‹ Histoire de la conquête d'AlgerChapitre 30 sur 128 · DOMINATION TURQUE SOUS LES DERNIERS DEYS · texte numérisé non relu

DOMINATION TURQUE SOUS LES DERNIERS DEYS

mêmes que ceux dont se servait, à la même époque, le sultan Mahmoud. Il prit contre la milice turque des mesures d’extermination. Plus de quinze cents janissaires périrent dans les supplices, et cependant son règne fut court; commencé le 8 septembre 1817, il se termina au bout de quelques mois, au commencement de 1818. En voulant assurer la durée de son gouvernement, 1l avait énervé la puissance turque, qui résultait de la supériorité de la milice sur les Maures et de l'esprit militaire dont elle était animée.

Il laissa donc à son successeur Hussein-Pacha deux héritages importants, les nouvelles fortifications de la marine pour la défense de la place, et l'usage de la résidence du château pour le dey, qui continua à l’'habiter et à y garder le trésor de l'État. Mais, en même temps, il lui laissa la milice turque affaiblie par les vides que tant d’exécutions sanglantes avaient faits dans ses rangs.

Or, après trois siècles de durée, la domination turque n'était guère plus assise qu’au premier jour dans le pays ; elle n'y était que campée. C'était toujours un pouvoir militaire qui se défendait par l'épée contre les révoltes périodiques que sa mauvaise administration et ses exactions excitaient parmi les tribus arabes et chez les tribus berbères soulevées par les -marabouts, ces personnages à la fois religieux et politiques qui exerçaient un grand empire sur ces populations remuantes et fanatiques. Quand le dey d'Alger ne parvenait point à se concilier les marabouts par des présents, 1l ne restait que la ressource de rétablir la domination turque par la force des armes et la terreur des supplices.

En 1808, Mustapha, dey d'Alger, avait encore eu à combattre une redoutable insurrection dont le signal avait été

donné par les Kabyles des montagnes de Constantme, soulevés par le marabout Ben-Arach. Le bey d'Oran, en marchant

contre eux, éprouva une sanglante défaite. Ben-Chériff, autre 8,

marabout, prêcha aussitôt la guerre contre les Tures, et bientôt, à la tête d’une armée, il fit éprouver une nouvelle défaite au nouveau bey d'Oran, car le bey précédent, demeuré prisonnier dans la première bataille, avait eu la tête tranchée. L'insurrection se répandant de proche en proche, Ben-Chériff devint maître de Mascara, de Tlemcen, de Mazouna, de Gallah; sa domination s’étendait de Miliana jusqu'à Ouidjeda. Un nouveau bey, homme d'action et d'énergie, Mohammed- Mekallech, comprima cette formidable insurrection par le glaive et la politique, car, après un premier succès, il ébranla l'union des tribus par ses menaces et ses promesses, Mais la terreur fut, comme à l'ordinaire, le principal moyen de compression. Les Arabes divisés furent plusieurs fois vaincus et impitoyablement exterminés pendant et après la bataille. Douze cents têtes furent exposées sur les murailles d'Alger, et les ossements des révoltés demeurèrent dans la plaine, comme un terrible enseignement. Cependant, en 1813, une insurrection s’allumait encore à la voix des marabouts, pour être encore éteinte dans le sang. Le père de cet Abd-el-Kader qui devait jouer un si grand rôle dans l'avenir, n’échappa qu'avec peine au supplice, à l’occasion d’une conspiration qu'un des derniers beys d'Oran réprima par de sanglantes exécutions.

La domination turque, sous les derniers de,s comme sous les premiers, se maintenait ainsi, sans s'établir définitivement, au milieu de populations remuantes, sans cesse vaincues, mais toujours prêtes à reprendre les armes. Hussein, le dernier dey d'Alger, avait à combattre les mêmes ennemis indigènes qu'avait combattus Barberousse, et 1l ne les contenait, sans les assujettir, que par la supériorité des armes et de la politique, sifuation précaire qui mettait la durée de la domination turque à la merci d’un revers éprouvé au centre de sa puissance,

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DERNIERS RAPPORTS DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS AVEC ALGER. —- RUPTURE. DÉLIBÉRATION DANS LE CONSEIL DU ROI.

Hussein-Pacha était ministre de l'intérieur lorsqu'il suecéda, le 1% mars 1818, à Ali-Codjia. I] avait alors quarantecmq ans, et passait pour un homme d’une humeur facile. À Alger, comme partout ailleurs, les situations dominent les hommes : une fois dey, Hussein ne put se maintenir que par la terreur et les précautions les plus rigoureuses. Renfermé dans la Casaubah, dont il augmenta considérablement les fortifications, il n’admettait dans cette citadelle que ses ministres et ses favoris, et en sortait rarement, dans la crainte d’être assassiné. Cette espèce de séquestration d’une tyrannie à la lois terrible et terrifiée n'était qu’un acte de conservation prévoyante, justifiée par l'expérience. Un jour qu'Hussein avait quitté son palais pour inspecter les travaux de fortifications, il n'échappa qu’à grand'peine à une tentative d’assassinat. On cite parmi les exécutions sanglantes qu'il ordonna celle de Pagha de la milice, son parent, que vers la fin de 1827, àl fit étrangler sur un soupçon, pendant qu'il jouait aux échecs avec lui. Néanmoins, il passait pour un prince généralement équitable dans ladministration de la justice et dans les actes de son gouvernement, et la férocité de son prédécesseur Ali-Codjia le faisait paraître, comparativement, humain et Juste. :

I avait, lors de son avénement, permis à son drogman, le juif algérien Bensamon, qu’Ali-Codjia avait contraint de se

faire mahométan, de retourner à la religion de ses pères. Le même jour, en vertu d’une décision du pacha, appuyée de l'opinion des cadis tures et maures, portant que nul ne pouvait étre contraint à embrasser le mahométisme, trois jeunes garçons, huit filles juives et une chrétienne, ravis à leurs parents par Ali-Codjia, furent également rendus à leurs familles et à la religion de leurs pères. L'une des jeunes filles juives, et Rose Ponsibinio, fille d’un aubergiste piémontais, reçurent même chacune du pacha, en rentrant chez leurs parents, une dotde 5,000 piastres fortes d’Espagne, environ 27,000 francs de notre monnaie !.

Husseim-Pacha, malgré ces actions louables, avait les défauts de sa position et ceux de sa nation. Chef d'un gouvernement de corsaires, il ne pouvait volontairement mettre fin à la piraterie, source de richesses pour lui et la milice. Despote, il avait les exigences, l’entêtement, l’insolence et l'aveuglement d'un pouvoir arbitraire et absolu. Turc, il éprouvait pour les puissances européennes, dont il ne connaissait pas les forces, tout le mépris de l'ignorance et, plein de confiance dans les fortifications d'Alger, confirmé dans cette confiance par le souvenir detant d’expéditions demeurées mfructueuses, il se reposaitsur ses canons et sur la fatalité pour le défendre contre tous les périls.

Ce fut sous ce dey que les difficultés qui existaient déjà entre la France et la régence d'Alger achevèrent de s’envenimer. Le moment est venu d'indiquer la nature de ces difficultés. Il y en avait de plusieurs genres. Les unes rappelaient les différends qui s'étaient élevés, à toutes les époques, entre le gouvernement algérien et les gouvernements civilisés. C’étaient des saisies de cargaisons, des visites de navires faites à

1 Nous empruntons ces détails à lécrit de M. Bianchi, interprète du roi, sur la mission du contre-amiral de la Bretonnière à Alger.

force ouverte, malgré l'esprit et la lettre des traités, des dénis de justice envers nos nationaux ou envers des alliés couverts de notre pavillon, Mais le principal objet de ces différends, c'était le défaut de payement de la créance que le premier consul Bonaparte avait été invité à liquider par la lettre du dey, écrite en août 1802.

C'est ce que constate le discours prononcé, dans la séance du mardi 20 juin 4820, par le ministre des affaires étrangères de France. « À son retour en France, disait ce ministre, le roi trouva la nation dépouillée des priviléges de la pêche et du commerce dont elle avait joui à Alger depuis plus de deux siècles. Sa Majesté se fit aussitôt rendre compte des circonslances qui avaient amené ce fàcheux résultat. Elle reconnu que la principale cause de l'interruption de nos relations avec Alger était l’inexécution de l’article du traité de 1801, qui avait garanti le payement des créances des sujets algériens. Le roi promit ce que la justice exigeait impérieusement. I fit déclarer à la Régence d'Alger qu'il serait satisfait aux réclamations de ses sujets. La Régence, convaincue de la sincérité des propositions du gouvernement français, rétablit aussitôt les relations de la bonne intelligence entre les deux pays, et la restitution à la France des concessions suivit de près cet heureux changement. Il restait à la France à remplir ses engasements !. »

Le ministre expliquait ensuite comment, après une négociation assez laborieuse, les commissaires du gouvernement, nom: més à cet effet, et qui étaient MM. le baron Mounier et Hély d’Oissel, avaient, d'accord avec le fondé de pouvoir de Busnach et Bacri, réduit à sept millions le chiffre de la somme que la France aurait à payer, pour compléter l'exécution du

1 M. le baron Pasquier était, à cette époque, ministre des affaires

étrangères,

traité de 1804, et comment il avait été formellement stipulé, dans l'intérêt des sujets du roi, que le trésor royal retiendrait le montant des oppositions et transports de créance qui lui auraient été signifiés à la charge des créanciers envers lesquels la France s’acquittait, et que les contestations qui pourraient s'élever seraient portées devant nos tribunaux. Le roi avait approuvé cet arrangement, et le dey, de son côté, y donnant son adhésion, avait déclaré, après avoir pris lecture de cet acte, que le gouvernement français avait pleinement satisfait à tous les engagements du traité de paix du 17 décembre 1801 ‘. La convention du 28 octobre 1819 devenait donc la loi des deux parties, et son exécution, assurée par le vote de la loi de finances du 24 juillet 1820, qui ouvrait un crédit de septmillions au ministre des finances, semblait rétablir sur une base solide les bons rapports de la France et de la Régence d'Alger.

Îl'en fut autrement. Le payement de la créance devint la cause de la rupture qu'il était destiné à prévenir. En vertu d'un article de la transaction, les sommes pour lesquelles il y aurait des oppositions devaient être séquestrées à la caisse des consignations, jusqu'à ce que les tribunaux français eussent prononcé sur la validité de ces oppositions. Une somme de 2,500,000 francs fut ainsi mise en réserve, une somme de 4,500,000 remise à Busnach et Bacri. Il semble que le dey, qui avait fourni lui-même, par l'intermédiaire de Busnach et Bacri, une partie des approvisonnements qui étaient devenus l'origine de la créance de ces juifs algériens sur la France, avait entendu que l'affaire serait conduite avec cette justice sommaire et expéditive qu'il appliquait dans ses États. L'apurement des nombreux procès soulevés par la signification des

1 Voir aux pièces justificatives la Transaction sur réclamations des sieurs Bacri et Busnach, d'Alger, sous le numéro 3.

oppositions durant encore en 1824 et en 182%, 1] perdit patience, et sa politique envers la France se ressentit de l'irritation qu'il éprouvait. Cetteirritation était d'autant plus vive, que Busnach et Baeri n'étaient point retournés à Alger, et que le gouvernement français, sommé par le dey de lui livrer ces deux hommes, qu'il regardait comme coupables, de destituer le consul de France, M. Deval, qu'il signalait comme leur complice, et enfin de remettre aux mains du dey la somme séquestrée à la caisse des dépôts et consignations, en renvoyant les sujets français se pourvoir devant la Régence, n'avait pu accéder à aucune de ses prétentions.

Il résultat de là qu’on ne pouvait s'entendre, et ce défaut d'entente s’aggravait par les nombreux griefs que le dey donnait à la France pour lui témoigner son mécontentement, Enfin, en 1826, le dey écrivait dans les termes les plus vifs au souvernement français et, selon une version, au roi lui-même. Il exigeait ce qu'il avait jusqu'alors seulement demandé. Le roi de France ne pouvait entrer en correspondance avec un chef de pirates. Le ministre des affaires étrangères de cette époque, M. le baron de Damas, crut qu'il ne pouvait répondre lui-même par écrit à une lettre aussi arrogante ; il se contenta donc de charger le consul de dire au dey que ses demandes n'étaient point admissibles, parce qu’elles étaient directement contraires à la convention qu'il avait approuvée.

M. Deval, qui voyait avec peine les droits de la France sur la Calle tomber en désuétude par suite de ces débats, y avait envoyé d'abord M. Guys, son vice-consul, puis celui-c1 ayant été enlevé par les Arabes avec lesquels il avait fallu traiter de sa rançon, il confia la même mission (10 mai 1826), à M. Thierry Dufougeray, nommé élève consul à Alger en 1895, en lui prescrivant d'y surveiller la pêche du corail, d'y traiter directement avec les scheicks et, tout en évitant de donner l'éveil au dey, d’y faire acte de possession vis-à-vis des Arabes.

M. Thierry Dufougeray remplit avec un courage mtelligent ces instructions difficiles, et s’installant dans la cave de l'ancien palais du gouverneur, il profita de quelques incidents pour ébaucher, à l'aide des ouvriers qu’on lui envoya de Marseille, un logement pouvant recevoir une petite garnison fourme par les équipages des corailleurs, et un système de défense composé de quelques pierriers !.

Les choses en étaient là, et le dey attendait toujours la réponse à la lettre qu'il avait adressée au gouvernement francais, lorsque le consul général, M. Deval, pour lequel il avait une véritable antipathie, se présenta, dans le printemps de 1827, à la Casaubah pour saluer le dev, comme c'était l'usage, la veille des fêtes musulmanes. Il voulait profiter de cette visite pour faire valoir quelques réclamations au sujet d’un navire des États du saint-siége qui, bien que couvert par le pavillon français, avait été récemment capturé. Le dey accueillit fort mal cette réclamation. Il se plaignit des travaux faits à la Calle,et s’écria qu'il ne souffrirait jamais un seul canon infidèle sur le territoire algérien. Puis, il dit au consul qu'au lieu de lui adresser des observations au sujet d'une affaire qui ue le regardait pas, 1l ferait mieux de lui remettre la réponse à la lettre que le dey avait écrite au roi, et lui demanda, avec colère si cette réponse était arrivée, et s'il recevrait enfin son argent, en menaçant le consul, dans le cas contraire, de l'envoyer en prison. M. Deval, qui parlait avec une égale faci-

té le ture et l'arabe, S’exprimait sans l'intermédiaire d’un interprète dans le premier de ces idiomes ; ce fut dans cette occasion un inconvénient. La conversation était directe, la réplique suivait de près la question, et la traduction de l'interprèlenes’interposait pas pour adoucir l'amertume des parolesét donner le temps à la réflexion. Le dialogue devint des deux cô-

! Documents fournis p:r M. Thierry Dufougeray.

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