‹ Histoire de la Congrégation de Notre-Dame de ReimsChapitre 8 sur 35 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Massacres des trois et quatre septembre 1792. — Mort de l'abbé de Lescure et de l'abbé Paquot, — Investissement du couvent par la populace. — Fuite et dispersion des religieuses. — Vente de la maison et de tous les biens meubles et immeubles, — Vie des religieuses dans le monde pendant la Révolution.

NTRAÎNÉE fatalement dans la voie de la violence, qui est sa voie naturelle, la Révolution en arriva bientôt aux derniers excès. Les passions populaires, libres de tout frein, tournèrent à la sauvagerie, et, dans les premiers jours de septembre 1792, la populace de Paris, abusée et soudoyée, imprima à l'histoire de la France une tache de sang ineffaçable.

Malheureusement pour son honneur, Reims fut une des cinq villes où les massacres de Paris trouvèrent un lamentable écho .

Dès le trois septembre, une bande de fédérés marseillais arrivent de Paris, altérés de meurtre et por-

leurs de mandats sanguinaires. Ils sèment quelques poignées d'argent, s'entendent avec leurs affidés, désignent leurs victimes, et aussitôt le carnage commence. Au nombre des victimes désignées se trouvent le supérieur majeur et le confesseur de la Congrégation.

Tout d'abord M. Canelle de Yillarzy et M. de Montrosier sont déclarés suspects et jetés en prison.

Puis le directeur de la poste, M. Guérin, et l'un de ses commis, nommé Carton, sont massacrés; bientôt aprës^ M. de Montrosier a le même sort. Les têtes des trois victimes sont portées par les rues de la ville, au milieu des hurlements de joie.

Au signal qui lui est donné, la foule se met à la recherche du chanoine de Lescure, grand archidiacre, vicaire général de l'archevêque de Talleyrand- Périgord, et supérieur de la Congrégation.

M. de Lescure avait noblement refusé le serment à la Constitution civile du clergé, et travaillait, avec toute l'autorité de sa situation, à maintenir les fidèles dans l'attachement à la sainte Eglise. C'était plus qu'il n^en fallait pour le rendre odieux aux agents de la Révolution, et pour le signaler à leur vengeance.

Présageant le sort qui l'attendait s'il restait en ville, il s'était retiré dans une petite maison de campagne à Monchenot, près de son ami, M. de Vachères, qui avait refusé, comme lui, le serment schismatique.

Une horde d'assassins est dépêchée pour les y arrêter. Elle les saisit sans qu'ils opposent la moindre

résistance, et les ramène à Reims au milieu deshuées et des outrages les plus sanglants. Pendant deux heures que dure le trajet, ces généreux confesseui's de la foi s'exhortent mutuellement à verser leur sang pour l'amour de Jésus-Christ.

A peine entrés dans la ville, ils ne peuvent plus se dissimuler que l'heure de leur sacrifice est proche ; car la multitude, ameutée pour les recevoir, s'abandonne en les voyant à des hurlements féroces.

On les entraine, au milieu du désordre, jusqu'à Phôtel de ville. Mais à peine y ont-ils mis le pied que l'abbé de Vachères, sans forme de jugement, est frappé de plusieurs coups de baïonnettes et tombe expirant. L'abbé de Lescure n'a que le temps de lever les mains au ciel, et aussitôt, renversé sur le corps de son ami, il est assommé à coups de sabre et de crosse de fusil. Il était âgé de cinquante-cinq ans. Ainsi étaient tombés l'un sur l'autre, au temps des persécutions romaines, les deux glorieux martyrs Séleucus et Stratonice ^

Cependant la nuit approche, et les citoyens paisibles espèrent que les égorgeurs vont se séparer. Yain espoir! Dans la journée, Tabbé Romain, curé du Chesne, et l'abbé Alexandre, chanoine de Saint- Symphorien, ont été arrachés de leur domicile, sous

^ Sic ambo simul cecidere, ut corporum tnmci alter alterurn tegeret. Asseman, t. 2. p. 1^1,

prétexte de leur faire monter la garde. Amenée sur la place de l'hôtel de ville, une compagnie de la garde nationale leur ouvre ses rangs pour les soustraire aux coups des brigands. Mais ces misérables, voyant les deux prêtres sur le pointde leur échapper, demandent à grands cris leur incarcération. Tout cède à leurs clameurs. Leurs victimes sont saisies et jetées en prison.

Yers sept heures du soir, l'abbé Romain en est retiré et ramené sur la place de l'hôtel de ville. A peine y est-il arrivé, qu'il tombe frappé de coups de sabre et percé de piques. Son corps tout palpitant est poussé dans un bûcher, allumé pour éclairer cette scène de cannibales.

Ivre de sang, la populace réclame aussi l'abbé Alexandre. Elle court à la prison, et le maltraite à coups de sabre. Le bûcher était à demi éteint. Elle le rallume, et contraint le martyr à y monter. Trois fois il essaie d'échapper aux flammes qui le dévorent, trois fois il est repoussé dans le brasier, jusqu'à ce qu'enfin il chancelle et expire dans cet horrible supplice.

Les magistrats et les autorités municipales, paralysés par la terreur, se tenaient renfermés et n'osaient tenir tête aux ég-orgeurs. Aussi ces scélérats se préparèrent-ils à recommencer le lendemain.

Toute la nuit du trois au quatre septembre, la ville fut en fermentation. Dès neuf heures du matin, les

assassins sont à la porte de l'abbé Paquot, curé de Saint-Jean, et confesseur de la Congrégation, dont nous avons déjà raconté la première arrestation.

Ce saint homme était connu de toute la ville pour son héroïque charité. Depuis bien des années, il était chargé du service spirituel des prisonniers. Les prisons étaient alors des lieux infects, où les détenus croupissaient dans la plus affreuse misère, et traînaient sur des tas de paille pourrie leur existence déshonorée. Que de fois l'humble prêtre, attendri à la vue de leurs souffrances, ne s'était-il pas dépouillé de ses propres vêtements pour les couvrir î Souvent il rentrait chez lui n'ayant plus que sa soutane et son manteau, ayant donné à ses malheureux enfants, comme il les appelait, jusqu'à sa chemise et ses chaussures. Il avait épuisé sa fortune à faire l'aumône.

Pressentant sa fm prochaine, M. Paquot avait passé la nuit en prière, demandant à Dieu la force de souffrir le martyre pour son amour. Un de ses amis, qui pénétra dans sa chambre le quatre septembre, dès la pointe du jour, le trouva prosterné devant son crucifix, la face contre terre, et récitant les prières des agonisants.

Quelques instants après, le saint vieillard descendit dans une chambre basse, où se tenait son domestique. Voyant ce bon serviteur inquiet sur l'issue de la journée, il se mit à le consoler et à le raffermir.

« Ayez confiance, lui dit-il, la mort que vous craignez pour moi serait le plusgrandbienquime pût arriver. D'ailleurs, il ne tombera pas un cheveu de ma tête sans la permission de Dieu. »

Toujours préoccupé de son prochain martyre, il réitérait souvent l'offrande de sa vie, et on l'entendait soupirer en disant avec un sentiment de crainte : « Peut-être n'en serai-je pas trouvé digne ! »

A la brutalité des coups que l'on frappe à la porte, il reconnaît la présence des assassins. Seul il a le courage de se lever et d'aller leur ouvrir. Horreur ! il reconnaît à leur tête Château î Château, un misérable qu'il a comblé de bienfaits! « Qui cherchez-vous? » leur dit-il avec la douceur de Jésus au jardin de Gethsémani. — « Le curé de Saint-Jean, » répondentils avec fureur. — <( Eh bien! mes enfants, c'est moimême. » — « Puisque c'est vous, il faut nous suivre! » — « Mes amis, leur dit-il, je n'ai point un habit assez décent, permettez que j'en aille prendre un autre. » En un clin d'oeil, il s'est revêtu de sa soutane et de sa ceinture, il s'est prosterné une dernière fois devant son crucifix, et il reparaît aussi calme que résolu.

On l'entraîne hors de sa demeure. Dès qu'il en a franchi le seuil, on l'affuble du bonnet rouge, sans respect pour ses cheveux blancs. « Crie : Vive la nation! » lui disent ses bourreaux. — « Oh ! mes enfants, leur répond-il avec calme, crions plutôt : Vive

Jésus! Hélas ! que vous êtes à plaindre de ne le pas connaître !»

Sans faire attention à leurs propos sacrilèges et à leurs cris barbares, il traverse les rues de la ville, au milieu de cette horrible escorte, en récitant les psaumes de David.

Dès qu'ils sont arrivés à l'hôtel de ville où siège la municipalité, le maire essaie, par un petit stratagème, de le soustraire à la fureur de ses bourreaux. « Qu'allez-vous faire ? leur dit-il. Ce vieillard n'est pas digne de votre courroux. C'est un bonhomme, dont le fanatisme a dérangé la tête. Il est en démence! » — « Non pas. Monsieur, réplique avec énergie l'abbé Paquot ; je ne suis ni fou, ni fanatique. Je vous prie de croire que jamais je n'ai eu la tête plus libre, ni l'esprit plus présent. Ces Messieurs me demandent un serment décrété par l'Assemblée législative. Je connais ce serment ; il est impie et subversif de ma religion. Puisque ces Messieurs me permettent de choisir entre un tel serment et la mort, je choisis la mort, parce que je déteste ce serment. Il me semble, Monsieur, que c'est vous avoir assez démontré que j'ai Tesprit présent et que je sais ce que je fais. »

Le maire, déconcerté par tant d'héroïsme, ne sait plus que dire. D'autres sollicitent l'abbé Paquot de prêter le serment, du moins en apparence, pour sauver sa vie. Mais ce nouvel Eléazar, incapable de

racheter ses jours par une lâcheté, leur répond : « Si j'avais deux âmes, je pourrais en sacrifier une pour vous ; mais n'en ayant qu'une, je la garde pour mon Dieu. »

Quelques membres de la municipalité, qui voudraient le sauver, essaient de faire comprendre aux brigands que le refus du serment n'emporte pas la mort, mais seulement la déportation. Ils ne parviennent même pas à se faire écouter.

« Ah ! tu ne veux pas qu'on t'épargne, lui dit un des assassins, eh bien !.. et tous de crier : A mort! A mort î » — (( Quel est, leur dit le vieillard, celui de vous qui me donnera le coup de la mort? » — « C'est moi ! » répond le plus hardi ou le plus féroce. — « Permettez donc, mon ami, que je vous embrasse, afin de vous témoigner ma reconnaissance pour le bonheur que vous allez me procurer. » — Et il l'embrasse tendrement, comme le plus grand de ses bienfaiteurs.

« Souffrez, leur dit-il encore, que je me mette dans une posture convenable pour offrir à Dieu mon sacrifice. »

Aussitôt il tombe à genoux, et demande pardon à Dieu pour lui-même et pour ses meurtriers. Il n'a pas encore fini qu'il s'affaisse sous le fer du bourreau, et que les autres l'entraînent violemment hors de la salle des délibérations. Il tombe sur les marches de l'hôtel de ville, couvert de coups de sabre, et il est achevé par le fer des baïonnettes.

On lui tranche alors la tète, on la plante au bout d'une lance, et, après l'avoir longtemps promenée dans les rues, on l'abandonne sur la voie publique. Son corps est livré aux plus indignes outrages. Les meurtriers le traînent jusqu'à la maison qu'il avait habitée, et là (la plume se refuse à décrire ces scènes dignes de l'enfer), ses membres outragés sont mis en pièces, rôtis sur des charbons ardents, et servent de pâture à ces monstres. Une femme, le croira-t-on? pousse la férocité jusqu'à déchirer avec les dents le cœur tout palpitant du saint martyr, dont elle a tant de fois connu la charité ! « Vovons, dit cette furie, s'il est aussi bon après sa mort que pendant sa vie ! » Et elle porte à ses propres enfants les restes de son exécrable festin.

Tandis qu'on promenait dans les rues la tête du curé de Saint-Jean, l'infâme Château courait arrêter un autre prêtre. C'était l'abbé Suny, curé de Rilly-la- Montagne, vieillard octogénaire, qui demeurait dans la même maison que lui. Souvent l'abbé Suny l'avait secouru de ses deniers, et, la veille encore, il lui avait donné la chemise que ce misérable portait en ce moment. Château l'arrache de sa demeure et le livre à ses complices, qui le massacrent impitoyablement.

Lorsque la rage de la populace fut lasse d'outrager les restes vénérables de l'abbé Paquot, le tronc de son corps fut jeté dans un bourbier. C'est là que des âmes pieuses le recueillirent. Elles l'ensevelirent

ensuite avec respect dans le cimetière des pestiférés. Exhumé plus tard par les soins d'une ancienne religieuse, il fut réuni à celui d'un autre martyr, l'abbé Musard, et placé avec lui sous l'autel de l'église de Merfy où il repose. Son chef, longtemps conservé comme un précieux trésor, dans la pieuse famille Lacatte, est aujourd'hui à l'hôpital de Saint-Marcoul.

« Pendant que ces scènes hideuses se passaient dans la ville, nos Mères, raconte l'annaliste de la Congrégation, étaient dans les angoisses de l'effroi et de la terreur.

« Le matin du mardi, quatre septembre, ne sachant pas encore l'arrestation de M. Paquot, elles l'attendent à l'heure accoutumée. Il n'arrive pas. Entendant les cris d'une masse de peuple, ameutée devant leur maison, l'inquiétude les prend, et elles font, non sans peine, appeler le sacristain. Il leur apprend ce qui se passe, et comment M. Paquot a été arrêté. Il leur annonce qu'elles sont en danger, et qu'elles doivent songer à sortir de leur maison, car la populace menace de les massacrer.

« Nos Mères restent interdites à ces nouvelles. Depuis plus de dix-huit mois, elles connaissaient, il est vrai, le décret porté contre toutes les maisons religieuses, mais elles avaient toujours conservé l'espoir d'échapper à la proscription. Et voilà que le moment était arrivé !

k<. Nous aurions mieux aimé mourir, dit la Mère

Laleu, que de sortir de notre chère clôture. Cependant le danger qui pressait nous y contraignit bientôt. Il fallut nous soumettre et adorer les desseins de Dieu.

« La populace, rassemblée devant la porte de notre monastère, allait toujours grossissant. Elle y resta toute la journée de ce mardi, quatre septembre. S'enhardissant au récit des forfaits qui se commettaient sur la place de l'hôtel de ville, elle demandait à grands cris qu'on lui ouvrit nos portes, afin de se saisir des prêtres qu'elle prétendait être cachés chez nous.

« Quelques magistrats, à la tête desquels paraissait M. Dessain de Chevrière, furent obligés, pour calmer le peuple, d'entrer dans notre maison, d'en faire la visite et d'en dresser procès-verbal, pour attester qu'ils n'y avaient trouvé personne. Mais comme cette vile populace ne cherchait qu'à piller, ce moyen ne la satisfit point. Elle se mutina, refusa d'évacuer la place, et continua à crier qu'on la laissât entrer. Ces Messieurs ne savaient plus quel parti prendre pour nous délivrer d'un danger si pressant. C'en était fait de nous si l'on cédait.

« Dans quelle terrible anxiété était en ce moment toute notre communauté ! La plupart de nos Mères se préparaient à la mort. D'autres, prosternées devant Dieu, le conjuraient d'avoir pitié de nous.

u II était presque nuit. On nous conseilla de pro-

fiter de robscurité pour quitter notre monastère. Dans la journée, le décret fatal de l'Assemblée législative nous avait été signifié.

« L'ordre nous fut donc donné par messieurs les magistrats de nous séparer, et de ne pas nous réunir plus de deux ou trois ensemble. Il fallut nous résigner et obéir...

« Il n*y a que notre sainte religion qui nous pût soutenir dans ce terrible moment, Il n'y a qu'elle qui pût nous faire supporter toutes les peines qu'on nous fit pendant plusieurs années. Sortir de notre maison ! oh I la mort nous eût été plus douce. Mais il fallut se soumettre aux décrets impénétrables du Seigneur. »

Suivant l'ordre qui leur était intimé, les religieuses sortirent donc à la faveur des ténèbres. Pour les protéger contre les fureurs de la multitude, le Conseil municipal avait délégué un de ses membres, le citoyen Yiart, qui veilla sur leur sortie, ainsi que sur celle des dames de Saint-Etienne. Dans le même moment, le citoyen Lefranc-Moulinet protégeait le départ des religieuses de Sainte-Claire, et le citoyen Lurette, celui des religieuses de Saint-Pierre-les-Dames.

Dès qu'elles furent sorties, tous leurs biens devinrent la proie de la Révolution. Il est présumable que la Révérende Mère Porriquet avait distribué d'avance aux religieuses le peu d'argent que possédait la procure, et les effets les plus indispensables. Depuis plus de deux ans qu'on s'attendait à cette catastrophe,

on avait dû prendre quelques précautions. Toutefois les conditions désastreuses dans lesquelles s'opéra le départ rendirent presque impossibleslespréparatifs.

Les saintes reliques honorées dans la chapelle, parmi lesquelles on remarquait surtout le corps entier du martyr Dorothée, furent entièrement détruites. Une bonne sœur converse, craignant qu'elles ne fussent profanées, les mit dans un four et les brûla.

L'église et le couvent furent mis en vente comme propriétés nationales , et acquis par un boucher, nommé Beuzard. Dépouillée de tous ses ornements, l'église devint une g-range, puis une écurie. Le reste de la maison servit d'abord de caserne, en 1793, puis fut transformé en domiciles bourgeois, et, en quelques années, changea plusieurs fois de propriétaires. En peu de temps, rien n'y fut plus reconnaissable. Le claveau qui surmonte la porte d'entrée garda cependant le chiffre de la Sainte Yierge, dont on voit encore aujourd'hui les restes mutilés K

L'autel principal de la chapelle, de style renaissance, formé de marbres de diverses couleurs, fut mis en vente chez les citoyens Hermann, marbriers, sous les Loges de la Couture.

Quant aux propriétés immobilières, distinctes du couvent, maisons de Reims et fermes de la campagne, elles furent toutes vendues au profit du trésor national.

^ C'est au n" 24 de la rue du Barbâtre.

II u

Une partie des papiers de la communauté put être mise en sûreté, et échappa ainsi à la dispersion. C'était la partie la plus intéressante. Elle contient les vrais souvenirs de famille de la Congrégation depuis son établissement à Reims, c'est-à-dire les Annales du couvent, le Registre des Vêtures, et les Lettres circulaires euyoyées aux monastères de l'Ordre au décès de chaque religieuse. Quant aux titres de propriétés, ils furent transportés au district, et, de là, au chef-lieu du département, où ils sont encore K

Le jour où elles furent arrachées de leur pieuse retraite, les religieuses étaient au nombre d'environ trente-cinq. Depuis la fondation du monastère, on comptait cent quatre-vingt-quatorze vètures et cent cinquante-neuf décès.

Celles qui étaient de Reims rentrèrent dans leurs familles. Plusieurs, qui n'avaient plus de parents, louèrent des chambres en ville et s'y retirèrent, pleurant et gémissant sur les malheurs de la France et sur leur propre sort. Elles manquèrent souvent du nécessaire, mais elles n'osaient, dans l'état de terreur où étaient les esprits, faire connaître leurs besoins, et elles étaient obligées, sous peine de se compromettre, de refouler dans leurs cœurs les sentiments d'indignation et de douleur qui les oppres-

' Châlons. Archives départementales, Congrégation de Notre^ Dame de Reims, série G,, trois liasses et un Inventaire de 1670.

saient. Car en s'emparant des biens des communautés, l'Etat s'était engagé à payer une pension à tous leurs membres. Mais il ne tarda pas à oublier sa promesse. Les pensions furent touchées deux ou trois fois, puis on ne reçut plus rien.

Les religieuses qui étaient de la campagne ou des villes voisines, quittèrent Reims, pour la plupart, et rentrèrent dans leurs foyers. La Mère Sainte-Ursule, Nicole Lacuisse, se retira à Chamery. La Mère Henriette Laleu, dite Notre-Dame de la Grâce, partit pour Bayonne, où habitait son frère. Sœur Saint- Charles Yincelet, la dernière professe, fut recueillie par un de ses oncles, vieillard vénérable, qui demeurait à Corbeny.

A l'abri des dangers, sans inquiétude sur son sort et sur les moyens de pourvoir à sa subsistance, sœur Saint-Charles continua à remplir fidèlement ses exercices de piété, assistant en secret à la sainte messe, s'approchant souvent des sacrements, et ne craignant pas de faire plusieurs lieues à pied pour pouvoir goûter cette douce consolation. Sa foi vive, sa charité ardente, sa prudence alliée à la simplicité, son bon cœur, son obligeance, sa modestie et sa grande piété servaient de prédication à ceux qui en étaient témoins. Maîtresse de sa petite fortune, elle faisait le plus noble usage de ses biens, donnant sans compter aux malheureux, et surtout se donnant elle-même, quand il s'agissait d'être utile aux âmes. Fidèle à la

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conduite de la Providence, elle sut pratiquer, durant cette bourrasque d'impiété, des vertus qu'elle eût ignorées derrière ses grilles.

Une converse, sœur Thérèse Lelièvre, se fit en ville un emploi fort lucratif dans la confiserie. Une autre, sœur Geneviève Coutelas, retirée à Nanteuil, son pays natal, se consacra à l'instruction religieuse des enfants pauvres, et au soin des malades.

La Révérende Mère Porriquet, supérieure de la communauté, s'était réfugiée en ville avec Mère Malot et sœur Denise, qui lui étaient unies par la plus religieuse affection. Elles se fixèrent dans le quartier de la Couture, et se livrèrent au travail des mains pour suppléer à l'insuffisance de leurs ressources.

Les deux pieuses Mères s'acquittèrent toujours fidèlement de leurs devoirs religieux, et surtout de la récitation du bréviaire. Leur plus douce consolation, au milieu de leurs peines, était de conserver les saintes pratiques de leur vocation. Quant à sœur Denise, que nous avons déjà admirée au chevet de Mère Fleuret, elle se dévoua sans réserve, durant ces longues années d'épreuve, au service de ses chères Mères. Trahie dans tout le voisinage par sa courageuse charité , elle était souvent demandée pour soigner et veiller les malades, et elle rapportait généreusement au logis commun le salaire et les petits présents dont on payait ses services.

Jetées sur la terre d'exil, alors qu'elles avaient espéré vivre et mourir à l'ombre des autels, toutes C(^s religieuses, même celles qui étaient à l'abri du besoin, coulèrent des jours bien sombres et bien amers. Songeant aux temps heureux où elles chantaient dans la paix les louanges de Dieu, elles ne trouvaient aucune joie dans le tumulte du monde, et Itîur cœur se desséchait à la vue des triomphes de l'impiété. Comme les filles de Jérusalem, étrangères dans leur propre patrie, elles pleuraient sur les ruines amoncelées, et appelaient, par leurs gémissements et leurs prières, le retour de temps meilleurs.

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