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ORGANISATION DE LA PUISSANCE TURQUE A ALGER

LE DEY. — LA MILICE. — LES CORSAIRES. — LES KOULOUGLIS, LES BEYS. -— LES MAGIIZEN.

Il reste à-dire comment la puissance algérienne se constitua en Afrique, ses procédés de politique et de gouvernement avec les Arabes, les Maures, les Berbères, plus encore que la suite monotone d'événements à peu près toujours semblables, de guerres mêlées de succès et de revers, de révoltes continuelles parmi les populations, un moment domptées, toujours frémissantes, de paix qui n'étaient que des trêves, tous les faits qui accompagnent une conquête sans cesse contestée et qui recourt sans cesse au titre de sa souveraineté, la force. Enfin il convient d'exposer les rapports d'Alger avec les diverses puissances maritimes de l'Europe, surtout celles qui sont assises sur le bassin de la Méditerranée, et l’état de choses qui résulta de ce fait étrange de Ja piraterie se perpétuant en face des côtes de France, d'Espagne, de Portugal, d'Italie et des îles si riches situées dans cette mer intérieure.

On se souvient du type primitif de l’organisation de la puissance algérienne telle que Barberousse l'avait conçue ; elle contenait trois éléments : l'initiative d’un chef vigoureux, dont le caractère et le génie étaient le pivot principal du mécanisme, et qui prenait son point d'appui sur la race turque et, à l'époque où Constantinople conservait encore toute sa puissance, était désigné ou agréé par le Grand

Seigneur ; une milice turque, formée à l’instar de celle des janissaires, animée à la fois de leur intrépidité et de leur esprit remuant ; enfin, les corsaires, ces aventuriers hardis qui furent la principale force de Barberousse, et des rangs desquels il était sorti; hommes redoutables, animés, dans leurs expéditions, par le triple mobile du fanatisme, de la cupidité et des séductions de cette vie de hasard, de jouissances et de périls qui rend le repos fastidieux à ceux qui l'ont goütée.

Ce sont ces trois éléments, l’unité du commandement, la supériorité d'une-milice recrutée parmi des hommes aguerris, mais dans une race unique, l'esprit d'entreprise des corsaires qui, modifiés, combinés, diversement représentés, mais toujours représentés dans l’organisation de la puissance algérienne, expliquent la vigueur et la durée de cet étrange gouvernement.

La concentration du pouvoir dans les mains d'un homme qu'on appela tantôt pacha, tantôt sangiac, tantôt dey, prévenait l'anarchie des volontés, toujours si fatale, et imprimait aux efforts l’unité et la suite sans lesquelles ils sont inutiles. L'institution de l’odjack, formé de soldats d'élite recrutés dans la même race et dans une race conquérante, créait une force militaire redoutable, parce qu’elle était unie par la soldarité des intérêts et des périls, toujours menaçante, toujours menacée, contrainte à se faire redouter pour pouvoir subsister, aguerrie par des combats continuels, et par conséquent supérieure, dans le métier des armes, aux populations dont elle était entourée, obligée de ne se permettre que de courtes anarchies, car, inférieure en nombre aux peuples qu'elle gouvernait, elle eût été bientôt exterminée, si elle ne s'était hâtée de se rallier autour d’un chef. Sans doute ce n'était pont une aristocratie militaire, ce nom est trop beau pour ce ramas d'aventuriers sans passé, sans avenir; mais

c'était au moins une milice aristocratique, redoutable dans la main de son chef, redoutée par ce chef lui-même, qu'elle empêchait de s’endormir dans l’oisiveté fatale aux despotismes orientaux, car un dey endormi était un dey appauvri, et par là même condamné aux yeux de la milice, qu’il eût été incapable d'enrichir.

Tandis que la milice était la force du gouvernement d’Alver au dedans, les corsaires étaient sa force au dehors, et lui apportaient un élément nécessaire, la richesse. Il lui devait les dépouilles du commerce européen, les esclaves chrétiens, esclaves non-seulement du gouvernement, mais des indigènes eux-mêmes, qui se réconciliaient ainsi avec la domination des Turcs, à laquelle ils devaient les marchandises à bon marché, le travail à prix réduit et, par le rachat des esclaves que les chrétiens firent bientôt sur une grande échelle, une nouvelle source d’opulence.

Il arriva dans l'institution de la souveraineté d’Alger une modification inévitable, qui n’a pas de date précise dans l'histoire, parce que ce fut l'habitude qui en fit un droit, mais qu'on peut cependant placer vers le commencement du dixseptième siècle. Lorsque l’affaiblissement de l'empire turc, déjà sensible après la bataille de Lépante, eut fait de nouveaux progrès, l’odjack d'Alger qui, dès l’origine, avait tenté d'intervenir dans l'élection du chef, dont le choix était d'une si grande importance pour ses intérêts Les plus chers et pour son existence même, se lassa vite de recevoir ce chef des mains du sultan, dominé par les intrigues du sérail, et trop éloigné, d’ailleurs, pour bien juger les hommes et les choses. Une première tentative à force ouverte avait eu lieu en 1556, contre Thecheli, nommé par la Porte en faveur d’Hassan-Corse, et elle n'avait échoué que grâce au concours prêté à l'élu de la Porte par les corsaires plus intéressés, à cause de leurs courses, à ne pas s’aliéner la bienveillance du

Grand Seigneur, dans les ports duquel ils trouvaient un refuge. Les janissaires prirent leur revanche en acclamant Isuf, alcade de Tlemcen qui, venu à la tête de ses soldats, tua Thecheli de sa main. Puis, à la mort d’[suf, Hassan-Pacha, fils de Barberousse, qui avait été déposé par la milice et envoyé à Constantinople, ayant été une seconde fois nommé gouverneur d'Alger par le sultan, fut reçu sans difficulté.

Cette lutte devait se perpétuer, tant qu'une modification grave ne viendrait pas changer les rapports établis entre le chef politique d’Alger et la milice. Indépendante de lui dans les premiers temps, elle se personmifiait dans l’aga, son chef militaire sorti de ses rangs, qui seul avait pouvoir sur elle ; et ses officiers, réunis en divan, formèrent une espèce de directoire qui discutait tous les grands intérêts de l'État, les questions de paix et de guerre surtout. Pour que ce gouvernement durät, deux choses étaient nécessaires: que le chet de l'État devint le chef de la milice ou, dénoûment plus logique et plus probable, que le chef de la milice devint le chef de l'État et que, par une conséquence qui se rattachait au prenuer fait, le pouvoir, mal exercé par cette oligarchie tumultueuse, se concentrât dans les mains du souverain qu'elle se donnait. À

Ce double fait se produisit. La nulice élut son aga à vie, et lui donna le nom de dey. Il y eut dès lors un aga des soldats, qui fut le plus ancien des janissaires et dont les fonctions ne duraient que deux mois. La Porte continua à nommer un pacha, titre sans pouvoir réel. Ce pacha continua jusqu’en 1719 à résider à Alger, sans avoir voix dans le divan, astremnt à ne sortir de sa maison qu'avec la permission du dey, qui le surveillait d’un œil défiant, et recevant seulement une somme de deux nulle pataques, de deux lunes en deux lunes avec les provisions nécessaires pour défrayer sa maison. Le dey, sortant de la milice, ne lui inspira plus les mêmes dé-

GOUVERNEMENT ALGÉRIEN. 59 fiances; 1 marcha rapidement vers le pouvoir absolu, condition inévitable d’un gouvernement entouré de tant de périls et de difficultés, et qui ne pouvait y pourvoir que par une initiative prompte, une action vigilante, rapide, et que rien n'entraverait, Ce pouvoir, si absolu en apparence, avait cependant des limites ; il était contrôlé par la révolte et l’assassinat. Le dey, entouré de conseillers de son choix, du kaznad}i ou trésorier, du bach-chaous ou chef des chaous, du kodjdah ou écrivain, de l'aga ou chef de la milice, et ne prenant leur avis que selon son bon vouloir, savait qu'il exerçat ce pouvoir absolu, au risque de sa tête, La milice, qui l'avait élu, le déposait, et sa déposition était presque toujours sanglante. Ce pouvoir, qui faisait tout trembler, avait donc à trembler à son tour, et quand on étudie l’histoire des deys, on croit trouver la réalisation de cette dictature, votée dans nos assemblées révolutionnaires par un de leurs membres les plus violents, qui demandait la nomination d'un dictateur condamné à gouverner, un boulet aux pieds et la tête sous le couperet.

C'est ainsi que, décidant seul de toute chose, tant pour le civil que pour le criminel, le dey venait s'asseoir chaque jour, depuis cinq heures du matin jusqu’à midi, et depuis une heure jusqu’à quatre, pour entendre tous les particuliers, donnant ainsi dix heures de sa journée aux affaires judiciaires, sans préjudice du temps qu’il donnait aux affaires d’État, Ce despotisme esclave, dont le palais était une forteresse, dont les volontés étaient sans contre-poids, les arrèts sans appel, devait se garder avec autant de soin d’une indulgence qui bientôt excitait le mépris de la milice alüère dont 1l était catouré, que d'une {tyrannie tracassière qui suscitait dans son sein des haines dangereuses. Il fallait que son pouvoir, à l'égard de cette milice, füt ferme sans être pesant, redouté sans être haï, qu'il sût prévenir avec sagacité et vigueur,

réprimer d’une manière rapide et terrible : à toutes ces conditions, il devait en joindre une troisième aussi indispensable que les autres, et encore plus difficile, celle d’être toujours heureux. Le malheur était un crime à peu près irrémissible aux yeux de cette milice fanatique, dont la seule croyance, si elle en avait une, était la croyance à la fatalité. Un dey vaincu, malheureux dans ses entreprises, était coupable et presque inévitablement perdu.

Il fallait donc dans ces fonctions une équité relative, une prudence consommée, qui engageait les deys à consulter, daus les affaires difficiles, leur divan formé des officiers de la milice; pour couvrir leur responsabilité, une fermeté implacable, une vigilance de tous les instants, une rare énergie de caractère, avee beaucoup de décision d'esprit, d'habileté et de bonheur. Aussi les deys mouraient-ils rarement dans leur lit.

Le père Gomelin, de l’ordre de la Sainite-Trimité, dit dans la relation d’un voyage qu'il fit à Alger, en 1720, pour la rédemption des captifs : « De six deys qui ont régné depuis 1700 que j'en partis, il y en a eu quatre de tués, et un qui, menacé du même sort, se démit du gouvernement; un-seul est mort dans sa dignité. »

Quand un dey mourait ainsi dans l'exercice de sa charge, le cas paraissait si singulier et si beau, qu'il était honoré comme un sant. Ce fut ce qui arriva à Hal, qui commença à gouverner en 1710, après le meurtre de Dely-Ibrahim.

Ce dey eut l'habileté de débarrasser le gouvernement algérien d’un rouage qui, comme tous les rouages inutiles, gênait le mécanisme politique. C'était le pacha que la Porte continuait à nommer, et qui venait résider à Alger, sans pouvoir

! Voyage pour la rédemption des captifs aux royaumes d'Alger et de Tunis, fait en 1720, par les PP, François Gomelin, Philémon de la Motte et Joseph Bernard, de l'ordre de la Sainte-Trinité. (Paris, 1721.)

effectif il est vrai, mais comme un témoin incommode, qui devenait dangereux pour l'existence du dey; car toutes les conspirations se nouaent autour de cette autorité nominale, opposée de souvenir et de vanité à la puissance des deys, et se consolant de son pouvoir perdu en entravant le pouvoir existant. Il fit saisir le pacha, le renvoya à Constantinople sur un vaisseau, en le menaçant de le faire mettre à mort sil reparaissait à Alger; en même temps, un émissaire habile, chargé par lui de ses Imtérêts auprès de la Porte, gagna les hautes influences du sérail par des présents, et parvint nonseulement à faire agréer au sultan les excuses d'Hali-Baba, sur le fait en lui-même, qu'il motiva par les intrigues du pacha, qui avaient rendu sa présence à Alger incompatible avec l’existence du gouvernement, mais à obtenir que désormais le titre de pacha serait accordé au chef élu par la nulice. Le titre se trouvait ainsi joint au pouvoir, et le sultan bornait son action, dans la création de ce pouvoir, à une investiture morale, ce qui était dans la nature des choses.

La milice nomma dès lors le dey d’une manière absolue, et le plus souvent la violence se mêlait aux élections de cette soldatesque qu, toujours armée, agissait plus qu'elle ne délibérait. Ordinairement il se formait dans la milice un parti contre Le dey régnant, et quand le dey ne parvenait point à surprendre le secret de cette conspiration et à la réprimer par des mesures impitoyables, elle éclatait et 11 était lui-même mis à mort. Alors les conjurés se hâtaient de proclamer leur candidat, en le revêtant du cafetan de son prédécesseur, cafetan qui souvent, au bout de quelques minutes, était teint de son propre sang, car il était rare que les dissentiments qui existaient sur le choix du nouveau souverain ne s’exprimassent point dans des luttes meurtrières, parmi des hommes de violence et d'exécution qui discutaient les armes à la main.

Lorsque enfin les voix des soldats s'étaient réunies sur la ALGER, 4

mème tête, ou que les dissidents avaient cessé de faire obstacle à la volonté d’une majorité bien constatée, tous s'écriaient ensemble : « À la bonne heure! qu'il soit ainsi! que Dieu protége le dey appelé au gouvernement du royaume et de la milice victorieuse d'Alger ! » Puis le cadi, ou juge de la loi, venait lui rappeler les obligations qu'il contractait : « Effendi, lui disait-il, Allah vient de t’appeler au gouvernement du royaume et de l’invincible milice; souviens-toi que c’est pour rendre à tous une exacte justice, pour punir les méchants et soutenir les bons, veiller tandis que les autres dorment, fixer avec équité le prix des denrées, payer exactement la solde, entretenir la marine, et travailler à toutes les heures du jour et de la nuit au bien du pays. Pour cela, nous te jurons obéissance et fidélité. »

Après la lecture de cette espèce de charte algérienne, qui insistait plus sur les devoirs du dey que sur ses droits, plaçait le payement de la solde au nombre de ses devoirs constitutionnels, et indiquait dans quelles limites le serment allait lui être prêté, le cadi,. bientôt suivi des officiers et de toute la milice, lui prêtait le premier ce serment et lui baisait la man. Aussitôt le canon tiré à boulet tonnait, digne héraut de cette souveraineté de la force, au faîte de la Casaubah, et annonçait à la ville d'Alger qu'elle avait un nouveau maitre.

Le dey constituait sur-le-champ son gouvernement. Il renouvelait le corps des chaous, gardiens de sa personne, et distribuait à ses créatures les premières charges de l'État, précaution non moins nécessaire à la préservation de son existence qu'à l'unité du gouvernement. Aveuglément obéi par tous, 11 n'obtenat presque toujours, quand il demandait des avis, que ces paroles de soumission, qui s'expliquent sous un pouvoir absolu à qui l’on ne donnait pas impunément des avis susceptibles de lui déplaire : « Vous êtes notre maitre et

GOUVERNEMENT ALGÉRIEN. 3 notre père, vous seul pouvez savoir ce qui nous convient. Si vous faites bien, vous serez récompensé ; si vous faites mal, le mal tombera sur vous. » La soumission sans bornes envers le dey, exprimée par ces paroles, durait jusqu'à ce qu’on l'étranglât. :

Après tout, ces paroles étaient au fond assez raisonnables. Il est dans la fatalité du pouvoir absolu de ne jamais être bien conseillé, parce que les avis sincères coûtent trop cher À ceux qui les donnent. La responsabilité se mesure à la puissance ; qui peut tout, doit être infaillible et ne jamais être malheureux. Onne dérobe pas impunément à Dieu un de ses attributs. |

Le moment est venu d'expliquer la composition de cette milice, qui jouait un si grand rôle dans le gouvernement d'Alger, par l'élection et la déposition des deys, et souvent aussi par la pression qu'elle exerçait sur eux. Gette composition yaria. Le chiffre total de la milice s’élevait à douze mille hommes. Dès l'origme, la plus grande partie était recrutée sur la côte de la Turquie d'Europe et de la Turquie d'Asie, du consentement du Grand Seigneur ; les renégats chrétiens lui fournissaient un assez grand nombre de membres; mais jusqu’en 1629 elle resta ouverte aux fils de Turcs, nés de femmes du pays, et qu'on appelait Koulouglis, et même à un certain nombre de Maures, qui pouvaient parvenir aux premiers emplois.

En 1629, la milice, s’affranchissant de l'autorité du Grand Seigneur, devint de fait souveraine. Alors elle eut les ombrages de la souveraineté. Elle craignit les Maures qui occupaient des emplois élevés dans le divan ; elle craignit jusqu'aux fils des Turcs qui, nés dans le pays, fils de femmes du pays, avaient des rapports directs avec les indigènes. Le jour vint où les Tures, qui formaient le fonds de la milice, se persuadèrent, sur quelques avis, ou admirent comme vraisemblable

que les Koulouglis, étant puissants en alliances et en fortune, voulaient se rendre maitres d'Alger; ils se rassemblèrent en armes au nombre de dix-huit cents, et décrétèrent que tous les Koulouglis, officiers du divan, seraient bannis de la ville et du royaume et, sous peine de mort, en sortiraient dans le délai d’un mois.

Les Koulouglis obéirent d’abord ; puis, au bout de quelques mois, croyant ces ombrages tombés, ils rentrèrent. Les Turcs saisirent tous ceux sur qui ils purent mettre la main, les lièrent dans des sacs et les jetèrent impitoyablement à la mer. Les Koulouglis restèrent deux ans sans rien entreprendre. Au bout de ce temps, un petit nombre d’entre eux rentrèrent secrètement à Alger, avec des armes cachées sous leurs vêtements et, par un audacieux coup de main, s’emparèrent, au nombre de cinquante seulement, de la Casaubah, en appelant les Maures aux armes. Ceux-ci, façonnés à la servitude, ne bougèrent pas. Alors les Turcs investirent de toute part la citadelle occupée par ces cinquante intrépides jeunes gens, et lui donnèrent l'assaut. L’étendue des murailles était trop vaste pour être défendue par cette poignée d'hommes. {1 ne leur restait qu’à mourir : ils vendirent du moins cher leur vie; plutôt que de se rendre, ils mirent le feu aux poudres dont les caves étaient remplies. L'explosion renversa cinq cents maisons et fit périr six mille personnes. Quelques Koulouglis seulement tombèrent dans les mains des Turcs, qui leur firent subir les plus cruels tourments. Enterrés vivants, empalés, cloués sur des échelles, jetés sur des crocs de fer où, dévorés par des insectes, ils attendirent pendant plusieurs jours la mort : on épuisa sur eux tous les raffinements de la cruauté.

C'était la politique qui cherchait à imprimer la terreur ; mais c'était aussi une fureur véritable, une fureur de race à race, comme celle des nègres contre les mulâtres. Le père

Dann rapporte qu’un boulouch-bachi, voyant passer un de ces malheureux, qu’on promenait par les rues, lui mordit le bras, avala le lambeau de chair qu'il en arracha, en s’écriant qu'il voudrait qu'on le lui laissät dévorer tout entier.

Depuis cette révolution, l'élément turc, dominant la milice, maintint de sévères conditions contre les Koulouglis comme contre les Maures. On finit avec le temps par les admettre dans la milice ; mais les hauts grades leur furent fermés. Ils purent déployer leur courage et leur talent comme raïs dans la marine ; mais l’entrée du grand divan leur resta interdite, etils ne purent occuper les premiers emplois de l'État, sauf ceux de bey et de kaïd. On les craignait d'autant plus, qu'ils étaient d’mtrépides soldats. Dès ce jour, la race turque, mélangée seulement d'un certain nombre de renégats chrétiens, alimenta la milice d'Alger, Il résulta de là que l'esprit militaire, conquérant, dominateur, ne fut point modifié par le patriotisme local. Les Maures n’eurent plus, dans la milice qui les gouvernait, des pères et des frères, 1ls n’eurent que des maitres.

C'était ordinairement un des grands officiers du pachalik qui était chargé de l’enrôlement, sorte de presse militaire et, pendant toute la durée de sa mission, 1l prenait le titre de bach-adour. Tous ceux qui venaient s’inscrire, fussent-ils chargés de crimes, devenaient inviolables dès qu'ils étaient sous pavillon algérien. Cette circonstance explique le mépris et la haine des Turcs de Constantinople pour les Turcs d'Alger, qu'ils considéraient comme les derniers des hommes !, et qui

t On ht ce qui suit, à l'appui de ce fait, dans une Histoire du royaume d'Alger, par M. Laugier de Tassy, commissaire de la marine pour S. M. T. C. en Hollande, publiée en 1727, à Amsterdam : « Deux dames turques, qui passaient de Marseille au Levant sur une barque française, furent obligées de relâcher à Alger. Pendant que la barque resta dans le port, ces dames se réfugièrent au palais du consul de France. Quelque instance que leur fit Assan-Dey, d’accepter un palais apparte-

au fait étaient le plus souvent recrutés dans la lie sanglante de la population européenne et asiatique de la Turquie, hommes de main, du reste, et suffisants pour le rôle de force, de violence et d'audace qu'ils avaient à remplir. Embarqués à Smyrne ou à Constantimople, les Tures étaient, aussitôt leur arrivée, incorporés dans un des régiments de la milice, qui conserva sa division par oudjacs, telle que l'avait établie Khaïr-el-Dinn, et classé dans une de ses sept casernes !. A partir de ce moment, 1l était soldé, il prenait le titre d’antiouldach, jeune soldat. Au bout de trois ans, il devenait vétéran, et sa solde était augmentée. Outre la solde, 1l y avait des gratifications ou saimas, tant obligées que volontaires qui, une fois reçues, constituaient un droit acquis pour l'avenir; c'était le génie du pays, où l'on poussait si loi cette singulière habitude de transformer les bienfaits en dette, qu'on cite l'exemple d'un pauvre qui plaida devant le dey et obtint gain de cause contre un marchand grec qui, lui ayant donné pendant un mois la charité tous les jours, relusait à son retour, après six mois d'absence, d’acquitter cent

quatre-vingts réaux que le pauvre réclamait comme un arriéré de charité laissé en souffrance ?.

nant au deylik, elles le refusèrent et ne voulurent avoir aucune communication avec les Turcs d'Alger. »

Ce qui donne de l’autorité à ce témoignage, c’est qu'il vient d'un homme qui avait séjourné longtemps à Alger, et qu’il est consigné dans un ouvrage dédié à M. Durand de Bonnel, résidant pour le roi à Alger. |

! Ces détails et les suivants sont, pour la plupart, empruntés à l'ouvrage remarquable de M. Walsin-Esterhazy sur la Domination turque.

? Ce fait curieux, qui eut lieu en 1691, sous le règne de Hagi-Chaban, est raconté fort au long dans l'Histoire du royaume d'Alger, par M. Laugier de Tassy. L'auteur fait remarquer que si un étranger invite à diner un Turc qui vient le voir par honnêteté ou pour ses affaires, ce

T EE RT dE TES . x fure se considère comme prié, toutes les fois qu’il se trouve à l'heure du diner, dans la maison de l’étranger,

Il y avait un maximum que le montant des sommes touchées ne dépassait pas. Le vétéran, suivant M. Walsin-Esterhazy, ne recevait pas au delà de soixante-deux francs pour quatre mois, ou deux cent quarante-huit francs par an. Cependant nous voyons un écrivain des premières années du dix-huitième siècle, qui avait vu les choses de près, M. Laugier de Tassy, évaluer la paye arrivée à son maximum, la paye ferrée, comme on l’appelait, à quatre-vingts saimes, ou six piastres courantes pour deux lunes, ce qui fait par an trente-six piastres, chacune valant deux pistoles et demie, ou-vingt-cimq francs. La solde annuelle du vétéran de Îa ‘milice eût donc été, an commencement du dix-huitième siècle, de neuf cents francs de notre monnaie.

Il faut remarquer qu'à cette paye venaient s'ajouter de grands avantages. Les soldats, bien logés aux casernes, par chambrée de trois, servis par des esclaves payés sur le trésor public, 1ecevaient chacun par jour quatre pains, et achetaient la viande à un tiers meilleur marché que le prix fixé par le gouvernement pour le public, Le service militaire se divisait ainsi : une année sur trois, le soldat devait le service de garnison, une autre année le service à l’armée, et enfin la troisième, sauf une prise d'armes générale, il avait droit au repos. Dans les deux premières années, 1l était complétement nourri. En outre, les soldats pouvaient faire tel commerce, exercer telle industrie qui leur convenait, en achetant toute chose à prix réduit, parce qu'ils étaient affranchis de tous droits. Puis, quand les membres de l’Odjack montaient sur les navires, ils avaient leur part des prises.

Au fond, cette milice était une redoutable aristocratie de race et d'armes, qui participait à l’organisation des janissares de Constantinople, devait tout entière le service militaire en temps de guerre, s'exerçait aux armes en temps de

paix, mais n'était pas retenue toujours tout entière sous le drapeau. Elle avait des lois à part, une justice à part, car jamais un Turc n'était puni publiquement ; elle s'élevait audessus de toute la population, habituée à respecter et à craindre tout membre de la milice comme un maître, à ne lui résister en rien, comme à ne lui rien refuser. Elle vivait sur le pied de l'égalité avec le dey lui-même qui, premier soldat de la milice, recevait le jour de la paye sa solde avec les soldats et seulement avant eux. Enfin l'usage des armes à feu lui était exclusivement réservé ; elle ne laissait aux Maures pour armes que des lances, des sabres et des couteaux. Les cavaliers, à qui l'État fournissait des chevaux, n’hésitaient pas à échanger leur cheval contre celui du premier Maure qu'ils trouvaient mieux monté qu'eux, sans que celui-ci osât faire la moindre résistance. Tout était donc combiné pour leur assurer la supériorité morale et physique. Afin de maintenir parmi eux l'esprit de corps qui aurait pu être amoindri par l'esprit de famille, on diminuait les avantages du Turc qui épousait une femme du pays.

Cette organisation de la milice était si forte, qu’elle domima et absorba bientôt le troisième élément de la puissance algérienne, les corsaires, sans cependant le détruire, ce qui aurait affaibli cette puissance qui, dès lors, aurait été privée d’un de ses mobiles. On a vu que, dans les commencements, les corsaires avaient l’action principale, la direction, et qu'ils donnaient l'impulsion à tout. Les deux Barberousse étaient sortis de leurs rangs ; ils avaient employé la milice turque comme un moyen qu'ils voulaient toujours retenir dans leur dépendance. Lors de la nomination de Thecheli par la Porte comme pacha d'Alger (1556), les corsaires, favorables à cette nomination, l'avaient fait prévaloir par leur ascendant, contre le gré des janissaires. IL fallait que de ces deux puissances rivales l’une prévalût, sans quoi l'anarchie, se perpétuant

dans les forces de l’État algérien, les eût annihilées l’une par l’autre, et eût bientôt amené sa perte.

La milice avait, par sa constitution même, une cohésion et une force qui devaient lui donner la supériorité sur les corsaires, qui représentaient l'esprit d'initiative individuelle et d'aventure. En 1567, Mahomed-Pacha décida que les janissaires seraient admis comme soldats à bord des navires envoyés en course. À partir de ce moment, les corsaires lévantins, qui avaient joué un si grand rôle dans les années précédentes, et qui régnaient en maîtres absolus sur leur bord, et formaient à leur gré leurs équipages soumis à leur pouvoir discrétionnaire, firent place à de simples armateurs et à des officiers de mer. L’invincible milice (c’est ainsi qu'elle s’appelait) était trop fière pour obéir à d’autres qu’à ses officiers. Quand elle fut à bord des vaisseaux corsaires, elle y domina. Le raïs ou armateur, capitaine du navire, ne put rien faire sans l'avis préalable de l’officier ou aga ture, le plus ancien des Turcs embarqués à son bord, qui, au retour, rendait compte au dey de sa conduite. C’est ainsi que le raïs Mezzomorto, plus tard élu lui-même dey d'Alger, ayant été accusé par l’officier turc qui était à son bord de n'avoir pas fait son devoir, reçut cinquante coups de bâton sur la plante des pieds et fut immédiatement renvoyé en course.

A partir de ce moment, la piraterie, sans cesser d’être exercée sur une très-vaste échelle, donna lieu à moins de ces grands coups qui avaient été frappés dans les temps précédents. Elle prit un caractère plus prudent et plus systématique ; ce fut une industrie plutôt qu'une guerre. Ne rien donner au hasard, prendre chasse à égalité de forces, n’attaquer qu’à coup sûr, dans la proportion de deux contre un, ou avec un grand navire contre un petit, telle fut la règle à peu près invariable de cette industrie malfaisante. Cependant Alger conserva de bons marins, parce que, sans leur donner

aucune influence dans l'État, on les ménageait à cause des services qu'ils rendaient. En rentrant au port, la prise était vendue, et le produit de la vente était ainsi partagé, en 1663 : douze pour cent pour le dey, un pour l'entretien du môle, un pour la nourriture des marabouts qui servaient dans les mosquées, la moitié du butin restant aux raïs et aux armateurs, l’autre aux janissaires, soldats et officiers du vaisseau, la part de chacun étant proportionnée à son grade. Ces proportions n'avaient rien d’invariable, car, en 1724, le deyhk avait un huitième, et l’autre moitié était partagée entre l'équipage turc et les armateurs ; la part des Maures et des chrétiens qui composaient le reste de l'équipage se trouvant probablement comprise dans cette seconde moitié. Un historien rapporte que, lorsqu'il y avait dans un‘vaisseau d'Alger, au moment où 1l faisait une prise, des passagers, quelles que fussent d'ailleurs leur nation et leur religion, on leur faisait"leur part, parce que, disaient les Algériens, c'était peut-être leur présence qui, par un effet caché de la volonté de la Providence, avait porté bonheur à l'entreprise !.

La puissance algérienne, ainsi constituée, trouva un mode d'organisation simple et puissant pour gouverner ses conquêtes dans l’intérieur du pays, ce fut l'institution des beys. Le bey était le mandataire armé du dey. Collecteur militure de l'impôt en argent et en nature, il représentait la puissance turque au milieu des tribus arabes ; il faisait sentir, quand il en était besom, la pointe du giaive aux tribus insoumises, comme 1l étendait sa protection sur les tribus dociles. Le premier beylik, fondé par les deys algériens, fut celui d'Oran, qui remonte à l’année 1563; le premier bey d'Oran, fut un soldat de la milice, Bou-Krididja, homme d’intelligence et d'énergie, auquel Hassan-Baba-Haroudj avait donné

1 Histoire du royaume d'Alger, par M. Laugier de Tassy.

quatre-vingts tentes turques !. Comme la ville d'Oran était sous la puissance des Espagnols, le siége du beylik fut d’abord établi dans l'intérieur du pays, à Mazouna, petite ville entre Mostaganem et Tenez.

Le bey devait, une fois tous les ans ou tous les deux ans, plus tard tous les trois ans, car les époques varièrent, venir en personne à Alger, pour y rendre compte de son administration et y porter les impôts prélevés par lui. On voit le premier bey d'Oran se rendre à Oran dès la seconde année de son gouvernement, avec ses Turcs et les cavaliers maghzens; il porte lui-même le tribut, qui consistait alors en huit cents Ziani d’or, trois cents mesures de blé, trois cents mesures d'orge, quatre-vingts tass de beurre, soixante-dix chevaux ou mulets de bât, et trois chevaux de premier choix. En général, les beys évitent, autant que possible, le voyage d'Alger, malgré les honneurs qui leur é'aient rendus dans cette ville, et envoyaient à leur place un kaïd. Ce voyage, en effet, représentait pour eux d'une manière effective ce qu’on appelle la responsabihité mimistérielle dans les gouvernements modernes, et il arriva plus d’une fois aux beys d’être saisis et décapités à leur entrée dans la ville. Il est remarquable cependant que, lorsque les beys s’acquittaient exactement de leur charge, les deys nouveaux ne leur ôtaient pas leurs pouvoirs, quoiqu'ils eussent l'habitude de distribuer les grandes charges entre leurs créatures lors de leur avénement. L’intérôt qu'ils avaient à faire administrer les beyliks par des hommes habiles, énergiques, et dont l'influence fût acceptée par les populations, prévalait sur toute autre considération. Cela remédiait un peu à l’instabilité du pouvoir central, dans un pays où les révolutions étaient si fréquentes et les règnes si courts.

1 Chaque tente turque se composait de vingt-trois hommes. C'était donc un camp de dix-huit cent quarante honnnes qui domiuait toute Ja province d'Oran. (Domination turque, par M. Walsin-Esterhazy.)

Outre le beylik d'Oran, qui fut le premier établi, les beys en établirent deux autres. On appelait bey du couchant celui qui résidait dans le district d'Oran, bey du levant celui qui résidait à Constantine ; le troisième, nommé bey du midi, résida d’abord dans un camp, parce qu'il n’y avait point de ville dans toute l’étendue de son gouvernement ; plus tard il s'établit à Tittery. Ces beys étaient aussi absolus dans leur gouvernement que le dey à Alger Seulement ils lui répondaient de l'impôt qu'ils levaient à leur manière sur les tribus, et dont ils avaient leur part. Cette levée des impôts était la grande affaire de ces représentants locaux de la souveraineté turque. La crainte ou la force pouvaient seules les faire payer et, chaque année, la perception des contributions ressemblait à une campagne.

Il faut indiquer les moyens par lesquels les Turcs étaient parvenus, malgré leur petit nombre, à maintenir leur domination sur une vaste étendue du pays et à lever, chaque année, les impôts!. Ils avaient profité des divisions continuelles des tribus et ils les avaient distinguées, dans les trois beyhks, en tribus maghzen et en tribus rayas. Les premières, qui étaent les plus influentes, les plus belliqueuses et les plus fortes, se chargeaient de lever l'impôt sur les autres, à condition d'y avoir part, et d’être elles-mêmes exemptées de toute contribution, excepté de la contribution religieuse. Elles payaient leur quote-part par cette espèce de service public, et toute la charge fiscale retombait sur les tribus rayas.

À cette force, qui ne coûtait rien au gouvernement turc et qui était considérable, car les tribus maghzen du beylik d'Oran seul mettaient six mille cavaliers en campagne pour la perception de l'impôt, il fallait ajouter une force d'une

1 Tous ces détails sont empruntés à l'ouvrage de M. Walsin-Esterhazy,

autre nature : c'était celle des noubas ou garnisons turques qui, dans les derniers temps de la régence, étaient ainsi distribuées : quinze seffaris étaient à Alger, en total trois cent quarante-cinq hommes de garnison; il faut se souvenir que ce chiffre ne représentait que les Tures dans les casernes, et qu'il y avait douze mille Turcs à peu près fuisant partie de la milice et présents à Alger. [l-y avait trois seffaris, total soixante-neuf hommes, à Mers-el-Debban ; trois, avec le même effectif, à un fort du côté de l'Harach, qu'on appelait Tizz-Ouzzou ; trois à Boughni, dans le pays des Kabiles-Zouwawas ; trois à Hamza, sur la route d'Alger à Constantine ; trois à Sour-el-Ghozlan, entre Medeah et Alger; trois à EI-Kol ; trois à Zamoura, sur la route de Constantine ; cinq à Bone; cinq à Tebessa, entre Tunis et Constantine ; cinq à Biscra; cinq à Bougie; cinq à Tlemcen; dix, total deux cent trente hommes, à Oran; cinq à Mascara ; cinq à Mostaganem. C'était donc mille neuf cent soixante-dix-huit Turcs en tout répandus sur les points les plus importants de la régence, et occupant des postes militaires habilement disposés et la plupart situés sur l'emplacement des anciens postes romains, tant ces anciens maitres du monde étaient habiles à choisir les dispositions les meilleures pour dominer un pays !

En outre, lorsque les trois beys atrivaient, chaque année à Alger pour apporter les impôts recueillis l'année précédente, et plus tard, lorsqu'au lieu d'y venir eux-mêmes 1ls y envoyaient leur premier officier ou khalifat, trois corps d'armée turcs, de deux mille hommes à peu près chacun, se formaient dans les environs d'Alger au dehors de la porte Bab-Azoum, et repartaient en même temps que le khalifat pour chaque

1 La seffara, à proprement parler, la table-escouade, se composait de vingt-trois hommes, comme la kheubba-tente, En garnison, on comptait par fable; en campagne, par fente.

beylk, afin de faciliter par leur présence l’opération de la perception de l'impôt et de prêter dans l’occasion main-forte aux maghzens. Cette armée, qui se divisait en plusieurs corps pour suivre les maghzens dans les districts divers entre lesquels le pays se trouvait partagé, rappelait, er même temps, aux populations, la puissance des dominateurs du pays et, par des coups de main rapides, la leur faisaient rudement sentir, s'ils essayaient de secouer le joug.

C'est à l’aide de cette organisation militaire puissante que la domination turque s'établit et se maintint si longtemps sur l'Algérie, malgré les avanies et les exactions de toute espèce qu’elle fit peser sur le pays. L'institution des beys, leur influence, leur intérêt à soutenir la domination turque au service et avec le concours de laquelle ils s’enrichissaient ; la création des maghzens, ces tribus puissantes, présentes sur les lieux, toujours prêtes à opérer de rapides et impétueuses razzias contre les tribus récalcitrantes, dont elles connaissaient les habitudes et les campements, et en outre intéressées à augmenter le nombre des tributaires, puisque leur profit s'accroissait proportionnellement à ce nombre ; l'institution des garnisons turques qui occupaient les points fortifiés; les promenades militaires des trois corps d’armées tures, qui se montraient sur tous les points des trois beyliks pendant la perception des impôts ; enfin, chaque fois que quelqu'un des maraboüts, personnages réputés saints dans le pays, excitait un soulèvement parmi les Arabes ou les Kabiles, une répression prompte et terrible exercée par une armée composée d'un noyau d'infanterie turque et d’une : hombreuse et agile cavalerie arabe : tels furent les principaux moyens dé la domination turque, dans un rayon si éloigné du centre de sa puissance, puisqu'elle s’étendit à la province de Constantine, à celle d'Oran et à celle de

Titery.

Il faut ajouter que, lorsque les deux contrées voisines où les Maures avaient la plus grande part au gouvernement, c'est-à-dire Maroc et Tunis, essayèrent de lutter contre les deys d'Alger, ceux-c1 maintinrent avec une grande vigueur la supériorité de la race turque et leur firent éprouver, notamment à la fin du dix-septième siècle, des échecs graves, avec des forces très-inférieures, ce qui contribua à entreteuir le prestige des armes turques dans tout le pays !. Sans doute ces succès furent mélés de revers, mais on doit reconnaître qu'en science militaire, en discipline, comme en habileté politique, les Turcs se montrèrent très-supérieurs aux autres races de l'Algérie. C'est là le secret de leur longue domination dans la contrée.

RAPPORTS D'ALGER AVEC LES PUISSANCES EUROPÉENNES. — COURSES. PRISES. — ESCLAVES. — CHARITÉ CATHOLIQUE.

Il est plus difficile de comprendre comment cette domination à pu subsister dans un état de guerre presque contiuuel avec toutes les puissances maritimes de la chrétienté. Les Algériens, en effet, avaient autant d'intérêt à être en guerre que les autres puissances ont d'intérêt à être en paix. La guerre les enrichissait et la paix les ruinait. L'Algérie avait toujours au

1 Ce furent Muley=Ismaël, roi de Maroc, et Méhémet, bey de Tunis, qui éprouvèrent ces échecs, Le dey d'Alger n'avait, dans la première affaire, que six mille Turcs ct quatre mille Maures contre soixante mille hommes; et, dans la seconde, trois mille cinq cents Tures et quinze cents Maures contre vingt-cinq mille hommes, (Histoire d'Alger, par M. Laugier de Tassy.)

moins vingt vaisseaux de guerre, nombre qui ne pouvait pas diminuer, car, lorsqu'un de ces vaisseaux élait capturé ou se perdait, les armateurs étaient obligés de le remplacer par un bâtiment d’égale force, pour que la puissance maritime du deylik ne déchinât pas. En 1724, la force maritime d’Alger se composait de vingt et un bâtiments dont le plus fort était armé de: cinquante-deux canons, cinq en comptaient entre quarante et cinquante; il y en avait six de trente à quarante canons ; quatre de vingt à trente ; le reste entre dix et vingt.

Ces bâtiments formaient des croisières sur les routes commerciales, comme les pêcheurs tendent leurs filets dans fes eaux poissonneuses. Dans la Méditerranée les principales croisières surveilluent le détroit de Gibraltar, le cap de Gate, le cap de Palos, le cap Saint-Martin, le cap de Creux, les îles Mayorque et Mimorque, Nice, le cap Corse, les îles de Samt- Pierre, la rivière de Gênes, la côte de Naples, la côte Ecclésiastique, la Sicile, Trapani, le golfe Adriatique ; dans l'Océan, Cadix, Lagos, le cap Saint-Vincent, le cap de la Hogue, le cap Finistère, les îles Canaries, les îles Madère, les Açores. Les vaisseaux alsériens pénétraient quelquefois jusqu’à Terre- Neuve, et 1l y en eut d'assez hardis pour venir jusqu’au Texel, où ils prirent des bâtiments.

Ce chiffre de vingt vaisseaux représentait le minimum des forces des corsaires algériens; ils étaient plus nombreux quand le temps était favorable à la course. Il y avait en outre un certain nombre de barques latines, et de bâtiments à rames qui prenaient la mer, pendant l'été, afin de pratiquer la piraterie.

Il est facile de se faire une idée de la perturbation que jetait dans le commerce européen ce brigandage permanent et systématique qui infestait les mers, aussi peu sûres que les grandes routes à la même époque, sans que le service de la maréchaussée y füt aussi facile. Les Algériens avaient

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