LES TURCS ALLIÉS DE LA FRANGE
restait incomplète; il devait être oblige de la renouveler, et il devait apprendre, par une chère expérience, qu'il vaut mieux achever une victoire qu'avoir à recommencer une expédition.
L'année n'était pas encore terminée que Barberousse, reprenant la mer, s'emparait, par une surprise, de Mahon, emmenait tous ses habitants en esclavage, et, après avoir déposé à Alger un immense butin, faisait voile vers Constantinople. Il laissait sa domination toujours debout en Afrique. Alger, en effet, conservait son nom d'Imprenable, et même plusieurs villes du royaume^ de Tunis avaient déjà secoué l'autorité de Muley-Hassim, le protégé et le vassal des chrétiens, pour rappeler les Turcs, dont la domination était plus sympathique à leur croyance, plus favorable à leurs intérêts, à cause des marchandises et des esclaves que les corsaires leur vendaient à vil prix, à la suite de leurs courses. La mer, comme le prouvait le voyage même de Barberousse, restait ouverte devant les navires algériens.
Ici l'histoire particulière d'Alger se perd dans l'histoire générale. La grande lutte de François F' contre Charles-Quint, de la France contre l'empire, remplace la lutte de la chrétienté unie contre les Ottomans. Ceux-ci entrent dans cette lutte comme une force aveugle, mue par la politique de la France. La capitulation de 1336 entre François T" et le sultan ouvre une nouvelle ère. Barberousse et les corsaires d'Alger sont donc entraînés dans ce mouvement nouveau qu'ils servent sans le comprendre. L'influence de la réforme protestante qui a compromis l'unité du monde catholique, là où elle ne l'a pas détruite, se faisant partout sentir, le cabinet français commençait à ne considérer l'empire turc que comme un conlre-poids à l'empire d'Allemagne. Quant aux ravages terribles que commirent les flottes turques, commandées par Barberousse, sur toute la côte de l'Italie, où Castro et tout le pays furent dévastés jusqu'à Tarente, il les acceptait comme une diversion, politique que l'infériorilé des forces et des alliances de la France explique, sans l'absoudre.
Cette guerre fit grandir encore la puissance de Barberousse.
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Plusieurs fois il se trouva en face d'André Doria, et, dans le golfe de Larta, Taltaquant, par une manœuvre aussi brusque qu'habile, avant que sa flotte fôt en ordre de bataille, il lui fit éprouver des pertes considérables (1538), et eut Thonneur de faire fuir devant lui, tous ses fanaux éteints, Tillustre homrae de mer dont s'honorait la chrétienté, et auquel le corsaire railleur n'épargna pas les ironies. Les années 1539 et 1540 furent remplies d entreprises et d'engagements, dont la côte d'Italie fut souvent le théâtre, et c'est alors qu'un élève et un lieutenant de Barberousse, le pirate Dragut, destiné à de grands succès, commence à faire ses premières armes. Les avantages furent balancés. Castelnuovo perdu et reconquis par les Turcs ; Dragut surpris sur le rivage de Corse pendant qu'il partageait son butin, et fait prisonnier par Gianottino Doria, neveu du grand amiral; la côte de Gibraltar insultée et pillée; les corsaires d'Alger qui avaient accompli ce hardi coup de main vaincus à leur tour, après un combat acharné, à la hauteur de l'île d'Arbalon, par le général des galères d'Espagne, Bernard de Mendoza, qui leur tua sept cents hommes, leur reprit sept cents forçats chrétiens et une grande partie de leur butin; Venise bientôt lassée de son alliance avec Charles-Quint, qui l'avait entraînée dans une coalition contre les Turcs, afin de l'appauvrir et de l'aflaiblir, sans lui prêter un concours sincère : tels fiirent les principaux épisodes de la lutte.
Ce n'était point là un dénoûmcnt. Après des succès partagés, les corsaires reparaissaient toujours. Charles-Quint résolut, en 1*541 , de mettre un terme à leurs entreprises par une expédition dirigée contre Alger. La guerre qu'il entretenait contre François I" n'était interrompue que par de courtes trêves, décorées du nom de paix ; il voulut profiter d'une de ces trêves pour miner la position d'oflensive que les Turcs, alliés de son ennemi, occupaient dans la Méditerranée, et à l'aide de laquelle, menaçant à la fois ses possessions espagnoles et italiennes, ils opéraient, pendant ses guerres continuelles, des diversions dont l'expérience lui avait révélé le danger. Cette expédition lui
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CIIARLES-QOINT DEVANT ALliER. ^
paraissait un coup de parti, à tel point que rien ne {Hit Ten dissuader, ni le danger que semblait courir TAllemagne menacée par les armées de Soliman, qui envahissait la Hongrie, ni les remontrances de Doria, qui l'avertissait, avec son expérience de marin, qu'à l'époque de Tannée où l'on était arrivé, et avec les vents qui régnaient pendant cette saison sur la côte d'Afrique, un débarquement devenait une entreprise chanceuse jusqu'à la témérité. « Il n'y a que deux ports en Afrique, répétait ce grand homme de mer, juin et juillet. »
On comprend que l'empereur ne s'émut pas beaucoup du péril plus apparent que réel que courait l'Allemagne, où la pré- ^ jnce du Turc servait à éteindre Tcsprit de contention et de discorde, et à rallier les populations autour de l'étendard du saintempire. Mais les représentations d'André Doria, sanctionnées par sa haute expérience, étaient plus graves. Seulement, en demandant du temps à l'empereur, il lui demandait ce qu'il n'avait pas ; car laisser le temps courir, c'était donner à François l*' le moyen de commencer la guerre, et, en remettant l'expédition d'Alger à une saison plus favorable, on la rendait impossible. Il fallait donc la faire immédiatement, malgré les chances redoutables de la mauvaise saison, ou y renoncer. L'empereur 5'arréta au dernier parti.
Des préparatifs lurent faits sur la plus grande échelle. La flotte était de plus de trois cent soixante bâtiments, au nombre desquels on comptait deux vaisseaux et soixante-quatre galères. Elle portait une armée de vingt-cinq mille hommes, fantassins et cavaliers, parmi lesquels il y avait un contingent espagnol, un contingent italien, un contingent allemand, recruté parmi les bandes formées par les guerres continentales , cinq cents chevaliers de Malte, trois mille volontaires des premières familles d'Espagne et d'Italie, et parmi eux Femand Cortès, le conquérant du Mexique, suivi de ses trois fils. Les préparatifs s'étaient faits simultanément sur les côtes espagnoles et italiennes de la Méditerranée, qui forment, avec le littoral de la France, le grand arc de cercle irrégulier dont la côte de la Barbarie est la
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corde. André Doria, estimé le premier marin du monde, avait le commandement suprême de cette flotte, formée des vaisseaux génois et espagnols. Les plus grands hommes de guerre du temps, Pierre de Tolède et Ferdinand de Gonzaguê, vice-roi de Naples et de Sicile, le duc d'Albe, destiné à une si haute célébrité militaire, et parmi les Italiens, les Colonna, les Doria, les Spinosa, accompagnaient Tempereur, comme Fernand Certes.
L'empereur avait eu, le 16 septembre 1<141, une entrevij^ avec le pape Paul III, qui Tavait vainement conjuré de renoncer à une expédition devenue trop tardive. Du Guast, à Gènes. Doria, jusqu'au dernier moment, renouvelèrent inutilement les mêmes instances. Charles-Quint s'embarqua le l" octobre 1541, à Porto-Venere. Le rendez-vous général des flottes combinées était à Majorque.
Pendant quinze jours, Doria, qui conduisait la flotte italienne et avait l'empereur à son bord, fut retenu par les vents dans les parages de Corse et de Sardaigne. Le 14 octobre, il entra à Mahon par un mauvais temps. Le 15, il trouva la flotte de Malte à Majorque; le 17, il y rallia la flotte espagnole, sauf quelques bâtiments qui avaient cinglé directement vers Alger, et, continuant sa route, il était le 21 octobre en vue des rivages d'Afrique, à Touest d'Alger, après avoir essuyé de violents coups de vent le 19 et le 20. Dans les journées des 21 et 22, il fit explorer la côte pour découvrir les meilleurs points de. débarquement, qui lurent signalés à Test. Alors la flotte passa devant la ville, et vint jeter l'ancre dans la rade au point indiqué.
L'empereur, qui voulait opérer le débarquement le lendemain 23 octobre, fit sommer Hassan, l'eunuque renégat auquel Barberousse avait confié la ville, « de la livrer à l'empereur Charles, seigneur du monde terrestre, » oflrant aux Turcs la faculté de se retirer où ils voudraient, aux Maures le libre exercice de leur culte et le maintien de leurs usages, à Hassan des avantages particuliers. D'après plusieurs récits contemporains, il y eut un moment d'hésitation dans l'esprit d'Hassan ; mais le danger qu'il aurait couru de la part des Turcs et des renégats dont il