SIÈGE DU FORT DE L'EMPEREUR
forts. Deux faits établissent que Ton était, des deux parts, à peu près hors de portée. L'un est constaté par Tamiral lui-même, dans son rapport au ministre de la marine : «Le feu, dit-il, vient de cesser à cinq heures avec le dernier bâtiment de Far* mce. Aucun n'a d'avarie apparente et ne doit avoir de pertes notable par suite du feu de l'ennemi, si j'en juge par le vaisseau amiral. Mais, par une fatalité inouïe, le (unçste événement ar^ rivé, il y a près de deux ans, à bord du vaisseau, s'est renouvelé. Une pièce de 56 a crevé dans la batterie. Dix hommes ont été tués, et quatorze ont été blessés ^ » Ce furent les seules pertes que la marine eut à déplorer dans cette journée. Le rapport du vice-amiral daté du 5 juillet 1850, et les rapports subséquents n'en mentionnent pas d'autres. Le second fait fut constaté par le général Valazé et les officiers de l'armée de terre, qui visitèrent plus tard les forts qui servaient de point de mire à cette canon* nadc. «Nous les avons vus, dit un de ces officiers, et nous n'y avons pas compté plus de douze à quinze boulets. » Le général Valazé ajoutait, avec une brusquerie toute militaire, « qu'il se chargeait de réparer, pour 7 francs 50 centimes, toutes les avaries causées par la marine aux fortifications. »
Quand une flotte formidable et des batteries également formidables échangent, pendant plusieurs heui^es, une furieuse canonnade sans se faire plus de mal, la seule conséquence raisonnable qui en ressort, c'est qu'elles n'ont point tiré à portée. Le vice-amiral remplit son devoir en n'exposant pas inutilement à un désastre la flotte que le roi lui avait confiée. Son seul tort fut d'avoir donné, dans quelques parties trop pompeuses de son rapport, les proportions d'une attaque sérieuse à une simple démonstration *. Le vaillant homme de mer qui avait dans sa vie
* Rapport dtt 3 juillet 1850. Vie de Vamiral Duperré, page 458.
« Voici un passage de ce rapport : t A deux heures cinquante minutes, le vaisseau amiral, a demi-portée de canon, a commencé le feu, et successivement tous les bâtiments de Tarmée, je dirai même jusqu^aux bricks, ont défile, h demi-portée de canon, sous le feu tonnant de toutes les batteries, depuis celles des Anglais (le fort des Anglais) jusqu'à celles du Môle inclusivement. Les
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des grandes pages militaires comme celles du combat du 5 juillet 1810 contre le Windham, le Ceijlan et YAstell^ et celle du combat du Grand-Port (23 et 24 août de la même année) dans les mers des Indes, n'avait pas besoin de cette gloire d'emprunt pour illustrer sa carrière.
Cette canonnade, qui avait commencé par frapper Alger d'une terreur profonde, produisit un effet contraire quand les Algériens virent que ce bruit formidable n'était suivi d'aucun résultat et que les bouletsn'arrivaient pas jusqu'à eux. L'impuissance de la flotte et l'inaction apparente de l'armée de terre, qui achevait les travaux d'approches, leur rendirent encore une fois la confiance; on les entendit s'écrier que, puisque nous manquions de canons, ils nous en enverraient, et, dans la nuit du 3 au 4 juillet, ils assaillirent en grand nombre la batterie du Dauphin*. On se battit corps à corps, et après un court et vif engagement, dans lequel le lieutenant d'artillerie Daru fut blessé à la main, les artilleurs les contraignirent à la retraite.
L'illusion que leur ignorance entretenait ne pouvait* durer plus longtemps; les faits allaient se charger de la dissiper. Le 4 juillet 1830, à la pointe du jour, tout était prêt pour l'attaque. Les compagnies étaient à leur poste; 10 pièces de 24, 6 pièces de 16, 4 mortiers de 10 pouces, 6 obusiers de 8 pouces, étaient en batterie. A quatre heures du matin, une fusée, partie du quartier général, donna le signal de l'attaque ; à l'instant les
boml)ardes ont riposté sous Toiles aux bombes nombreuses lancées par Fennemi. Quand j'aurai reçu les rapports particuliers des commandants de raisseau, je pourrai citer à Votre Excellence les traits de courage qui ont pu plus particulièrement fixer leur attention. La mienne n'a pu s'arrêter plus sur un bâtiment que sur un autre. J'étais cependant à même de suirre tous les mouvements et de juger du feu de cbacun pendant deux heures qu'a duré la canonnade h demi-portée, [sous un front de peut-être trois cents pièces d'artilleiie. »
On voit que ce récit prête à une simple démonstration la portée d'une attaque sérieuse.
' Histoire d'Alger, par Ch. de Rotalier, tome II, page 465 ( Paris ^ 4841).
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batteries furent démasquées et le feu commença sur toute la ligne. Dès les premières, volées, les boulets de 16 et de 24 firent voler en éclats les pierres des murailles et des embrasures. Le fort de l'Empereur riposta vigoureusement. La milice turque ne démentit pas son vieux renom de vaillance. Nos officiers euxmêmes, si bon juges en matière d^ntrépidité militaire, admirèrent le courage impassible de ces canonniers, que Télargissement des embrasures mettait presque à découvert^. «Nous admirâmes, dit un témoin oculaire, le courage de ces braves gens, qui auraient mérité un meilleur sort. L'équipage des pièces était mitraillé, mais à la place du mort se mettait un vivant, et le feu continuait*. »
Les sacs de laine dont les Turcs avaient garni les merlons qui séparent les embrasures furent en effet bientôt emportes par les feux croisés de nos batteries, et, Tépaulement en maçonnerie s' écroulant en plusieurs endroits, leurs canonniers se trouvèrent exposés comme une cible à nos boulets. Les mêmes hommes ne tiraient pas deux coups. N'importe, il se présentait de nouveaux canonniers à chaque coup, et le feu ne se ralentissait pas. Pendant trois heures, le tir continua de part et d'autre avec la même vivacité. Nos officiers pointaient eux-mêmes les pièces, et l'on remarqua le sang-froid du colonel d'Esclaibes, qui resta pendant tout le feu dans une des batteries de 24, pour donner des leçons de tir aux pointeurs*.
Les Turcs tiraient non -seulement du fort de l'Empereur, mais du fortBab-Azzoun et de la Casaubah. A sept heures du matin, le feu du fort commença à se ralentir sensiblement. Les batteries turques, jonchées de cadavres, étaient presque désertes. Quelques pièces seulement tiraient encore. A huit heures, le feu de l'ennemi était complètement étehit. Le nôtre continua de ruiner les défenses. L'ordre de battre en brèche allait
* Rapport du géuéral en chef, 4 juillet iSSO.
" Rûckblick auf Algier, etc., page 168, par le prince de Schwarzenberg.
5 Femel, Campagne d'Afrique.
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être donné, lorsqu'à dix heures une explosion épouvantable fit disparaître une partie du château; des flammes, des nuages de fumée et de poussière s'élevèrent à une hauteur prodi gîeuse, et des pierres furent lancées dans toutes les directioas. Quand ce nuage immense retomba avec la poussière et la fumée qui obscurcissaient l'horizon , on vit; que la tour principale était détruite de fond en comble ^ Le général Hurel, commandant de la tranchée, ne perdit pas un moment pour franchir l'espace qui séparait nos troupes du château. Trois compagnies du 55'', s*é< lançant sous sa conduite au pas de course, y entrèrent par la brèche et en prirent possession. Le général Valazé et le général Laliitte les y suivirent de près avec les troupes d'artillerie et du génie, animées par l'ardeur de leurs chefs. Les ruines fumantes du fort offraient l'image du chaos. La (ace nord-ouest était entièrement écroulée, ainsi que la plate-forme et la tour; les niu* railles restées debout présentaient de larges fentes, semblables à des cicatrices. Çà et là des débris de toutes espèces, entremêlés de membres humains, car tous les défenseurs du fort ne s'étaient pas retirés à temps; partout des flocons de laine qui, dispersés par l'explosion, couvraient au loin les arbres et le sol. Un do nos soldats, impatient de voir le drapeau blanc flotter sur la forteresse, ôta sa chemise et la hissa au sommet de la tige brisée, d'un dattier qui s'élevait dans Tintérieur du fort et qui, vue de loin, grâce à sa position aérienne, servait de point de repère aux bâtiments qui approchaient de la terre. C'est par l'apparition de ce pavillon, improvisé avec une gaieté française, que Tannée apprit la reddition du château de l'Empereur.
On attribua, dans les premiers moments, l'explosion qui ayait fait sauter ce fort à la chute de quelques-unes de nos bombes. Mais l'on apprit bientôt, par les rapports des officiers placés sur les pentes du Boudjaréa, que la place avait d'abord été évacuée et que les Algériens eux-mêmes avaient fait sauter le fort. C'est ce qui avait eu lieu en effet. Le khaznadji qui commandait dans
* Rapport da général eu chef, 4 juillet i830.
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