‹ Histoire de la conquête d'Alger (volume 2)Chapitre 127 sur 192 · ENTRÉE DE UARMÉE FRANÇAISE DANS ALGER · texte numérisé non relu

ENTRÉE DE UARMÉE FRANÇAISE DANS ALGER

dans la ville avec deux compagnies d'artillerie, précédé seulement de quelques soldats qui s'étaient aventurés à entrer isolément. Peu d'instants après, le général en chef arriva et se dirigea vers la Casaubah. Il croyait trouver le dey dans son palais; mais celui-ci l'avait quitté, le matin même, pour aller chercher un asile dans une des maisons qui lui appartenaient en propre au bas de la ville.

Comme il arrive, même au sein des capitales les plus civilisées, dans les journées de révolution, quelques scènes de désordres suivirent son départ. Dans la journée et la nuit précédente, il avait fait emporter la plus grande partie de ses effets les plus précieux; à peine avait-il quitté son palais, que des juifs et quelques Maures commencèrent à piller, tandis que les esclaves du dey continuaient à transporter les meubles qu'ils purent soustraire aux pillards. Dans ce moment, les soldats isolés qui s'étaient aventurés à entrer dans la ville arrivèrent à la Casaubah, et, à leur vue, les esclaves du dey jetèrent leurs fardeaux et s'enluirent. Presque aussitôt après arrivèrent les deux compagnies d'artillerie. 11 y avait quelques effets gisant sur le sol, dans les appartements du dey et dans ceux de ses femmes : c'étaient des coussins brochés d'or, des cassettes élégantes, quelques beaux vases, des pendules, des pantoufles de femmes, des bijoux, la plupart de peu de prix*; les premiers arrivants se les partagèrent, plutôt comme un souvenir de la prise d'Alger, une médaille à montrer en France, que comme un butin.

C'est ce qu'on appela, quelques jours plus tard, le pillage du trésor de la Casaubah.

Pendant le temps très-court rempli par cette scène de désordre, le général en chef et l'avant-garde cheminaient par Tétroite et tortueuse ruelle qui, de la porte Neuve, conduisait à la Casaubah. Alger ne ressemblait alors en rien à la ville qui a été construite depuis. Cette cité, dont les voyageurs ont reproduit assez exactement la physionomie en la comparant à une voile

* Relations du baron Denniée et du chef de bataillon Ferad.

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latine, présentait mieux encore l'aspect d'une carrière de pierres d'une blancheur éblouissante, ayant pour base le port et pour sommet la Casaubah. Ses seules communications étaient des ruelles étroites et tourmentées, dont la pente rapide était adoucie par des marches de pierres, espacées de six en six pieds. La plupart de ces ruelles étaient voûtées, et tellement resserrées, que de distance en dbtance on avait ménagé des retraites pour que deux bétes de somme marchant en sens inverse pussent y trouver passage. Aucune maison n'avait de jour extérieur Toutes étaient closes par de hautes murailles, et n'offraient pour issue qu'une poterne basse et enfoncée, à laquelle on ne parvenait souvent qu'en descendant deux ou trois degrés. La peur qui se cache, l'avarice qui dissimule ses richesses, la jalousie qui se voile, toutes les passions de la servitude respiraient dans cette architecture.

Toutes ces ruelles aboutissaient vers la partie inférieure de la ville, à une ruelle parallèle au port, un peu plus large que les autres, et qui mettait en communication la porte Bab-Azzoun avec la porte Bab-el-Oued. Cette voie transversale, qu'on aurait pu appeler la rue marchande d'Alger, ce qu'est Oxford-Street à Londres et la rue Saint-Honoré à Paris, était encombrée par des échoppes ouvertes devant chaque miûson, de sorte qu'elle devenait elle-même si étroite que les porteurs avaient peine à y marcher.

Pendant que nos troupes traversaient ces espèces de corridors, où deux ou trois hommes peuvent à peine marcher de front, les sons de la musique militaire et le roulement des tambours, pour ainsi dire étouffés dans cet étroit espace, prenaient une expression lugubre ^ Pour la première fois on y entendait le pas cadencé de l'infanterie européenne et le piétinement des chevaux. Alger et l'armée française se donnaient mutuellement en spectacle l'une à l'autre, et la curiosité des vaincus était surpassée par celle des vainqueurs, ce Alger, dit le capitaine Pélissier, était

* Relation de PfeifTer.

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ENTRÉE DE L^ARMÉË FRANÇAISE DANS ALGKR. 439

loin de présenter, au moment où les Français y entrèrent, l'aspect désolé d'une ville où la victoire vient d'introduire Tennemi* Les boutiques étaient fermées; mais les marchands, assis tranquillement devant leurs portes, semblaient attendre le moment de les ouvrir. On rencontrait çà et là quelques groupes de Turcs et de Maures, dont les regards distraits annonçaient plus d'in* différence que de crainte. Quelques musulmanes voilées se laissaient entrevoir à travers les étroites lucarnes de leurs habitations. Les juives, plus hardies, garnissaient les terrasses de leurs demeures, sans paraître surprises du spectacle nouveau qui s'offrait à leurs yeux. Nos soldats, moins impassibles, jetaient partout des regards avides et curieux, et tout foisait naître leur étonnement dans une ville ou leur présence semblait n'étonner personne^ . »

Pendant cette marche de nos troupes, qui, entrant par les trois portes, occupaient peu à peu toutes les positions importantes d'Alger, il y eut un assez touchant épisode. PfeifTer, qui nous a conservés des détails intimes si précieux sur les dernières journées de l'histoire de la Régence, était debout sur le seuil de son hôpital, lorsque le général Danrémont vint à passer, entouré de son état-major et suivi de sa brigade. Il s'arrêta un moment comme pour examiner l'architecture de ce monument. Le jeune médecin s'avança vers lui, et lui dit que cette construction avait été une caserne de janissau^es, mais qu'elle renfermait, dans cet instant, mille blessés. 11 ajouta qu'il était l'unique médecin de ce vaste hôpital; que, né en Allemagne, il avait été pris sur un vaisseau, et qu'il était depuis cinq ans esclave à Alger. Le général Danrémont mit la main à son chaj)eau, salua gravement le jeune homme et lui dit : ce Monsieur, j'ai du respect pour vous. » Sur d'autres points, il y eut des scènes plus émouvantes encore. Quand les marins du Silène et de Y Aventure virent arriver nos soldats, ils les reçurent comme 4les libérateurs. Le salut de ces braves gens, si vivement souhaité

' ÂnnaUs algériennes, touiel*% pq^e 69.

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par le roi Charles X *, était le plus précieux trophée de notre victoire. Le lieutenant Bruat, qui avait soutenu le courage de ses compagnons dans cette circonstance difficile, était l'objet de Tadmiration générale de Farmée*.

Vers raidi, le général en chef passait sous le porche sombre au centre duquel s'élevait une coupe en marbre blanc d'où coulait une eau limpide : c'était l'entrée de la Casaubah*. Ce porche, grossièrement décoré de lignes rouges et bleues, était le poste avancé où se tenaient les nègres qui formaient, dans les derniers temps, la garde fidèle du dey. La Casaubah était à la fois un palais et un antre. Elle présenta aux regards étonnés de nos soldats son enceinte irrégulière, formée par des murailles d'une grande élévation, blanchies à la chaux, sans issues, sans jours, crénelées à la moresque, et desquelles s'échappaient par de profondes embrasures ouvertes sans symétrie, sans alignement, de longs canons dont l'embouchure était peinte en rouge. Le porche franchi, une seconde ruelle conduisait d'un côté au magasin à poudre, et de l'autre à l'entrée de la cour intérieure, où le dey avait coutume de résider. Cette cour, dallée en marbre, était carrée; elle oflrait, sur trois de ses côtés, des galeries soutenues par des colonnes torses. Sous l'une de ces galeries

' Le prince de Polignac écrivait à ce sujet au comte de Bounnonl, à la (laie du 16 juin 1830, une lettre dont nous Iranscrivons le passage siiirant : • Le roi désire, monsieur le comte, que vous employiez tous les moyens possibles, soit pour faire rendis la liberté aux officiers et soldats qui sont actuellement détenus au bagne d'Alger, et dont la position deviendra si ciitiquc au moment de Vattaque de la ville, soit pour adoucir au moins leur position. En conséquence, Sa Majesté vous autorise à faire proposer au dey un échange de pris<Hmier8, lorsque les chances de la guerre en auront fait tomber en notre pouvoir, ou une somme d*arg^t, quelque forte qu'elle soit, pour leur rachat, ou toute autre compensation qui pourrait être agréée par lui. Je vais prendre les mesures nécessaires pour que le consul général de Sardaigne ait les moyen> de continuer aux sujets de Sa Majesté les secours qu'il leur a déjà procurés.- * (Communiqué parla famille du maréchal de Bourmont.)

* Fcmel, Campagne (TAfiique.

' Nous empruntons ces détails à un rapport adressé, le 18 juillet 1850, par M. le baron Dcnniée au ministre de Isiguerre.

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