‹ Histoire de la conquête d'Alger (volume 2)Chapitre 16 sur 192 · CHARLES-QUINT DEVAKT TUNIS · texte numérisé non relu

CHARLES-QUINT DEVAKT TUNIS

chrétienté craignant pour son existence, chacun se rangeait sous son drapeau, les nations chrétiennes sous la croix, les nations musulmanes sous le croissant : c'était Tépoque des guerres religieuses. Puis, le péril s' étant amoindri, surtout depuis la fin de la domination arabe en Espagne, les intérêts tendaient à dominer les sympathies et les antipathies de croyances. Dans les cabinets, sinon parmi les populations, on commençait à considérer l'empire ottoman moins comme une menace perpétuelle contre le christianisme que comme une force qui pouvait entrer dans le jeu des affaires européennes et dans Féquilibre des puissances. On ne peut dissimuler que François V' n'ait réglé sa conduite sur cette idée, d'une moralité équivoque; mais il faut ajouter que Charles-Quint, de son côté, cherchait à faire des intérêts catholiques un auxiliaire de son ambition, un instrument de sa puissance. Il s'en servait plus encore qu'il ne songeait à les servir. C'est ainsi qu'on allait entrer dans les guerres politiques. Néanmoins il y avait là un indice certain de l'amoindrissement de la puissance mahométane. Elle arrivait peu à peu, sans s'en douter, à ne plus être qu'une pièce sur l'échiquier des af&ires de la chrétienté, qu'elle avait voulu détruire. Le changement que nous signalons n'éclatait pas encore au grand jour. Il y eut, dans l'expédition de Charles-Quint, quelque chose du mouvement d'une croisade. La bénédiction solennelle donnée par le pape à la flotte et à l'armée dans les derniers jours d'avril 1535, l'empressement de tous les gens de guerre, l'enthousiasme des populations, prêtaient encore à cette expédition l'aspect d'une guerre religieuse.

Barberousse n'était point en mesure de disputer longtemps Tunis aux forces imposantes que Charles-Quint conduisait contre lui. Néanmoins il fît avertir le Grand Seigneur de la position critique où il allait se trouver, et, bien que la Porte, engagée dans une guerre en Asie, ne pût lui donner aucun secours, il résolut de résister. L'efTort des assiégeants, débarqués sans coup férir vers la mi-juin de l'année 1535, se porta d'abord contre le fort de la Goulette, placé en dehors de la ville de Tunis, et dont on

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fit le siège en règle; car, si les fortifications étaient insuffisantes, il contenait une garnison de sept mille hommes aguerris, parfaitement approvisionnés, et commandés par les chefs les plus intrépides des corsaires. Il y eut des sorties fréquentes, des surprises, des combats sanglants, et les troupes impériales firent des pertes sensibles jusqu'au 15 juillet, jour où, les travaux du siège étant assez avancés, les canons commencèrent à battre les murailles, qui ne purent résister longtemps au feu de quarante-six pièces tonnant en même temps, sans parler des galères qui leur envoyaient des bordées. Bientôt la brèche fiit pratica* ble, et, à midi, les trois colonnes espagnole, allemande, italienne, commandées pour l'assaut, s'y précipitèrent, « précédées, dit une relation contemporaine, par un frère franciscain portant à la main un crucifix. » Les assiégés essayèrent en vain de résister au flot des assaillants, qui les emporta en un moment, et il ne leur resta plus qu'à opérer, à travers un étang, une difficile et périlleuse retraite, dans laquelle ils perdirent quinze cents hommes. Charles, qui entra dans le fort avec le roi de Tunis, dépossédé par Barberousse, put voir que les voiles des corsaires, et jusqu'aux boulets , étaient marqués de fleurs de lis, ce qui révélait l'entente secrète de Barberousse avec François I*.

Le fort de la Goulette une fois pris, le marquis de Guast, général de l'armée de terre, fut d'avis de ne pas pousser plus loin la campagne. Les difficultés d'une marche à travers des terrains boisés d'oliviers, sous un soleil brûlant, en présence d'un ennemi qui disposait d'une cavalerie nombreuse, car les Arabes faisaient cause commune avec Barberousse, alarmaient la prudence de l'homme de guerre espagnol. Il alléguait, en outre, que la prise du fort de la Goulette, dont on avait relevé et complété à la hâte les fortifications, avait amené celle de la plus grande partie des vaisseaux de Barberousse, et qu'elle assurerait, dans un temps donné, la prise de Tunis; qu'il était dès lors inutile de commettre l'armée pour obtenir un résultat qui viendrait plus tard de lui-même.

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Chaiies-Qaint, arrivé sur la côte d'Afrique pour frapper ua grand coup, et comprenant que les résultats devaient être proportionnés à la grandeur des préparatifs, refusa d'accéder à cet avis. 11 était venu pour prendre Tunis et abattre la puissance de Barberousse; il déclara qu'il était résolu d'accomplir jusqu'au bout son œuvre, et il annonça à l'armée que, le l** Juillet, à la pointe du jour, il se mettrait en marche sur Tunis, dont il avait iait reconnaître le chemin, entre les oliviers et Tétang; chaque soldat devait porter avec lui des vivres et de l'eau pour trois jours.

Quoique les historiens fassent monter à quatre-vingt-dix mille hommes les troupes è la tête desquelles Barberousse attendait Charlcs-Quint devant Tunis pour lui livrer bataille, le combat ne fut ni long ni indécis. La force réelle de cette armée consistait dans les neuf mille Turcs placés à Tavant-garde. Ils ne purent tenir contre les vieilles bandes que Charles-Quint conduisait en personne et qui les chargèrent à gra'fids coups de piques et d'épées, après en avoir couché à terre un grand nombre par une décharge faite à propos et à portée. Dès que les Turcs culbutés eurent fui en désordre, en laissant leur artillerie aux mains des vainqueurs, ce ne fut plus qu'une déroule. La confusion passa bientôt de l'armée dans la ville. Chacun songea à la fuite, et les esclaves chrétiens, toujours si nombreux à Tunis, profitèrent du désordre général pour s'armer et s'emparer de la citadelle qu'ils livrèrent à Charles-Quint. On ne put préserver Itf ville du pillage qui avait été promis aux soldats pour exdter leur ardeur, et qu'ils réclamèrent hautement. Pendant trois jours et trois nuits, Tunis fut livré à toutes les misères d*nne ville prise d'assaut. On y commit tous les excès et tous les crimes que peuvent commettre des hommes exaltés par les périls qu'ils ont courus et l'ivresse des passions à laquelle viennent s'ajouter celle du vîn et celle du sang, la plus terrible de toutes les ivresses. Ces soldats, qui, au commencement de l'expédition, étaient animés de sentiments chrétiens, n'étaient plus même des hommes. Maitre de Tunis, Charles-Quint y rétablit le souverain

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dépossédé, mais en Tobligeant à un tribut et en mettant garnison espagnole au fort de la Goulette.

Cependant Barberousse, suivi d'une partie des Turcs, était parvenu à effectuer sa retraite, à travers mille fatigues et mille* dangers, longtemps harcelé par les Arabes prompts à se tourner contre le vaincu. A la fin, la fière contenance des Turcs leur imposa, et leur supériorité militaire, constatée dans tant de combats, parut encore dans cette retraite. Ils purent arriver à Bone, où Barberousse avait fait cacher dix galères dans la rivière. Les retirer du fleuve, les équiper pour les réunir à trois galères qui étaient dans le port, remplir d'enthousiasme ses soldats si récemment vaincus, en leur annonçant qu'il allait reprendre avec eux la mer, construire une batterie pour défendre les approches du port, tout cela fut l'œuvre de deux jours. Quand le capitaine, envoyé par André Doria, à la tête de quatorze galères, pour achever la ruine de Barberousse qu'on croyait sans ressources, le trouva à la tête d'une flotte égale à la sienne et prêt à accepter la bataille, il n'osa l'attaquer et se retira. Barberousse, après avoir songé un moment à le poursuivre, se rangea à l'opinion de ses ofiiciers, qui jugeaient plus opportun et plus prudent de profiter de la mer restée libre pour cingler vers Alger. Plus tard, au moment où André Doria lui-même, envoyé par Charles-Quint, arriva devant Bone avec trente galères, le port était vide.

L'empereur eut la pensée de suivre Barberousse jusque dans Alger, car il comprenait que tant que le grand corsaire aurait là un point de départ et un port de refuge, la victoire des chrétiens demeurerait incomplète. Mais il rencontra encore une fois les objections qu*il avait dû repousser pour marcher contre Tunis^ après la prise du fort de la Goulette; et cette fois les objections étaient plus vives, plus spécieuses, plus généralement présentées : la saison qui avançait, les vivres qui commençaient à manquer, les fatigues des soldats, l'inconvénient de coropromettre» par une nouvelle tentative, un premier succès.

Ces objections pouvaient avoir de la force. Cependant la première impression de Charles-Quint était juste, son expédition

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