AMBASSADE D ALGER A LOUIS XIV
c( Je suis envoyé, ô très-magnifique empereur I toujours viclorieux, de la part des seigneurs du divan d'Alger et du trèsillustre dey, pour me prosterner devant le trône impérial de Votre Majesté, et pour lui témoigner rexlrême joie qu'ils ont ressentie de ce qu'elle a eu la bonté d'agréer la publication de la paix qui vient d'être conclue entre ses sujets et ceux du royaume d'Alger.
« Les généraux et les capitaines, tant de terre que de mer, mont choisi, Sire, d'un commun consentement, nonobstant mon insuffisance pour avoir l'honneur d'entendre, de la bouche sacrée de Votre Majesté, la ratification de cette paix, étant persuadé que c'est de cette parole royale que dépendent son éclat et sa durée, qui sera, s'il plaît à Dieu, étemelle.
« Ils m'ont ordonné d'assurer Votre Majesté de leur trèsprofond respect, et de lui dire qu'il n'y a rien au monde qu'ils ne fassent pour tâcher de se rendre dignes de sa bienveillance. Ils prient Dieu qu'il lui donne la victoire sur tant d'ennemis de toutes sortes de nations qui se sont liguées contre elle, et qui seront confondues par la vertu des miracles de Jésus et Marie, pour le droit desquels nous savons que vous combattez.
« Je prendrai la liberté. Sire, de dire à Votre Majesté qu'ayant eu l'honneur de servir longtemps à la Porte Ottomane, à la vue de l'empereur des musulmans, il ne me restait, pour remplir mes désirs, que de saluer un monarque qui, non-seulement par sa valeur héroïque, mais encore par sa prudence consommée, s'est rendu le plus grand et le plus puissant prince de toute la chrétienté, l'Alexandre et le Salomon de son siècle, et enfin l'admiration de tout l'univers.
« C'est donc pour m' acquitter de cette commission qu'après avoir demandé pardon à Votre Majesté, avec les larmes aux yeux, et avec une entière soumission, au nom de notre supérieur et de toute notre milice, à cause des excès commis pendant toute la dernière guerre, et l'avoir priée de les honorer de sa première bonté, j'ose lever les yeux en haut, et lui présenter la
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118 IirSTOHlE de: la conquête D'ALGER.
lettre des chefs de notre divan en y joignant leurs très^humbles requêtes dont je suis chargé; et, comme ils espèrent qu'elle vou* dra bien leur accorder leurs prières, il n'y a point de doute qu'ils ne fassent éclater dans les climats les plus éloignés la gloire, la grandeur et la générosité de Votre Majesté, afin que les soldats et les peuples, pénétrés de son incomparable puissance, soient fermes et constants à observer, jusqu'à la fin des siècles, les conditions de la paix qu'elle leur a donnée.
« Je ne manquerai pas aussi, si Votre Majesté le permet, de endre compte par une lettre à l'empereur ottoman, mon nuiidont j'ai l'honneur d'être connu, des victoires que j'ai appris avoir été remportées par vos armées de terre et de mer sur tous vos ennemis, et de prier Dieu qu'il continue vos triomphes. Au reste, toute notre espérance dépend des ordres favorables de Votre Majesté. »
Louis XrV répondit : « Je reçois agréablement les assurances qu'il me donne des bonnes intentions de ses maîtres; je suis bien aise d'entendre ce qu'il me vient dire de leur part, et je confirme le traité de paix qui leur a été accordé en mon nom. J'oublie ce qui s est passé, et pourvu qu^ils se comportent de la manière qu'ils doivent, ils peuvent s'assurer que Tamitié et la bonne intelligence augmenteront de plus en plus et qu'ils en verront les fruits. »
Déjà Bossuet, car, dans ce siècle béni du ciel, la grandeur des paroles égalait k grandeur des actions, s'écriait en 1685, en annonçant ce triomphe définitif de la France, préparé par les premières expéditions et que relevaient les tributs que les autres puissances européennes continuaient à payer aux Algériens : « Avant lui^ la France presque sans vaisseaux tenait en vain aux deux mers; maintenant on les voit couvertes depuis le levant jusqu'au couchant de nos flottes victorieuses, et la hardiesse française porte partout la terreur avec le nom de Liouis. Tu
■ C'est-à-dire ayant Louis XIV. C'est dans Foraison funèbre de la reine Marie-Thërëse, le i*' septembre 1685, que Bossuet prononça ses paroles.
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TRAITÉS DEPUIS 1688. il9
céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles delà chrétienté. Tu disais en ton cœur avare : Je tiens la mer sous mes lois, et les nations sont ma proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance; mais tu te verras attaquée dans tes murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses rochers, et dans son nid où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes esclaves; Louis a brisé les ters dont tu accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Dans ta brutale fureur tu te tournes contre toi-même S et tu ne sais comment assouvir, ta rage impuissante. Mais nous verrons la fin de tes brigandages. Les pilotes étonnés s'écrient par avance : Qui est semblable à Tyr? et toutefois elle s* est tue dans le miiieu de la mer. »
Le génie, regardant de haut, voit de loin. C'est ainsi que le grand orateur chrétien, dans le premier avantage de Louis XIV, voyait le triomphe plus complet de 1688, et la conquête dé* finitive accomplie, un siècle et demi plus tard, par un de ses lobtains descendants, dont les armes victorieuses devaient répondre à la question des pilotes : « Qui est semblable à Tyr? et toutefois elle s'est tue dans le miheu de la mer. »'
A partir du traité de 1688, Alger renonça à exercer, d'une manière systématique, la piraterie contre la France, et continua ses déprédations contre les autres puissances européennes, qui ne surent pas lui imposer, par les mêmes moyens que Louis XIY, le respect de leur pavillon. La Méditerranée , relativement sûre pour notre commerce, malgré des violations de détails qui amenèrent de nouveaux traités, demeura donc dangereuse et inhospitaUère pour le commerce espagnol, italien, anglais, ce qui nous assura le négoce à peu près exclusif du littoral. Les Espagnols, après Tcchec de Fexpédition d'O'Reilly, en 1775, avaient tenté, en 1785 et 1784, des bombardements, sans y donner assez de suite pour réduire les Algériens. L'Espagne, sur son déclin, n'a-
* Allusion à rinsurrcction clans laquelle périt le dey pendant le bombardement de 1683.
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vaii plus la hardiesse de conseil et la vigueur d'action nécessaires pour mener une entreprise difficile à fin. L'Angleterre, la Hollande, un moment affranchie par son Ruyter, la Suède, le Danemark, TEspagne, rAmérique, payaient tribut et n'affranchissaient qu'à demi leur commerce par cette concession. Le s États italiens n'obtenaient à aucun prix de traites; les Algériens les regardaient comme leur proie.
Les dates du renouvellement des traités de la France avec le dey suffiraient, au besoin, pour indiquer, par les réparations exigées et obtenues, les infractions qui troublaient la bonne harmonie des rapports.
Dans le mois de mai 1694, un traité, connu sous le nom de traité Hely, avait confirmé les droits et les possessions du Bastion de France.
Le 27 mai 1695, M. Dusault, gouverneur du Bastion de France, signait un traité pour cent ans avec le dey de TripoU. U était convenu qu'on remettrait à M. Dusault trois vaisseaux désignés par lui, avec leurs armes, équipement et chargement de blé, trente chevaux barbes des plus beaux, tous les prisonniers bits sous pavillon français. Ce traité était confirmé en 1720, dans un nouvel accord négocié par M. Dusault, en qualité de ministre plénipotentiaire.
Le 30 mars 1752, un article supplémentaire était ajouté à ces conventions, pour menacer de la peine de mort les corsaires qui troubleraient la navigation des bâtiments de la France ou insulteraient son pavillon. Si ces gouvernements de pirates observaient peu la foi jurée, il faut dire aussi qu'ils étaient mal obéis par leurs sujets, et que la police des mers n'était point facile à faire. De là ces peines terribles édictées contre les contrevenants.
Dans tous les actes diplomatiques négociés pendant le règne de Louis XIV, le roi de France n'était pas désigné comme traitant directement avec les puissances barbaresques. Le roi, trouvant au-dessous de sa dignité de paraître comme l'égal de ces puissances, autorisait seulement une personne à négocier et à conclure en son nom.