par la lettre suivante :
Châlons, ce 7 mai 1792.
Mesdames,
« Le décret de l'Assemblée nationale, qui supprime les Congrégations séculières, ne déroge pas à celui qui permet aux religieuses cloîtrées, qui préféreront la vie commune, de vivre et de mourir dans leurs maisons. Il vous prive seulement de la faculté d'instruire la jeunesse, et d'avoir des pensionnaires ; et je ne présume pas que la municipalité, par une fausse application de la loi, vous oblige à sortir de votre monastère.
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« Vous pouvez, Mesdames, y rester, et y exercer librement le culte conforme à vos opinions religieuses. En vivant loin de la société, vous n'en troublerez pas Tordre. Le prêtre qui dessert votre chapelle (il venait d'être supprimé), ne peut être considéré comme fonctionnaire public; et, jusqu'à la sanction du décret qui n'est pas encore connue, vous devez seulement prévenir les parents des jeunes personnes dont l'éducation vous a été confiée, qu'ils aient à les retirer.
« Au surplus, vous toucherez comme parle passé, soit en vivant en commun, soit en rentrant dans le monde, la pension liquidée sur vos anciens revenus, et elle augmenteo-a jusqu'à 700 livres, au fur et à mesure des décès des religieuses et sœurs converses qui composaient votre monastère à l'époque de la liquidation de votre compte. »
Le Procureur général syndic, Roze.
Devant cette déclaration, la communauté se tranquillisa, se croyant au moins sûre de vivre. Mais la chapelle était toujours sous les scellés, et aucun ministre du culte n'y pouvait pénétrer.
La Mère Supérieure fit ses diligences pour mettre fin à cet état de choses. A plusieurs reprises, elle représenta à M. Jouvant, procureur-syndic du district de Reims, que les autres communautés avaient un prêtre pour desservir leur autel, et qu'il était équi-r II 8
i 14 CONGBÉGATION DE N.-D. DE REIMS
table d'accorder à la sienne la même liberté. Les deux premiers ecclésiastiques qu'elle avait proposés n'ayant point été agréés, elle fit d'autres propositions. Les membres du district firent enfin droit à sa requête dans la délibération suivante, dont on lui donna ampliation.
« Du 22 mai 1792, l'an lY de la Liberté, au bureau auquel assistaient MM. Clément, Saguet, Baron le jeune et Chéruy.
« Le Procureur-Syndic a dit qu'en exécution de notre arrêté du 16 mai, présent mois, portant que la Supérieure de la maison de la Congrégation de cette ville serait invitée à nous proposer, pour la desserte de lacbapelle claustrale de cette maison, un ecclésiastique connu par sa tranquillité et sa tolérance, Madame Malot vient, par une lettre datée du jour d'hier, adressée à M. Mopinot Pinchart, président du Directoire, de proposer le sieur abbé Rondeau le jeune pour cette desserte; qu'il y a lieu de croire qu'elle a fait part de cette nomination à la municipalité de cette ville, qui l'a agréée, puisque M. le Maire s'est rendu hier, vers les sept heures du soir, au bureau, pour y déclarer que le sieur abbé Rondeau était accepté par la municipalité, d'après quoi, il nous a requis de statuer sur la proposition.
(( Sur quoi faisant droit, il a été arrêté que la chapelle claustrale de la maison de la Congrégation de cette ville sera desservie par le sieur Rondeau le
jeune, prêtre demeurant à Reims; qu'en conséquence les scellés apposés sur les portes intérieures de ladite chapelle seront levés par MM. les officiers municipaux, à la charge par les ci-devant religieuses de ladite maison, et par ledit sieur abbé Rondeau, de se conformer à l'article quatre du délibéré du Département du dix mai, présent mois, »
Clément, Saguet, Baron le jeune, Chéruy, Pour ampliation : Petizon.