‹ Histoire de la conquête d'Alger (volume 2)Chapitre 106 sur 192 · ALGER APRES LA BATAILLE · texte numérisé non relu

ALGER APRES LA BATAILLE

vent, les vaincus expliquèrent la perle de la bataille par une circonstance extraordinaire et fortuite : la défection des Kabyles. Que les Kabyles aient pu céder au ressentiment d'une injure en se retirant dans leurs montagnes après Téchec éprouvé par Tarmée turque dans l'attaque des lignes françaises, cela est possible; mais celte retraite n occasionna point 1 échec, elle le suivit. Les janissaires et les contingents arabes avaient été victorieusement repoussés quand notre mouvement offensif commença. La détection des Kabyles ne fut donc qu'un des incidents de la déroute, au lieu d'en cire la cause. Du reste, on avouait que cette déroute avait été aussi complète que possible. Les Turcs ramenaient quinze cents blessés, mais ils déclaraient que, malgré leur habitude d'emporter ceux des leurs qui tombaient, ils avaient laissé un bien plus grand nombre de blessés, sans compter les morts, sur le champ de bataille. Les évaluations de notre état-major, qui portaient à 5,000 les hommes mis hors de combat dans leur armée, n'étaient donc point exagérées. Pour ces quinze cents blessés aucun secours n'était préparé. Il fallut que le jeune médecin allemand, qui se trouva seul chargé, en Tabsence de tout autre homme de son art, de porter secours à toutes ces souffrances, improvisât tout. Appelé le 19 juin, à quatre heures de l'après-midi, par le ministre de la justice, pour être investi de ces fonctions, on lui adjoignit, sur sa demande, comme infirmiers, vingt et un barbiers juifs ou maures, auxquels il fut obligé de faire donner la bastonnade pour stimuler leur zèle et diminuer leur dureté. Le ministre de la justice lui envoya de vieilles toiles déchirées, dont on ne pouvait plus se servir pour en faire des tentes; il en fit des bandages. Sur les vingt et un infirmiers, qu'il faisait garder à vue pour les empêcher de s'enfuir, cinq seulement parvinrent à panser tant bien que mal les plaies, les autres furent employés à faire de la charpic. Quand, à dix heures du soir, le jeune médecin, harassé de faligUL's, couvert de sueur, la tête pleine de vertiges, se retira, incapable de continuer son œuvre sans prendre quelque repos, les cris déchirants de plusieurs centaines de blessés auxquels il

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n'avait pu donner aucun soin le suivirent. Notez que dans la caserne ou il avait fait réunit* le plus grand nombre possible de ces malheureux, il n'y en avait que 800; on en avait répandu 7lO autres dans plusieurs bâtiments. 11 n'avait pas même pu voir ces derniers.

A la nouvelle de la défaite des musulmans à Staouéli, la consteraation avait été grande dans la ville. Plusieurs craignirent de voir arriver les vainqueurs. PfeiiTer, dans son impatience de captif et son inexpérience de jeune homme, ne pouvait s'expliquer le retard qu'ils mettaient dans leur marche. Les musulmans, découragés, répétaient sans cesse : Allah dan (cela vient de Dieu), et le témoin oculaire des terreurs algériennes assure que, si notre armée était arrivée sur les pas des fuyards, elle serait entrée dans Alger sans coup férir.

Cela est improbable, sans être tout à fait impossible ; mais, à la guerre conmie en politique, on Gût rarement tout ce qu'on pourrait faire, parce qu'on ne sait jamais tout ce qu'il faudrait savoir. Le mieux est d'agir avec sûreté. Avant la fin du jour, cette panique était dissipée. Le dey réunissait le soir même ses ministres et ses principaux ofliciers en divan; les ulémas turcs et arabes formèrent une autre assemblée, dont il devait prendre l'avis. Le résultat de ces délibérations fut l'envoi de nombreux courriers qui partirent dans toutes les directions, pour commander aux troupes éparses dans la campagne de se réunir. En même temps, on résolut d'achever de mettre en défense le fort de l'Empereur, construit au sud de la ville, et qui par conséquent la protégeait contre les Français. La nuit ftit employée à en compléter l'armement. Une garnison de 2,C00 hommes alla s'y installer. Toute la ville, excitée par les prédications des ulémas, avait pn^sé de l'abattement à la fureur. Au point du jour, on vit partir plusieurs milliers d'hommes pour marcher au-devant des Français; ils criaient en sortant d'Alger : « Nous sommes prêts à mourir pour le service de Dieu! » Des troupes de Kabyles et d'Arabes les rejoignirent dans la matinée du 20 juin, de sorte qu'ils formèrent dès lors un corps

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RAISON DE riMMOBILITÉ DE L*ARMÉE. 565

de 18 à 20,000 hommes qui couvrait Alger; plusieurs milliers d*hommcs vinrent bientôt grossir leurs rangs. Ils étaient sous le commandement de Mustapha, bey de Tilery, le plus habile des généraux afiricains, qui, bien décidé à éviter une bataille rangée, commença à harceler, nuit et jour, Tarmée française, dont il ne pouvait s'expliquer l'immobilité dans sa position de Staouéli.

Cette immobilité s'explique pourtant. Le commandant en chef de l'expédition française avait renoncé avec peine à pousser plus avant la victoire de Staouéli; mais, averti par l'histoire*, il avait sagement pensé qu'il importait surtout de ne point faire un pas en avant qui pût être suivi d'un pas rétrograde; or les moyens de transport, les vivres, les munitions môme, tout lui manquait encore pour entreprendre le siège d'Alger. Sa correspondance officielle et secrète porte la trace du combat qui s'était livré dans son esprit et des motiis qui avaient fixé sa résolution. «Depuis le combat du 19 juin, écrivait-il à la date du 22 juin 1830 au ministre de la guerre, l'ennemi ne montre que quelques détachements épars. Il parait certain que la plupart des Arabes se sont éloignés, que les Turcs restent enfermés dans les murs d'Alger et qu'une vive fermentation s'est manifestée parmi eux. Dans cet état de choses, je n'aurais pas hésité à porter l'armée en avant si les chevaux de l'artillerie de siège et ceux de l'administration avaient été débarqués. Les bâtiments qui les transportent devaient partir le 15 de la baie de Palma, des vents de sud-ouest les y ont retenus jusqu'au 18 ; depuis lors le calme a été presque constant, et ils ne sont pas encore en vue. J'ai pensé que l'investissement ne devait se faire que lorsqu'on aurait la certitude que les travaux de siège ne seraient pas interrompus parde manque de munitions et que les subsistances seraient assurées pour trente jours*. »

* On se souvient que Tannée de Charles-Quint, après un succès obtenu dans un combat défensif, vit ses efforts se briser contre les remparts d''Alger.

• lUpport du 22 juin 1850.

Cette sage détermination du général en chef est juslîGée parle témoignage de l'intendant en chef de l'armée d'expédition, qui déclare que « le petit nombre de voitures et de mulets dont l'administration pouvait disposer alors ne permettait pas d'éloigner Tarmée de ses magasins ^ »

Dans sa correspondance intime avec le baron d'Haussez, ministre de la marine, M. de Bourmont laissait voir d'une manière plus claire d'où venait l'obstacle qui arrêtait la marche victorieuse de Tarmée. « Monsieur le baron et cher collègue, disait-il, notre débarquement s'est opéré à merveille, et je dois rendre justice au zèle que M . l'amiral et presque toute la marine ont montré en cette circonstance. Cependant je ne puis m'empêcher de vous témoigner mes regrets des retards qu'éprouvent, en ce moment, les convois partis de Palma après nous. Leur arrivée eût réparé, autant qu'il était possible de le faire, la perte de temps que nous avions éprouvée, et le débarquement du 14 juin, qui ne peut être pour nos affaires aussi avantageux que celui que j'espérais faire le 2, aurait eu un bien plus haut degré d'importance par la rapidité du succès. Aujourd'hui peutrètre Alger, serait investi et les Arabes se déclareraient pour nous. Mais, malgré mes instances, M. l'amiral n'a jamais voulu consentir à faire partir tous les convois avec les escadres de guerre, ni même à vingt-quatre heures de distance. Aussi, depuis huit jours, nous demeurons à attendre nos approvisionnements, sans lesquels la prudence me défend d'avancer dans un' pays coupé, inconnu, et qui n'offre aucune ressource positive. La journée du 19 aurait été plus brillante, plus décisive, et nous aurions poursuivi l'ennemi jusqu'aux portes d'Alger, si j'avais pu faire porter des vivres en quantité suCBsante pour nourrir les troupes ; mais les moyens de transport nous manquaient absolument, et, comme je ne voulais pas m' exposer au moindre pas rétrograde, parce qu'en diminuant peut-être la confiance des troupes, qui ne comprennent pas tou-

* M. le baron Denniée constate que Tadministration nVait alors à terre que quarante h cinquante caissons à deux roues, et soixante mulets de bât. Précis historique et administratif, etc., par le baron Denniée.

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