PRISE DU FORT DE ^EMPEREUR
la forteresse, voyant sa troupe réduite de moitié et les murailles s'écroulant de toutes parts, avait domié ordre de cesser le feu, et ses troupes, d*après son commandement, avaient abandonné rédifice^; un seul resta pour exécuter un projet désrâpéré; sans doute il pensait qu'une partie de l'armée française resterait en* sevelie sous les ruines du Soultan-Calassi. Cette espérance fut déçue. Les accidents, dans Tannée française, ne lurent pas nombreux, et quatre ou cinq soldats finançais seulement furent grièvement blessés. U n'en fut pas ainsi dans la ville '. Une grande quantité de pierres énormes y tombèrent et tuèrent ou blessèrent beaucoup d'haUtants. Personne ne s'attendait à cette catastrophe. La terreur fut à son comble. De tout côté, on entendait les hurlements des blessés. Les femmes et les enfants effrayés montaient sur les toits en jetant des cris d'épouvante, les hommes se précipitèrent vers la Gasaubah pour obtenir du dey qu'on entrât en négociation avec l'ennemi. Hussein- Pacha répondit fièrement : « Aussi longtemps que mon palais sera debout, je ne traiterai point; j'aime mieux faire sauter la Gasaubah et toute la ville que de me soumettre. »
C'était précisément là l'appréhension des habitants. On répé-
* Nous tenons ce fait de H. le chef d'escadron d'artillerie baron de FoucauM, qui commandait à gauche de la place une batterie de pièces de gros calibre et une batterie de mortiers. Quelque temps après TéTacuation du fort par la garnison (nous reproduisons ici son récit], un chef algérien, qu'on pouvait reconnaître pour Turc k son turban, et qui portait un drapeau à la main, rentra lentement dans le fort, s'y promena plusieurs minutes et disparut. Une partie des fortifications ayant sauté un instant après, M. de Foucauld et tous les hommes des deux batteries sous ses ordres n'ont jamais douté que le feu eût été mis par cet homme k un magasm k poudre.
* Relation de Pfeiffer. Nous adoptons la version algérienne sur tous les points où elle doit être l'expression de la vérité. On devait mieux savoirk Alger que dans le camp comment le Soultan-Galassi avait sauté. Hais nous rectifions,d'après les rapporte officiels, les détails qui concernent l'armée firaincaise. Ainsi Pfeiffer dit que pas un seul Européen ne fut atteint; le rapport officiel du général en chef dit, en propres termes, que t les accidents qui en résultèrent ne furent pas nombreux, et que quatre ou dnq soldate seulement furent grièvement blessés. »
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42i HISTOIRE DE U CONQUÊTE D^ALGER.
tait que les commandants des forts ayaient reçu Tordre d*imiler l'exemple du khaznadji, quand ils ne pourraient plus tenir; et Ton craignait que le dey ne se laissât ensevelir sous les ruines de sa domination. Le dey lui-même s'était élancé, disait-on, un pistolet au poing, vers la poudrière de la Casaubah pour se fidre sauter, et ses serviteurs ne l'en avaient qu'à grand'peine empêché. Les batteries de la ville et celles des forts tiraient sur les débris du château de l'Empereur, que l'artillerie et le génie mirent en quelques instants à l'abri d'une surprise. Des gabions et des sacs à terre y furent portes à la hâte ; on rendit la brèche impraticable, et le général Lahitte fit mettre en batterie plusieurs pièces de canon. Deux compagnies de grenadiers lurent envoyées par le général Hurel, sous les ordres du commandant de Lâcha u\ pour s'emparer de la batterie en avant du fort de Bab-Azzoun et explorer le fort lui-même. Le général Hurel cédait ici à cette témérité héroïque qui nous a coûté tant de sang à la guerre. Les moyens manquaient au brave commandant de Lachau pour enfoncer la porte; sa troupe fut obligée de battre en retraite, et elle perdit du monde dans ce mouvement rétrograde. Au moment même où nos troupes prenaient possession du château de l'Empereur, des nuées d'Arabes se répandirent sur nos derrières, s'emparèrent des maisons que nous venions d'abandonner et essayèrent de couper la ligne de nos communications. Ils tentèrent même deux attaques sérieuses, l'une contre le parc d'artillerie et de génie, l'autre contre les bivacs delà troisième division. Sur le premier point, ils furent vigoureusement repoussés par le 3* de ligne (colonel Roussel, brigade Poret de Morvan), et l'on remarqua dans cet engagement la belle conduite du sou»-lieutenant de grenadiers Bouat*. Sur le second point, le général Montlivaut les fit charger par le colonel de Roucy, qui, à la tète de quatre compagnies de son régiment et des voltigeurs du 34*, les mit en fuite. Ce lut leur dernier effort. Quand ils virent en
. * Frère du colonel de ce nom.
* En i855, lieutenant général, commandant une division en Crimée.
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notre pouvoir le Soultan-Calassi, qu'ils regardaient comme le meilleur rempart d'Alger la Guerrière , ils cessèrent de croire à la fortune du dey, et leur rapide cavalerie, s'éloignant à toutes brides, alla porter sur tous les points de la Régence la nouvelle de notre victoire , avec celle de la chute de cette domination redoutée qui avait si longtemps pesé sur les tribus.
GAPITOUTION D*ALGGn.
Avant deux heures de l'après-midi, le commandant en chef de Tarmée française s'était rendu dans le château de l'Empereur, afin d'observer la position de l'armée, celle de la place, et de donner les derniers ordres pour continuer l'attaque. A deux heures, on lui annonça qu'un parlementaire venait de se présenter aux avant-postes et demandait à être introduit auprès de lui. Cétait le secrétaire du dey, Mustapha. Ici nous laissons la parole au comte de Bourmont lui-même : a A deux heures, dit-il, un parlementaire me fut conduit dans le château de l'Empereur. C'était le secrétaire du dey. 11 parut supposer que son maître obtiendrait la paix sous la condition que la France serait indemnisée des frais de la guerre. Je répondis que la reddition de la Casaubah et des forts était la première condition imposée. Après airoir exprimé des doutes sur son acceptation, il avoua que l'obstination du dey avait été funeste : « Lorsque les Algériens, dit-il, « sont en guerre avec le roi de France, ils ne doivent pas faire «( la prière du soir avant d'avoir conclu la paix*. »
Belle et sage parole, mais tardive comme l'expérience, cet
* Rapport du général en chef. Devant Alger, le A juillet 1850.
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oracle paresseux dont la sagesse stérile enseigne beaucoup moin» ce qu'il faut faire que ce qui aurait dû être faiti
Il convient d'ajouter à la relation officielle quelques détails qui n'étaient pas de nature à y trouver place. Pendant que le parlementaire négociait sur les ruines du château de TEmpereur, les batteries algériennes continuaient à tirer. Un boulet passa en sifflant aux oreilles du parlementaire Mustapha, qui, fort ému, se laissa tomber à terre. Le général Lahitte le releva brusquement^ et, le remettant sur ses pieds, lui dit avec Tentrain de la gaieté française : « Parbleu, monsieur, de quoi vous occupez-vous? cela ne vous regarde pas, ce n'est pas sur vous que Ton tire. »
Le colloque avait été court. Mustapha se retirait à peine pour rentrer dans Alger, quand deux des plus riches Maures de celte ville se présentèrent de la part du dey pour traiter de la paix. C'étaient Ahmed-Bou-Derbah et Hassan- Ben -Othman-Kbodja. Tous deux parlaient français. La conversation devint par làmémie plus familière. Croyant apercevoir que la rigueur des conditions imposées par le commandant en chef tenait aux torts du dey envers la France, Bou-Derbali dit au général de Bourmont que, « si cela lui faisait plaisir, on irait lui chercher la tète du dey, et qu'on la lui présenterait sur un plat. — Cela ne me ferait pas le moindre plaisir, » répliqua en souriant le comte de Bourmont, un peu surpris de cette brusque proposition empreinte des idées et des mœurs de l'Orient ^ On eut quelque peine à foire comprendre à cet étrange plénipotentiaire, qui, chargé de traiter de la paix par et pour son maître , proposait de la signer sur son cadavre, que le roi de France prenait les villes et non les tètes de ses ennemis.
Après cet épisode, la conférence continua. c( Les deux Maures^ dit le général en chef, ne dissimulèrent pas quel'efTroi était à son comble parmi les habitants, et que tous faisaient des vœux pour que l'on traitât sur-le-champ. Ils demandèrent que je fisse cesser le feu et promirent dès lors que l'artillerie de la place se tairaîL
* Raconté par M. le duc des Cai^, présent à Teati-elien.
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Cette cessation d'hostilités eut lieu en effet. Le général Valazé la mit à profit pour ouvrir des communications en avant du fort de l'Empereur. A quatre heures, le secrétaire du dey revint, accompagné du consul et du vice-consul d'Angleterre; il demanda que les conditions fussent écrites; elles le furent ^d
Cette scène se passait à l'ombre des arbustes, dans un repli de terrain, à la gauche du château de l'Empereur et de la voie romaine. Les principaux chefs militaires de l'armée étaient présents. Là se pressaient, autour du lieutenant général de Bourmont, le chef d'état-major général Després ; les lieutenants généraux Berthezène, des Cars; les généraux Valazé, Lahitte, Tolozé ; le baron Denniée, ^t un nombreux état-major, où se trouvait le capitaine d'élat-major Pélissier, qui commençait sa carrière militaire*.
Le général Després tenait la plume. 11 écrivit , sous la dictée du général en chef, la capitulation dont voici le texte :
« Le fort de la Casaubah et tous les autres forts qui dépendent d'Alger, et le port de cette ville, seront remis aux troupes françaises le 5 juillet à dix heures du matin (heure française).
« Le général en chefde l'armée française s'engage envers S. A. le dey d'Alger à lui laisser sa liberté et la possession de toptes ses richesses personnelles.
« Le dey sera libre de se retirer avec sa famille et ses richesses dans le lieu qu'il aura fixé. Tant qu'il restera à Alger, il y sera, lui et sa famille, sous la protection du général en chef de l'armée française. Une garde garantira la sûreté de sa personne et celle de sa famille.
« Le général en chef assure à tous les soldats de la milice les mêmes avantages et la même protection.
^ Dans les nombreuses relations de cette mémorable jouincc, les heures où se sont passés les difiérents incidents ne sont pas indiquées de même. Le baron Denniée lait intervenir cette troisième conférence à deui heures; le chef de bataillon Femel la place à la même heure. Nous avons dû naturellement suivre la version du rapport officiel du 6 juillet.
* En 1855 mai*cchal de France et commandant en chef de Tarmée de Grimée.
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« L'exercice de la religion mahométane restera libre; la liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce, leur industrie, ne recevront aucune atteinte. Leurs femmes seront respectées, le général en chef en prend l'engagement sur Thonneur.
<c L'échange de cette convention sera fait le 5, avant dix heures du matin. Les troupes françaises entreront aussitôt après dans la Casaubah et dans tous les autres forts de la ville. »
Sur l'invitation du général en chef, le baron Denniée copia le texte de la capitulation, et cette copie fut remise à l'envoyé du dey pour être soumise à sa signature. Mais, en même temps, et pour être plus sûr que son ultimatum serait fidèlement traduit au pacha, à qui ses secrétaires, tremblant toujours pour leur vie, pouvaient craindre de faire connaître la vérité, le comte de Bourmont proposa au plus ancien des interprètes, Bracevitz, de se rendre à Alger et de lire au dey les conditions qui lui étaient imposées. Bracevitz avait fait, trente-deux ans auparavant, la campagne d'Egypte, en qualité de premier interprète de France; il avait été honoré de l'estime de Kléber, et avait connu Mourad'Bey, qui lui donna le nom d'ami. Sans se dissimuler le péril qu'il allait courir, il accepta la mission qui lui était conGée. « Étant dans un âge avancé, dit-il dans la lettre où il raconte lui-même ces détails *, je désirais vivement terminer ma carrière d'une manière honorable, et donner une marque éclatante de mon dévouement au meilleur des rois; la fortune m'a souri, elle m'a procuré ce bonheur. Après avoir recommandé ma famille au général en chef, pour le cas où je serais victime de mon dévouement, je suis monté à cheval à six heures du soir, accompagne d'un seul Turc, et, avec ce modeste cortège, je suis entré à Alger,
* Cette lettre est adressée au prince de Polignac, ministre des af&ires étrangères et datée du quartier général d* Alger le 6 juillet 4850. Nous la transcrivons sur la copie conforme écrite de la main de Bracevitz lui-même, et transmise le i2 juillet du même mois au comte de Bourmont. En la soumettant ainsi au contrôle du général en chef, Bracevitz lui a donné la valeur d'un document authentique.
et je me suis présenté au dey, que j'ai trouvé entouré de plusieurs centaines de ses miliciens. Le moment était critique. Ce n'était pas du dey, c'était plutôt des janissaires, qui ne raisonnent pas et sont toujours prêts à se révolter, que j'avais une juste appréhension. Pendant que je lisais à haute voix les conditions fatales qu'on leur imposait, le dey restait impassible ; mais les miliciens ne cessaient de me lancer des regards eiïrayants. J'avoue, monseigneur, qu'il y a eu des moments où je voyais rouler ma tête avec celle du dey lui-même. Heureusement la Providence en avait autrement ordonné. Après la lecture et l'explication des articles, le dey fit retirer tout le monde. Je suis resté en conférence près de trois quarts d'heure avec lui, et, à la nuit tombante, j'ai rejoint seul les avant-postes français, qui étaient bien charmés de me revoir. »
Dans la soirée du 4 juillet» le comte de Bourmont savait donc que les conditions de la capitulation seraient acceptées.
Tandis que ces démarches étaient faites auprès du commandant en chef des forces de terre, des démarches analogues étaient tentées aussi auprès du commandant de l'armée navale, chose toute naturelle, puisque l'ennemi se décidait à traiter. Quand le château de l'Empereur eut sauté en l'air, et que nos troupes en eurent pris possession, ce fait décisif fut suivi de l'envoi d'un canot parlementaire qui aborda le vaisseau amiraP. Le commandant de la flotte écrivait . à ce sujet , au commandant en chef de l'expédition : <x Monseigneur, l'amiral de l'escadre algérienne vient en parlementaire , au nom du dey, demander à traiter de la paix. Je le renvoie à vous, et je ne puis suspendre les hostilités que lorsque j'aurai connaissance de vos intentions. Je suis en position de les recommencer. Je l'ai signifié à l'envoyé du dey. Ainsi donc, tant que je ne connaîtrai pas vos intentions, je continuerai mes dispositions. Je ne les suspendrai que
* Le Ticc-amiral Duperré dit, dans son rapport , que TenToî des deux parlementaires fut simultané, et qu'on apercevait Tun se mettre en marche pour se rendre au château de TEmpereur, au moment où Tautre se dirigeait vers la flotte.
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si je reçois avis officiel de Votre Excellence, ou si elle fait arborer, avec le pavillon blanc, à un angle du château de rEmpereur, le pavillon algérien à un autre angle. »
Cette lettre, dont le ton contraste avec celle que T amiral écrivait au commandant en chef de Texpédition, lorsque celuî-d lui demandait le concours de Tarmée de mer pour l'attaque dirigée contre Alger, fut suivie, le lendemain 5 juillet, alors que tout était terminé, d'une note dont le ton, plus belliqueux encore, était de nature à exciter quelques froissements dans Farmée de terre, qui, ayant la conscience d'avoir paye la prise d'Alger de son sang, était jalouse de sa gloire, et voyait avec peine M. le vice-amiral Duperré agrandir la part de Tarmée navale dans le dénoûment de la campagne. Le 5 juillet 1830, au matin, le vice-amiral Duperré envoyait au commandant en chef communication de la note suivante, par laquelle il avait répondu, disait-il, aux communications qu'il avait reçues : a LV mirai soussigné, commandant en chef de l'armée navale de Sa Majesté Très-Chrétienne, en réponse aux communications qui lui sont faites au nom du dey d*Alger, et qui n'ont que trop longtemps suspendu le cours des hostilités, déclare que, tant que le pavillon de la Régence flottera sur les forts et sur la ville, il ne peut phis recevoir aucune communication et se considère toujours comme en état de guerre. »
Cette note, écrite à bord le vaisseau la Provence, portait la date du 5 juillet 1830.
Pour qui ne connaîtrait point tous les documents de cette histoire, la marche des opérations militaires, la lettre écrite par l'amiral Duperré le 28 juin 1850, et ne serait pas en mesure de faire la part à chacun dans le succès, la conséquence à tirer du dernier rapport de l'amiral Duperré et surtout de la note du 5 juillet, c'est que la reddition d'Alger aurait eu lieu sous le coup de l'attaque navale, et que si cette attaque n'avait point été suspendue, la flotte, impatiente de reprendre les hostilités, eût réduit la ville de vive force. Les rôles entre l'armée de t^ re el de mer se trouvaient ainsi intervertis. On produisait un efiet
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d'opinion dans lequel la vérité historique ne trouvait pas son compte. Nous avons dû la rétablir.
Quand le vice-amiral Duperré écrivait cette note tardivement menaçante, le sort d'Alger était décidé. Dans la soirée du 4 juillet, le dey avait fait savoir, on l'a vu, au comte de Bourmont par l'interprète Bracevitz qui! souscrivait à son ultimatum. Cène Tut cependant que dans les premiers moments de la matinée du 5 qu'après avoir en vain cherché à obtenir un délai de vingt-quatre heures pour l'entrée des troupes françaises, il échangea la capitulation. Aussi le général en chef, plein d'une défiance prudente, justifiée par le souvenir des fausses négociations souvent engagées par les Algériens avec les chefs des expéditions précédentes pour gagner du temps, prescrivait toutes les mesures propres à réduire Alger par les armes, si la capitulation n'était pas exécutée. Le général Valazé conduisit les cheminements pendant la nuit jusqu'au petit mamelon des Tagarins, qui domine de très-près laCasaubah*. Ainsi le comte de Bourmont, après avoir accordé au dey, en politique habile, en négociateur sage et humain, une capitulation honorable pour épargner le sang français, et ne pas jeter les Turcs dans un désespoir qdi nous aurait coûté cher et aurait pu amener la destruction d'Alger et du trésor de la Casaubah, prenait ses mesures, en général vigilant et expérimenté, pour que, d*une manière ou d'une autre, de gré ou de force, le drapeau blanc flottât le lendemain sur les murs d'Alger. ,
Le dey avait sincèrement accepté les conditions imposées. Son premier mouvement, on l'a vu, avait été de s* ensevelir sous les ruines de sa domination et sous les débris de sa \îlle, et il et
* Nous trouvons dans les papiers et les documents qui nons ont été conununiques pailla Cunille du intréchal de Bourmont, la lettre suiYantc, qui établit ce (ait. Elle était adressée par le général en chef au comte de MontlÎYaut, maréchal de camp, commandant devant Alger : • Mon cher général, Tor.lre a été donné ce soir de faire les cheminements vers le petit mamelon qui domine de très-près la Casaubah, et de couvrir les troupes qui doivent oc^per ce mamelon. Ce travail continuera pendant la nuit; mais je désire qu*il ne soit pas
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432 HlSTOiaE DE U CONQUÊTE D'ALGER.
vraisemblable que, si on Tavait poussé à bout, ilTeût l'ait. Quand il vit que notre victoire était humaine, qu'elle n'atteignait en lui que le souverain et qu elle ménageait Thomme, il se résigna à sa mauvaise fortune, et, avec le fatalisme musulman, il accepta loyalement son sort.
Dans la soirée du & juillet 1850, le gouvernement algérien, qui avait si longtemps bravé l'Europe, tomba en dissolution ^ Vaincu par la guerre au dehors , il abdiqua tacitement au dedans. 11 n'y avait plus ni maîtres ni sujets; il y avait une ville prise qui attendait ses vainqueurs. Le dey restait enfermé dans son palais ; tous les fonctionnaires avaient quitté leurs postes, les prêtres mêmes avaient déserté leurs mosquées. La ville offrait la physionomie étrange et troublée des jours de révolution. On sentait que quelque chose d'ancien tombait, et que quelque chose de nouveau allait venir. Des esclaves qui depuis plusieurs années n'avaient pas franchi le seuil des habitations circulai^it librement dans les rues. Partout régnaient l'indépendance et l'égalité ; le joug séculaire sous lequel se courbaient toutes les têtes était brisé. Ici l'étonnement, l'inquiétude, plus loin la curiosité, presque nulle part le regret, excepté chez la population dominatrice, la population turque qui seule au fond était vaincue.
Dans ce désordre universel, on voyait de nombreuses embarcations sortir du port et se diriger vers le cap Matifou. Par la porte Bab-Azzoun demeurée libre, des Turcs, des Bédouins, des Kabyles, se retiraient d'une ville qu'ils regardaient comme perdue, et des familles entières s'enfuyaient précipitamment avec leurs effets les plus précieux dans la direction de Constantine.
continué pendant le jour, et cpie yous teniez la main à ce qu^aucun homme ne se montre sur le petit mamelon aussitôt qu'il fera jour. Les troupes qui de- TTont Toccuper se placeront sur les revers opposés k la Casaubah, et ne devront se montrer, sous aucun prétexte, avant que Tordre de recommencer les hostilités ait été donné. » (Documents communiqués par la famille du maréchal de Bourmont.)
* Nous empruntons ces détails à la relation de Pfeiffer.
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cAPrruuTioN D'alger. 453
Les janissaires qui veillaient à la poi*ie des hôpitaux avaient aussi quitté leur poste ; les infirmiers qu'on avait adjointe d'autorité au jeune médecin allemand, auquel nous devons des détails précieux sur les dernières heures d*Âlger, n'ayant plus à redouter le bâton, s'enfuirent aussitôt. Il demeura sans auxiliaire, seul au milieu des malheureux blessés dont le siège du château de l'Empereur avait augmenté le nombre. Mais l'espoir de voir arriver, le lendemain, les Français le soutint. On comprend quels étaient, dans ces dernières heures d'attente, les sentiments des esclaves chrétiens et en particulier ceux des naufragés des bricks le Silène et Y Aventure, au nombre desquels étaient les lieutenants d'Assigny, Bruat^ et Bonnard*.
A une heure avancée de la soirée, les ulémas convoquèrent les janissaires dans une grande caserne. C'était le dernier divan qui devait être tenu à Alger. La délibération fut confuse et tumultueuse. Deux mille Turcs assistaient à ce parlement armé. Après des débats confus, le grand muphti demanda àla réunion si, au lieu de rendre les armes et dese livreraux Français, il ne vaudrait pas mieux tenter une sortie et chercher un refuge dans Tintcrieur des terres. Une partie des janissaires applaudit à ce coup de désespoir héroïque, mais ce lut la minorité ; la majorité, se rangeant au parti de la prudence, repoussa cette proposition extrême, alléguant que l'on compromettrait ainsi la vie des femmes et des enfants et les propriétés, que les Français s'étaient engagés à respecter. En eût-il été de même si le commandant en chef de l'expédition eût imposé des conditions moins humaines et moins généreuses? Cette proposition du muphti tendant à faire violer toutes les clauses de la capitulation et dont le pacha n'avait aucune connaissance, ou même quelque proposition plus violente, n'aurait-elle pas été accueillie par le fanatisme turc surexcité parle désespoir*?
Tandis que cette nuit suprême s'écoulait pour les Turcs dans
* En 1855, amiral et commandant la flotte fi-ançaise dans la mer Noire.
* En 1855 gouverneur de la Guyane française.
^ Le baron Denniée, quoiqu'il ne connût point les détails donnés par Pfeiffer,
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ces débats, ces angoisses, et dans cette attente ficyreuse d'un événement que l'on maudit sans pouvoir l'empêcher, notre camp était dans Tenivrement de la victoire. Cette vaillante armée se réjouissait d'avoir bien mérité du roi et de la patrie. On échangeait des récits sur les différents épisodes de cette journée décisive, selon les points sur lesquels on s'était trouvé; et les jeunes officiers, le temps passe sur le caractère des peuples sans le changer, commentaient à leur manière le chevaleresque propos du bon sire de Joinville : a Nous parlerons encore de
qui sont décisifs , a jugé avec sa sagacité ordinaire cette question , résolue contre le général en chef par les passions du temps.
ff La capitulation a-t-elle été trop facile? dit-il. Pouvait-on, devait-on pénétrer sui'^le-champ dans la Casaubah ? Est-ce une faute de ne pas s^étre oppo$^ h ia fuite des Turcs , des Kabyles et des Bédouins qui , le 4, abandonnaieot b ville?
« Il est difficile de se faire une idée de Tabsolutisme du dey et de la terreur qu'il inspirait ; un geste faisait sur-le-champ tomber à ses pieds Hiomme le plus puissant deso< Etats; son ignorance et sa vanité étaient poussées à ce point» que les Maures qui avaient voyagé en Europe et qu'il interrogeait nvor raient jamais eu Taudace de lui dire que Londres et Paris étaient plus beaux que sa capitale. Plein d'orgueil et de confiance dans ses murailles et dans le; deux mille canons qui les protégeaient , il regardait le château de rEmpereiir comme imprenable; et pourtant» après cinq heures d'attaque, la plupart des pièces avaient été démontées et les embrasures démolies. A la nouvelle de oe désastre» le dey» ne connaissant plus de ménagement, ordonna la destrudion complète du fort» et se précipita lui-même vers le magasin h poudre de la Casaubah (il renfermait deux cent trente milliers de poudre) pour le fiiire sauter, sauter avec lui» et in(lul>itablement la Casaubah et la nlle tout entière. 11 fut arrêlu par ceux de sa maison, qui lui firent compi'endre qu^il pouvait y avoir une capitulation possible. Ici un doute s'élève : Si l'on eût demandé au det 200 millions» en admettant qu'ils existassent dans Alger» les aurait-on obUs nus? Ou bien les Turcs» poussés au désespoir» ne se seraient-ils pas défendus à outrance? Ne se seraient-ils pas fait enterrer sous leur ti'ésor? On sait que chaque maison a son trésor et que, dans ce pays , les richesses s'enfouissent mais ne circulent pas. Dans cette hypothèse» je bisse k ceux qui connaissent la construction de la ville (surnommée par les Maures et les Turcs Al^Jezirs, A IgtiziCf Alger la Guenière) a juger ce qu'aurait pu devenir cette nouvelle Suragnsse et ce que le fanatisme oriental aurait enfanté » en un mot si d^ conditions trop rudes n'exi>osnicnt pas à perdre entièrement le fruit de la oonquêtc. • (Précis historique et administratif de la campagne d'Alger. pages 59 et 40.)
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CAPITUUTION D'ALGER. 455
cette journée es chambre des dames. » On se serrait la main en courant, on se félicitait : où Charles-Quînt avait échoué, Charles X venait de réussir I Demain le noble drapeau de la France flotterait sur ces murailles, au lieu du drapeau de la piraterie *■ I Tels étaient les propos qui circulaient dans les bivacs, tels étaient les sentiments, les émotions, les joies de Tarmée. C'est chose si belle que la victoire, qu'elle illumine de ses rayons les lointaines perspectives de l'avenir. Comment désormais résister à la France, qui venait d'accomplir si rapidement une entreprise jugée impossible par l'Angleterre? Où ne conduirait-on pas cette jeune armée qui déployait, à son début, toutes les qualités de ses devanciers : le courage que rien n'étonne, l'intelligence qui déjoue les obstacles, l'élan qui les surmonte, de sorte que les vétérans de nos vieilles guerres reconnaissaient et avouaient en elle, dès ses premiers pas, la race héroïque venue de Rocroy à Fontenoy, de Fontenoy aux Pyramides et à Austerlitz, d'Austerlitz à Alger, toujours la même sous les drapeaux? Il y avait, dans cette soirée, un homme dont tout le monde admirait le bonheur, envié par quelques-uns : c'était l'habile et heureux général qui Tenait de conduire à bien cette grande entreprise. Il acquérait une gloire immortelle; il espérait le rétablissement de celui de ses quatre fils présents sous les armes, qu'une balle ennemie ayait atteint; les trois autres avaient noblement fait leur devoir ; il venait de conquérir Alger à la France et au roi dont il était le ministre; où ne monterait pas cette fortune militaire et politique que ce triomphe plaçait si haut? Si la prévoyance résistait à renivrement d'un jour de victoire, peutêtre se serait-il trouvé, parmi les prophètes de bonheur qui tiraient de cette destinée de si brillants horoscopes, quelque esprit plus avisé pour rappeler l'adage oriental : <x Ne juge pas le voyage d'un pèlerin avant la fin de sa course, ni la vie d'un homme avant sa mort. »
* M. Fernel nous a conservé, dans son intéressant récit de la Campagne if Afrique, un fidèle souvenir de ces impressions.
Le 5 juillet, dès la pointe du jour, Tarmée fit ses dispositions pour entrer dans Alger. Les corps qui devaient former l'aTantgarde avaient reçu Tordre de se mettre en grande tenue. La première division fut destinée à prendre possession du fort des Anglais et de la porte de Bab-el-Oued; la seconde, de la Casaubah et de la porte Neuve, qui y conduit ; la troisième, de la porte de Bab-Azzoun, du fort de ce nom et des établissements de la marine. En même temps, la flotte se rapprochait pour occuper la rade et le port. Dans les jours qui avaient précédé la prise du château de l'Empereur, le commandant en chef de Tarmée avait arrêté, sur la proposition de Tintendant en chef, toutes les mesures à prendre pour régulariser l'occupation d'Alger : grâce à cette prévoyance, il y avait des commissions spéciales instituées d'avance pour la reconnaissance de tous les objets que renfermaient la ville et la Casaubah, pour étudier les habitudes, les mœurs, les institutions locales, les besoins du pays, et proposer toutes les mesures administratives nécessitées par la situation nouvelle ^ On n'était donc pas pris au dépourvu.
A neuf heures l'armée commença à se mettre en mouvement. L'avant-garde, conduite par le général en chef, se dirigea vers la Casaubah. Mais la difficulté du chemin (on avait à traverser un ravin couvert d'aloès que jamais la roue d'une voiture n'avait foulé) et un encombrement causé par l'artillerie, qui, devançant l'heure marquée, s'était entassée dans ce ravin, produisirent quelque confusion et amenèrent quelques retards. En outre, le 6* de ligne *, qui devait marcher en tête de colonne, se fit attendre. 11 fallut que les sapeurs du génie frayassent plusieurs routes à la troupe, qui cheminait lentement et difGcilement. Le général Lahitte, par suite de l'avance que ce malentendu lui avait fait prendre sur l'avant-garde, entra le premier
* La commission de gouvernement était amsi composée : baron Dennice, intendant en chef, président ; le marcchal de camp Tolozé, gouTeraeur d** Alger; Firino, payeur général; Deval, consul de France; d'Aubignosc, lieutenant général de police de la ville d'Alger.
* Colonel de la Villegille. Il feisait iiartie de la seconde division.
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