LES BARBEROUSSE. S
d'Alger. Barberousse, qui avait la conscience de sa force, s'empara de la ville, qui devait être le centre de sa domination, comme il s'était emparé de sa première barque, par la trahison et le meurtre. Il étrangla Eutémy avec la toile de son turban, se fit proclamer roi d'Alger; et, pour affermir son pouvoir nais- ^nt, il le plaça, par une inspiration vraiment politique, sous la protection de la Porte, en demandant l'investiture au Grand Seigneur, qui la lui accorda. Maître d'Alger, il abandonna le siège du Pegnon pour fonder d'abord sa domination sur ce point de la côte d'Afirique, fortifia la Casaubah, l'arma de pièces d'artillerie, appela sous son drapeau tous les Turcs qui voulurent s'enrôler. Sans cesse en guerre avecles tribus voisines et avec les villes situées sur la côte, il triomphe des unes et s'empare des autres, tantôt par la force, tantôt par la trahison. C'est ainsi que Tenez et Cherchel tombent dans ses mains. De sanglantes exécutions établissent son pouvoir et le maintiennent. Lies Arabes de la plaine et les habitants d'Alger, poussés au désespoir, regrettent les Espagnols, entrent en pourparler avec.eux pour se délivrer de leur nouveau tyran ; Barberousse, qui découvre leurs menées, foit tomber des têtes et éteint les révoltes dans le sang. Le brigand et le pirate se laissent toujours voir derrière le soldat, le souverain et le conquérant.
Bientôt un péril plus grand le menace. Le cardinal Ximenès, voyant les côtes de l'Espagne de nouveau insultées et pillées par les corsaires qui avaient trouvé une rade assez éloignée du Pegnon pour y abriter leurs navires, fait les préparatife d'une expédition. Hais les troupes, levées à la hâte, mal disciplinées, mal conduites par Diego de Yera, qui s'était pourtant fait une réputation dans les guerres d'Afrique, ne reparaissent devant Alger que pour essuyer un désastre (1516). Trois mille Espagnols sont tués, quatre cents foits prisonniers, et Diego de Yera, qui n'a pas même honoré son malheur par son courage, étant de retour dans son pays, entend les enfants répéter à ses oreilles des refrains populaire dans lesquels on lui reproche de s'être laissé battre, lui qui avait ses deux bras, par Barberousse-le-Bras-
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n ALGÉRIE : ORIGINES HISTORIQUES.
coupe. Le désastre des Espagnols met le comble à la renommée de celui-ci. Son pouvoir grandit par la terreur qui s'attache à son nom et par le prestige du succès, puissant partout, plus puissant encore chez des populations qui admettent le dogme de la fatalité.
Ce centre de force qu'Haroudj , aidé de son frère Khaîr-el-Dinn, avait créé au milieu de l'anarchie qui régnait sur cette cAte d'Afrique, exerce une puissante attraction, et c'est ainsi que sa do mination tend sans cesse à s'accroître. Il est appelé à Tlemsen par une des factions qui déchirent cette ville; il y entre après avoir gagné une bataille sur les Arabes, qui tiennent pour le parti dominant; l'autre parti se confie dans le serment qu'il a prêté sur le Coran de rendre le pouvoir au prince détrôné. Qu'était-ce qu'un serment pour la conscience d'un pirate qui avait monté le premier degré de sa fortune par la trahison et par le meurtre, et qui, depuis, n'avait cessé de s'élever par les mômes moyens? Il viole son serment, fait périr indistinctement tous les princes de la famille régnante en les faisant jeter dans un lac, et prend, au spectacle de leur agonie, un plaisir de bête féroce. Il couronne ces exécutions en faisant mettre à mort les soixante-dix principaux habitants de la ville, afin, dit-il, qu'ils ne trahissent pas leur nouveau maître comme ils ont trahi leur roi naturel. En môme temps, ses exactions et ses violences contre les Arabes de la plaine augmentent chaque jour.
Cette politique de crime et de sang, qui lui a réussi jusque-là, tourne enfin à sa perte. La crainte qu'il inspire devient moins forte que l'indignation et le désespoir ; les tribus arabes se soulèvent et demandent le secours des Espagnols.
Don Carlos, depuis Charles-Quint, qui venait de monter sur le trône, ordonne à don Diego Femandez de Gordova, qui commandait pour lui à Oran, de leur porter secours. Barberousse est assiégé dans Tlemsen par les Arabes et les Espagnols unis. Les Turcs envoyés à son secours par son frère Khaïr-el-Dinn, qu'il a préposé à la garde d'Alger, ne peuvent arriver jusqu'à lui; après un premier succès qui les enivre et leur Ate toute pru-
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dence, ils sont surpris à leur tour et exterminés par Martin d'Argote, parti d'Oran à la tète de deux mille Espagnols. Il n'y a plus d'espoir pour Barberousse. La ville où il se défend le hait, la plaine qui l'entoure est au pouvoir des tribus d'Arabes ses ennemis. Martin d'Argote et ses Espagnols, après avoir détruit le corps auxiliaire que le Turc attendait, s'est hâté de marcher sur Tlemsen pour concourir à sa perte. Il faut fuir. Barberousse s'échappe, avec les Turcs qui lui restent, par une porte mal surveillée; mais, bientôt découvert, il est suivi de près par ses ennemis. Dans cette extrémité, Ben-el-Kady, cet utile et constant ami, qui lui était resté fidèle après et depuis son désastre devant Bougie, se sépare de lui. C'est le signal de sa perte. En vain, pour retarder la poursuite des Espagnols, fait-il répandre sur la route où ils le suivent les trésors qu'il avait emportés avec lui. « Les Espagnols, dit Sandoval, s'ils avaient des mains pour prendre, avaient des pieds pour courir. » Barberousse, atteint par eux dans sa fuite désespérée, se jette accablé de fatigue, mourant de soif, dans une enceinte entourée d'un mur de pierres sèches, où, suivi d'un petit nombre des siens, il ne songe plus qu'à vendre chèrement sa vie. Après une résistance à outrance, 'û est jeté à terre d'un coup de lance, et, combattant encore, quoique blessé, il ne cesse de frapper ses ennemis qu'en cessant de vivre. Sa tète, coupée, fut portée à Oran comme un trophée. S'il faut en croire un historien, on fit plus, on l'envoya en Espagne. «La têle de Barberousse, lit-on dans une ancienne traduction de Paolo Jovio, transmise et portée sur une lance tout à l'entour de l'Espagne, apporta liesse singulière aux peuples, et principalement maritimes, pour ce que la seureté, dès longtemps souhaitée, sembloit estre rendue à leur rivage. »
Ainsi finit, en 1518, à l'âge de quarante-quatre ans, cet homme de combat et de lutte, haï et craint par ses ennemis, aimé et suivi avec enthousiasme par les compagnons de ses aventures, qu'il récompensait magnifiquement et qui avaient foi dans son courage à toute épreuve, sa fortune et son génie. Soldat intré-
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pide, capitaine expérimenté, politique habile, rusé, perfide, sans scrupule et sans entrailles, c'était une forte intelligence ; mais il lui a manqué un grand cœur pour être un grand homme. Ses vices, comme ses qualités, trouvèrent leur emploi dans le temps et le milieu social où il parut, et c'est à cette circonstance qu'il dut de pouvoir fonder sur la côte d'Afrique ce gouvernement étrange comme lui, et profondément empreint de son génie, dans lequel la souveraineté et le brigandage, la guerre et la piraterie, la politique et la violence, le fanatisme et le pillage,, se trouvaient si singulièrement et cependant si puissamment mêlés, que l'œuvre de Barberousse a duré trois cents ans.
Al^ER SOUS LE SECOND BARBEROUSSE. — SON HISTOIRK MÊLÉE A L'HISTOIRE GÉNÉRALE.
Il est vrai qu'il eut pour successeur un homme aussi intrépide que lui, peut-être plus habile à se concilier les populations^ arabes en s'appuyant sur le ressort religieux et en gardant pour les chrétiens toutes ses rigueurs, son frère Khaïr-el-Dian, qui avait d'ailleurs l'avantage de partir d'un échelon plus élevé de la fortune et de profiter des efforts heureux tentés par son prédécesseur, de sa position acquise, de la renommée attachée au nom des Barberousse. Différence considérable, il ne corn* mençaitpas, il continuait.
Son premier mouvement, en apprenant la mort de Baba-Haroudj, avait été d'abandonner Alger et de recommencer sa vie de pirate ; mais, encouragé par les conseils des corsaires dont il était entouré et surtout par la lenteur des Espagnols, qui ne profitèrent pas de leur succès, il reprit confiance, excita les passions religieuses de la population de la ville en lui livrant un grand nombre de prisonniers chrétiens qui lurent mis à mort,.
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et se fit proclamer souverain d'Alger. Suivant la politique de son frère, il demanda au Grand Seigneur, et obtint de lui la confirmation de son titre. Il est remarquable que les Barberousse ne faisaient qu'étendre la pensée première qui avait présidé à leur fortune naissante ; ils s'appuyaient sur Constantinopie, comme ils s'étaient d'abord appuyés sur Tunis, et se servaient à peu près de l'appui moral du Grand Seigneur, comme les chefs barbares s'étaient servis du patronage moral des empereurs romains, auxquels ils demandaient le titre de patrice pour se rendre plus recommandables aux yeux des populations.
Khaîr-el-Dinn tira de Constantinople un concours plus elBcace. Il comprit qu'avec ses seules ressources il ne pourrait longtemps résister à une puissance comme l'Espagne et à des forces militaires bien disciplinées, surtout tant que la ville où il commandait serait dominée parle fort du Pegnon, qui livrait, pour ainsi dire, la porte d'Alger aux Espagnols. Il revint à la première pensée de son frère, qui avait été de s'emparer à tout prix de cette position. A l'avantage de le rendre maître chez lui, cette conquête devait ajouter celui de donner une éclatante satisfaction aux populations mauresques, singulièrement gênées dans leurs courses par la forteresse espagnole. Il eut l'adresse de persuader au Grand Seigneur que la prise du Pegnon serait d'une grande utilité à l'islamisme, qui acquerrait dans Alger affranchi une puissante position d'oflcnsive et de défensive contre le christianisme. Le Grand Seigneur envoya à Khaïr-el-Dinn deux mille Turcs bien disciplinés, et promulgua un firman pour autoriser les hommes de bonne volonté à s'embarquer aux Trais de l'État, en leur promettant à Alger une organisation semblable à celle des janissaires. L'esprit de religion, l'esprit militaire, l'esprit d'aventure, allaient donc concourir à former autour des chefs d'Alger une formidable milice, leur force dans les jours de lutte, leur danger dans les jours de calme, et l'instrument de leur puissance jusqu'au jour où elle devenait l'instrument de leur perte.
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Khaïr-el-Dinn avait bien jugé sa situation. Charles-Quint, averti du succès de ses armes à Tlemsen, résolut d'expulser définitivement les Turcs de la Barbarie, et une flotte portant une armée de sept mille hommes de débaixjuement vint mouiller dans la rade d'Alger, au mois d'août 1518, sous les ordres d'Hugo de Moncade, vice-roi de Sicile. Le général de cette armée, Marino de Ribera, au lieu de presser le débarquement, prit position, avec un corps de quinze cents hommes seulement, sur l'emplacement où l'on construisit depuis le château de l'Empereur; il laissa le reste de l'armée sur la flotte, en attendant le concours promis par le chef de Tlemsen, allié et vassal de l'Espagne, qui venait de le rétablir dans sa puissance. Ce fut la cause de sa perte : une tempête eflroyable s'éleva le jour de la Saint-Barthélémy, jeta à la côte la plus grande partie des navires, noya quatre mille hommes de l'armée espagnole, et ne laissa aux quinze cents qui étaient à terre que la ressource de se rembarquer, au milieu de mille difficultés, sur les vaisseaux qui avaient échappé au naufrage. Ce désastre des Espagnols vaincus, sans combat, par la mer, cette fidèle gardienne d'Alger la bien gardée, comme l'appelaient les Arabes, augmenta le prestige de Khaïr-el-Dinn et la faveur dont il jouissait à Constantinople. Les populations crurent que la destinée prononçait en sa faveur. Le Grand Seigneur déclara son territoire province turque et l'autorisa à battre monnaie.
Khaïr-el-Dinn se hâta de profiter de ce souffle de la fortune, el résolut de tenter l'œuvre où son frère avait échoué, c'est-à-dire la conquête de la riche province de Tlemsen. Le chef rétabli par l'Espagne était mort, et l'ambition avait divisé ses deux fils. Khaïr-el-Dinn favorisa le cadet au préjudice de son frère, et l'aida à s'emparer du pouvoir; l'Espagne protégea l'aîné el le rétablit. Mais, après une courte lutte, celui-ci, abandonné par la population qui ne pouvait lui pardonner d'être le protégé des chrétiens, dut laisser le pouvoir à son frère, le sultan Messoud, qui, obligé de s'appuyer sur les Turcs, les reçut, d'abord comme auxiliaires, bientôt comme maîtres. Mostaganem, où régnaient
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les Arabes Mehal, subit peu de temps après le sort de Tlenisen. La puissance de Khaïr-el-Dinn s'agrandissait ainsi avec sa renommée.
Ses succès lui créèrent de nouveaux dangers. Le souverain de Tunis prit ombrage de cette puissance qui ne cessait de grandir, et parvint à soulever les Arabes de la plaine contre la domination de Khaïr-el-Dinn, dont se sépara alors le plus ancien allié des Barberousse, le cheik Hamed-ben-el*Kady.
En même temps une conspiration fut tramée dans Alger. C'était le flux et le reflux de la destinée de ces souverainetés cchafaudées sur la force. Les efforts qu'elles faisaient pour s'é^ tendre amenaient des coalitions entre les intérêts lésés ou menacés, et elles retrouvaient contre elles, à un jour marqué, toutes les inimitiés qu'elles avaient accumulées derrière elles. Les Turcs envoyés par Khaïr-el-Dinn contre les Arabes et les Tunisiens furent battus, et un lieutenant de Khaïr-el-Dinn , qui avait obtenu sur eux quelques avantages, fut amené par les intrigues du cheik à séparer sa cause de celle de Barberousse.
Mais la conspiration éventée fut réprimée par des exécutions sanglantes. Après quoi, Khaïr-el-Dinn, assiégé, dans une ville sur laquelle il ne pouvait compter, par de puissants ennemis, abandonné en parti par les Turcs découragés, et menacé par la disette, résolut de cpiitter Alger pour un temps. Il reprit sa vie de pirate, en emmenant avec lui douze galiotes armées. La mer lui était un plus sûr asile que la terre.
Les trois années qu'il passa loin d'Alger comptèrent parmi les plus mauvaises qu'eurent à traverser les populations riveraines de la Méditérannée, et le commerce européen, profondément troublé, en conserva un long souvenir. Pendant l'absence de Khaïr-el-Dinn, Hamel-ben-el-Kady s'était emparé de la ville, et les bâtiments des corsaires avaient été plusieurs fois reçus à coups de canon. Au bout de trois ans, Khaïr-el-Dinn, qui s'était associé les pirates de l'île de Gelves, tira une sanglanle vengeance de ses ennemis. Chose étrange, il dut surtout son succès à soixante Espagnols que l'expédition de Moncade avait laissés
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dans ses mains, et qui, armés de mousquets, chargeaient résolument les Maures au cri de Saint-Jacques! La confusion commençait à se mettre parmi les diverses forces engagées les unes contre les autres sur la côte d'Afirique. Ben-el-Kady voulut renouveler la lutte; mais sa tête avait été achetée par Khaïr-el- Dinn aux Arabes : elle fut livrée. Le lieutenant, qui s'était séparé de lui et qui avait établi sa puissance à Gherchel, iîit également abandonné par la plupart des siens et décapité avec ses principaux complices. La terreur reconstruisit ainsi la puissance qu elle avait créée.
Redevenu maitred' Alger et delà plaine qui l'entoure, lesecond desBarberousse,qtn, parles vicissitudes de sa fortune, égalait et surpassait celles de la fortune de son frère, réussit, en 1529, treize ans après le jour où celui-ci était devenu maître d'Alger, à s'emparer de cette citadelle du Pegnon, objet de terreur pour les Maures d'Alger, obstacle permanent à la puissance des pirates obligés d'abriter leurs navires et leurs prises dans des anses sans sû\*eté, et enfin pierre d'attente sur laquelle la domination espagnole pouvait sans cesse se relever.
C'était moins la force réelle de cette citadelle que l'ignorance profonde des corsaires dans l'art des sièges qui avait si longtemps retardé sa chute. Elle fut défendue avec une rare intrépidité par Martin de Vargas. à la tète d'une garnison de cent cinquante hommes, vaillants soldats qui suppléèrent au nombre par le courage et la discipline. Par surcroit, les munitions leur manquèrent bientôt, car Charles-Quint, quoique averti par Vargas, ne prêta point une assez prompte attention au message pressant de ce vaillant capitaine, sentinelle perdue placée sur la côte d'Afrique, tant l'empereur était absorbé, à cette époque, par les grandes affaires de l'Europe! Les Espagnols n'en firent pas moins leur devoir : tant qu'ils eurent des munitions, ils s'en servirent; quand elles vinrent à manquer, leur commandant refusa la capitulation avantageuse qui lui était offerte. Enfin le moment arriva où Khaïr-el-Dinn, qui avait lui-même manqué de boulets, ayant appris d'un juif l'art de les fabriquer, battit les
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murs du fort, dont les feux «étaient éteints ; il y ouvrit une large brèche. La garnison, bien réduite déjà, la défendit pendant tout un jour contre cinq mille hommes, et à la fin Martin de Vargas, demeuré seul sans blessures, se plaça sur cette brèche, armé d'une épèe à deux mains, et, renouvelant les exemples de prouesse des temps héroïques, il la défendit seul, jusqu'à ce que, couvert de sang, il fiit renversé par quatre Turcs. On ne trouva dans la place que vingt-cinq soldats presque tous atteints de blessures mortelles. Quant à leur chef, Barberousse, frappé d'abord d'admiration pour sa valeur surhumaine, lui avait laissé la vie; mais Tannée suivante, lui ayant donné, dans un instant de colère, Toption entre Tapostasieet le supplice, le noble et pieux Espagnol, qui avait eu l'honneur de prodiguer son sang pour sa patrie et pour son roi, eut le bonheur de le donner tout entier pour son Dieu. Les membres palpitants de ce martyr héroïque furent traînés par les rues.
La prise du Pegnon d'Alger était un événement considérable pour l'islamisme, pour les Maures et les Arabes, pour les pirates, pour la fortune de Barberousse lui-même. C'était une position d'offensive que le christianisme et l'Espagne perdaient sur la côte d'Afrique; un arsenal, un port de refuge pour la piraterie qui aRait y préparer ses armements et devait y trouver un abri pour ses prises ; une satisfaction pour les Maures et les Arabes, qui y avaient vu flotter, pendant si longtemps , le drapeau espagnol; enfin, pour Barberousse, la consolidation de sa domination, toujours menacée, toujours précaire, tant que le fort chrétien menaçait la ville musulmane.
On vit bienlAt se dessiner les conséquences de cet événement. Les chefs les plus fameux parmi les pirates de Gelves accoururent à Alger, entre autres Cacchi Diablo, Salahh, Tabac, Hassan et Soliman. Plus que jamais l'Espagne et les autres côtes de la Méditerranée furent désolées par ces hardis corsaires. La population d'Alger se recruta d'hommes intrépides et dévoués au maître de cette ville, et le jour arriva bientôt où Cacchi Diablo vainquit et prit le général des galères d'Espagne, Rodrigo Por-
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tondO) avec huit de ses galères. J^a piratene installée dans Alger n'était plus seulement un fléau pour le commerce, elle devenait une puissance militaire.
Barberousse, enivré par ce succès qui avait porté la joie jusqu'à Constantinople, où il avait envoyé Tétendard royal de l'Espagne, pris sur la galère capitane, ne balança point à tenter une entreprise plus considérable que les coups de mains qu'il avait jusque-là essayés. Il s'agissait de sortir de la Méditerranée, théâtre ordinaire des expéditions des pirates, de traverser le détroit de Gibraltar avec une flotte de soixante bâtiments, dans laquelle se trouvaient dix galères, pour aller assiéger Cadix. Dans ce moment même, Doria, le plus illustre marin de cette époque, cherchait, par les ordres de Charles-Quint, jaloux de venger Téchec récent de ses armes, les vaisseaux des pirates, avec une flotte de trente-huit galères portant le drapeau de l'empire et celui de la France ; car François l*', en vertu deralliauce récemment jurée, venait d'unir contre les Barbaresques ses forces maritimes à celles de Charles-Quint. Doria eut avis qu'une division de Barbaresques attendait l'autre dans le port de Cherchel ; il ne resta à AU<Caraman, qui la commandait, d*autres ressources que de faire couler bas ses navires, de faire enfermer les esclaves chrétiens dans une caverne, et de s'enfermer luimême dans la Casaubah avec ses Turcs, en envoyant des émissaires dans les campagnes pour appeler les Arabes à la défense de la ville. Doria entra donc sans coup férir dans le port, s'empara du petit nombre de bâtiments qui y restaient, fit délivi*er les captifs chrétiens dont on découvrit la prison, et il aurait terminé cette heureuse expédition sans perdre un homme, si les soldats italiens qu'il avait débarqués pour atteindre ce dernier but, indociles, comme de nouvelles levées, à ses ordres précis et à l'appel du canon, ne se fussent pas répandus dans la ville pour la piller. Les Arabes accourus en foule et les Turcs qui sortirent de la citadelle, pour se joindre à eux, firent une boucherie de ces hommes surpris, chargés de butin, et d'ailleurs peu aguerris. Néanmoins l'expédition de Cadix fut manquée.
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Barberousse s*en vengea en véritable corsaire, en foisant périr dans les supplices les captiis chrétiens qui avaient formé le complot de s'emparer d'Alger; ce complot n'échoua que par la dénonciation d'un Espagnol qui, déjà deux fois, avait renié. C'est alors que périt Martin de Vargas, égorgé avec Domingo de Portondo, fils du général de galères dont la présomption avait amené le désastre de l'année précédente. Ce grand nombre de captifs enfermés dans le bagne, et les projets continuels qu'ils formaient naturellement pour recouvrer leur liberté, étaient un des périls permanents de la puissance algérienne.
Barberousse avait conquis une si éclatante renommée, que le Grand Seigneur, cherchant un homme de mer digne d'être opposé à l'illustre André Doria, qui venait des'emparerdeCoron, dePatras, du château de Lépante, et de battre la flotte turque, songea à l'habile et heureux pirate. C'était le plus grand honneur qui fut réservé à Barberousse. Il reçut, avec une joie qu'il ne déguisa pas, le message du sultan, et, après avoir réuni dans un divan les officiers de la milice, les muftis, les cheiks, les imans, les gardiens des mosquées, il leur communiqua les ordres qui lui arrivaient, sa résolution d'y obéir sans retard, et les mesures qu'il avait prises, afin de pourvoir au gouvernement pendant son absence. Tchélébi-Radaman, son parent, et l'eunuque Hassan- Aga, qui jouissait de toute sa confiance, devaient exercer le pouvoir, et veiller sur son fils, trop jeune pour qu'il lui confiât le gouvernement. Par une prévoyance digne d'un politique, il avait, avant de partir, signé la paix avec le frère de Ben-el-Kady et une trêve de trois ans avec François 1", en rompant ainsi la coaUtion qui l'avait menacé peu de temps auparavant.
Barberousse parut devant le Grand Seigneur avec un éclat qui rappelle les féeries des contes orientaux. H avait utilisé son voyage en vrai corsaire; parti avec sept galères et onze fustes, il avait rallié dans la mer Tyrrhénienne le pirate Delizuf, qui commandait quinze fustes et une galère, et, de concert avec lui, il avait surpris dans l'île d'Elbe la ville de Rio, dont il réduisit tous les habitants en esclavage ; puis, à la hauteur dePiombino,
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il attaqua et prit onze galères aux Génois ; Delizuf périt dans cette affaire, et les pirates, qui soupçonnèrent Baiiierousse de l'avoir fait assassiner, le quittèrent. 11 n'en arriva pas moins dans le port de Constantinople avec quarante bâtiments chargés de butin. Quand il parut devant le sultan, il reproduisit sur une plus grande échelle les magnificences de l'entrée de son frère à Tunis, au début de sa carrière : deux cents femmes, pompeusement parées et tenant chacune un vase d'or, des eunuques, des jeunes garçons, marchaient derrière lui; venaient ensuite des chameaux chargés des dépouilles de TEspagne et de l'Italie; et enfin les lions du désert, digne présent d'un pareil homme, fermaient la marche.
Quoique le sultan eût reçu Barberousse avec Taveur, son élévation au poste éminent qu'il devait remplir rencontra des obstacles. Un parti s'était formé contre lui dans le divan ; on rappelait son origine, ses brigandages, ses crimes, en représentant qu'il y aurait honte à confier une des premières dignités de l'empire à un pirate. Barberousse, sans se décourager, ^treprit, malgré Thiver et le poids des années (il avait alors soixante-six ans}, un voyage en Syrie, pour aller y trouver Ibrahim, le plus zélé de ses protecteurs auprès du sultan. 11 lui exposa avec tant de supériorité ses plans, tant pour combattre les chrétiens que pour réduire TAfrique sous la domination de la Porte, qu'Ibrahim écrivit à l'instant même à Soliman que Khaïr-el-Dinn seul pouvait rendre l'ascendant à ses flottes. Ce témoignage détermina Soliman. Barberousse fut nommé quatrième pacha avec l'autorité la plus étendue. Les arsenaux, le trésor, furent mis à sa disposition; le droit de lever tous les hommes de mer nécessaires à une grande expédition lui tiit conféré, en môme temps qu*il recevait des mains du Grand Seigneur, Tétendard, le sceptre et le glaive, marques de sa dignité. Une nouvelle ère s'ouvrait ainsi dans la vie du pirate, il entrait dans Thistoire générale de son temps. Il allait jouer son rôle dans la lutte du mahométisme contre le christianisme, de l'empire ottoman contre la chrétienté, et aussi de l'empire d'Allemagne contre la
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France, de Charies-Quinl contre François 1*'. Le théâtre s'agrandissait avec Tacteur.
Vers le milieu de Tannée 1533, Khair-el-Diiin sortit de Constantinople avec une des plus formidables flottes qui eussent encore pris la mer ; elle ne comptait pas moins de quatrevingts galères et vingt flûtes, montées par huit cents janissaires et sept mille hommes de débarquement. Le but caché de cette expédition était Tunis, et Kbaïr-el-Dinn avait préparé les voies à rétablissement de Tautorité du Grand Seigneur sur ce royaume, en emmenant avec lui à Constantinople le 'souverain dépossédé de Tunis, auquel il avait fait espérer la restauration de son gouvernement» car la ruse s'alliait à la force dans toutes ses entreprises. Néanmoins, tant pour donner le change au nouveau chef de Tunis qu'afin de frapper de terreur les États chrétiens que les dernières victoires d'André Doria avaient remplis de sécurité, il fit d'abord voile vers le littoral de l'Italie et la Sicile, qu'il ravagea, détruisant les villes et réduisant les habitants en esclavage. Lucideo, Capello, Citrario^ Spelonca, lurent détruits. Naples trembla, comme les jours où le Vésuve jette ses flammes. Foiidi, quoique située à trois lieues dans les terres, et Terracine, furent pillées et saccagées. On dit qu'un des motifs de Barberousse pour attaquer la première de ces deux villes était l'espoir de s'emparer de Julia de Gonzague, jeune femme célèbre par sa merveilleuse beauté, dont il comptait faire un agréable présent au Grand Seigneur. C'est ainsi qu'il mêlait toujours des idées de pirate aux projets du politique et aux plans de campagne de l'homme de mer. Heureusement pour elle, la jeune femme, objet de ce dangereux empressement, put sauter à che^ val, à moitié nue, et s'éloigner à temps de cette ville désolée. La nouvelle de tant de dévastations arriva à Rome, qui, sans défense, croyait voir déjà les hordes de Barberousse à ses portes. Mais, après avoir laissé ainsi des traces de son passage sur la côte d'Italie, il cingla tout à coup vers Tunis.
Moitié par ruse, moitié par violence, il s'empara de cette ville, et, après avoir livré plusieurs combats sanglants nux habitants.
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qui reconnurent trop lard qu'il ne leur amenait pas leur ancien souverain, il y fit proclamer rautorité du Grand Seigneur. Trois mille Maures périrent dans cette lutte, qui resta quelque temps indécise. Barberousse, soit par les armes, soit parles négociations, dans lesquelles il excellait, réussit, en peu de temps, à étendre sa domination aux autres villes du royaume et à se concilier les tribus arabes. Ainsi tombait le royaume de Tunis, après avoir duré quatre cents ans. On conservait encore dans la ville les trophées de sa victoire sur le saint roi Louis, mort en cette ierre infidèle. Ses souverains se vantaient d'avoir reçu d'Omar lui-même le titre d'émir; mais leur amour pour le luxe, leurs pompes efféminées et leur mollesse en avaient fait une proie
facile.
Khaïr-el-Dinn s'occupait déjà d'améliorer le port de cette ville, qu'il venait de conquérir au sultan et qu'il comptait posséder en son nom, lorsqu'un orage terrible fondit sur lui. Charles-Quint, en personne, vint assiéger Tunis. La chrétienté s'était émue à la nouvelle des succès de Barberousse. L'Italie, la Sicile, les côtes d'Espagne, Malte, Rhodes, étaient dans l'effroi. En même temps, l'empereur pressentait que la paix conclue avec François l** ne serait pas de longue durée. Le roi de France armait de tous côtés, et maintenait ses prétentions sur le Milanais et sur Gênes. L'empereur voulut se hâter pour prévenir la coalition de ses ennemis chrétiens et musulmans. 11 réunit une flotte de quatre cents voiles, qui ne comptait pas moins de quatre-vingt-dix galères : Marmol la compare à une forêt Bottant sur les eaux. Elle portait vingt-cinq mille hommes de débarquement, presque tous vieux soldats ; deux mille cavaliers complétaient cette armée conduite par Charles-Quint, suivi de l'élite de la noblesse. Il écrivait avant de partir au comte de Nassau : « J'ai bon espoir, avec l'aide de Dieu, que la dite armée fera tel exploit, que peutr être retirera le roi de France de sa mauvaise volonté. »
On voit percer ici le changement encore inaperçu qui s'opérait dans les affaires générales. D'abord la lutte s'était franchement dessinée entre le christianisme et le mahométisme; la
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