‹ Histoire de la conquête d'Alger (volume 2)Chapitre 28 sur 192 · MILICE TURQUE · texte numérisé non relu

MILICE TURQUE

ce qui fait par an trente-six piastres, chacune valant deux pistoles et demie, ou vingt-cinq francs. La solde annuelle du vétéran de la milice eût donc été, au commencement du dix-huitième siècle, de neuf cents francs de notre monnaie.

Il faut remarquer qu'à cette paye venaient s'ajouter de grands avantages. Les soldats, bien logés aux casernes, par chambrée de trois, servis par des esclaves payés sur le trésor public, recevaient chacun par jour quatre pains, et achetaient la viande à un tiers meilleur marché que le prix fixé par le gouvernement pour le public. Le service militaire se divisait ainsi : une année sur trois, le soldat devait le service de garnison, une autre année le service à l'armée, et enfin la troisième, saufune prise d'armes générale, il avait droit au repos. Dans les deux premières années, il était complètement nourri. En outre, les soldats pouvaient faire tel commerce, exercer telle industrie qui leur convenait, en achetant toute chose à prix réduit, parce qu'ils étaient affranchis de tous droits. Puis, quand les membres deTûdjack montaient sur les navires, ils avaient leur part des prises.

Au fond, cette milice était une redoutable aristocratie de race et d'armes, qui participait à l'organisation des janissaires de Constantinople, devait tout entière le service militaire en temps de guerre, s'exerçait aux armes en temps de paix, mais n'était pas retenue toujours tout entière sous le drapeau. Elle avait des lois à part, une justice à part, car jamais un Turc n'était puni publiquement; elle s'élevait au-dessus de toute la population, habituée à respecter et à craindre tout membre de la milice comme un maître, à ne lui résister en rien, comme à ne lui rien refuser. Elle vivait sur le pied de l'égalité avec le dey lui-même, qui, premier soldat de la milice, recevait le jour de la paye sa solde avec les soldats, et seulement avant eux. Enfin l'usage des armes à feu lui était exclusivement réservé; elle ne laissait aux Maures pour armes que des lances, des sabres et des couteaux. Les cavaliers, à qui l'État fournissait des chevaux, n'hésitaient pas à échanger leur cheval contre celui du premier Maure qu'ils trouvaient mieux monté qu'eux, sans que celui-ci osât faire la moindre résistance. Tout était donc

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combiné pour leur assurer la supériorité morale et physique. AGn de maintenir parmi euxTesprit de corps qui, aurait pu être amoin* dri par l'esprit de famille, on diminuait les avantages du Turc qui épousait une femme du pays.

Celle organisation de la milice était si forte, qu'elle domina et absorba bientôt le troisième élément de la puissance algérienne, les corsaires, sans cependant le détruire, ce qui aurait affaibli celte puissance, qui, dès lors, aurait été privée d'un de ses mobiles. On a vu que, dans les commencements, les coi^saires avaient l'action principale, la direction, et qu'ils donnaient l'impulsion à tout. Les deux Barberousse étaient sortis de leurs rangs, ils avaient employé la milice turque comme un moyen qu'ils vou* laient toujours retenir dans leur dépendance. Lors de la nomination de Tbechelipar la Porte comme pacha d'Alger (1556), les corsaires, favorables à cette nomination, l'avaient fait prévaloir par leur ascendant, contre le gré des janissaires. 11 fallait que de ces deux puissances rivales, Tune prévalût, sans quoi l'anarchie, se perpétuant dans les forces de l'Etat algérien, les eût annihilées l'une par l'autre, et eût bientôt amené sa perte.

I^ milice avait, par sa constitution môme, une cohésion et une force qui devaient lui donner la supériorité sur les corsaires, qui représentaient l'esprit d'initiative individuelle et d'aventure. En 1567, Mahomed-Pacha décida que les janissaires seraient admis <'omme soldats à bord des navires envoyés en course. A partir de fîe moment, les corsaires levantins, qui avaient joué un si grand rôle dans les années précédentes, et qui régnaient en maîtres absolus sur leur bord, et formaient à leur gré leurs équipages soumis à leur pouvoir discrétionnaire, firent place à de simples armateurs et à des officiers de mer. L'invincible milice (c'est ainsi «ju'elle s'appelait) était trop ficre pour obéir à d'autres qu'à ses officiers. Quand elle fut à bord des vaisseaux corsaires, elle y domina. Le raïs ou armateur, capitaine du navire, ne put rien faire sans l'avis préalable de l'officier ou aga turc, le plus ancien des Turcs embarqués à son bord, qui, au retour, rendait compte au dey de sa conduite. C'est ainsi que le raïs Mezzomorle, plus tai'd

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élu lui-même dey d*Alger, ayant été accusé par Tofficier turc qui élait à son bord de n'avoir pas fait son devoir, reçut cinquante coups de bâton sous la plante des pieds et iut immédiatement renvoyé en course.

A partir de ce moment, la piraterie, sans cesser d'être exercée sur une très-vaste échelle, donna lieu à moins de ces grands coups qui avaient été frappés dans les temps précédents. Elle prit un caractère plus prudent et plus systématique ; ce fut une industrie plutôt qu'une guerre. Ne rien donner au hasard, prendre chasse à égalité de forces, n'attaquer qu'à coup sûr, dans la proportion de deux contre un, ou avec un grand navire contre un petit, telle fut la règle à peu près invariable de cette industrie malfaisante. Cependant Alger conserva de bons marins, parce que, sans leur donner aucune influence dans l'État, on les ménageait à cause des services qu'ils rendaient. En rentrant au port, la prise était vendue, et le produit de la vente était ainsi partagé,^ en 1665 : douze pour cent pour le dey, un pour l'entretien du môle, un pour la nourriture des marabouts qui servaient dans les mosquées, la moitié du butin restant aux raïs et aux armateurs, l'autre aux janissaires, soldats et officiers du vaisseau, la part de chacun étant proportionnée à son gi*ade. Ces proportions n'avaient rien d'invariable; car, en 1724, le deylik avait un huitième, et l'autre moitié était partagée entre l'équipage turc et les armateurs ; la part des Maures et des chrétiens qui composaient le reste de l'équipage se trouvant probablement comprise dans cette seconde moitié. Un historien rapporte que, lorsqu'il y avait dans un vaisseau d'Alger, au moment où il faisait une prise, des passagère, quelles que fussentd'ailleurs leur nation et leur religion, on leur faisait leur part, parce que, disaient les Algériens, c'était peut-être leur présence qui, par un effet caché de la volonté de la Providence, avait porté bonheur à l'entrepriseV

La puissance algérienne, ainsi constituée, trouva un mode

* Histoire du royaume (CAlçer, par M. Laugier de Tassy.

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d'organisatioa simple et puissant pour gouverner ses conquêtes dans rintérieur du pays, ce fut l'institution des beys. Le bey était le mandataire armé du dey. Collecteur militaire de l'impôt en argent et en nature, il représentait la puissance turque au milieu des tribus arabes; il faisait sentir, quand il en était besoin, la pointe du glaive aux tribus insoumises, comme il étendait sa protection sur les tribus dociles. Le premier beylik, fondé par les deys algériens, fut celui d'Oran, qui remonte à Tannée 1563; le premiçr bey d'Oran fut un soldat de la milice, Bou- Krididja, homme d'intelligence et d'énergie, auquel Hassan-Baba- Haroudj avait donné quatre-vingts tentes turques \ Conoime la ville.d'Oran était sous la puissance des Espagnols, le siège du beylik fut d'abord établi dans l'intérieur du pays, à Mazouna, petite ville entre Mostaganem et Tenez.

Le bey devait, une fois tous les ans ou tous les deux ans, plus tard tous les trois ans, car les époques varièrent, venir en personne à Alger, pour y rendre compte de son administration et y porter les impôts prélevés par lui. On voit le premier bey d'Oran se rendre à Alger dès la seconde année de son gouvernement, avec ses Turcs et les cavaliers magh/ens; il porte lui-même le tribut, qui consistait alors en huit cents ziani d*or, trois cents mesures de blé, trois cents mesures d'orge, quatre-vingts tass de beurre, soixante-dix chevaux ou mulets de bât, et trois chevaux de premier choix. En général, les beys évitaient, autant que possible, le voyage d'Alger, malgré les honneurs qui leur étaient rendus dans cette ville, et envoyaient à leur place un kaîd. Ce voyage, en eflet, représentait pour eux d'une manière effective ce qu'on appelle la responsabilité ministérielle dans les gouvernements modernes, et il arriva plus d'une fois aux beys d'être saisis et décapités à leur entrée dans la ville. Il est remarquable cependant que, lorsque les beys s'acquittaient exactement de leur charge, les deys nouveaux ne leur ôtaient pas leurs pouvoirs,

^ Chaque tente turque se composait de Tingt-trois hommes. C'était donc un camp de dix-huit cent quarante hommes qui dominait toute la province d'honni. (Domination turque, par H. Walsin-Esterhazy.)

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