LES BARBEROUSSE
verts devant ses succès et ses prises, mais qui se fermaient devant ses revers. L'obligation de toujours réussir est une obligation pesante aux hommes les plus forts, quand on considère l'inconstance naturelle des choses humaines, et ce qu'il y a de plus malheureux pour un individu ou pour un gouvernement, c'est de ne pouvoir vivre qu'à condition d'être toujours heureux.
De là sans doute ce désir si vif de s'emparer de Bougie et cette préoccupation clairvoyante qui avait engagé de bonne heure Barberousse à étudier la situation d'Alger. C'était àGigel. comme l'a dit l'historien espagnol Sandoval, que « la fortune devait venir le chercher pauvre et affligé pour le faire roi. »
Quand les habitants d'Alger apprirent, en 1516, la mort de Ferdinand, roi de Castille, le vainqueur des Maures de Grenade, ils espérèrent secouer le joug des Espagnols, qui, du château construit par eux sur le rocher qui commandait la ville *, la tenaient en échec. Leur seule industrie était la piraterie ; depuis qu'elle leur était interdite, la ville était appauvrie. C'est en vain que, dans l'espoir de chasser les Espagnols, elle s'était donnée à un cheik arabe puissant dans la plaine, Selim Eutémy. Le nom de Baba-Haroudj était populaire dans toute les villes barbaresques ; les Algériens et Eutémy lui-même, pensèrent que seul il pourrait faire réussir une entreprise à laquelle la mort de Ferdinand et l'âge toujours croissant du cardinal Xî* menés semblaient donner des chances. Barberousse mesura d'un coup d'oeil la grandeur de l'occasion offerte à son audace et accepta la proposition sans hésiter. 11 arma ce qu'il put de bâtiments et fit voile vers Alger, tandis que son hôte, Ben-el-Kady, à la tête d'un certain nombredes siens, s'y rendait par terre.
Alger, dont l'enceinte était, au seizième siècle, ce qu'elle est restée de nos jours, n'avait ni le port qu'elle devait avoir sous la domination des Turcs, ni les forts qu'ils élevèrent sur les différents points de la côte pour en défendre les approches, ni les formidables batteries qu'ils dressèrent sur le Pegnon, ni le châ-
* Le Penon d'Alger, aujouixlliui réuni à la ville par une jetée.
22 ALGÉRIE ; ORIGINES UISTORIQUES.
teau de TEmpereur. La ville devait s'embellir en raison des richesses qui y affluèrent; mais sa situation en amphithéâtre au bord de la mer, sur la rive ouest d'une rade foraine, dont le cap Matifou et le cap Caxine forment les deux extrémités, était ce qu'elle est encore aujourd'hui, avec les hautes montagnes qui Tavoisinent, l'aspect pittoresque de leurs pentes ravinées, et, derrière le massif qui la porte, la vaste plaine de la Mitidjah, qui longe l'Atlas pendant une étendue de vingt-cinq lieues, et dans laquelle de nombreuses tribus arabes plaçaient leurs demeures, à la proximité des immenses pâturages où ils envoyaient leui*s troupeaux. Les gorges les plus abruptes de l'Atlas étaient, comme elles le sont aujourd'hui, occupées par des tribus de Kabayles ou Berbères, jaloux de leur indépendance maintenue sous les diverses dominations qui avaient passé sur ce pays, dont ils étaient vraisemblablement les habitants primitifs, comme on le reconnaît à la forte empreinte du type de leur race, si différente de la race arabe.
En arrivant à Alger, Barberousse avait déjà conçu la peni»ée de s'en emparer. Mais il fallait essayer d'abord de délivrer ses habitants de la forteresse espagnole, dont la vue, dit la chronique arabe, « était pour eux comme une épine qui leur perçait le cœur. » Barberousse l'entreprit. Il ne lui était pas réservé de réussir, mais le siège du Pegnon lui servit de prétexte pour appeler de tous côtés des Turcs que l'appât d'une solde élevée, le goût de la guerre, l'espoir d'arriver, promptement à la fortune sous le commandement d'un homme de cette trempe, attiraient en foule dans Alger. Son frère Khaïr-el-Dinn, qui, depuis leur désastre commun devant Bougie, habitait Tunis, lui en envoya un grand nombre, et vint bientôt l'aider de sa personne.
Le cheik arabe Eutémy s'aperçut trop tard qu'il avait introduit dans Alger un auxiliaire plus dangereux pour lui que les Espagnols eux-mêmes. Les Turcs, supérieurs aux Arabes par leurs armes (car ceux«ci ne se servaient encore que d'arbalètes et de lances et n'avaient point de canons), par leur discipline, par leur habitude de la guerre, étaient en réalité les maîtres