‹ Histoire de la conquête d'AlgerChapitre 18 sur 128 · EXPÉDITIONS FRANÇAISES CONTRE ALGER SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

EXPÉDITIONS FRANÇAISES CONTRE ALGER SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIV

Cet état de choses dura longtemps. Mais quand la France, sortie de ses embarras intérieurs, entra dans la plénitude de sa force, on put prévoir que la guerre succéderait à ces querelles sans cesse apaisées et sans cesse renaissantes. Les principales expéditions de la France contre les puissances barbaresques, et en particulier contre Alger, eurent lieu sous le règne de Louis XIV. Il n'y a rien là qui puisse surprendre. La vigueur et la hauteur du gouvernement de la France, à cette époque, se retrouvèrent naturellement dans ses rapports avec toutes les puissances étrangères, et notamment avec les corsaires qui, malgré les traités, ne pouvaient se décider à renoncer à la piraterie, source de toutes leurs richesses. Ces expéditions qui, au fond, ne furent que l'application de la même pensée, et se continuèrent les unes les autres jusqu'à ce que cette pensée eût prévalu, prirent place depuis 1663 jusqu'à 1688. Dans ce quart de siècle, Louis XIV, malgré les grandes affaires qui l’occupèrent en Europe, trouva le temps et les moyens de réduire la régence d'Alger à subir les traités qu'il lui imposa et à les respecter.

Dès 1663, le duc de Beaufort, avec six vaisseaux de ligne et six galères, avait donné la chasse aux corsaires algériens et leur avait fait éprouver de grandes pertes. Il avait été précédé sur ces mers par de braves chevaliers qui, continuant la eloire de l’ordre de Malte, alors déjà dans son déclin, armèrent à Marseille quelques bâtiments pour réprimer l'inso-

lence des corsaires. C’est à bord d’un de ces bâtiments et contre les corsaires algériens que Tourville commença, comme volontaire, sa carrière maritime, prédestinée à tant de gloire.

Ces répressions, dont l'effet n’était que passager, ayant été jugées insuffisantes, Louis XIV conçut la pensée de conquérir sur la côte d'Afrique une position militaire et maritime assez forte pour protéger, d'une manière efficace et constante, notre commerce et nos intérêts.

Le point choisi, d’après les avis du célèbre ingénieur Clerville, fut Djijelly, situé entre Alger et Tunis ; il présentait de rares avantages pour l'établissement qu'on songeait à y fonder. On y trouvait, en effet, dans la disposition du littoral, les moyens d'établir deux ports sans beaucoup de frais, parce qu'ils étaient commencés par la nature ; la ville, bâtie sur un rocher plat, ne tenait à la terre que par une langue étroite et, par conséquent, elle était facile à défendre contre les attaques venant de l’intérieur du pays ; enfin, à l’extrémité du bassin ovale que présentait le rivage vers le couchant d'Alger, s'élevait un rocher où l’on pouvait construire une citadelle commandant la ville et les deux ports : l’eau douce ne manquait pas dans le pays‘.

L'affaire, bien conçue et vigoureusement commencée, fut mal conduite après des succès au début. L’expédition, qui .se composait de huit galères, dix-sept vaisseaux et soixante barques, portait six mille hommes de débarquement. Elle avait pour généralissime et amiral le due de Beaufort ; le commandant des troupes de terre était M. de Gadagne, officier de réputation, qui avait appris la guerre sous Gustave-Adolphe ; l'ingénieur Clerville leur avait été adjoint comme maréchal de camp, membre du conseil et chef des ingénieurs,

1 Nous avons utilement consulté, pour toutes les expéditions de la France contre Alger dans le dix-septième siècle, l'Histoire d'Alger, par M. Ch. de Rotalier.

parmi lesquels se trouvaient Deshoulières et Mesgrini. L'unité de direction manquait à l'expédition, par suite de cette composition de l'état-major.

Le gros de la flotte fit voile de Toulon le 30 juin 1664. Le 8 juillet, elle rallia dans le port de Mahon huit galères françaises et sept galères de Malte qui devaient prendre part à l’expédition. Les vents, peu favorables, ne permirent de mettre à la voile que le 17 juillet. La flotte fit une démonstration sur Bougie le 21, et la contrariété des vents empêcha de paraître devant Djijelly avant le 23. Il y avait vingt-quatre jours qu’on était parti de Toulon.

Le débarquement se fit, ce jour-là même, avec ordre et sans grandes difficultés, quoique les Maures occupassent le rivage. Vivement poussés, ils se retirèrent. Le lendemain 24 juillet, ils évacuaient Djijelly, et les Français l’occupèrent. | |

C'est ici que commencèrent-les fautes. La division se mit parmi les chefs de l'expédition. Ils prêtèrent trop facilement l'oreille aux propositions des Maures, qui, pour gagner du temps, leur soumirent plusieurs projets de traités et obtinrent ainsi des trêves qu'ils rompaient bientôt en surprenant nos postes. Les nuits froides et les journées brülantes de l'Afrique leur servirent d’auxiliaires et fatiguèrent l’armée, qui avait montré beaucoup de valeur et d’entrain dans ces luttes journalières. Les volontaires que Gadagne n’employait pas demandèrent à retourner en France, et les galères de Malte, qui ne s'étaient engagées à concourir à l'expédition que jusqu'au débarquement, affaiblirent aussi l'armée par leur retraite. L’ingémeur Clerville, par trop de mépris de l'ennemi, et dans la conviction qu'il n’avait pas de canons de

1 Les auteurs du dix-septième siècle appellent cette place Gigeri ou Gigel.

gros calibre, ne donna point de force aux ouvrages provisoires qu'il entreprit en attendant qu’on approuvât le projet de citadelle qu'il avait envoyé au roi. Or les Maures, qui avaient reçu des Turcs d'Alger des pièces de trente-six et de quarante-huit, firent un tel dégât dans nos ouvrages, que le 51 octobre, trois mois et sept jours écoulés depuis le débarquement, on fut obligé d'abandonner l’expédition et de se rembarquer, après avoir encloué les canons, car on manquait des appareils nécessaires pour les hisser à bord.

Ce ne fut point un désastre comparable à celui de Charles- Quint, mais ce fut un échec. Louis XIV, loin de se laisser abattre par ce revers, ordonna au duc de Beaufort de reprendre la mer, et, l’année suivante, en 1665, ce vaillant homme, assisté du commandeur de Saint-Paul, joignit la flotte algérienne à la hauteur de Tunis, et lui infligea une si grave défaite dans deux combats successifs, qu'elle périt presque tout entière, et que seize ans se passèrent sans qu’on fût obligé d’armer dans les ports de France pour réprimer les insultes des Barbaresques.

En 1681, les actes de piraterie se renouvelèrent. Le dey ayant fait appeler le père Levacher, vicaire apostolique à Alger, lui déclara que la paix était rompue, et qu'il venait d'ordonner la sortie de deux vaisseaux de course. En même Lemps, les corsaires de Tunis et de Tripoli couraïent sur nos bâtiments de commerce.

Les Barbaresques payèrent cher ces insultes. L'année ne s'était point écoulée avant que Duquesne, et sous lui Tourville, eussent détruit la flotte de Tunis et de Tripoli. Il fallut que les chefs de ces deux pays subissent les conditions 1mposées par Louis XIV. Au nombre de ces conditions était la mise en liberté de tous les esclaves chrétiens. Ce fut alors qu'eut lieu cet incident qui témoigne de l’orgueil national des Anglais. Parmi les esclaves remis au comte d'Amfreville,

EXPÉDITIONS SOUS LOUIS X1Ÿ. 107 capitaine de vaisseau chargé de cette négociation, 11 y avait beaucoup d’Anglais. Ils soutinrent à d’Amfreville que c'était par considération pour le roi d'Angleterre qu'ils étaient mis en liberté. « Puisque cela est ainsi, dit d’Amfreville, qu’on fasse venir les Turcs ; » et, leur remettant les Anglais : (Ces gens-c1, dit-1l, prétendent n'être délivrés qu’au nom de leur roi; le mien ne prend pas la liberté de leur offrir sa proteclion, je vous les rends; c'est à vous de montrer ce que vous devez au roi d'Angleterre. » Les Anglais furent remis aux fers, châtiment bien dur d’un orgueil déplacé *.

Alger était plus difficile à frapper. Il fut un moment question d'opérer la conquête de cette ville, et les raisons ne manquaient point aux partisans de ce plan hardi, Sa belle position sur le littoral de la Méditerranée, sa situation sut la route de l'Inde par l'isthme de Suez, sa proximité de la France, la fertilité de son pays, célèbre au temps des Romains, frappaient les esprits, Mais les frais de l’expédition, ses difficultés attestées par l'expérience du passé, le désastre de Charles-Quint, encore présent aux mémoires, le souvenir tout récent de l'échec éprouvé à Djielly, empêchèrent de donner suite à cette idée. On renonça à conquérir Alger, on se borna à le châtier.

Duquesne, avec sa hardiesse ordinaire, proposait d’attaquer de vive force les forts de la marine, projet difficile et dangereux avec des forts aussi redoutables que ceux de Bab- Azoum, de Bab-al-Oued, qui montraient, le premier quinze canons, le second douze, et les batteries rasantes du Môle, qui présentaient soixante-dix à quatre-vingts bouches à feu. On n'avait point encore adopté de plan d'attaque, lorsqu'un pauvre gentilhomme de Gascogne, Renaud d’Eliçagarray, connu sous le nom de Petit-Renaud, proposa un moyen nou-

1 Ce fait est raconté par Voltaire dans le Siècle de Louis XIV.

veau et audacieux : c'était de tenter, entreprise inouïe dans les fastes de la marine, le bombardement d’Alger avec des mortiers placés sur les vaisseaux. Cette idée, ingénieusement hardie, eut, devant le conseil du roi, le sort de toutes les idées nouvelles, quand elles sont présentées devant les corps dépositaires des traditions de la science : elle fut rejetée à l’unanimité. Heureusement Petit-Renaud trouva dans Louis XIV, qui, avec son esprit juste et droit, fut frappé de la manière lumineuse dont ce gentilhomme développait son plan, un appréciateur moins esclave de la routime. L’essai fut résolu. Renaud d’Eliçagarray, autorisé par le roi, fit construire cinq navires à fond plat, de moyenne grandeur et d’un fort échantillon, pour résister à la réaction de la bombe. Chacun de ces navires, appelés galiotes, embarqua deux mortiers de douze à quinze pouces coulés sur une semelle fixe inclinée de quarante-cinq degrés pour obtenir la plus grande portée, et reposant sur une charpente solide supportée par des lits de madriers et de câbles. C’est ainsi que la marine fut dotée, à l’occasion d'Alger, d’une nouvelle puissance de destruction. |

Le 923 juillet 16892, la flotte française, forte de onze vausseaux de ligne, quinze galères, cinq galiotes, deux brülots et quelques tartanes, mouilla en rade d'Alger. Des vents yiolents et une grosse mer obligèrent Duquesne d’ajourner le projet d'attaque, et ce ne fut que le 15 août qu'on put farre une première tentative. Elle ne réussit point, parce que l’inexpérience et l'insuffisance des dispositions prises amenèrert des accidents, La tentative, renouvelée Le 30 août, avec plus de précautions, réussit complétement ; cent-vingi bombes tombèrent dans la ville et y portèrent le ravage et la destruction. Le 3 septembre, la mer étant belle, le bombardement recommença. Les Algériens essayèrent d’enlever Ia ligne d’embossage des Français ; reçus par un feu bien nowri

d'artillerie et de mousqueterie, ils furent obligés de regagner en désordre leur port. Ils envoyèrent, le 4 septembre, le père Levacher à Duquesne pour traiter de la paix ; les conditions imposées par la France parurent trop dures, les Algériens refusèrent de les accepter. Le bombardement recommença pendant la nuit; mais l’époque avancée de la saison, et le vent qui devint tout à coup mauvais, obligèrent Duquesne à rentrer à Toulon, en laissant Alger à demu ruinée. Ce n'était que partie remise : le moyen de la soumettre était trouvé.

En juin 1683, une nouvelle expédition fit voile de Toulon, sous les ordres de Duquesne, et parut le 20 jum en vue d'Alger, devant laquelle ‘elle trouva la croisière commandée par le marquis d'Amfreville. Cette expédition se composait de seize vaisseaux, sept galiotes à bombes et deux brülots. Gette fois on arrivait plein de confiance dans un moyen éprouvé, et avec l'expérience de la prennère expédition, qui indiquait les précautions à prendre pour éviter les accidents et les avaries. Sept ancres furent portées à six cents toises du Môle; deux autres ancres, servant à deux vaisseaux destinés à flanquer les galiotes et à les protéger contre les attaques de l'ennemi, furent mouillées à trois cents toises, la première vis-à-vis l'extrémité nord du Môle, la seconde à l'extrémité sud ; au bout des amarres qui servaient aux galiotes, se trouvaient amarrés des vaisseaux, hors de la portée du canon, de sorte que chacune des galiotes, qui formaient un demi-cercle en face du Môle, avait derrière elle un vaisseau qui portait son amarre. Ces mesures préliminaires furent prises en présence de l'ennemi, qui n’essaya pas de les contrarier.

Dans la nuit du 26 au 27 juin, les galiotes se halèrent sur leurs câbles; quatre chaloupes canonnières, armées chacune d'un gros canon, se placèrent entre les bombardes et les forts, et le bombardement commença. Il dura pendant une partie de la journée du 27, et reprit le soir avec une nouvelle in-

tensité. L'effet en fut terrible. Plusieurs milliers de personnes périrent; les mosquées, le palais du dey et un grand nombre de maisons furent renversées. Le peuple, désespéré et furieux, ne savait où trouver un asile. Le dey, ne pouvant prolonger la lutte, envoya vers Duquesne, pour traiter de la paix, le père Levacher et le commandant de Beaujeu, alors prisonnier. Duquesne exigea, comme condition préalable de tout arranvement, la mise en liberté des esclaves chrétiens. On lui en avait rendu cinq cent quarante-six, et la négociation continuait, lorsqu'une de ces révolutions si communes à Alger changea la face dés affaires.

Parmi les otages exigés par Duquesne, se trouvaient Mezzo- Morto, amiral de la flotte algérienne, et Hali, raïs de la marine. Le mécontentement de la population, de plus en plus imenaçante, et qui, depuis que le feu avait cessé, passait de la crainte à la fureur, ayant empêché le dey de souscrire à la seconde condition imposée par Duquesne, le payement d’une indemnité pour les prises faites, à différentes époques, par les corsaires sur le commerce français, on se rendit, de part et d'autre, les otages. Mezzo-Morto, qui avait promis à l’aniral français d'agir sur la milice dans le sens de la paix, agit dans le sens contrare. À peine à terre, il représenta aux Jamssaires, aux groupes desquels 1l se mêla, que Baba-Hassan ne méritait pas de commander à linvincible milice. —- « Il la déshonorait, disait-1l, par une paix honteuse. N'avait-1l pas déjà ruiné l'État et Les particuliers en rendant les esclaves aux Français, qui refusaient de rendre les Turcs enchainés à bord de leurs galères?» Les passions de la soldatesque, enflammées par ces discours, devaient bientôt faire explosion. Les janissaires se répandirent en groupes armés dans la ville et, le soir, à dix lieures, Baba-Hassan, qui rentrait dans son palus, fut attemt de quatre coups de feu. Aussitôt Mezzo- Morto fut proclamé à sa place.

EXPÉDITIONS SOUS LOUIS XIV, il

Duquesne, qui le croyait encore favorable à la paix, le fit complimenter et, sur sa demande, Jui envoya par écrit les conditions à souscrire. Deux jours se passèrent sans réponse ; alors Duquesne hissa le pavillon rouge, en l’appuyant de deux coups de canon à boulet. Les Algériens répondirent par une manifestation semblable. La guerre recommençait. Cependant, avant de reprendre les hostilités, le chef de l’expédition voulut mettre à l'abri des représailles la population française qui résidait à la Calle. Quatre galères, envoyées par lui, revinrent chargées de quatre cent vingt personnes. Depuis le rétablissement du Bastion de France en 1640, le com. merce avait continué sur ce point, malgré des guerres presque contimuelles entre la France et Alger. La nuit suivante, le bombardement fut repris et, en même temps, on lança des brülots sur le port. Deux vaisseaux, une galère, plusieurs bâtiments marchands coulés à fond, les édifices qui restaient debout dans la ville mcendiés ou renversés, un grand nombre de morts: tels furent les résultats de cette nuit.

Les Algériens se défendaient avec courage. Éclairé la nuit par de grands feux, leur tir devenait plus juste et faisait éprouver des pertes sensibles aux Français, qui étaient venus s’embosser, avec une grande hardiesse, sous le canon de l’ennemi, pour bombarder la ville de plus près. Les ravages qu'ils y fsaient croissant d'heure en heure, la fureur de la population ne connut plus de bornes et, le 29 juillet, Mezzo- Morto, partageant cette fureur, ordonna au père Levacher, conduit devant lui par ses satellites, de choisir entre le turban et la mort. Le généreux prêtre n’hésita point, et fut attaché à la pièce dite la Consulaire. Un jour, la victoire devait, nous l'avons dit, mettre aux mains de la France cet instrument de meurtre consacré par un martyre. Une fois les exécutions commencées, ellescontinuèrent. Mais, au milieu deces actes atroces, vient s’encadrer untrait de magnanime courage qui console le

cœur. Un officier français, M. de Choiseul, pris deux jours auparavant dans une ronde de nuit, venait d’être attaché à la bouche d'un canon, lorsqu'un capitaine de corsaire, peu de temps avant son prisonnier, et plein de gratitude pour la bonté qu’il avait trouvée en lui, traverse la foule, le proclame son bienfaiteur et demande sa vie. La foule, prompte à passer de la colère à la pitié, s’attendrit; mais Mezzo-Morto, derneurant inflexible, commande le feu au canonnier. Alors le corsaire, se serrant contre Choiseul et le tenant embrassé : € Eh bien, Ure, crie-t-1l au canonmier; puisque je ne puis sauver mon bienfaiteur, j'aurai du moins la consolation de mourir avec lui. » La beauté de l'action, la surprise, le courage du corsaire, l'émotion de tous, touchèrent Mezzo-Morto lui-même, car l’homme le plus endurci est toujours homme par quelque endroit, et n'échappe point à l’adnuration involontaire qu’excite, dans le cœur humain, la vertu. M. de Choiseul fut sauvé.

Le bombardement dura jusqu’au 18 août, en faisant dans Alger d'immenses ravages. Près de mille bombes étaient tombées dans la ville. Cependant Mezzo-Morto tenait encore. Tout en continuant à répondre au bombardement, 1l avait eu à défendre, les armes à la main, son pouvoir contre la population, que le paroxysme du désespoir et de la terreur poussait à la révolte. Entouré de la milice, il fit face à ce double péril, et il était maître d'Alger en ruines, lorsque les bombes manquèrent à Duquesne, qui n'avait pont voulu faire embarquer un grand nombre de ces projectiles dangereux à bord des vaisseaux, dont l'aménagement était loin d'égaler la perfection d'installation obtenue dans les temps modernes.

Il fallut donc repartir pour Toulon, en laissant encore une fois l’œuvre inachevée. Mais Duquesne établit Tourville en croisière devant la ville, et fit avertir le dey qu’il ne tarderait pas à revenir. Cette fois, les Algériens ne l’attendirent pas.

Épouvantés à l’idée de voir recommencer, l'été suivant, le bombardement qui avait déjà fait tant de victimes, ils se soulevèrent contre Mezzo-Morto, qui n'eut que le temps de fuir pour éviter le sort de son prédécesseur.

Une première paix fut alors signée le 16 avril 1684. Elle fut moins dure qu’on aurait pu le supposer. Tourville renonça à obtenir les frais de la guerre, et rendit même aux Algériens les soldats de la milice, prisonniers à bord des galères de France. L’obstination intrépide des janissaires dans le dernier bombardement leur avait conquis de meilleures conditions, on voulut sans doute aussi faire quelque chose pour la population, qui avait contraint Mezzo-Morto à la fuite, afin de traiter avec la France; enfin, les difficultés et les hasards des expéditions tentées sur cette côte dangereuse durent contribuer à décider Louis XIV à sanctionner un traité dont il avait été d’abord mécontent.

Ce traité dura peu. La lecon n'avait pas été assez complète, et les Algériens revenaient presque irrésistiblement à la piratérie, qui était pour eux une habitude et un besoin. Ils crurent qu'on les ménageait parce qu’on les craignait et, dès 1685, Louis XIV était obligé de renvoyer Tourville devant Alger pour demander réparation de diverses infractions au traité. [ls pronurent de faire droit aux représentations de la France; mais loin de là, ils recommencèrent leurs déprédations dans les années suivantes avec les corsaires tripolitains et tunisiens placés sous l'influence du dey, et firent éprouver les plus grandes pertes au commerce de France, d’Espagne et d'Itahe.

Le roi, déterminé à mettre un terme à cette piraterie, chargea le maréchal d’Estrées de châtier d’abord Tunis et Tripoli : ces deux villes se soumirent, après un bombardement, aux conditions qui leur furent dictées. Elles payèrent une contribution de guerre, et Tunis assura à la France, à

l'exclusion de l'Angleterre qui le convoilait, le droit de faire le commerce sur sa côte et d’y pêcher le corail. Le tour d'Alger était venu. Vers la fin du mois de juin 1688, le maréchal d’Estrées parut devant cette ville et, du 1° au 16 juillet, il y jeta dix mille bombes.

Cette fois l’orgueil d'Alger fut vaincu. Pendant cette épouvantable exécution, la population se livra d'abord à ses fureurs accoutumées. Le successeur du père Levacher, le père de Montmasson, le père François Francillon, le consul de France et quarante autres Français à peu près furent attachés à la bouche des canons. Mais, quand cette fureur se fut assouvie, les Aloériens comprirent qu'il y allait de l'existence de Ja ville, qui ne pouvait résister à ceite force de destruelion que possédait le roi de France, et dont il était résolu à

1 On trouve des détails curieux et touchants sur ces exécutions dans une lettre écrite par le frère Jacques le Clere, de la congrégation de Saint-Lazare, résidant alors à Alger, pour y servir de compagnon au vicaire apostolique, et qui vit lui-même de près la mort dans cette occasion, On le prit en effet le 7 juillet 1688 pour le conduire au lieu du supplice, Il devait, comme le vénérable père de Montmasson, être attaché à la bouche d’un canon. « Mon heure n’était pas encore venue, ajoute-t-il; il plut à la divine Providence de me réserver à quelque autre fin à elle connue. Je fus donc conduit pour aller sacrifier à Dieu la vie qu'il m'avait donnée ; mais je n’eus pas plutôt fait deux cents pas, que je me vis reconduire au lieu d’où j'étais parti. » Le frère raconte ensuite comment le gardien Bachi lui dit de n'avoir point peur et de rester là en repos; comment il écrivit au révérend père d’Espinosa, administrateur du grand hôpital espagnol, pour l’avertir de la triste situation où il se trouvait; comment celui-ci envoya un Majorquin de ses amis nommé Plumel, homme d'esprit et adroit, qui négocia sa délivrance, en promettant au gardien Bachi deux cent vingt piastres; comment on le fit conduire, après lui avoir fait couper les cheveux et l’avoir fait changer d'habits, au jardin du père administrateur, qui avait reçu également dans son jardin huit ou dix capitaines, qui sauvèrent leur vie à force d'argent, La cruauté tempérée par la cupidité, tel était le trait principal du caractère de ces barbares : nous avons trouvé quelque chose de cela dans nos révolutions, On trouve la lettre du frère Jacques dans le Voyage pour la rédemplion des captifs, par les PP, François Gomelin, ete,

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