COURSES ET PIRATERIE
l’avantage de n'avoir pas de commerce, de sorte qu’on ne pouvait leur rendre le mal qu'ils faisaient. Leur commerce, c'était la guerre. Ils la faisaient, non aux bâtiments armés, qu'ils évitaient autant que possible en se cachant sous un des pavillons européens, mais aux bâtiments marchands trop faibles pour se défendre avec chance de succès.
Il résultait de ces prises continuelles, de grandes richesses à Alger, richesses acquises non par l'échange, comme dans une situation normale, mais par la violence, Ces richesses étaient de deux genres : les marchandises et les esclaves, qui étaient aussi au nombre des marchandises. Ce n'était pas la moins précieuse de toutes, tant par le travail qu’on en tirait que par leur rachat, que le zèle et la douleur des familles tentèrent dès le début, et que cette sublime charité chrétienne, puissance des temps modernes qui trouve des remèdes à toutes les misères, organisa bientôt sur une grande échelle.
En Espagne comme en France, des ordres se fondèrent pour la rédemption des captifs ; les pères de la Merci et ceux de la Sainte-Trinité quêtèrent partout afin de réunir les ressources nécessaires pour affranchir chaque année un certain nombre d'esclaves chrétiens, de sorte que les aumônes des fidèles donnaient les moyens de payer la rançon d’une partie de ceux que leurs familles, trop pauvres, ne pouvaient rendre à la liberté.
On sait la tendre pitié que les esclaves chrétiens des puissances barbaresques inspirèrent aux saintes âmes, et le souvenir de saint Vincent de Paul, pris par les corsaires sur le golfe de Lyon, conduit sur les côtes de Barbarie, étudiant les misères des esclaves chrétiens en les éprouvant, et fondant des missions pour les racheter et les soulager, est resté populaire.
Ces captifs étaient de toutes les nations, de toutes les
classes, de tous les âges, de tous les sexes, suivant les hasards de la mer. Il existe, dans les récits des ordres rédempteurs, des légendes touchantes sur les aventures et les misères de ces prisonniers, au nombre desquels on compta le célèbre Cervantes qui, avant d'écrire son Don Quichotte, fut longtemps esclave à Alger, esclave peu résigné, car 1l avait conçu la pensée de s'emparer de la ville en se mettant à la tête de ses compagnons de misère, et les Algériens disaient que tant que ce hardi chrétien serait dans le bagne, 1l n'y aurait pas d'évasion d'esclaves, tant 1l avait réussi à donner à tous ses compagnons l'espoir de surprendre Alger. Parmi ces légendes, il en est qui racontent les épreuves, le courage, quelquefois, le triomphe, tant la vertu a de puissance même sur les natures les plus farouches, d’autres fois le martyre de saints prêtres, de braves chevaliers de Malte, de jeunes filles, de jeunes hommes, et même de jeunes enfants,
Ces prises continuelles et le grand nombre d'esclaves chré-
4 Cest ainsi qu'on trouve dans le Voyage de la rédemption des captifs aux royaumes d'Alger et de Tunis en 1120, par les PP. François Gomelin, Philémon de la Motte et Joseph Bernard, de Pordre de la Sainte-Trinité, la relation touchante des aventures de mademoiselle de Bourk, Agée de neuf à dix ans, et partie de Gette en octobre 1719, elle allait avec sa mère, fille du marquis de Varennes, rejoindre en Espagne son père, le comte de Bourk, lorsqu'elle fut prise par un corsaire algérien, à la vue des côtes de Palamos, Après avoir fait preuve d’un sangfroid et d’un courage au-dessus de son âge, elle n’échappa qu’à grand’ peine à la mort. Elle avait échoué à la suite d’un naufrage fait par le corsaire, sur la côte de Gigelli, habitée par une population féroce et fanatique ; et le consul de France, M, Desault, averti de sa captivité, eut beancoup de peine à la tirer de cette triste situation, On trouve dans le même Voyage le récit non moins touchant des aventures d’Anne-Marie Fernandez, jeune Espagnole d’une grande beauté et d'une vertu plus grande encore qui, tombée dans la puissance du dey, en 1715, résista à toutes les séductions et à tous les sévices, et finit par exciter l’admiration de son maître lui-même, qui consentit à la laisser racheter par les pères de la Merci, en même temps que deux cent trente esclaves chrétiens.